Bruce Holbert – Animaux solitaires

Comté de l’Okanogan, État de Washington, en 1932. L’ Amérique se relève à peine de la Grande Dépression de 1929. Les effets du New deal mis en place par Roosevelt pour donner un coup de fouet à l’économie tardent à se faire sentir. Un serial killer sévit dans la région, laissant derrière lui des cadavres d’indiens, les dépouilles minutieusement sculptées en une savante mise en scène. Devant l’inefficacité du Bureau des Affaires Indiennes, le comté fait appel au shérif Russell Strawl, aujourd’hui à la retraite.
« Ce qui le distinguait de sa proie, c’était sa facilité à enfouir son cœur et son âme dans les fontes de sa selle. Cette aptitude n’avait pas grand-chose d’humain. Et pourtant, Strawl était convaincu que l’esprit de tous les hommes était fait de la même façon et il y voyait la vérité centrale autour de laquelle chaque individu gravitait, sans envisager un instant que l’étoile qui le tenait captif de sa gravitation pouvait ne pas être une étoile du tout, mais une planète noire, et lui un astre insignifiant qui tournait autour d’elle. »

Par le passé, Strawl a acquis une certaine notoriété pour son habileté dans la traque des criminels de tout poil. Connu pour avoir des méthodes d’investigation surprenantes, souvent brutales, mais diablement efficaces, il est à la fois craint et respecté des populations dans tout le comté, et même au delà. C’est une force de la nature, doté de capacités physiques étonnantes, un atout majeur dans l’accomplissement de sa mission.
« L’ouïe de Strawl était aussi infaillible que l’odorat d’un chien de chasse qui suit une piste, et pour lui les sons étaient aussi distincts et identifiables que des odeurs. Il pouvait repérer un bruit de pas à trois kilomètres et dans la plupart des cas deviner qui le produisait, et cela, même sous une averse d’orage ».

En compagnie de son fils adoptif, Elijah, prophète autoproclamé, Strawl chevauche à travers les trois comtés, sur la piste du tueur, au sein de la population des pionniers blancs et des indiens.
Au rythme du pas des chevaux et des bivouacs à la belle étoile, son enquête avance lentement. Parmi les différents témoins qu’il rencontre, certains sont de vieilles connaissances. Ces personnages secondaires, hauts en couleurs, ne sont pas très coopératifs avec lui, ce qui engendre quelques affrontements.
Personnage monolithique, Strawl semble porter cette fureur en lui depuis toujours, comme en témoignent son passé agité, et sa famille disloquée.
Il est responsable de la mort de sa première femme, Emma. Sur un coup de colère (elle ne lui donnait pas le poivre assez vite !), il lui avait asséné un coup de poêlon en pleine tête, entraînant sa mort. Il s’était dénoncé et, curieusement, n’avait même pas été inculpé.
Sa deuxième femme Ida, une indienne Salish qu’il avait recueillie, avant de l’épouser, disparut dans les eaux de la rivière, le laissant avec son fils Elijah.
Ses accès de fureur incontrôlée donnent lieu à des scènes d’une violence baroque, et non dénuées d’une certaine fantaisie, comme celle où il lâche un taureau, rendu furieux par ses soins, dans le bureau des policiers des Affaires Indiennes, coupables à ses yeux d’une bien molle collaboration.
« Il entortilla les orties autour de la matraque, puis les fixa à l’aide d’une bride sortie d’une sacoche de selle et mena le taureau jusqu’à la seule porte dont il n’avait pas condamné l’accès… Il ouvrit la porte, tira le taureau à l’intérieur, souleva la queue de l’animal et lui enfonça dans l’anus la matraque et les orties, puis lui expédia un coup de pied dans les testicules. »
L’écriture est puissante et élégante à la fois,les dialogues souvent teintés d’ironie. L’auteur passe avec aisance de scènes violentes et scabreuses, à de longues descriptions poétiques de la nature, de la faune et de la flore, bien la veine du « nature writing ».
Ces passages de grand calme, presque contemplatifs, sont pour Strawl propices à la réflexion et à l’introspection.

Pour ce roman, Bruce Holbert s’est inspiré de l’histoire vraie de son arrière-grand-père, un éclaireur indien de l’Armée des Etats-Unis, un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, le grand-père de l’auteur.
C’est un roman qui joue avec les codes du western et du roman noir, dans lequel l’intrigue criminelle assez simpliste nous réserve bien peu de surprises et demeure accessoire. La force de ce roman réside surtout dans la peinture de cet Ouest où apparaissent les premiers signes de la civilisation, dans lesderniers soubresauts d’un monde finissant.
On est bien loin de la vision de l’Ouest héroïque et flamboyant. Dans ce monde crépusculaire, Strawl, héros vieillissant et fatigué, s’interroge sur le sens de sa vie, marquée par cette sourde violence, faisant écho à celle des criminels qu’il a pourchassés durant toute sa vie. Il se dégage de ce récit le même pessimisme lyrique et désabusé que dans « No country for old men » de Cormac Mc Carthy.  Je serais curieux de voir ce que donnerait une adaptation cinématographique de ce roman, confiée à un réalisateur inspiré. 

Ce premier roman de Bruce Holbert est une incontestable réussite, un roman qui fait date, et nul doute que le personnage de Russell Strawl restera longtemps présent dans nos mémoires.
Un excellent moment de lecture !

Editions Gallmeister, 2016

4ème de couv :

animaux-solitaires2Comté de l’Okanogan, État de Washington, 1932. Russell Strawl, ancien officier de police, reprend du service pour participer à la traque d’un tueur laissant dans son sillage des cadavres d’Indiens minutieusement mutilés. Ses recherches l’entraînent au cœur des plus sauvages vallées de l’Ouest, là où les hommes qui n’ont pas de sang sur les mains sont rares et où le progrès n’a pas encore eu raison de la barbarie. De vieilles connaissances croisent sa route, sinistres échos d’une vie qu’il avait laissée derrière lui, tandis que se révèlent petit à petit les noirs mystères qui entourent le passé du policier et de sa famille.

L’auteur :

Bruce Holbert a grandi au pied des Okanogan Mountains, dans l’État de Washington. Son arrière-grand-père, éclaireur indien de l’armée des États-Unis, était un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, grand-père de l’auteur, qui s’est inspiré de cette tragédie pour ce premier roman.
Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans des revues littéraires et ont remporté divers prix littéraires. 

Son second roman, L’Heure de plomb, paru en France en septembre 2016, prend place dans les régions rocheuses et désertiques où il a passé son enfance.

 

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13 réflexions sur “Bruce Holbert – Animaux solitaires

  1. Que voilà un très beau ressenti
    On sent que tu as plus vécu avec Strawl, les moments que j’appellerais de folie et les moments de poésie.
    Moins attaché à l’intrigue qui ressemble à du déjà vu mais surtout pour l’ambiance de L’ouest qui arrive à son déclin.
    On sent que ce roman, tu l’as vécu dans la tête et pleinement Vincent, tu as passé un moment formidable

    Aimé par 2 people

  2. Bravo ! Tu m’as donné envie de sortir de mes livres à lecture scabreuse de psychologie et d’éthologie humaine. J’arrête de dire des gros mots ……. 😉 Malgré la noirceur, le coup du poivre m’a bien fait rire. Je t’assure que je laisserai toujours le poivre sur la table dorénavant, j’ai vu que tu avais acheté deux nouveaux poêlons 😀

    Aimé par 1 personne

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