Laurence Biberfeld – Écoute les cloches

La masse critique de Babelio me donne l’opportunité de découvrir l’écriture de Laurence Biberfeld. « Écoute les cloches » n’a rien à voir avec le dimanche de Pâques ou un quelconque appel à la messe. Les cloches, c’est le vocable sous lequel on désigne les clochards et les SDF, que l’on trouve de plus en plus nombreux dans les rues de nos grandes villes.

Gillian Von Stich, ancien mercenaire, à la tête d’un des services les plus discrets de l’Etat, organise, par l’entremise de clochards, de petits loubards et de petites frappes, organisés en groupes dénommés les ZUS, le désordre et les émeutes dans les rues de la capitale.
Son but est de réprimer durement ces émeutes et rétablir ainsi l’ordre républicain, pour influer sur le vote des citoyens aux prochaines élections.

«  – Ca ne marchera jamais, dit celui qu’il surnommait en son for intérieur le Gros-bouffi.
GVS sourit. Ce tas de gélatine faisait preuve d’un certain courage, motivé par une loyauté envers lui qui semblait indéfectible. Un bon élément, qui aurait été parfait s’il avait mieux surveillé son alimentation.
– Nous faisons ça tous les jours en Afrique, badine-t-il.
– En Afrique peut-être, mais pas ici, contredit le gros d’une voix mal assurée.
– En êtes-vous si sûr ? Souvenez-vous-en. Les Français sont des veaux disait le Général. La France est un pays de veaux. »

Pour financer les différentes cellules de cette organisation, Von Stich a prévu une enveloppe de neuf millions d’Euros, venant de fonds secrets. L’homme qui devait réceptionner les fonds, pris d’une soudaine envie d’indépendance, va subtiliser la valise de billets, et s’évanouir dans la nature. Suite à diverses péripéties, cet argent va bientôt se trouver entre les mains des cloches.
Nous suivons à travers ce roman les aventures de ces clochards et marginaux, dont l’application à semer le désordre avec une sorte de plaisir enfantin va bientôt dépasser les attentes des instigateurs du projet, et semer une indescriptible pagaille dans la capitale, une véritable révolte des miséreux dans des scènes qui nous évoquent la Commune de Paris.
Pour interpréter ce roman, Laurence Biberfeld nous gratifie d’une galerie pléthorique de personnages hauts en couleurs aux noms évocateurs, tels Bois-pourri, La Salpêtrière, Léon-la-science, La Marquise ou Cucu-paillettes.
Des histoires d’amour, de fric, de pouvoir, de haine et de vengeance sur fond d’une insurrection populaire.

Ça part dans tous les sens, c’est débridé dans l’action, le style et le langage, mais en gardant toujours en toile de fond du roman, la vulnérabilité des peuples à la manipulation politique.
Certains passages du roman comportent des descriptions béruréennes que n’aurait point désavouées le Frédéric Dard de la période San Antoniesque.

« Il y avait la queue de Léon, un monument de style nouille qui ne pouvait aller qu’au corps de Léon. Qui avait les nuances alcooliques de la trogne de Léon, une palette de mauves épidermiques. Le débit capricieux de la parole de Léon. Qui était hirsute jusqu’au col roulé, une particularité d’autant plus piquante que son propriétaire en concevait des complexes et la rasait méticuleusement. »
Tous ces personnages avec leur histoire, leurs qualités et leurs défauts, ont en commun une certaine humanité. Ils sont solidaires les uns des autres et ont le sens de l’entraide au sein de leur collectivité.

Située quelque part entre le thriller, le polar et le pamphlet social, c’est à une lecture un peu inhabituelle que m’a convié la Masse critique de Babelio, l’occasion d’un bon moment de lecture, hors des sentiers battus du polar traditionnel.

Éditions Au-delà du raisonnable, 2017


4ème de couv :

Les services très secrets de l’Etat fomentent des émeutes dans le but d’organiser l’occasion en or de les réprimer et de faire régner l’ordre, le vrai. Celui qui permettra au peuple d’aller voter calmement aux présidentielles toutes proches. Deux clodos qui s’aiment, cachés à l’arrière d’une Rolls vont gripper la machine répressive jusqu’au soulèvement populaire. Et on sentira l’esprit de Frédéric Dard planer sur cette fable de politique fiction débridée.


L’auteure :

Laurence Biberfeld est née en 1960 à Toulouse. Elle exerce pendant quelques années divers sous-métiers avant de passer son baccalauréat en candidate libre, puis le concours d’instit en 1980. Elle fait ce métier dix-huit ans, puis décide d’arrêter de gagner sa vie pour écrire (et dessiner) à plein temps.
Écoute les cloches est son douzième roman, le quatrième chez Au-delà du raisonnable. Laurence Biberfeld a été publiée à partir de 2002, notamment dans La Série Noire de Gallimard et chez Autrement.

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Maurice Gouiran – Le diable n’est pas mort à Dachau

Janvier 1943, au Revier (infirmerie) du camp de Dachau, les docteurs Nowitski, Plötner et Rascher  mènent des expériences scientifiques sur les déportés, afin de mettre au point de nouvelles applications pour l’armée.

Automne 1967, Henri Majencoules revient à Agnost-d’en-haut, son village natal, pour les obsèques de sa mère. Après de brillantes études à Normale Sup. il avait quitté la France pour faire carrière en Californie. Il travaille sur de nouveaux projets d’avenir auprès de l’ARPA, une agence de recherche de pointe du Ministère de la défense des Etats-Unis.
Il retrouve son petit hameau montagnard en proie à une grande agitation, envahi d’une cohorte de journalistes. Un couple d’américains, les Stockton et leur fillette d’une dizaine d’années viennent d’y être assassinés. (Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec l’affaire Dominici et le meurtre de la famille Drummond).

A Agnost-d’en-haut, Henri est perçu presque comme un étranger. Dans ce hameau, qui pourrait être des Cévennes ou de Provence, les gens sont avares de mots. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas de sentiments, c’est qu’ils n’ont pas l’habitude de les exprimer.

