Cloé Mehdi – Rien ne se perd

A l’ombre des tours, dans une banlieue populaire d’une grande ville, de nouveaux tags fleurissent les murs. Le visage de Saïd s’affiche partout, souligné des mots « Justice pour tous ». Saïd était un jeune garçon d’une quinzaine d’années, tué par un policier lors d’un contrôle d’identité « musclé », il y a plus de 10 ans. Le policier coupable, protégé par ses pairs et par sa hiérarchie, a été jugé, innocenté et muté dans une autre ville.
L’apparition de ces tags, bien après les évènements, et sans raison apparente, suscite une certaine nervosité parmi les forces de police.

Dans cette cité vit Mattia Lorozzi, 11 ans. Fils d’un éducateur de quartier qui s’est suicidé, sa mère l’a confié à la garde de Zé, qui est devenu son tuteur légal. Il vit maintenant avec lui et sa compagne Gabrielle, une jeune femme suicidaire.

« Papa était mort et le vide continuait de grandir dans les yeux de maman.
J’avais sept ans. J’étais à l’hôpital. Une étudiante infirmière s’était chargée de panser mes plaies. Je n’avais pas eu besoin de points de suture. Les blessures étaient superficielles. Celles sur ma peau, en tout cas. Mais le couteau s’était aussi planté dans son cœur à elle – maman – et n’avait fait qu’élargir le vide.
Elle a attendu que l’infirmière s’en aille, elle m’a dit :
– Je ne peux plus vivre avec toi, Mattia. »

Vous conviendrez avec moi que ce n’est pas l’environnement idéal  pour l’épanouissement harmonieux d’un enfant. D’autant que Gina, sa sœur ainée, a elle aussi quitté le foyer familial et ne réapparaît qu’épisodiquement, pour quelques heures ou quelques jours, pour repartir aussitôt, on ne sait où.

A travers le portrait de Mattia, gamin intelligent, mais que la vie a conduit à se bâtir une carapace, l’auteure traite de l’enfermement, tant intérieur qu’extérieur, des barrières imposées par la société et surtout par soi-même. Il y a aussi les ravages causés par les non-dits, ce gamin intelligent comprend bien qu’on lui cache des choses, et interprète ces silences d’une façon très personnelle.
C’est aussi l’occasion d’une dénonciation contre les dérives d’une certaine police, dont les exactions sont trop souvent passées sous silence.
On ne pourra pas s’empêcher de faire le parallèle avec des victimes de bavures policières plus ou moins récentes, dont les noms ont fait la une des journaux, et provoqué la colère des banlieues Si elle n’est pas le sujet essentiel du livre, la mort de Saïd en demeure le fil rouge, auquel se rattachent de façon plus ou moins directe, tous les évènements.

« Antidépresseurs. Anxiolytiques. Antipsychotiques. Thymorégulateurs. Somnifères. Un paradis pour toxico. Un cartel de la drogue, mais légal.
Et chaque jour, le gobelet et les pilules. Une ou deux fois au début vous vous êtes révoltés, lassés des effets secondaires, du tremblement de vos mains, de vos difficultés à vous exprimer ou même à penser, ou à ressentir. Lassés de leur langage, toujours les mêmes mots : « réajuster ». On n’arrêtait jamais un traitement sinon pour passer à un autre. Alors vous refusiez de les prendre. Et ils vous mettaient en chambre d’isolement pendant des jours et des jours et des jours, le traitement en injection, parfois sanglés au lit mais toujours pour votre bien, ils vous attachaient avec une grande humanité. »

Elle dresse aussi un tableau peu reluisant des institutions de santé et de leur attitude vis-à-vis des malades.
Mattia, le narrateur de ce roman est âgé de onze ans. La vision que nous avons de l’histoire passe donc par le filtre de sa perception. Il cherche son chemin dans ce monde d’adultes où il ne trouve pas sa place. Il craint d’avoir hérité de la folie de son père et de se retrouver lui aussi en hôpital psychiatrique. C’est le regard d’un enfant qui bien qu’étant d’une grande maturité, ne comprend pas l’injustice.

Ce roman est habité de personnages vrais, cabossés par la vie et victimes de la société. Des cas sociaux comme vous pourriez en croiser dans la tour à deux pas de chez vous, qui essayent tant bien que mal de s’accommoder de la vie qui est la leur.
L’écriture absolument maîtrisée est toute de précision et de sobriété. Il n’y a pas un mot de trop et les choses sont dites de façon abrupte certes, mais nécessaire.
Cloé Mehdi nous livre ici une œuvre d’une grande intelligence et d’une rare profondeur. Malgré sa noirceur, c’est un beau roman, âpre, écrit avec le cœur, plein de sincérité. Et, dans toute cette désespérance brille tout de même une petite étincelle d’espoir.
Un roman qui fera date et que je vous invite à découvrir.

Éditions Jigal, 2016

4ème de couv :

Une petite ville semblable à tant d’autres… Et puis un jour, la bavure… Un contrôle d’identité qui dégénère… Il s’appelait Saïd. Il avait quinze ans. Et il est mort… Moi, Mattia, onze ans, je ne l’ai pas connu, mais après, j’ai vu la haine, la tristesse et la folie ronger ma famille jusqu’à la dislocation… Plus tard, alors que d’étranges individus qui ressemblent à des flics rôdent autour de moi, j’ai reconnu son visage tagué sur les murs du quartier. Des tags à la peinture rouge, accompagnés de mots réclamant justice ! C’est à ce moment-là que pour faire exploser le silence, les gens du quartier vont s’en mêler, les mères, les soeurs, les amis… Alors moi, Mattia, onze ans, je ramasse les pièces du puzzle, j’essaie de comprendre et je vois que même mort, le passé n’est jamais vraiment enterré ! Et personne n’a dit que c’était juste… 

L’auteure :
Cloé Mehdi est née au printemps 1992. Elle commence à écrire au collège pour faire passer le temps plus vite. S’en suit Monstres en cavale, son premier roman, qui reçoit le prix de Beaune 2014. Puis, avec Rien ne se perd, elle reçoit le prix Étudiant du polar 2016, le prix Dora Suarez 2017 et le prix Mystère de la critique 2017.

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14 réflexions sur “Cloé Mehdi – Rien ne se perd

  1. Mon ami Vincent,
    Un roman qui a fait grosse impression auprès de beaucoup et j’en suis. Le succès a été tel qu’il a pu être difficile à gérer pour cette jeune auteure. Je lirai son prochain roman avec beaucoup d’intérêt et d’attention. Amitiés.

    Aimé par 2 people

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