Sam Millar – On the Brinks

On the Brinks4ème de couv.

On the Brinks est le récit d’une vie, écrit de telle manière que l’on croit lire un roman. L’enfance pauvre, dans les rues de Belfast, de ce catholique au nom protestant, fait penser aux pages de Burnside et de Frank McCourt. Son incarcération pour activisme révolutionnaire à Long Kesh avec les Blanket Men (prisonniers de l’IRA refusant de porter l’uniforme pénitentiaire anglais), dans des conditions qu’aucun humain ne devrait normalement supporter, renvoie aux textes d’Edward Bunker, avec un degré de déshumanisation en plus. Et l’épisode américain, partant des casinos clandestins pour aboutir en 1993 à l’accomplissement du magnifique casse du dépôt de la Brinks à Rochester, nous ramène à toute une tradition de films noirs remplis de gangsters, de trahisons et de fusillades. À ce détail près que Millar n’est pas un professionnel et que dans cette affaire célèbre (7,4 millions de dollars, le 5e vol le plus important de l’histoire des Etats-Unis), il s’est plutôt comporté comme Dortmunder, le voleur malchanceux et gaffeur créé par Donald Westlake. C’est un écrivain, qui sait maquiller la réalité et pratiquer l’ellipse quand c’est nécessaire.

 

Ce que j’en pense :

Quel destin que celui de Sam Millar ! Indomptable irlandais … Deux villes, deux vies, aussi extraordinaires l’une et l’autre. Sam a vécu une vie dure et haute en couleurs. Ce serait un excellent scénario de thriller, mais on the Brinks est essentiellement sa biographie, dans la période des « Troubles » depuis les rues de Belfast déchirées par les batailles contre les Orangistes, jusqu’aux trottoirs de New York, au milieu des années 80 et de mettre en place un des plus audacieux braquages de ces dernières années, une histoire qui donnerait matière à faire un blockbuster hollywoodien.

Son enfance fut marquée par le départ de sa mère, dépressive et suicidaire, qui après plusieurs tentatives avortée, finira par arriver à ses fins.
Ces années de jeunesse sont décrites avec beaucoup de sincérité, de conscience de soi sans sombrer dans le piège du misérabilisme ou de l’auto apitoiement.
Le « Bloody Sunday » de janvier 1972 à Londonderry, marquera le début de sa prise de conscience politique et déterminera son engagement dans l’IRA.
A dix-sept ans, il est condamné à 3 ans de prison à Long Kesh, pour appartenance à un mouvement contestataire, suivies un peu plus tard, d’une autre condamnation, à cinq ans.

« On était vendredi soir. J’aurais dû être au Star à boire une bonne pinte au son d’un orchestre épouvantable massacrant d’épouvantables imitations de Fleetwood Mac. Au lieu de ça, j’avais les couilles à l’air, le cul serti de chevrotines de goudron, et les balloches d’une méchante couleur magenta.
Et j’avais même pas encore atteint le Bloc. Putain, ça allait être un très long voyage dans la nuit. »

C’est lors de cette deuxième incarcération qu’il rejoindra « la rébellion », mouvement de contestation par lequel les détenus refusaient de porter l’uniforme de la prison, n’avaient pour tout vêtement qu’une couverture, d’où le nom de « blanket men ». Ces années de prison se déroulent dans des conditions dégradantes, inimaginables. Brutalités, tortures systématiques et actes de barbarie, l’homme est ravalé au rang de la bête. Mais selon les mots de Bobby Sands, un de leurs leaders charismatiques, mort en prison des suites d’une grève de la faim: « Ils ne me briseront pas parce que je porte dans le cœur le désir de liberté pour moi et pour le peuple d’Irlande. L’aube est proche, du jour ou tout le peuple d’Irlande manifestera ce désir de liberté. C’est alors que nous verrons la lune se lever. »