« Léonard observe son fils.
Ici, on l’appelle l’Américain avec une once de moquerie dans la voix. Tout ce qui est étranger au village est forcément futile… Henri n’est sûrement pas un mauvais bougre, mais il lui a toujours été inaccessible. La faute à ces foutues études que les jeunes s’entêtent à suivre. Ca les éloigne du pays et ça leur fiche de mauvaises idées en tête. Est-ce qu’on a besoin d’élimer ses fonds de culotte sur les bancs des écoles pour se marier, faire des gosses, garder un troupeau, récolter des châtaignes ou ramasser des champignons ?
Est-ce qu’on est plus heureux dans les villes ? »

L’enquête sur le meurtre piétine, il y a peu d’indices exploitables. Au bistrot du coin, on ne se prive pas pour émettre des hypothèses. C’est ainsi que Nando Avigliana se trouve bientôt mis en cause. Il est d’une famille Piémontaise, étrangère au pays…
« issu d’une famille de travailleurs, de montagnards durs à la tâche qui ont toujours bossé comme des dingues… Ils vivent ici depuis vingt ans, mais pour tous les habitants, ce seront toujours de sales babis ! »

Henri subit de plein fouet le décalage entre sa vie aux USA, à l’époque de la libération des mœurs, de l’apparition des drogues, du sexe sans contrainte et du « flower power », et le silence oppressant de son village, la compagnie de ses amis d’enfance dans lesquels il ne se reconnaît plus.
Antoine Camaro, son ami de Lycée, devenu grand reporter, couvre l’affaire pour « France-Soir ». Avec Henri, ils vont s’attacher à résoudre cette énigme, d’autant plus que Stokton avait donné rendez-vous au jeune journaliste pour lui remettre certains documents, et a été assassiné avant de pouvoir le faire.

Maurice Gouiran nous dresse un panorama non exhaustif, mais tout de même effrayant, des expérimentations médicales faites par les nazis sur les déportés des camps de concentration. Certaines de ces expériences seront poursuivies après la guerre par la CIA et l’Armée américaine au détriment de populations civiles. Il mentionne au passage l’épisode « du pain maudit » de Pont Saint-Esprit, dont beaucoup pensent qu’il s’agirait d’expériences de manipulation mentale par l’emploi de LSD. Le nombre de diverses expérimentations conduites de façon illégale est tout bonnement effarant…

« De la justification de ces actes pour la survie de la grande Allemagne, à celle de la CIA soucieuse de sauver le monde libre.
Les mêmes mots.
Les mêmes maux. »

L’auteur a consulté pour ce roman une documentation impressionnante, qu’il a utilisée pour bien intégrer l’Histoire à son histoire, où elle s’imbrique parfaitement, à travers les lieux qui lui servent de cadre, des hommes, et des femmes qui les peuplent.

Dans ce roman, l’essentiel n’est pas l’identification du coupable.
Maurice Gouiran, en observateur éclairé de notre temps, et des excès d’un passé pas si lointain, nous met en garde et nous incite à la vigilance. Est-ce que les progrès de la médecine, de la science, la préservation de notre mode de vie peuvent justifier de telles horreurs ?

C’est un roman noir, violent. Il nous incite à la réflexion sur des dérives qui, à la lumière des soubresauts agitant notre monde, pourraient devenir à nouveau d’une brûlante actualité.

Éditions Jigal Polar, 2017

 

4ème de couv :

Lorsque Henri Majencoules, un jeune mathématicien qui travaille en Californie sur le projet Arpanet, revient à Agnost-d’en-haut en 1967, son village natal focalise l’attention de tous les médias du pays : une famille d’Américains, les Stokton, vient d’y être massacrée.

Imprégné par la contre-culture qui bouillonne alors à San Francisco – du Flower Power à la pop musique et de l’été de l’amour au LSD –, Henri supporte mal le silence oppressant de la terre de son enfance…

Mais avec l’aide d’Antoine Camaro, son ami journaliste, il va tenter d’en savoir plus sur ce Paul Stokton, son épouse et sa fille assassinés. Il découvre alors l’existence d’un des programmes militaires les plus secrets et les plus audacieux de l’après-guerre…

De Dachau à la CIA, de l’US Army à Pont-Saint-Esprit, les hommes changent, les manipulations jamais…

L’auteur :
Maurice Gouiran est un écrivain français né le 21 mars 1946 au Rove (Bouches-du-Rhône), près de Marseille, dans une famille de bergers et de félibres.
Il passe son enfance dans les collines de l’Estaque, avant d’effectuer ses études au lycée Saint-Charles et au lycée Nord de Marseille, puis à la Faculté, où il obtient un doctorat en mathématiques.
Spécialiste de l’informatique appliquée aux risques et à la gestion des feux de forêts, il a été consultant pour l’ONU. Il enseigne également à l’université.
Depuis 2000, il a écrit de nombreux romans policiers, dont plusieurs ont été primés.

 

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Nicolas Lebel – De cauchemar et de feu

A Paris, en 2016, à quelques jours du dimanche de Pâques, le groupe du capitaine Mehrlicht est appelé sur les lieux d’un crime. Dans un pub parisien, un homme a été abattu de trois balles, une dans la tête et dans les deux genoux. A l’autopsie, son corps recouvert de tatouages celtiques et des lettres IRA.

« Une balle dans chaque rotule… Alors j’ai creusé et j’ai trouvé : c’était la punition des traîtres, des balances, en Irlande du Nord : le knee-capping. Quand le type pouvait remarcher, il boitait pour le reste de ses jours, indiquant par sa démarche à tous ceux qu’il croisait qu’il avait trahi. Dans des cas plus graves, les victimes recevaient aussi une balle dans les coudes et dans les chevilles… puis dans la tête. » 

En plein état d’urgence, et avec la proximité du Championnat d’Europe de football, Mehrlicht fait un peu la grimace. De plus, on vient d’adjoindre à leur groupe une nouvelle stagiaire. Mehrlicht, qui a toujours opposé une vive résistance à l’accueil de stagiaires, lui impose un baptême du feu un peu « hard ».
« Pendant longtemps, la police avait été une histoire d’hommes. Si aujourd’hui il avait toujours un peu de mal à accepter que les femmes y fissent le même travail, Mehrlicht ne pouvait se résoudre à y voir entrer des enfants… Vingt-trois ans ! Tout à son indignation, il ne voyait cependant pas que c’était à cette « enfant » qu’il imposait une autopsie. »

D’autres victimes sont bientôt à déplorer, retrouvées carbonisées par des bombes au phosphore. Et à chaque fois la même signature, un bonhomme bâton, semblable à un dessin d’enfant, et une phrase en gaélique Ná dean maggadh fum (ne te moque pas de moi) comme un jeu de piste que laisse l’assassin. A cause de ce dessin, le tueur est surnomme le Far Darrig, ou bien le Croquefeu, du nom d’un lutin des légendes irlandaises.
Pour cette enquête sur des cellules terroristes irlandaises, ils reçoivent bientôt le renfort du superintendant Mick Tullamore, un expert du contre-terrorisme de Scotland Yard.
Nicolas nous dévide son histoire, alternant le présent à Paris, et l’Irlande du Nord, où cinquante ans plus tôt, une bande de gamins du Bogside, le quartier catholique de Derry, en butte à la ségrégation et aux restrictions des droits civiques, participait aux premiers défilés et manifestations, prémisses d’une violence qui connaîtra son apogée en ce tristement célèbre dimanche sanglant du 30 janvier 1972.

