Franck Bouysse – Grossir le ciel

Ça faisait un bon moment qu’autour de moi j’entendais un bruissement incessant, me susurrant à l’oreille le nom de Franck Bouysse et de son roman « Grossir le ciel ». Après avoir rencontré l’auteur, au festival du polar de Ville neuve les Avignon, je n’ai pu attendre plus longtemps avant de découvrir son roman.

Dès le départ, on est saisi par la beauté du texte, qui décrit avec infiniment d’émotion, de vérité et de poésie les paysages et les personnages de cette région des Cévennes. C’eût pu être dans toute autre région rurale et un peu reculée, du Massif Central aux Pyrénées. Cette région rude, où les habitants portent encore en eux les stigmates des guerres fratricides qui ravagèrent le pays, au temps des « Camisards ».
« Un drôle de pays de brutes et de taiseux. Et comment pourrait-il en être autrement dans cette région où le diable en personne ne prenait pas la peine de choisir les âmes, et se servait sans se soucier de négocier avec la concurrence. La plupart des gens du coin se rendaient pourtant au temple, le dimanche, espérant certainement alléger un peu leur fardeau. »

Dans ce pays de montagne, de fermes isolées, les gens se côtoient sans pour autant vraiment se connaître, gardant toujours un fond de méfiance, de jalousie les uns envers les autres. Au lieu-dit « Les Doges », vivent Abel et Gus, dont les fermes sont éloignées de quelques centaines de mètres. Ce sont deux paysans, taciturnes, dont la relation consiste essentiellement à s’entraider lors des gros travaux des champs et accessoirement, à boire un canon de rouge ensemble.
« Gus vivait ici, depuis plus de cinquante hivers. C’était en décembre que ce pays l’avait pris et que sa mère l’avait craché sur des draps durs et épais comme des planches de châtaignier, sans qu’il se sente dans l’obligation de crier, comme pour marquer son empreinte désastreuse dans un corps ancestral, une manière de se cogner à la solitude, déjà, dans ce moment qui le faisait devenir quelqu’un par la simple entrée d’une coulée d’air dans sa bouche tordue. »

C’est un roman très noir, d’une éclatante noirceur. L’auteur nous donne à voir des personnages d’une psychologie très complexe et très travaillée. Le fait de voir cet auteur en compagnie de Craig Johnson, lors d’une conférence commune au salon de Toulouse Polars du Sud le week-end end dernier, m’a fait prendre conscience de la similitude de leurs univers, pourtant géographiquement si éloignés. Et si les froides vallées des Cévennes n’ont pas l’immensité glacée des montagnes enneigées du Wyoming, elles ont le même pouvoir de confronter l’homme à son statut de mortel, tellement insignifiant par rapport à la nature.
« Le seul trésor qu’ils côtoyaient chaque jour était en même temps l’expression de leur calvaire, cette nature majestueuse et sournoise, pareille à une femme fatale impossible à oublier. »

Gus ne connaît rien d’autre que les quelques misérables arpents de terre que lui ont légué ses parents et qu’il s’évertue à faire vivre, sinon prospérer. C’est, malgré son manque d’instruction, un personnage d’une grande intelligence, en témoignent ses deux rencontres, avec le démarcheur de la banque d’abord et le « suceur de bibles » par la suite. Sous son apparence fruste, se cache un cœur sensible au malheur des autres et, bien que protestant, il est inexplicablement ému et touché par l’annonce de la mort de l’Abbé Pierre.

Gus qui, au début du roman, est témoin d’évènements qui troublent son quotidien : deux coups de fusil, un cri et une tache de sang dans la neige… Et, à partir de là, d’une interprétation fausse, il met en branle, d’actions en réactions, une série de rebondissements qui nous conduiront vers le dénouement, forcément brutal.

Amours contrariées, jalousies, non-dits, secrets de famille… Tous les éléments sont là pour nous concocter un drame rural d’une grande intensité.
Malgré la rudesse et la dureté de ces personnages, nous nous prenons pour eux d’une irrépressible affection, tant nous sommes sensibles à l’humanité qui se cache sous leurs dehors bourrus.

De ce roman de Franck Bouysse, véritable huis clos montagnard, se dégagent une puissance rare et une poésie qui magnifient les hommes et leur environnement.
Un véritable coup de cœur, sans conteste un des meilleurs romans que j’ai lus cette année.

Éditions La Manufacture de livres (2014)

4ème de couv:

grossir-le-ciel« Abel but son verre d’un trait et se leva. Il se tenait face à Gus, tout raide, comme une espèce de bestiole qui ne voudrait pas être repérée dans un décor hostile, puis il planta ses yeux dans ceux de Gus après un silence qui ne rendait service à personne et il dit :
— Tu veux que je te dise vraiment le fond de ma pensée ?
— Je t’écoute.
— Le diable, il habite pas les enfers, c’est au paradis, qu’il habite. »

Entre Alès et Mende, au milieu des Cévennes, un lieu-dit appelé Les Doges, deux fermes éloignées de quelques centaines de mètres, de grands espaces, des montagnes, des forêts, de la neige une partie de l’année, deux hommes, un chien, un fusil, quelques mots, des silences et de la roche pour poser le tout.

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965. Il vit à Limoges où il est enseignant en biologie.
Il a publié à ce jour:
2013 – Vagabond (Écorce « No collection », juin 2013)
2014 – Pur sang (Écorce « Territori », juin 2014)
2014 – Grossir le ciel (La Manufacture de livres, octobre 2014)
Ce dernier roman a obtenu le prix Michel Lebrun 2015 et le prix les lecteurs au Festival du Polar de Villeneuve-lès-Avignon.

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13 réflexions sur “Franck Bouysse – Grossir le ciel

  1. Mon ami Vincent,
    En toute honnêteté, si je ne l’ai pas encore lu jusqu’ici, c’est tout bonnement parce que j’espère qu’il sortira en petit format parce que l’envie de le lire me taraude depuis pas mal de temps. Et ta chronique qui est superbe en plus des commentaires me conforte dans le fait que je vais aimer ce livre. Et si en plus, tu dis que c’est un des meilleurs romans que tu as lus cette année, alors, j’attendrai ou me le ferai offrir ou me l’offrirai, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

    Aimé par 1 personne

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