Gustavo Malajovich – Le jardin de bronze

Moira, fille de Lila et Fabián Danubio, disparaît alors qu’elle se rendait, accompagnée de sa baby-sitter, à un goûter d’anniversaire. Rapidement, la police est alertée, mais les premières recherches ne donnent aucun résultat. Malgré des appels à témoins, dans la presse et à la télévision, l’enquête n’avance pas d’un pouce.

« Par la suite il devait se rappeler cette sensation, le quai, les secondes qui firent la différence, l’instant que Fabián devina sur-le-champ comme décisif, mais sans comprendre pourquoi. Plus tard, en proie à la douleur et aux ténèbres, il se souviendrait à maintes reprises que la sensation avait perduré en lui toute la journée et qu’il ne s’agissait pas seulement de l’envie de partager quelque chose avec Moira, torturé comme il l’était par le sentiment de culpabilité engendré par la dispute avec Lila la veille au soir. C’était plus que cela, et si ce fut une légère prémonition, une perception qui transcendait le moment présent, Fabián n’en eut pas clairement conscience. Ce fut plutôt comme écouter l’écho d’un son déjà éteint, percevoir l’ombre de quelque chose qu’on ne parvient pas à distinguer. »

Les jours passent, et ensuite les semaines, sans aucune nouvelle de la fillette. Sa compagne Lila, incapable de surmonter la disparition de Moira, se donne la mort. C’est un autre coup dur pour Fabián, qui commence à désespérer de ne jamais retrouver sa fille.
Doberti, un détective privé dont l’expérience se limite à la filature de conjoints infidèles dans des affaires de divorce, vient lui proposer son aide. Il est très motivé pour aider Fabián, probablement intéressé par la récompense promise. Cette rencontre, et un regard neuf sur l’affaire vont mettre en évidence de nouvelles pistes de recherches.

Ils reprennent les interrogatoires des témoins, à la station du métro où la fillette a été vue pour la dernière fois. Une vendeuse de rue déclare les avoir vues monter dans un taxi.
Cette piste les conduit jusqu’à une pension de famille, dans la cour de laquelle ils découvrent le cadavre de Cecilia, la baby-sitter, tuée par balles.

« C’étaient comme les noces des vers et de la femme dans une sorte de sabbat. Parce que c’était bien une femme qui gisait là, et, sans aucun doute, pour le pire des dénouements. Elle-même ressemblait à une espèce de ver géant qui se serait arrêté à une étape intermédiaire de sa métamorphose. Mais elle ne parviendrait pas au stade de papillon. Le ver humain était mort dans sa chrysalide. Fabián reconnut, parmi les lambeaux de peau et le grouillement des vers, le foulard vert clair de Cecilia. En quelques secondes, un manteau de petites mouches recouvrit le corps, le transformant en une ombre échouée. »

Cette scène de crime offre bien peu d’indices exploitables. Et pendant une dizaine d’années, l’enquête reste en sommeil. Fabián reprend peu à peu une vie presque normale, jusqu’à ce que Doberti reprenne contact avec lui et soit tué quelques jours après.

Ce roman est l’histoire d’un homme ordinaire, pris dans la tragédie que représente la disparition de son enfant. Malgré le malheur, et le chagrin, il partira à la recherche de sa fille perdue. Sur un dossier négligé par la police et oublié des médias, il s’improvise enquêteur. Lui semble être le seul en mesure de retrouver Moira. Suite à la découverte d’une petite araignée de bronze, il va parcourir des milliers de kilomètres, et parvenir à la fin de sa quête, au cœur même de la toile tissée par le ravisseur.
Toutes les épreuves qu’il doit endurer, loin de l’abattre, le rendront paradoxalement plus fort.

Ce roman est très bien écrit, les situations et les personnages bien dessinés. Le scénario est bien construit et l’intrigue policière se développe intelligemment.
Petit reproche : il comporte quelques longueurs. L’auteur aurait pu faire l’économie d’une bonne centaine de pages sans que cela nuise à son intérêt.
Malgré tout, il est remarquablement structuré, avec un bel équilibre narratif. L’auteur ménage ce qu’il faut de fausses pistes et de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.

Aucune couleur ne vient éclairer cette histoire, sombre, hantée par la douleur de l’absence. C’est un récit envoûtant et original, qui gagne en épaisseur et en intensité au fur et à mesure de sa lecture. Les derniers chapitres situés dans la jungle du Paraná, où se trouve le jardin de bronze, sont éclairés d’une sombre poésie.
Un premier roman absolument maîtrisé. Un auteur à découvrir, et à suivre.

Éditions Actes Sud, 2014

4ème de couv :
le-jardin-de-bronzeMystérieusement disparue à la sortie du métro en compagnie de sa baby-sitter, la petite Moira n’arrivera jamais au goûter d’anniversaire où l’attend son père.
Ses parents placent d’abord tous leurs espoirs dans les appels à témoins, puis se déchirent à mesure que l’enquête policière piétine. L’homme, seul, continuera la lutte. Après une dizaine d’années de recherches et d’innombrables impasses, une petite araignée en bronze, et l’alliage particulier de son métal, déporte l’enquête des pavés de Buenos Aires aux confins d’Entre Ríos, où un Kurtz argentin règne au coeur des ténèbres du Paraná. Et c’est dans un jardin de bronze aux arbres métalliques envahis par la végétation que des statues de femmes, ou plutôt d’une même femme reproduite à l’infini, révèlent l’effroyable aliénation des liens du sang.
Un Buenos Aires gothique où des édifices majestueux abritent des bureaux démantelés, une police corrompue, des médias à la solde du pouvoir : si la réalité argentine est ici bien prégnante, la singularité de ce roman tient surtout à la conduite de la tragédie intime d’un homme qui était loin de chercher la terrible vérité qu’il s’est acharné à découvrir.

L’auteur :

Gustavo Malajovich est un auteur argentin.
Il abandonne son métier d’architecte pour se consacrer à l’écriture. Après plusieurs scénarios pour le cinéma et des séries télévisées à succès, il signe avec « Le jardin de bronze » son premier roman.

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23 réflexions sur “Gustavo Malajovich – Le jardin de bronze

  1. Excellente chronique Vincent pour un excellent roman. Personnellement, les longueurs dont tu parles ne m’ont pas gênées : elles contribuent à créer cet espace temps de « non reconstruction » de Fabian perturbé par la douleur, l’inconnu et le non tangible.

    Aimé par 1 personne

  2. Mon ami Vincent,
    Ta très belle chronique me rappelle que j’ai eu ce bouquin entre les mains mais où est-il ?
    Je me souviens que l’épaisseur du roman et l’a priori – stupide, comme tous les a priori – de me confronter à une prose lente et trop littéraire, voire poétique, m’en a détourné. J’ai d’ailleurs cette même appréhension avec Victor Del Arbol. Toutes les vagues de l’océan sont dans ma bibliothèque et j’attends ta chronique. Amitiés. Jean.

    Aimé par 1 personne

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