Colson Whitehead – Underground railroad

Le chemin de fer clandestin (Underground Railroad, en anglais) était un réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves en fuite, avec l’aide de sympathisants abolitionnistes, pour se réfugier vers les états du Nord, au-delà de la ligne Mason-Dixon (1) et jusqu’au Canada.

Dans le roman, ce réseau clandestin devient, en une sorte d’allégorie fantasmagorique, un véritable chemin de fer souterrain, des états du Sud vers les états libres au Nord.
Cora, une adolescente noire, a été abandonnée par sa mère, quelques années plus tôt, lorsque celle-ci a choisi de fuir la plantation. Lorsque Caesar, un jeune esclave venu de Virginie, lui propose de s’enfuir avec lui, elle dit non. Trois semaines plus tard, à la même proposition, elle dira oui.
Ces trois semaines, vues à travers le regard de Cora, nous donnent un aperçu sur ce que pouvait être la vie dans les plantations. Echangés, achetés et vendus comme un quelconque bien mobilier, les esclaves dépendaient du bon vouloir de leurs propriétaires qui avaient sur eux pouvoir de vie ou de mort.
Il ne faisait pas bon contrarier le maître, Terrance Randall, un homme d’une brutalité peu commune. Il offrait à ses hôtes, en guise de divertissement, le spectacle de la punition des esclaves, allant pour certains, à des châtiments extrêmes dans leur barbarie.
« Les hôtes de Randall sirotèrent du rhum épicé tandis que Big Anthony était aspergé d’huile et rôti. Les spectateurs se virent épargner ses hurlements, car dès le premier jour on lui avait tranché ses attributs virils, qu’on lui avait fourrés dans la bouche avant de la coudre. L’échafaud fumait, noircissait et brûlait, et les figures sculptées dans le bois se tordaient dans les flammes comme si elles étaient vivantes. »

Ce dernier acte de sauvagerie marquera la prise de décision de Cora de se joindre à Caesar dans sa fuite. La même nuit, ils quitteront la plantation à travers les marais, jusqu’à rejoindre la ferme de M. Fletcher, contact de Caesar et premier relais du chemin de fer clandestin.

« Elle avait vu des hommes pendus à des arbres, abandonnés aux buses et aux corbeaux. Des femmes entaillées jusqu’à l’os par le fouet à lanières. Des corps vivants ou morts, mis à rôtir sur des bûchers. Des pieds tranchés pour empêcher la fuite, des mains coupées pour mettre fin au vol. Elle avait vu des garçons et des filles plus jeunes que cet enfant se faire rouer de coups, et elle n’avait rien fait. »

A partir de là, nous suivons les tribulations de Cora, accompagnée de Caesar. De la Géorgie vers la Caroline du Sud, puis la Caroline du Nord et enfin le Tennessee, un désert infernal de forêts brûlées et de villes infestées par la fièvre jaune, elle fait son apprentissage de la liberté. En Caroline du Nord, la famille qui l’héberge la maintient cachée dans un grenier plusieurs jours, pour la protéger.

Le maître a lancé sur ses traces le chasseur Ridgeway, qui s’est bâti une certaine renommée par son efficacité à retrouver les esclaves enfuis. Seule ombre à sa réputation, il a été incapable de retrouver Mabel, la mère de Cora, échappée des années plus tôt. Comme une sorte de Javert du nouveau monde, il vit dans l’obsession de cette fugitive, dont la capture lui permettrait de laver l’affront subi dans  le passé.

Les chapitres consacrés à l’odyssée de Cora alternent avec des chapitres mettant en scène d’autres personnages du roman, tels Ridgeway ou Caesar, nous ménageant autant de respirations dans le déroulement de sa fuite éperdue.
L’auteur, à chaque arrêt du chemin de fer fantôme, d’un état à l’autre, nous dresse un état des lieux de l’Amérique d’avant la Guerre de sécession, partagée entre les abolitionnistes et les esclavagistes.

Dans la relation de l’histoire de Cora, l’auteur nous conte les horreurs de l’esclavage et comme corollaire le lourd héritage laissé aux générations futures, faisant le terreau du racisme qui aujourd’hui encore gangrène la société nord-américaine. L’injustice dont continuent de souffrir les immigrants et les populations d’afro-américains en est un exemple flagrant.

« Et l’Amérique est également une illusion, la plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là. »

Écrit dans un style flamboyant, ce roman tient davantage du conte initiatique que du récit historique, bien qu’il soit basé sur une solide documentation. La description de la condition de vie dans les plantations du Sud, bien loin de la vision édulcorée de Margaret Mitchell nous fait immanquablement penser à Beloved de Toni Morrison, Racines, d’Alex Haley, ou bien Douze ans esclave de Solomon Northup.

L’histoire de Cora, et de tous ses compagnons d’infortune, est une poignante histoire de vie, de résistance et d’adaptation, de solidarité et de solitude, de violence et de lutte.
Une œuvre magnifique où le sordide côtoie le sublime. Sans aucun doute ma meilleure lecture de ce début d’année.
Éditions Albin Michel, 2017

(1)La ligne Mason-Dixon était la ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud.

4ème de couv :

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.
De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’auteur :

Colson Whitehead, né le 6 novembre 1969 à New York, est un romancier américain.
Il fréquente la Tinity School de New York, puis est diplômé de l’Université de Harvard en 1991. Journaliste, ses travaux paraissent dans de nombreuses publications, dont le New York Times, Salon et The Village Voice.
The Underground Railroad, déjà élu meilleur roman de l’année en 2016 par la presse américaine, reçoit le prix Pulitzer de littérature en 2017.

Les droits audiovisuels du roman ont été acquis par le réalisateur Barry Jenkins (Moonlight, Oscar du meilleur film 2017) et ses producteurs.
(Source : Wikipedia)

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7 réflexions sur “Colson Whitehead – Underground railroad

  1. Mon ami,
    Tu ajoutes un titre à ma liste déjà longue. Ceci dit, je vois mal comment je pourrais passer à côté d’un sujet qui a tout pour me passionner. Et la façon dont tu en parles me convainc sur le champ. Merci d’avoir chroniqué ce livre dont je n’ai pas entendu parler à ce jour. Bises.

    Aimé par 1 personne

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