Leonardo Padura – Passé parfait

Première incursion dans le monde de l’écrivain cubain, Leonardo Padura, avec ce Passé parfait :

Mon ressenti :

passe parfait-300x460Mario Conde, lieutenant de police, est réveillé d’un sommeil éthylique après une nuit de beuverie, un lendemain de jour de l’an. Un fonctionnaire, directeur d’entreprise auprès du ministère de l’industrie a disparu. La personne qui a déclaré sa disparition, son épouse n’est autre que Tamara, qui était avec lui au Lycée et de laquelle il était épris, mais qui choisit finalement Rafael Morin, le disparu en question.
C’est à contrecœur que Conde accepte cette enquête, qui remue en lui bien des souvenirs. Souvenirs d’une époque où tous les futurs étaient possibles, et où il se rêvait comme un autre Hemingway.

Les premiers éléments de l’enquête vont révéler que ce fonctionnaire, coutumier de voyages à l’étranger pour négocier des contrats pour le régime, avait un train de vie qui s’accordait mal avec le modèle cubain.

Ce roman a pour cadre le Cuba de la fin des années 80, à l’époque de l’effondrement du bloc communiste et nous donne la vision d’une société cubaine à un carrefour de son histoire, entre soumission aux diktats du régime, et désirs d’émancipation vers un mode de vie plus libéré. A ce sujet, la chanson « Strawberry fields » des Beatles, qui revient à plusieurs reprises dans le récit, symbolise fort bien cette envie d’évasion.  Entre corruption des politiques et des élites, le système castriste est en voie de déliquescence.

Même si certains  piliers du régime, comme les CDR (Comités de Défense de la Révolution), apparaissent  soumis aux forces de l’ordre. « … camarades, c’est un plaisir, on est à votre service, bien sûr. Mais dites-moi, lieutenant, c’est drôle que vous n’entriez pas vous asseoir, que je puisse pas vous offrir un petit café tout frais passé, hein ? » il n’en demeure pas moins que la mainmise étatique est moins présente.

Dès le premier chapitre, l’auteur nous propose une vision de son détective plutôt négative:  » Dans une pénombre épaisse, il vit son image de pénitent coupable, agenouillé devant la cuvette des toilettes, déchargeant des cascades d’un vomi ambré et amer qui semblait ne devoir jamais s’arrêter. » Nous sommes loin de l’image idéale du policier modèle, référence du système castriste et exemple pour ses concitoyens. Et pourtant, Mario Conde est un personnage magnifique et attachant, et défini comme aspirant écrivain, un cœur d’artichaut mélancolique et nostalgique, fumeur invétéré, buveur de café et de rhum.
Excellent policier, mais désenchanté de la vie et de son travail de policier. «  Dix années passées à se vautrer dans les cloaques de la société avaient fini par conditionner ses réactions et ses perspectives, par ne lui révéler que le côté le plus amer et difficile de la vie. Elles avaient même réussi à imprégner sa peau de cette odeur de pourriture dont il ne se débarrasserait plus jamais… « 

A travers l’évocation de ses souvenirs de jeunesse, de ses amis Conejo (le lapin) y el Flaco (le maigre), de Tamara et de Rafael Morin déjà Président de la Fédération des étudiants du Lycée, l’auteur nous déroule le fil d’un passé ou tout était simple et parfait. Les amis, le base-ball, les filles, pas forcément dans cet ordre.

La nostalgie est présente dans chaque scène, les souvenirs servent de prétexte pour parler de la révolution cubaine et pour la voir selon ce qu’elle allait être, ce qu’elle avait été ou ce qu’elle n’était plus. Padura a une vision critique et un regard sans complaisance, il s’attache à pointer les défauts de la société dans laquelle il vit.

Et dans sa vie d’adulte, Mario traîne un certain mal-être et des regrets. Regret de n’avoir pas été l’écrivain qu’il voulait être, de ne pas avoir eu la femme qu’il voulait. Il pense Mario, ses amis lui reprochent de trop penser. Il se pose beaucoup de questions, sur la vie en général, sur la sienne : « Qu’as-tu fait de ta vie, Mario Conde ? se demanda-t-il comme chaque jour…. » Et il cultive à l’égard du Flaco un sentiment de culpabilité. Son ami qui est maintenant cloué sur un fauteuil roulant, suite à une blessure reçue en Angola, et obèse. De cette période de jeunesse reste José, la maman du Flaco, qui aime Mario comme un fils et leur mitonne souvent de bons petits plats dont il se demande comment elle fait pour se procurer les ingrédients, dans ce pays ou l’approvisionnement est un casse-tête quotidien.

Le style est tout à fait alerte et plaisant, et aux détours de l’enquête policière, l’auteur nous titille le palais avec l’évocation de petits plats, morue à la biscayenne ou soupe polonaise aux champignons et évidemment, comme on est à Cuba nous avons droit à un cours sur la façon de fumer le cigare, qui est là-bas une institution. « Kipling disait qu’une femme n’est rien de plus qu’une femme, mais qu’un bon puro, comme on appelle les cigares en Europe, c’est autre chose. Et moi je te dis que ce type avait complètement raison, parce que si je ne m’y connais pas beaucoup en femmes, pour ça, sûr que je m’y connais. C’est la fête des plaisirs et des sens… »

Dans ce premier roman d’une série avec Mario Conde, l’écrivain Leonardo Padura présente les dessous d’une société cubaine en pleine évolution. Toutefois, le propos sous-jacent du livre n’est pas politique, exercice risqué pour un écrivain cubain. Le personnage de Mario Conde  est le miroir qui cristallise cette société cubaine. Padura nous propose, par le biais de ce roman, une vision désenchantée de la mutation de son pays.

En conclusion, un premier contact très agréable et prometteur avec l’écriture de Leonardo Padura.

Editions Métailié, 2001

4ème de couv.

La Havane. Hiver 1989. Le lieutenant Mario Conde est chargé d’enquêter sur la disparition mystérieuse du directeur d’une grande entreprise. Rafael Morin était étudiant avec lui, il était beau, brillant, et il avait épousé Tamara, le grand amour de Mario. Le flic amateur de rhum et de littérature, le représentant de la génération « cachée », celle dont la lucidité mesure cruellement les échecs des utopies, va mener une double recherche sur son passé et sur le disparu.

L’auteur:

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma.

Il a obtenu le Prix Café Gijón en 1997, le Prix Hammett en 1998 et 1999 ainsi que le Prix des Amériques Insulaires en 2002. Leonardo Padura a reçu le Prix Raymond Chandler 2009 pour l’ensemble de son œuvre.

Il est l’auteur, entre autres, d’une tétralogie intitulée Les Quatre Saisons qui est publiée dans une quinzaine de pays. Ses deux derniers romans, L’homme qui aimait les chiens (2011) et surtout Hérétiques (2014) ont démontré qu’il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.

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