J’ai beaucoup appris sur ce conflit, d’une grande complexité, eu égard au nombre important de factions mises en cause. Didactique sans être barbant, l’auteur nous donne ici une belle leçon d’histoire contemporaine, au travers de l’évolution de ces jeunes gens, au sein de leur époque, et des chemins différents qu’ils seront amenés à prendre. Ses personnages, rencontrés au fil des romans, je les ai retrouvés comme des amis un certain temps perdus de vue, chacun d’eux avec sa propre histoire: le rigide Mickael Dossantos, exalté du code pénal, qui a du mal à se dépêtrer de ses errements de jeunesse, la rousse bretonne Sophie Latour, avec son amoureux « sans-papiers » et bien sûr le capitaine Mehrlicht, petit bonhomme malingre à la figure de batracien et aux dents jaunes, ennemi juré de Julien Lepers, « le « dandy frisottant de France 3 », « l’égérie des mamies », « celui qui, sans ses fiches, n’était rien », était devenu sa bête noire, son ennemi personnel, et la simple évocation de l’Infâme suffisait à déclencher chez Mehrlicht les foudres les plus sombres… »

Ce dernier, s’il peut être par moments odieux, persistant à imposer à tout son entourage la fumée de ses Gitane, cache sous ses dehors abrupts beaucoup d’humanité.
On voit l’évolution de la relation avec son fils, tous les deux éprouvant, de façon différente, le manque de la mère et de l’épouse disparue. A ce propos, il y a deux pages magnifiques sur le travail de deuil, très bien vu et très bien analysé. Elles m’ont laissé les yeux humides et la gorge serrée. Combien le simple rangement d’une armoire peut s’avérer être une épreuve insurmontable.

Nicolas Lebel franchit encore un palier avec ce roman. Son écriture est fluide, agréable à lire, et il conjugue avec bonheur l’humour (voir les saillies verbales qu’il prête à Mehrlicht, et le commissaire Matiblout qui aime citer les présidents de droite, y compris Hollande), et un ton beaucoup plus sérieux lorsque la situation l’exige. Ses chapitres en forme de compte à rebours horaire, donnent à son histoire une sensation d’inéluctable, de catastrophe annoncée.

Héritier naturel de Dard et Audiard, il allie à sa gouaille naturelle une solide connaissance de la langue française. Certaines expressions argotiques m’ont valu de me « creuser un peu le caberlot », pour ma plus grande joie.
Il donne aussi quelques coups de griffe envers les médias, qui dans leur souci de sensationnel et de taux d’écoute, en sont amenés à transformer en vedettes « des petits délinquants arrachés à leur anonyme médiocrité, soudain portés aux nues pour leurs exactions ».

Je vous dirai en conclusion que j’ai pris un très grand plaisir à lire ce roman, un méga kiff, comme disent les « djeuns ». C’est à mon humble avis le roman le plus abouti de l’auteur à ce jour. Je ne peux que vous recommander sa lecture.

M.P : Merci pour ta confiance, Nicolas.

Éditions Marabout, 2017.

Et pour rester dans l’ambiance:

 

4ème de couv :

Paris, jeudi 24 mars 2016 : à quelques jours du dimanche de Pâques, le cadavre d’un homme d’une soixantaine d’années est retrouvé dans un pub parisien, une balle dans chaque genou, une troisième dans le front. À l’autopsie, on découvre sur son corps une fresque d’entrelacs celtiques et de slogans nationalistes nord-irlandais. Trois lettres barrent ses épaules : IRA. Le capitaine Mehrlicht fait la grimace. Enquêter sur un groupe terroriste irlandais en plein état d’urgence ne va pas être une partie de plaisir. D’autant que ce conflit irlandais remonte un peu. Dans ce quatrième opus, Nicolas Lebel nous entraîne sur la piste d’un un assassin pyromane, un monstre né dans les années 70 de la violence des affrontements en Irlande du Nord, qui sème incendie, chaos et mort dans son sillage, et revient aujourd’hui rallumer les feux de la discorde à travers la capitale.

L’auteur :

Nicolas Lebel est linguiste, traducteur et enseignant.
Nicolas Lebel a fait des études de Lettres et d’anglais puis il s’est orienté vers la traduction. Il est parti en Irlande quelque temps avant de devenir professeur d’anglais. Il enseigne aujourd’hui dans un lycée parisien.
Il est aussi l’auteur de :
L’heure des fous (2013)
Le jour des morts (2014)
Sans pitié ni remords (2015)

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Mör – Johana Gustawsson

Mör, en suédois, adjectif qui signifie tendre, s’appliquant à la viande. Cet extrait du prologue devrait vous donner une idée de ce qui vous attend au long des pages de ce nouvel opus mettant en scène Emily Roy, la profileuse québécoise, et l’écrivaine Alexis Castells, rencontrées dans « Block 46 »…

« Lobes à ma façon
Trempez les lobes dans deux jaunes d’œufs battus.
Panez avec une chapelure de pain de mie.
Faites frire dans du beurre persillé.
Servez accompagné d’une purée à l’huile d’olive. »

En Suède, sur les berges de Torvsjön, près de Falkenberg, le corps d’une jeune femme est découvert nu et affreusement mutilé, exposé dans une macabre mise en scène. Karla Hansen, de la police d’Halmstad, est appelée sur les lieux.

« Une fille nue était assise par terre, adossée au tronc mort, les jambes écartées, les bras de part et d’autre de son corps, paumes vers le ciel. Sa tête était penchée en avant et son menton, plissé par la pose, touchait presque sa poitrine. Séparés par une raie médiane, ses longs cheveux blonds maculés de boue étaient ramenés derrière les épaules, dégageant ainsi son buste où deux cratères rouge sombre remplaçaient les seins. Le tueur avait également découpé de larges morceaux de chair au niveau des hanches et des cuisses. »
Les caractéristiques de ce meurtre forment la signature particulière de Richard Hemfield, le tueur de Tower Hamlets, interné en hôpital psychiatrique depuis 10 ans. Lors de son arrestation, il avait tué Samuel Garel, le compagnon d’Alexis Castells. Hemfield serait-il innocent, ou bien imité par un « copycat » ? Pourtant certains éléments de la signature ont été tenus secrets.
Alexis se refuse à croire en l’innocence de Hemfield. Elle ressent sa culpabilité comme une évidence, dans toutes les fibres de son corps.

