Fernando Aramburu – Patria

Ce jour même ou l’ETA annonce la fin de la lutte armée, Bittori se rend au cimetière sur la tombe de Txato, son mari. Ce chef d’entreprise sans histoire, assassiné par l’ETA pour avoir refusé d’être racketté, sous couvert d’impôt révolutionnaire. De puis sa mort, elle a l’habitude de venir sur sa tombe pour lui faire part des dernières nouvelles. Aujourd’hui elle a pris la décision de retourner dans leur village, près de San Sebastián.

Au village, les victimes sont une présence gênante. Celle qui ressent le plus cette gêne est Mirén. Son mari et Txato étaient de grands amis, compagnons de bar et de cyclisme, Mirén et Bittori pratiquement inséparables. Quand l’ETA révéla que Txato refusait de payer « l’impôt révolutionnaire », l’entrepreneur perdit toute relation avec ses voisins et amis de toujours et le ressentiment et la haine s’installèrent.

« Pourquoi je me comporte de cette façon ?
— Par lâcheté.
— Exact. Parce que je suis aussi lâche que lui, comme tant d’autres qui, en ce moment, dans mon village, doivent se dire tout bas pour qu’on ne les entende pas : c’est de la barbarie, une effusion de sang inutile, ce n’est pas ainsi que l’on construit une patrie. Mais personne ne va remuer le petit doigt. À cette heure, on a déjà dû nettoyer la rue au jet d’eau pour effacer toute trace du crime, et demain il y aura des murmures en suspens, mais le fond de l’air restera pareil. Les gens se rendront à la manifestation suivante en faveur de l’ETA, sachant qu’il faut se montrer dans le troupeau. C’est le tribut à payer pour vivre tranquille au pays des taiseux. »

S’étalant sur plus de 600 pages , ce roman de Fernando Aramburu, nous relate l’histoire de deux familles, séparées par le conflit fratricide du pays basque, tout au long de 30 ans. Cette guerre, « au nom d’une patrie où une poignée de gens armés, avec le soutien honteux d’un secteur de la société, choisissent qui appartient à cette patrie et qui doit l’abandonner ou disparaître ».

Il nous brosse le portrait d’une société peuplée de personnages qui nous apparaissent dans toute leur humanité et leurs contradictions. Faits de chair et de sang, ils ont leurs qualités et leurs défauts.
Les personnages féminins, Bittori, Mirén et à un degré moindre Aránzazu et Arantxa se détachent par leur force et l’affirmation de leur caractère. Joxe Mari, Xabier et Gorka, les personnages masculins sont un peu en retrait.

 « L’ETA doit agir sans interruption. Il n’a pas le choix. Il y a belle lurette qu’il est tombé dans l’automatisme de l’activisme aveugle. S’il ne fait pas de mal, il n’est pas, il n’existe pas, il n’a plus aucun rôle. Cette façon mafieuse de fonctionner dépasse la volonté de ses membres. Même ses chefs ne peuvent s’y soustraire. Oui, d’accord, ils prennent des décisions, mais c’est l’apparence. Ils ne peuvent en aucun cas ne pas les prendre, car une fois que la machine de la terreur est lancée, rien ne peut plus l’arrêter. Tu comprends ? »

Dans ce long roman, magnifiquement écrit, l’auteur intègre de judicieuses stratégies narratives : de nombreux courts chapitres allègent et stimulent la lecture. Le temps de la narration s’affranchit de l’ordre chronologique pour s’adapter au chaos de l’Histoire.

Il donne la parole à toutes les voix présentes dans le conflit. Indépendamment des causes défendues ou de toute considération morale, chacun a sa part de souffrance. En exposant les points de vue diamétralement opposés de chacun, il nous permet de voir les divergences entre ces deux visions de la réalité. Il renvoie les deux parties dos à dos, sans nous obliger à prendre parti, ni substituer au récit un message politique.
« on ne peut ignorer que ceux qui devraient me demander pardon attendent aussi que d’autres leur demandent pardon ».

Aramburu décrit un cercle vicieux d’extorsion et de violence, un comportement presque mafieux pourtant légitimé comme une lutte héroïque, encouragé par la tiédeur, quand ce n’est pas le soutien, des représentants des institutions.
Il raconte, d’abord le processus d’exclusion de Txato et de la famille, les conséquences de son assassinat pour sa femme et ses enfants : la dévastation et la volonté de continuer à vivre malgré tout. Il montre aussi les effets du militantisme sur les familles des membres de l’ETA : le refus de la violence pour Arantxa, la radicalisation de Mirén, les visites à la prison…

A la fin du roman, admirable, reste le sentiment d’avoir abordé des questions d’envergure. « Patria » qui nous immerge dans la société basque, avec ses dissensions et ses aspirations différentes. Peuplé de personnages vrais et humains, nul n’est sorti indemne de ce conflit, dans l’un ou l’autre camp.
« Nous sommes victimes de l’État et maintenant nous sommes victimes des victimes. On est coincés de partout. »
Ce que nous propose Aramburu dans cet extraordinaire roman est le regard individuel nuancé et humaniste d’un écrivain maître de son art capable, sans manichéisme, de nous expliquer la complexité d’un conflit sans tomber dans l’indifférence.
Un grand roman, tout simplement.
Éditions Actes Sud, 2018 

4ème de couv :

Lâchée à l’entrée du cimetière par le bus de la ligne 9, Bittori remonte la travée centrale, haletant sous un épais manteau noir, bien trop chaud pour la saison. Afficher des couleurs serait manquer de respect envers les morts. Parvenue devant la pierre tombale, la voilà prête à annoncer au Txato, son mari défunt, les deux grandes nouvelles du jour : les nationalistes de l’ETA ont décidé de ne plus tuer, et elle de rentrer au village, près de San Sebastián, où a vécu sa famille et où son époux a été assassiné pour avoir tardé à acquitter l’impôt révolutionnaire. Ce même village où habite toujours Miren, l’âme sœur d’autrefois, de l’époque où le fils aîné de celle-ci, activiste incarcéré, n’avait pas encore de sang sur les mains – y compris, peut-être, le sang du Txato. Or le retour de la vieille femme va ébranler l’équilibre de la bourgade, mise en coupe réglée par l’organisation terroriste.
Des années de plomb du post-franquisme jusqu’à la fin de la lutte armée, Patria s’attache au quotidien de deux familles séparées par le conflit fratricide, pour examiner une criminalité à hauteur d’homme, tendre un implacable miroir à ceux qui la pratiquent et à ceux qui la subissent.

L’auteur :

Fernando Aramburu est né à San Sebastián en 1959.
Il est diplômé en philologie hispanique de l’Université de Saragosse.
Depuis 1985, il vit en Allemagne où il donne des cours d’espagnol. En 2009, il abandonne son poste de professeur pour se consacrer entièrement à la création littéraire.
Il est l’auteur de trois récits et de six romans qui ont été distingués par de prestigieux prix littéraires.
Patria a notamment reçu le prix Francisco Umbral et le prix de la Critique 2017.

7 réflexions sur “Fernando Aramburu – Patria

  1. Mon ami Vincent,
    Je vois mal comment je vais résister à ta chronique. D’autant que ma belle-fille est basque. Je vais me le commander en douce et lui en parlerai après. Un grand merci pour cette découverte qui ne sera à coup sûr pas le livre le plus lu de cette rentrée. Sa lecture n’en est que plus précieuse. La bise.

    Aimé par 2 personnes

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