Karen Maitland – La compagnie des menteurs

Amateurs d’un Moyen-âge flamboyant, de majestueuses cathédrales gothiques, de châteaux-forts peuplés de nobles chevaliers en armure, passez votre chemin. Vous n’y trouverez pas davantage de ménestrels ni de troubadours chantant les délices de l’amour courtois à de gentes dames en belles robes et hennins.

C’est à un sinistre pèlerinage médiéval auquel nous invite Karen Maitland : en 1348, une pluie ininterrompue trempe l’Angleterre depuis des mois. La peste a frappé les villes portuaires et se répand, ainsi que la famine, dans tout le pays. Ceux qui échappaient à la « mort noire » étaient susceptibles de mourir de faim.
« Il resta  un moment stupéfait, comme s’il n’en croyait pas ses yeux, puis il attrapa le charretier et déclara d’une voix rauque : « Mort bleue». Les quelques hommes qui s’étaient massés autour d’eux regardaient sans comprendre le marchand et la forme qui se tordait de douleur par terre. Le marchand tendit le doigt, sa main tremblant. « Mort bleue, mort bleue ! » se mit-il à hurler, élevant la voix de façon hystérique avant de retrouver le peu d’esprit qui lui restait et de s’écrier : « Il a la pestilence ! » »

Camelot, un colporteur défiguré, à moitié aveugle,  s’arrête dans une foire de village pour vendre ses fausses reliques saintes. Il prévoit de voyager vers un monastère à l’intérieur des terres, dans l’espoir de passer l’hiver loin de l’épidémie qui s’étend. Le hasard lui fait rencontrer 8 compagnons, pour effectuer ce long et difficile voyage. Ces pèlerins cherchent le salut du corps plutôt que de l’âme, unis seulement par leur désir désespéré d’échapper à la propagation de l’infection.
Dans ce monde dominé par la peur, la foi, et les superstitions, ces neuf étrangers vont partir sur les routes d’Angleterre, vers le Nord. Le froid, croient-ils, seul peut enrayer la « pestilence ».

A Camelot le narrateur, s’ajoutent le musicien de cour Rodrigo le  vénitien,  et son maussade apprenti Jofre,  le magicien grincheux Zophiel, un jeune peintre Osmond et sa femme enceinte Adela, Cygnus le conteur qui a une aile à la place d’un bras, Plaisance la sage-femme et guérisseuse, et l’inquiétante fillette albinos Narigorm, qui prédit le futur en lisant les runes.

« Le jour où j’avais quitté ma maison, j’avais prié pour que mes enfants m’oublient. Je voulais leur épargner la douleur du souvenir. Mais cette nuit-là, tandis que je veillais dans la brume blanche, je compris que ce que je voulais plus que tout, c’était qu’ils se souviennent. Je voulais continuer à vivre dans la mémoire de quelqu’un. Si personne ne se souvient de nous, nous sommes plus que morts, car c’est comme si nous n’avions jamais existé. »
Les pèlerins en fuite ne peuvent jamais s’abriter longtemps dans une ville ; soit leur propre comportement (notamment les escapades de Jofre) ou l’arrivée de la peste les jettent à nouveau sur les routes. Ils vont braver le froid, la faim, à la merci des détrousseurs de tout acabit. Tout au long de leur périple, ils sont poursuivis par les hurlements d’un loup qui paraît suivre leur piste, et bientôt la mort prélève son tribut sur leur groupe. Plaisance sera la première, retrouvée pendue : suicide ou meurtre déguisé ?

Les personnages, simplement esquissés au début, sont pleinement développés au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Chacun a sa propre histoire à raconter, et aucun n’est vraiment celui qu’il paraît être. Et un, parmi eux, détient le plus sombre des secrets.

L’auteure crée un climat de menace écrasante, la compagnie devant échapper à la peste et à d’autres menaces extérieures.  Les voyageurs eux-mêmes ne savent pas s’ils peuvent faire confiance aux autres membres de leur groupe qui peu à peu se réduit.
Tout le roman baigne dans un climat très sombre, voire glauque. Le paysage est détrempé et inhospitalier, les gens qui le peuplent sont cruels et primaires ; en fait tout est laid, mauvais ou pourri.

Karen Maitland  a construit un roman intelligent, historiquement bien documenté, dépeignant avec précision une époque dominée par la foi et les superstitions.
Ses recherches ont été très fouillées et la vie dans le monde médiéval pendant la peste y est décrite de façon très détaillée. A ce propos, l’épisode du mariage entre infirmes est tout à fait surprenant dans sa cruauté.
Elle donne vie à une Angleterre moyenâgeuse aux rues embourbées où des enfants à demi-nus se disputent les crottes de chien qu’ils revendent aux tanneurs, et où le fait de voler un mouton est passible de la pendaison. Elle saisit parfaitement l’esprit des superstitions primitives de la vie de l’époque pour les intégrer à son histoire.

« La compagnie des menteurs » est un bon roman, plein de suspense, de personnages fascinants, un mélange ingénieux d’histoire, de mystère et de drames humains. Au-delà de la puissante évocation qui fait revivre une terrible période de l’Histoire de l’Angleterre, le roman souffre d’un certain manque de rythme, jusqu’à sa conclusion et un dernier retournement superflu.
Un agréable moment de lecture, tout de même.

Éditions Sonatine, 2010

4ème de couv:

karen-maitland-compagnie-menteurs1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays, en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf parias réunis par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Neuf laissés-pour-compte qui fuient la peste mais aussi un passé trouble. _ Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu, puis un autre noyé, un troisième démembré… Seraient-ils la proie d’un tueur plus impitoyable encore que l’épidémie ? Et si celui-ci se trouvait parmi eux ?   Toutes les apparences ne vont pas tarder à s’avérer trompeuses et, avec la mort qui rôde de toutes parts, les survivants devront faire preuve d’une incroyable sagacité, au milieu des secrets et des mensonges, pour trouver le mobile des meurtres et résoudre l’énigme avant qu’il ne soit trop tard.

Avec cette formidable évocation du Moyen Âge, d’un réalisme stupéfiant, saluée comme un événement majeur dans le monde entier, Karen Maitland nous offre un roman qui captive et ensorcelle le lecteur jusqu’à l’incroyable coup de théâtre final. Rarement authenticité historique et sens de l’intrigue auront été conjugués avec un tel talent. Indispensable !

L’auteure:

Karen Maitland est anglaise, née en 1956.
Titulaire d’un baccalauréat spécialisé en communication et d’un doctorat en psycholinguistique.
Son premier roman, La Chambre Blanche (1996) a été sélectionné pour le Prix du meilleur premier roman par L’Authors Club.
La Compagnie des menteurs (2010 Editions Sonatine) est son premier roman publié en France.
Suivent Les âges sombres (2012), et La malédiction du Norfolk (2014), également publiés chez Sonatine.

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