Dans le même temps à Londres, Emily Roy est appelée en consultation sur un cas de disparition inquiétante : l’actrice Julianne Bell a disparu. L’exploitation des bandes des caméras de surveillance, omniprésentes à Londres, révèlent qu’à l’endroit où stationnait sa voiture a été abandonné un sachet de congélation contenant les chaussures de la disparue. Ce dernier élément qui faisait partie de la signature de Richard Hemfield, vient confirmer la relation existant entre les deux affaires.

« Richard Hemfield. Hemfield.
Il était partout, où qu’elle regarde ; comme le visage d’une maîtresse qui s’invite jusque dans votre lit. Leur rencontre à Broadmoor, la veille, l’avait fait régresser dans son processus de deuil. Son obsession n’avait pas été apaisée ; au contraire, elle avait été nourrie. Pétrie de haine et de colère, Alexis s’était laissé vampiriser et dévorer par cet homme qui l’avait déjà privée d’un chemin de vie. »

En Suède, l’équipe du commissaire Lennart Bergström, composée des détectives Kristian Olofsson et de Karla Hansen va se voir adjoindre une stagiaire pour le moins inattendue : Aliénor Lindbergh, une autiste Asperger au comportement déroutant, mais d’une redoutable efficacité dans le décryptage de documents et leur interprétation

Au cours de la narration, de fréquents retours en arrière nous conduisent dans le Londres de la fin du XIXème siècle, à l’époque de Jack l’Éventreur. Là débute l’histoire de Freda, une jeune Suédoise exilée à Londres dans l’espoir d’une vie meilleure, confiante en sa beauté pour échapper à la misère et s’élever dans la société. A cette même époque, le misérable et sordide cloaque qu’est le quartier de Whitechapel, est le terrain de chasse d’un certain Jack l’Éventreur.
« Freda suivait Liz en refrénant des haut-le-cœur. Trois mois qu’elle était arrivée en Angleterre, trois mois que Liz la traînait dans des pubs après leur journée de travail. Pourtant, Freda ne s’était toujours pas habituée aux odeurs à vous retourner l’estomac. L’air du Ten Bells était saturé de relents âcres de bière et de gin, de puanteur de vêtements crasseux et de remugles de corps malmenés par de longues journées de labeur. »

Johana Gustawsson applique à ce nouveau roman la même recette, tout aussi savoureuse, que celle utilisée pour « Block 46 » : elle nous balade entre présent et passé, entre Suède et Angleterre, pour notre plus grand plaisir. Les descriptions du Whitechapel de l’époque victorienne ont l’accent de l’authenticité et son évocation très approfondie des meurtres attribués à Jack l’Eventreur témoigne d’un gros travail de recherche.

Parmi les très nombreux personnages, Emily et Alexis gagnent en épaisseur et les « seconds rôles », comme Karla, Aliénor, Lennart ou Olofsson  sont traités avec beaucoup de soin. (J’ai bien aimé le personnage de Mado Castells, toute en exubérance méditerranéenne)… L’occasion pour moi de souligner cette ambivalence de Johana, toute en contradictions, entre rigueur nordique et chaleur méridionale.
Le propos est particulièrement sombre, et pourtant il n’y a pas de surenchère dans le gore. Les mutilations des victimes sont évoquées d’un point de vue assez froid, presque clinique. Quelques touches d’humour disséminées ici et là viennent adoucir l’ambiance macabre du récit.

Cette enquête sans temps mort, est servie par une écriture fluide, des chapitres courts qui alternent les personnes et les lieux, donnant au livre son rythme et maintiennent le suspense d’une intrigue tirée au cordeau, jusqu’au dénouement… renversant !

Johana Gustawsson nous concocte ici un thriller diabolique et ténébreux, superbement agencé, et confirme tout le bien que l’on pensait d’elle après son précédent roman. Elle signe ainsi son entrée dans le cercle très prisé des grandes dames du thriller.
A lire, absolument !!!

Editions Bragelonne, 2017

4ème de couv:

Mör : adj. fém. En suédois, signifie « tendre ». S’emploie pour parler de la viande. 
Falkenberg, 16 juillet 2015. Sur les rives d’un lac, on retrouve le cadavre affreusement dépecé d’une femme. Ses seins, ses fesses, ses cuisses et ses hanches ont été amputés de plusieurs kilos de chair.
Londres, le lendemain matin. La profileuse Emily Roy est appelée sur les lieux d’une disparition inquiétante : l’actrice Julianne Bell a été enlevée à l’aube, et ses chaussures ont été retrouvées à proximité de chez elle, emballées dans un sac de congélation.
Ces deux crimes portent la signature de Richard Hemfield, le « tueur de Tower Hamlets », enfermé à perpétuité à l’hôpital psychiatrique de haute sécurité de Broadmoor. Dix ans plus tôt, il a été reconnu coupable du meurtre de six femmes et de celui de l’ancien compagnon de l’écrivaine Alexis Castells. Comment alors expliquer que ses crimes recommencent ?
L’auteure:

Née en 1978 à Marseille et diplômée de Sciences Politiques, Johana Gustawsson a été journaliste pour la télévision et la presse françaises. Elle vit aujourd’hui à Londres, en Angleterre.
Après Block 46, sorti en 2015, Mör est son deuxième roman.

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Clayton Lindemuth – En mémoire de Fred

Après son premier roman « Une contrée paisible et froide », salué par la critique, Clayton Lindemuth nous revient avec un nouveau roman rural, aussi noir et rugueux.

Baer Crichton est un vieux garçon, fruste et macho, un « redneck » doté d’un grand sens moral. Il vit seul au milieu des bois, avec pour seule compagnie un pitbull du nom de Fred, avec qui il a de longues conversations muettes, pendant que son alambic distille la meilleure gnôle de tout le comté. La vente de cet alcool lui assure un revenu confortable qu’il transforme régulièrement en pièces d’or que tel un Leprechaun, il cache dans le creux d’un arbre.

