James Crumley – Fausse piste

Ce deuxième roman de James Crumley, paru en 1975, est réédité aux Éditions Gallmeister dans une nouvelle traduction, agrémenté d’ illustrations en noir et blanc de Chabouté qui s’intègrent parfaitement bien dans le récit.  Sorti en période post-Vietnam, son ton sombre et son humour désabusé sont annonciateurs de ce que sera son œuvre future.
A souligner la belle présentation de ce roman par Caryl Férey, qui signe là une préface très inspirée.

Meriwether, ville fictive du Montana : Milo Milodragovitch est détective privé. Héritier d’une des plus grosses fortunes de la ville, son héritage a été confié à un administrateur et bloqué jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de 53 ans. Le début du roman le trouve dans un état de profonde déprime.
« Pendant près de quatre-vingts ans, la seule façon d’obtenir un divorce dans notre État était de faire condamner votre conjoint pour un délit grave ou de le prendre en flagrant délit d’adultère. La violence physique ne comptait même pas, pas plus que la folie… »
« Nous avons désormais le divorce par consentement mutuel. Les partisans et les opposants de cette évolution furent pareillement choqués par la soudaineté de l’action du législateur, mais pas aussi choqués que moi. J’ai passé les deux jours suivants à broyer du noir dans mon bureau, à me saouler en admirant la vue, à évaluer les perspectives que m’offrait mon avenir brutalement assombri. La vue était sensiblement plus belle que mes perspectives. »

Suite à un changement des lois sur le divorce, sa clientèle de maris trompés s’est considérablement réduite. Il en est à  se demander comment il va payer son loyer, lorsqu’une femme se présente à son bureau.  Helen Duffy  est à la recherche de son frère Raymond, qui n’a plus donné signe de vie depuis qu’il est venu à Meriwether pour terminer sa thèse. Milo n’est vraiment pas tenté par ce dossier, mais comme il a grand besoin de liquidités, et qu’il n’est pas insensible au charme de sa cliente, il accepte l’affaire, et l’avance substantielle  qui va avec.

Milo Milodragovitch n’est pas un modèle de détective : alcoolique  et paresseux, il passe le plus clair du roman d’une cuite à l’autre. Il n’a ni l’intelligence, ni la perspicacité du bon détective de roman, dont on rencontre maints exemples dans la littérature du genre. Mais il est obstiné, et ne recule devant rien, même quand il s’agit de prendre des coups, et là, il va être servi !
« Et alors ? J’étais déjà à moitié foutu, je crevais de solitude et d’auto-apitoiement, le peu de vie qu’il me restait n’était que de la gueule de bois sans plus aucune ivresse. Je voulais me sentir de nouveau humain, et la seule méthode que je connaissais était de vivre avec une femme, et les seules femmes que je connaissais étaient des lesbiennes divorcées, des hippies défoncées, des barmaids fatiguées aux sentiments aussi gravement fracassés que les miens, et j’en voulais plus, je voulais cette professeur de littérature aux faux airs de petit écureuil, cette professeur de littérature à l’allure étrangement virginale, venue de je ne sais quel foutu trou de l’Iowa, je la voulais comme je n’avais rien voulu depuis très longtemps, trop longtemps. »

Helen Duffy, pour qui il éprouve une tendre inclination, semble être la seule en mesure de lui insuffler le minimum d’énergie nécessaire pour avancer dans son enquête. Milo va bien vite découvrir que Raymond n’est pas le jeune homme bien sous tous rapports que lui décrit sa sœur, et que l’affaire se révèle bien plus compliquée que prévu. Lorsque Raymond est retrouvé, mort d’une overdose, Milo se trouve entraîné dans un drame où sont impliquées pas mal de personnalités de la pègre locale.
Son enquête va le mener dans les bars de Meriwether, qu’il a assidument fréquentés depuis des années, parmi de fieffés ivrognes qu’il connaît bien. Cela ne va pas sans déranger quelques malfrats, qui lui envoient des hommes de main pour lui refaire le portrait, et le dissuader de pousser trop avant ses investigations.
Milo progresse, au rythme de ses rares ilots de sobriété dans l’océan d’une ivresse chronique.
La description des tournées des bars que Milo faisait, enfant, en compagnie de son père a des accents criants de vérité. Une période heureuse de sa vie, qui lui fait dire : « À sa mort, les bars m’ont manqué aussi cruellement qu’à un alcoolique en période de sevrage. »

