Stéphane Jolibert – Dedans ce sont des loups

Dans l’immensité blanche et glacée du Grand nord, juste de l’autre côté de la frontière, demeurent quelques fermes, autour d’une bourgade loin de tout. Le seul commerce est le Terminus, à la fois bar, hôtel et bordel. Il comprend également un supermarché et une station service. Les voyageurs qui s’aventurent jusqu’ici n’ont guère l’envie d’aller plus loin. Pour la grande majorité, ce sont des criminels en cavale et pour eux le Terminus est la fin de la route.

« Les raisons pour lesquelles débarquaient dans ce coin paumé des étrangers, chacun les connaissait. La frontière passait non loin de la ville située plus au sud, n’était pas difficile à franchir pour qui savait prendre l’autocar ou marcher, et aucun accord d’extradition n’existait entre les deux pays partageant cette frontière-là. Si le climat était rude, pas mal se disaient que c’était toujours mieux que la taule, ou pire : l’exécution. Pour le reste, il suffisait de se tenir à peu près à carreau, de travailler, et les autorités fermaient les yeux, oubliaient même jusqu’à votre existence, votre nationalité. »

« Homo homini lupus » : L’homme est un loup pour l’homme.
De ce côté ci de la frontière, la seule loi qui vaille est celle du Terminus, sous l’autorité du Grand patron, sorte de figure tutélaire qui demeure dans l’ombre. Tout ou presque est permis, à condition de se plier aux règles, qu’un garde-putes est chargé de faire respecter. Les clients qui s’avisent de maltraiter les filles sont proprement passés à tabac, et jetés dehors. Dans cette contrée, il n’est pas rare que cela signe leur arrêt de mort.
Drôle de pays, où on conserve les morts « légaux » en congélation sur les toits enneigés, de façon à les protéger des prédateurs, en attendant que le sol dégèle pour pouvoir les enterrer.

A quinze ans, Nats a été victime de « l’homme de la bicoque », qui l’a dépouillé de toutes ses économies, et lui a laissé le dos en charpie. Il en porte encore les cicatrices et il est obsédé depuis par le visage de cet homme qu’il croque sur des dizaines de croquis. Bien des années après, au hasard d’une photo dans un journal, apparaît le visage qui hante ses souvenirs. Sa recherche le conduira jusqu’à Terminus.
Là, il commence à travailler comme garde-putes, sans enthousiasme mais consciencieusement, le temps de se constituer un petit pécule. Après quelques années il achète une petite ferme à rénover, avec l’aide du vieux Tom, un bouilleur de cru qu’un accident de bûcheronnage a réduit au fauteuil roulant, en échange de livraisons de gnôle pour le Terminus.

Chez Tom habite Sarah, sa nièce, venue dans la région pour parfaire sa thèse sur « de l’expérience individuelle au phénomène global : configuration et réponses sociales à l’immigration en milieu froid et hostile». Entre les deux jeunes gens s’installe une tendre complicité, l’ébauche d’un amour naissant.

Autour de Nats et Sarah gravitent une galerie de personnages singuliers : Le vieux Tom, à défaut de jambes, a la réputation d’avoir le bras long. Sean, le garde-putes, qui ne connaît d’autre langage que la violence, pour ne pas perdre la main, tabasse femme et enfants. Leïla la prostituée au grand cœur (je sais, ça fait cliché !), l’Irlandais le barman, « Twiggs la levrette » ainsi nommé en raison de ses préférences sexuelles (je vous laisse deviner lesquelles), mécanicien et accessoirement fossoyeur.

L’écriture, dynamique est faite de phrases courtes, alternant le passé et le présent, en une narration particulièrement attractive, qui font de ce roman un vrai page turner. Sans se mélanger les fuseaux, l’auteur dévide les fils de son histoire, le propre chemin de vie qui a conduit chacun au Terminus. Chiens ou loups, la nature sauvage et hostile de ce coin perdu déterminera dans quelle meute ils doivent vivre.
Dans cet univers très masculin et très violent, où les moindres différends se règlent à coups de poings ou même à coups de revolver, affleurent quelques touches d’humour, avec les déboires de l’inénarrable Twigs la levrette, à la recherche de son cadavre égaré. Les trois personnages féminins du roman viennent tempérer toute cette violence et nous donnent à voir la condition féminine sous divers éclairages.

L’auteur nous livre de belles pages sur la nature et les paysages du Grand Nord, désert, glacial et hostile. L’apparition d’un loup non loin de la ferme de Nats vient en une forme d’allégorie sur la formation de deux meutes, celle du loup blanc, en parallèle avec celle que représentent le vieux Tom, Nats, Sarah et leur enfant à venir.

« Son poil perdait sa couleur blanche, muait du gris clair au gris plus sombre, cernant ses yeux, striant le dessus de son museau de noir absolu. Il posa sa patte avant sur une plaque de glace, elle céda sous son poids, libérant l’eau qu’elle renfermait. La soif lui tiraillait les entrailles mais il ne but pas, pas encore. Ses oreilles se dressèrent, se figèrent, et il releva la gueule pour la regarder elle, qui passait sa tête hors de la tanière. Avec méfiance elle avança sous le soleil. Derrière suivaient, maladroits sur leurs pattes, deux louveteaux. (…)
Hésitant, clignant des yeux sous la lumière, vint se joindre un troisième petit au repas.
Du dedans sortaient les loups. »

Ce roman très noir, dans un univers tout blanc, a la même saveur que les romans des grands espaces de la littérature américaine. C’est une sorte de western du grand nord, où la tension et les violences accumulées se règlent face à face, en un dernier affrontement. Une histoire d’hommes, de vengeance, d’amitié et d’amour.
Une sacrée bonne surprise et une lecture à recommander.

Éditions du Masque, 2016

4ème de couv :

Quelque part au Nord, dans un paysage de glace et de neige, une bourgade survit autour de l’activité du Terminus, hôtel, bar et bordel. La clientèle qui s’y rassemble pour s’abîmer d’alcool, de sexe et de violences se compose essentiellement de repris de justice, d’hommes aux passés sales reconvertis en bûcherons. Aucune règle n’existe en dehors de celles du grand patron dont personne ne connaît ni le visage ni le nom. Nats se plie à toutes, fait son boulot avec application, jusqu’au jour ou débarque Sean, sous les traits duquel il croit reconnaître son ancien tortionnaire. Dès lors, tandis que toujours la neige efface le moindre relief du paysage, tandis que la belle Sarah interrompt la routine de son quotidien, l’esprit de vengeance tenaille Nats, impérieux, dévorant.

L’auteur :

Stéphane Jolibert a grandi au Sénégal et a étudié à l’École des Beaux-Arts de Saint-Étienne avant de bourlinguer de longues années du côté du Pacifique Sud où il exerça le métier de directeur artistique. Il s’établit à Paris à la fin des années 2000, il y enseigne la communication visuelle et la sémiologie de l’image. Il y rencontre celle qui deviendra sa femme, y rencontre également l’envie d’écrire. Il vit et travaille aujourd’hui quelque part près de la Belgique.

« Dedans ce sont des loups » est son premier roman.

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