Depuis son enfance, il est porteur d’un don bien particulier : depuis que son frère Larry l’a électrocuté, il a acquis ce pouvoir mystérieux qui lui permet de discerner les menteurs, car leurs yeux émettent une lueur rouge et il ressent dans tout le corps des fourmillements électriques. « Que ce pouvoir soit une bénédiction ou une malédiction, je tâche de le noyer dans l’alcool. A force, j’y suis presque arrivé. »

Un jour une camionnette dépose devant son campement le corps de Fred, son pitbull. Le chien est salement amoché, le poitrail déchiré et les yeux couverts de croûtes. Il s’avère que Fred a été enlevé et contraint de participer à un combat de chiens, livré en pâture à un adversaire beaucoup plus aguerri. Ces combats de chiens sont organisés toutes les semaines sous la houlette de Joe Stipe, un gros bonnet du coin.

« Une vingtaine d’enfoirés. L’un d’eux a kidnappé Fred.
Ça ne va pas lui porter chance.
Accroupi derrière un orme, je me tasse contre l’écorce lisse.
Il fait si sombre que je pourrais me redresser pour agiter mon zob sans qu’ils s’en aperçoivent. La petite arène est éclairée par une lampe à kérosène, sa lumière orange vacille dans le tourbillon des papillons de nuit ; tout autour, les fêtards rigolent, braillent, sifflent comme s’ils mataient des filles à poil. D’où je suis, pas moyen de distinguer les combattants qui s’étripent au milieu de l’arène, deux chiens élevés dans ce but ou peut-être volés à un gosse ; ou alors à un pauvre con comme moi. »

Baer n’entend pas laisser impuni cet acte de cruauté envers son ami Fred. Il va donc tâcher de retrouver celui qui l’a enlevé, et nul ne doute que sa vengeance sera terrible. « Œil pour œil, dent pour dent », la punition doit être à la mesure de l’offense.
Les solides raclées qu’il endure en se frottant aux sbires de Stipe, au lieu de le freiner, ne feront que le conforter dans son projet initial, et seul contre tous, il va rendre coup pour coup, jusqu’à accomplir sa vengeance ultime.

Baer est un personnage que son don a contribué à éloigner des autres. La sensation pesante de vivre dans un monde entouré de menteurs l’a conduit à choisir le mode de vie sauvage qui est le sien. Son code moral est très rigoureux, et il ne tolère pas l’injustice. Ses seuls élans de tendresse sont réservés à son chien Fred, à Ruth la femme qu’il a aimée jadis avant qu’elle ne choisisse son frère Larry, et à Mae, la fille de celle-ci, qui élève seule les trois enfants qu’elle a eus avec ce bon-à-rien de Cory Smylie, le fils du shériff.

Les personnages évoluent dans un milieu très fermé de petite ville de cambrousse, un univers particulièrement fruste, où malgré la poussée du monde moderne, les vieilles habitudes des « rednecks » locaux, telles l’alcool, les trafics, et les violences conjugales font toujours partie du quotidien.

« Nulle part dans cette société, sauf autour de l’arène de Stipe, les hommes ne pouvaient encore éprouver des sensations fortes. Rien d’autre ne remplissait leurs narines de l’âcre odeur du sang, plus rien ne satisfaisait leur soif innée de carnage. »

Comme le dit l’auteur, il écrit du noir, car le monde dans lequel il vit est un endroit sombre. Ses personnages sont « profondément imparfaits parce que, même pour les meilleurs d’entre nous, le bien doit être un sacré bagarreur de rue pour vaincre le mal qui est inhérent à notre nature. » Le scénario est prenant et les personnages sont bien dessinés. Il n’est pas tendre avec eux, sauf pour les rares personnages féminins de l’histoire, et peut-être aussi pour Baer qui, même s’il commet des actes abominables, agit en réaction aux torts qui lui ont été causés, en quelque sorte pour rétablir un certain équilibre des choses.

L’écriture est très vivante et imagée, le langage parfois un peu cru, avec ça et là quelques touches d’humour. L’auteur alterne au fil des chapitres les points de vue de Baer et des autres protagonistes de l’histoire, les sbires de Stipe, son frère Larry et sa fille Mae.

Sur fond d’alcool, de violence et de mort, ce roman, bien que très rugueux, est aussi plein d’humanité, mais dans ce qu’elle a de plus brut, aux extrêmes du bien et du mal.

Dans le cercle des auteurs de noir rural, Clayton Lindemuth est en train de faire sa place au soleil, et je gage que ce roman rencontrera sans doute un beau succès, amplement mérité.

Merci à la Masse critique de Babelio et aux Éditions Seuil pour ce bon moment de lecture.
Éditions Seuil/Cadre Noir, 2017

4ème de couv :

Baer Creighton est un cul-terreux fruste et macho obsédé par le Bien et le Mal. Depuis que, gamin, son grand frère Larry a essayé de l’électrocuter, il reçoit une décharge chaque fois que quelqu’un lui ment. Ou alors il voit une lueur rouge dans les yeux du menteur. Un don fort utile, mais est-ce suffisant maintenant qu’il faut venger Fred ? Le pitbull, son seul ami dans les bois de Caroline du Nord où il vit pas très loin des personnages de Ron Rash, a été kidnappé. On le lui a rendu en piteux état, victime d’un des impitoyables combats de chiens clandestins qu’organise l’abominable Joe Stipe, le caïd de la région. Quand il ne soigne pas Fred devenu quasi aveugle, Baer distille une gnôle si sublime que tout le monde lui en achète, le shérif compris. Ça lui donne du courage pour mûrir son plan. Non qu’il en manque, mais, en face, l’ennemi surarmé est en nombre et la lutte semble inégale. « Œil pour œil, dent pour dent », tel est le code de l’honneur hérité des pionniers. Baer l’appliquera jusqu’au bout. Voire plus loin.

L’auteur :

Né dans le Michigan, Clayton Lindemuth a grandi dans l’ouest rural de la Pennsylvanie et étudié à l’Arizona State University.
Désormais établi dans le Missouri, il gagne sa vie comme consultant financier et assureur ; le reste du temps, il pratique l’ultrafond et la menuiserie.
Il écrit du noir, car « c’est là qu’il vit ».
Encensé par la critique qui voit en lui un digne héritier des maîtres du roman noir rural comme Tom Franklin ou Donald Ray Pollock, Une Contrée paisible et froide (Seuil/Policiers, 2015) a également rencontré un accueil critique enthousiaste en France.
En Mémoire de Fred (Seuil/Cadre Noir, 2017) est son deuxième roman publié en France.