Le charme du roman n’est pas seulement du à la qualité de l’intrigue, à plusieurs tiroirs, mais surtout aux personnages très attachants qui peuplent le roman. Soumis aux caprices du destin, ils n’ont que peu de prise sur leur propre existence. Ils rebondissent, de mésaventures en déconvenues,  comme de butoir en butoir, dans un gigantesque jeu de flipper.
« En regardant le père et le fils sonder les profondeurs de la machine infernale de Pierre, faisant jaillir dans la quiétude de l’après-midi des bouquets de lumières et des étincelles de bruits mécaniques comme des pièces d’or jetées sur un coin de table, je me sentis heureux. Heureux, mais troublé. J’avais vu l’autre versant. J’espérais que personne n’aurait jamais à déplier aucune couverture grise pour recouvrir leurs corps déchiquetés, ni à expliquer à un chauffard ivre au cerveau embrumé qu’il venait de tuer le jeune fils de quelqu’un. C’étaient peut-être les automobiles qu’il fallait interdire plutôt que l’ivrognerie, mais… »
L’auteur a mis une grande part de lui-même dans le  personnage de Milo, qui lui ressemble comme un frère, et partagent le même goût des boissons alcoolisées.

Le récit est dur et violent, et l’on y croise toute une galerie de personnages hauts en couleurs, souvent cabossés par l’existence. James Crumley, qui a servi dans l’Armée et l’a quittée avant la guerre du Vietnam intègre dans ce roman l’effet dévastateur qu’a eu cette guerre sur toute une génération. Il dépeint sans concession l’Amérique des seventies, post Vietnam, où les drogues de plus en plus dures commencent à faire leur apparition, générant tous les trafics et la délinquance qui y sont généralement associés.

 Au-delà des cuites mémorables de Milo et de ses acolytes,  ce roman laisse entrevoir une certaine tristesse et une  certaine mélancolie, notamment dans l’évocation du père disparu. Le fait que sa mère ait donné tous ses biens aux œuvres, prive Milo des derniers liens qu’il avait avec lui. Et la manière quasi obsessionnelle qu’il a de racheter tous les vêtements lui ayant appartenu, ne sert qu’à combler ce manque.
Il flotte sur ce roman le parfum de nostalgie douce-amère d’un paradis perdu.
Digne héritier de Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou Ross Mac Donald, James Crumley, à mi-chemin entre le « hard-boiled » et le « nature-writing », est l’une des figures marquantes du roman policier, qui explore la mythologie de l’Ouest américain comme personne.

Fort et tendre à la fois, parfumé au vapeurs de whisky, « Fausse piste » est un excellent roman, à redécouvrir pour ceux qui n’en auraient pas eu l’opportunité lors de sa sortie, il y a déjà 30 ans…
Je le recommande chaudement !

Éditions Gallmeister, 2016

4ème de couv:

couv rivireDans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante.

L’auteur :

James Crumley est né au Texas en 1939. Il sert deux ans dans l’armée, aux Philippines, puis continue ses études et sort diplômé de l’Université de l’Iowa. Au milieu des années 1960, il part vivre et enseigner dans le Montana, un État qu’il ne quittera plus.
Il y côtoiera notamment Richard Hugo et James Lee Burke.
Son premier roman « Un pour marquer la cadence », paraît en 1969.
Suivront en 1975 « Fausse piste » et d’autres romans mettant en scène  ses personnages de détectives Milo Milodragovitch et C.W. Sughrue.
Il décède le 17 septembre 2008, à Missoula.

 

 

 

 

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