Il finira tout de même par être libéré de prison, au terme de sa peine et d’avoir survécu aux brutalités qu’il décrit sans en sortir brisé, et rester fidèle à ses idéaux en dit beaucoup sur la force de ses convictions et son désir de rester en accord avec lui-même et la cause en laquelle il croit.  « L’échange de bons procédés avait mis du temps à venir, mais maintenant qu’il était là, j’en jouirais aussi longtemps que possible. Jamais, depuis que Christian Fletcher avait dérouillé le capitaine Bligh à coups de chat à neuf queues, la justice n’avait été si douce. Pas un homme ne l’avait méritée autant que la Verrue Humaine, et j’en vins presque à croire en Dieu. »…
« Je n’ai pas pu résister à la tentation d’aller jeter un coup d’œil sur les matons ficelés dans leurs sous-vêtements, qui se serraient les uns contre les autres, terrorisés à l’idée de perdre la vie.
Notre terreur avait duré des années. La leur, seulement quelques minutes. Je me sentais frustré par la légèreté de leur châtiment et j’avais envie de l’aggraver. J’aurais pu aisément mettre le feu à la salle et laisser Dieu s’en occuper. Les innocents survivraient tandis que les coupables périraient. »

 En dépit de ces conditions de détention inhumaines, de ces sévices horribles,  difficilement imaginables dans un pays européen au XXème siècle, on se surprend à sourire, parfois même à rire franchement, ce récit étant parsemé de pépites d’humour (noir, bien sûr !).

On le retrouve ensuite à New-York, où il exerce comme croupier dans un casino, période pendant laquelle il va mettre au point le cambriolage du dépôt de la Brinks, que ses complices et lui exécuteront avec une déconcertante facilité, sans armes ni violence ou effusion de sang.
La suite sera plus compliquée et Sam n’aura pas le temps de profiter de son butin, dont la plus grande part n’a jamais été retrouvée.

Cette biographie, écrite comme un roman, se lit tambour battant. On saute d’un chapitre à l’autre sans temps mort, depuis les terribles années passées à Long Kesh, jusqu’à son séjour New Yorkais. Entre la brutalité de la vie carcérale, et l’épisode un peu rocambolesque du braquage de la Brinks, conté avec une bonne dose d’humour et d’autodérision, Millar nous offre toute une palette d’émotions. Le passage d’Irlande vers les Etats-Unis, est un peu escamoté, comme quelques autres aspects de la vie de Millar qui me laissent encore avec pas mal de questions sans réponse.

La première partie de ce roman, admirable de brutalité et de noirceur, nous expose sans fards jusqu’où peuvent aller le sadisme et la cruauté de certains hommes, et tout ce que peut endurer un homme avant d’être brisé. La deuxième partie, consacrée à son séjour à New York, au casse rocambolesque et digne d’un Westlake, est pour moi un ton en dessous.

Mais rien que pour cette première partie, c’est un sacré bon bouquin, à vous couper le souffle. Une biographie que tous les fans de roman noir se doivent de lire.

 Éditions du Seuil, mars 2013

 

 

 

 

 


 

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15 réflexions sur “Sam Millar – On the Brinks

  1. Ah un super bouquin du grand Sam !!! quand tu penses que des gens vivent une vie quasiment blanche, sans relief, qui ne font que traverser l’existence sans rien y faire, et qu’à côté tu as des personnages comme Sam Millar qui vit deux vie dans une ! Incroyable parcours de ce fantastique bonhomme ! Et pour répondre à mon pote Yvan, On the Brink se lit comme un roman tellement cette vie y ressemble totalement ! Amitiés 🙂

    Aimé par 2 people

    • Effectivement, c’est un vrai scénario de cinéma… Et pour le relief, ça n’a pas manqué de creux ni de bosses, surtout de bosses. Je suis impatient de découvrir ses autres romans, ce monsieur a un réel talent de conteur, dans une langue très imagée (merci au passage à Patrick Raynal, qui nous livre un texte français de tout premier plan).
      Amitiés, Souriceau… 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Mon ami Vincent,
    Quelle belle chronique sur le livre et sur l’auteur. Je suis d’accord avec toi, le bouquin vaut davantage par sa première partie qui est hallucinante, criante de vérité et écrite avec les tripes et le cerveau. C’est peut-être pour cette raison que la seconde partie aux States semble un peu fadasse. Je lis que sa mère était dépressive et suicidaire; cela explique sans doute les portraits terrifiants de femmes dans « Redemption Factory » et « Poussière tu seras ». Redemption Factory est un roman d’une grande percussion que j’ai énormément apprécié, Poussière tu seras, je viens de le terminer, un ton au-dessous, chronique à lire bientôt. Mes amitiés.

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