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R.J. Ellory – Papillon de nuit

Ce livre patientait dans ma PAL, avec un flegme tout britannique, depuis le salon de Toulouse 2015. Une récente interview de l’auteur à Lyon par mon ami Yvan, l’a rappelé à mon bon souvenir. Et ça valait le coup, bon sang !

Au début des années 50, au bord d’un lac de Caroline du sud, la rencontre de deux jeunes garçons, Daniel le blanc et Nathan le noir, et le partage d’un sandwich au jambon cuit « le meilleur jambon cuit de ce côté ci de la frontière avec la Géorgie » va sceller une amitié qui, malgré les obstacles, ne se démentira pas durant les années, jusqu’à l’issue fatale.

Prison de Sumter, trente ans plus tard…
Daniel Ford est dans le couloir de la mort depuis 12 ans, déclaré coupable d’avoir assassiné son ami noir Nathan Verney. Le 5 octobre, on lui annonce que la date de son exécution est fixée au 11 novembre.

« Trente-six ans, et certains jours j’ai encore l’impression d’être un enfant.
L’enfant que j’étais quand j’ai rencontré Nathan Verney au bord du lac Marion, à proximité de Greenleaf, en Caroline du Sud.
Accompagnez-moi, car même si je marche lentement, je n’aime pas marcher seul.
Pour moi, au moins pour moi, ces pas si silencieux seront les plus longs et les derniers. »

Trente-six jours, le temps de faire un point sur les trente-six années qu’aura duré sa courte vie. Durant ces cinq semaines, il va recevoir de nombreuses visites du Père John  Rousseau. Plus que le salut de son âme, le Père Rousseau semble davantage intéressé par l’histoire de Daniel, et le presse de questions, lui intimant de raconter son histoire dans les moindres détails.
Ces conversations qui ponctuent les dernières semaines de sa vie, Daniel les attend comme une parenthèse, un moment de paix dans la dureté de ce monde carcéral. Nous revivons, au travers de ses souvenirs, presque vingt ans de l’histoire Américaine, du Ku Klux Klan, et le début de la lutte des noirs pour leur droits civiques, des assassinats de John Kennedy, de Martin Luther King et de Robert Kennedy, jusqu’au traumatisme que représenta pour une génération la guerre du Viêt-Nam.
Cette période animée voit l’émergence de la libération sexuelle, l’apparition des drogues, d’une nouvelle culture.

Les personnages sont d’une réelle épaisseur : Daniel et Nathan bien sûr, si proches et en même temps si différents. Caroline Lanafeuille et Linny Goldbourne, les deux visages féminins de la vie de Daniel. Les deux personnages de gardiens, aux personnalités diamétralement opposées : M. Timmons aussi humain que le lui permet sa fonction, et M. West dont le sadisme et la cruauté atteignent des sommets. Le Père John Rousseau, charitable et empathique, est le pilier sur lequel Daniel pourra s’appuyer pour aller vers sa fin sans faiblesse.

« M. Timmons est gardien dans le couloir de la mort, il fait son boulot, il obéit aux règles, et il laisse ces questions d’innocence et de culpabilité au gouverneur et au petit Jésus. Il n’est pas censé prendre de telles décisions, il n’est pas payé pour ça. Alors il ne le fait pas.
C’est plus simple ainsi.
M. West, c’est une autre histoire. Certains types ici croient qu’il n’est pas né de parents humains. Certains types ici croient qu’il a été engendré dans un bouillon de culture au MIT ou quelque chose du genre, au cours d’une expérience dont le but était de créer un corps sans cœur ni âme ni grand-chose d’autre. C’est un homme sombre. Il a des choses à cacher, de nombreuses choses, semble-t-il, et il les cache dans les ombres que dissimulent ses yeux et ses paroles, et dans l’arc que décrit son bras quand il abat sa matraque sur votre tête, vos doigts, votre dos. »

L’auteur dépeint de façon poignante la déshumanisation du monde carcéral, et la torture morale que représente l’attente d’une mort annoncée. C’est un véritable réquisitoire contre la peine capitale. C’est également une vision très critique du monde politique de l’époque, entre scandales et complots, et de la guerre du Viêt-Nam, au travers de l’évocation du massacre de My-Lai.

Il déclarait lors d’une récente interview, à propos de ce titre : « J’ai été très content quand lors de sa sortie, il a été chroniqué et les gens disaient : c’est son premier bouquin et il est vraiment bon. Comme s’ils s’attendaient à ce qu’un premier roman ne soit pas bon… »

Pour ce premier roman, publié en Grande Bretagne en 2003 l’auteur fait preuve d’une maturité étonnante et d’un talent avéré. Il présente avec beaucoup de finesse l’histoire récente des  Etats-Unis, et porte un regard que l’on devine un peu nostalgique, sur cette époque à tous points de vue foisonnante, et vraiment agitée d’un point de vue politique.

Ce n’est pas vraiment un roman policier, l’intrigue est relativement simple. La question de la culpabilité de Daniel, d’un intérêt certain, n’est pas le sujet essentiel du livre. La force de ce roman tient plutôt à l’émotion qui s’en dégage, au travers des rapports humains entre tous les protagonistes, aux prises avec leur propre histoire, leurs propres choix, et l’Histoire, avec un grand H. C’est un roman sur l’amitié, l’amour, la perte et la trahison.

Je n’irai pas jusqu’à dire que ce roman est génial ou que c’est un chef d’œuvre, termes bien souvent galvaudés et que je vois fleurir ici et là sur les blogs et réseaux sociaux à propos de tel ou tel roman. Ce roman est tout simplement très bon, excellent même… Et si j’ose la comparaison cinématographique, c’est une mise en scène absolument maîtrisée et un scénario sans faille, avec une tension dramatique permanente, servis par une distribution impeccable, depuis les premiers jusqu’aux seconds rôles.

Et si je peux me permettre, allez le voir, euh, pardon… le lire sans tarder

Éditions Sonatine, 2015. 

4ème de couv :

Après l’assassinat de John Kennedy, tout a changé aux États-Unis. La société est devenue plus violente, la musique plus forte, les drogues plus puissantes que jamais. L’Amérique a compris qu’il n’y avait plus un chef, un leader du pouvoir exécutif, mais une puissance invisible. Et si celle-ci pouvait éliminer leur président en plein jour, c’est qu’elle avait tous les pouvoirs.
C’est dans cette Amérique en crise que Daniel Ford a grandi. Et c’est là, en Caroline du Sud, qu’il a été accusé d’avoir tué Nathan Vernet, son meilleur ami.
Nous sommes maintenant en 1982 et Daniel est dans le couloir de la mort. Quelques heures avant son exécution, un prêtre vient recueillir ses dernières confessions. Bien vite, il apparaît que les choses sont loin d’être aussi simples qu’elles en ont l’air. Et que la politique et l’histoire des sixties ne sont pas qu’une simple toile de fond dans la vie de Daniel, peut-être lui aussi victime de la folie de son temps.

Publié en 2003 outre-Manche, Papillon de nuit est le premier roman de R.J. Ellory. Récit d’un meurtre, d’une passion, d’une folie, il nous offre une histoire aussi agitée que les années soixante.

L’auteur:

R.J. Ellory, auteur anglais est né en 1965. Après l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rhythm and blues, avant de se tourner vers la photographie. Après Seul le silence, Vendetta, Les Anonymes, Les Anges de New York et Mauvaise étoile, Papillon de nuit est son sixième roman publié en France par Sonatine Éditions.
Est paru en octobre 2016, toujours chez Sonatine, son septième roman : « Un coeur sombre ».

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Jon Sealy – Un seul parmi les vivants

En Caroline du Sud, pendant la Prohibition.
Larthan Tull, « The whiskey baron » (titre original) découvre que son business est menacé par deux de ses coursiers et leur partenaire, un homme au nom étrange de Mary-Jane Hopewell. Les deux coursiers sont abattus devant le bar du Hillside Inn, qui sert de couverture au trafic d’alcool de Tull. Le coupable désigné par les témoins est Mary Jane Hopewell. Le shérif Furman Chambers, près de la retraite, s’estime obligé de se charger de cette affaire car elle implique des amis, des voisins et leur familles.
« L’alcool était interdit dans le comté depuis maintenant douze ans, mais même en des temps où l’on avait à peine de quoi s’offrir de l’eau sucrée, les gens paraissaient encore avoir assez d’argent pour se payer de la gnôle. La moitié des habitants de la ville – de bons et pieux citoyens – exigeaient que Chambers mette fin aux activités de Tull, mais l’autre moitié, dont Chambers lui-même, quoiqu’ils n’approuvent pas toute cette débauche, lui achetaient du bourbon. Fermer le Hillside Inn serait revenu à couper la source d’approvisionnement en bourbon pour tout le comté, ce que refusaient même certains des bons et pieux citoyens. »

Mary-Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, était connu comme un marginal, non violent. Un tantinet ivrogne, ce n’était pas le genre à faire du mal à qui que ce soit. Après interrogatoire du barman, témoin du meurtre, et du propriétaire du bar, le trafiquant d’alcool Larthan Tull, le shérif Chambers est convaincu de l’innocence de Mary-Jane.
Il va donc se mettre à sa recherche, nourrissant l’espoir de le retrouver avant Larthan Tull, qu’il soupçonne d’être responsable de ces meurtres.
Son enquête le conduit à plonger dans le quotidien d’une communauté menant une vie misérable, parmi les ouvriers des manufactures de coton et le petit personnel chargé des opérations clandestines de distillation. L’instinct du shérif s’avère être bon. Il découvre bientôt que son comté rural, en apparence idyllique, est le cadre d’un trafic d’alcool dont il ne mesurait pas l’importance, et sur lequel Tull règne sans partage. L’enquête de Chambers se complique avec la présence de deux agents fédéraux chargés d’enquêter sur la fabrique de soda de Tull, qui sert de paravent à son trafic.

A la fois roman policier et chronique sociale, ce roman, encensé par Ron Rash, nous brosse le tableau saisissant d’un petit comté rural du sud des Etats-Unis, à l’époque de la « Grande dépression » et de la prohibition. Les personnages sont d’une réelle épaisseur psychologique, depuis Furman Chambers, le shérif vieillissant, jusqu’à Larthan Tull le « bootlegger » un homme d’une extrême dureté, et d’un égoïsme forcené. Les autres personnages de ce roman, sont tous plus ou moins en relation avec l’alcool : les ouvriers des filatures de coton en sont les consommateurs, et les paysans de la région écoulent leur maïs pour alimenter le trafic. Ainsi la boucle est bouclée.

D’une plume très juste, l’auteur évoque à merveille l’ambiance d’une époque et d’un lieu, il aborde des thèmes universels tels que la famille, le travail, ou la religion. La description des personnages est très travaillée, qui explore les diverses facettes de la nature humaine, le libre-arbitre, la prédétermination et la lutte continuelle entre le bien et le mal.

 « – Voyez-vous, Furman, on ne peut jamais savoir de quelle violence la bête humaine est capable quand elle considère les choses à travers l’illusion du libre arbitre.
– Le libre arbitre ?
– Nous sommes tous retenus prisonniers sur une scène. Vous avez un boulot à faire. J’ai un boulot à faire. Et le boulot de Mary Jane, c’était de se soûler. Tant qu’on s’en tient à son rôle, les choses se déroulent sans accroc. Le spectacle continue. »

L’intrigue est très bien construite, la tension est permanente et progresse au fur et à mesure de la lecture jusqu’à un final stupéfiant.
C’est un page-turner excitant, mais c’est beaucoup plus que cela. C’est de la vraie littérature, un roman magnifiquement évocateur, nostalgique et poétique, d’un monde aujourd’hui disparu. Ses personnages resteront en nous, bien après que nous ayons tourné la dernière page.

C’est un très bon roman d’un jeune auteur prometteur, à suivre assurément ! Une lecture que je recommande chaudement.

4ème de couv.

Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le « magnat du bourbon ».
 Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif, sceptique de nature, décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence qui va bouleverser le destin de personnages inoubliables.
 Alliant exigence littéraire et talent de conteur, Jon Sealy ressuscite avec brio l’époque de la Grande Dépression. Il y mêle noirceur et moments de grâce inattendus, créant une intensité dramatique saisissante autour des relations familiales, de la folie du pouvoir et des limites de la justice.
 
« Ce roman, c’est un peu comme si Cormac McCarthy et William Faulkner réécrivaient le scénario de la série Boardwalk Empire, aidés dans leur inspiration existentialiste par un bon alcool fort. » Richmond Times Dispatch

L’auteur:

Jon Sealy, jeune auteur au talent stupéfiant, a publié de nombreuses nouvelles dans plusieurs magazines et revues littéraires. Originaire de Caroline du Sud, il vit aujourd’hui à Richmond, en Virginie. Avec Un seul parmi les vivants, son premier roman qui a été salué par une presse unanime, il s’impose comme une nouvelle voix particulièrement prometteuse.

 

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Gérard Coquet – Connemara black

Les lacs du Connemara de Gérard Coquet, ce n’est pas de la chansonnette à Sardou. Ça ne fait pas dans la dentelle… Ça peut être noir, tordu et sacrément vicieux.

Ciara McMurphy a quitté son village de Clifdén, au cœur du Connemara, après quelques mois d’un mariage aussi précoce que raté. Elle a quitté son village pour s’engager dans la Garda Síochána, la police de la République d’Irlande. Elle n’est revenue au pays qu’une fois, pour les funérailles de son amie d’enfance Jessica, proche des milieux nationalistes de l’IRA. Alors qu’une série de meurtres ébranle la ville de Galway, les premiers indices pointent vers les milieux nationalistes de Clifdén. En raison de sa connaissance du village, c’est à Ciara que le commissaire Grady confie le dossier.
 « – L’Enfer sur Terre !
En répétant cette phrase, elle prit conscience de son erreur. Ce coin de landes et de tourbières dont elle ne conservait que des souvenirs épars était celui de ses racines : la maison de Roundstone, les courses de chevaux sur la plage d’Omey, les moments de pêche à la mouche avec son père, sur les lacs de la route des Bogs. Elle aimait le vent, l’odeur de la marée, les rochers à la pointe d’Aughrus fracassés par l’océan, les doigts boudinés de Peter o’Toole glissant son bottleneck sur le manche crasseux de son Dobro, la mélodie d’une complainte au Boat Club, incertaine et cristalline, étouffant les discussions avant d’installer sa prière au fond du pub. C’était ça dont elle avait besoin. »

Dans les pas de la belle Ciara McMurphy, « plus revêche à apprivoiser qu’un poney des tourbières », Gérard Coquet nous convie au voyage dans une Irlande sauvage et âpre, dans des paysages d’une grande beauté naturelle, peuplé de gens d’une apparente rudesse, attachés à leur traditions. Ici, la magie et le surnaturel ne sont jamais bien loin du quotidien.
A Clifdén, terreau de nationalistes et de résistants, la population est bien peu encline à collaborer avec une représentante de la Garda, fut-elle originaire du pays. Mais Ciara, belle est sauvage comme une Connemara Black, est aussi têtue comme un âne, et n’est pas d’un tempérament à s’en laisser conter. Les mobiles et les suspects ne manquent pas, pas plus que les cadavres, qui s’accumulent avec une inquiétante régularité.
Parmi tous les gens de Clifdén, le vieux Zack McCoy, le père de son amie Jessica assassinée, semble être le seul à détenir les secrets qui lui permettraient de boucler son enquête. Mais lui pardonnera-t-il un jour d’avoir quitté les siens ?
« Zack s’était habitué depuis longtemps à l’idée de mourir. Par contre celle de partir avant d’avoir vengé Jessica lui était insupportable. Si Dieu lui ôtait ce privilège, la seule personne susceptible de mener à bien sa mission s’appelait Ciara McMurphy. Une garda ! La  vie était une vraie tartine de merde ! »
Des tourbières aux lacs du Connemara (bien sûr !), en passant par les rivières à truites et à saumons, l’auteur nous embarque dans une enquête particulièrement touffue, peuplée de personnages hauts en couleurs, des méchants mais aussi des bons, pour certains d’entre eux très attachants.
On imagine les senteurs de feux de tourbe, les arômes de whisky et l’ambiance animée des pubs, entre discussions sur les matches de rugby, de football gaélique, ou bien des courses de chevaux, au son des airs traditionnels de musique irlandaise comme Fields of Athenry, Dirty Old Town, Bed of roses, etc…
Le scénario est très bien structuré, l’écriture agréable et précise, pleine de poésie, avec de temps à autre un peu de légèreté de ton avec des expressions très imagées comme « con comme un saumon sans tête » ou bien « -Tu sais Blacky, la vie est une sacrée tartine de merde, et crois-moi, on n’est pas des mouches. » absolument réjouissantes.

En plus de l’indéniable qualité de son écriture, l’auteur s’appuie sur une solide connaissance du terrain, entretenue année après année par des sessions régulières de pêche au saumon. Il a aussi mis au service de ce roman un très gros travail de documentation sur les mythes fondateurs du pays comme « La razzia des vaches de Cooley », et sur les différentes composantes de la frange nationaliste (IRA et autres organisations).
Les amateurs de pêche seront également réjouis par sa connaissance du sujet, et nul doute que les noms de mouches, telles Connemara Black, Green Peter Olive, Ally’s Shrimp, Steelhead Highlander, Copper Killer, Black Ghost évoqueront pour eux des promesses de pêche miraculeuse.

On sent vraiment que Gérard Coquet a pris un grand plaisir à écrire ce polar tortueux, sombre et noir, et en même temps empli du romantisme et de la magie de la verte Erin.
Cela pour ma plus grande satisfaction et l’occasion  d’un très bon moment de lecture.

Éditions Jigal Polar, 2017

Pour rester dans l’ambiance :
avec « The star of the county down » de Loreena McKennit, une grande dame de la musique celtique.

4ème de couv :

La Connemara Black est une mouche artificielle permettant au pêcheur de ne jamais rentrer bredouille… C’est également le nom d’un ancien groupe armé de l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise. Mais c’est aussi le surnom donné aux filles vivant dans cette baie, à l’ouest de l’Irlande. Elles sont souvent très belles mais plus revêches à apprivoiser qu’un poney des tourbières. Ciara McMurphy en est une. Après un mariage raté, elle a fui la région et s’est engagée dans la Garda, la police locale. Mais lorsqu’une série de meurtres balaie la ville de Galway, c’est elle que le commissaire Grady choisit d’envoyer sur ses terres natales afin de surveiller ce qui reste des indépendantistes. Et entre autres le vieux Zack, un chef de clan, un patriarche qui – entre terres désolées, légendes d’un autre temps, cimetières abandonnés et ex-combattants de tous bords – veille dans l’ombre… Mais sur quoi veille-t-il ?

L’auteur :

Gérard Coquet est né le jour anniversaire de la mort de Louis XVI… le 21 janvier 1956. Mais il jure encore qu’il n’y est pour rien. Issu d’une longue lignée de blanchisseurs, il passe son enfance avec sa jumelle à se cacher au milieu des draps séchés au vent. Puis dans un ordre aléatoire se succèdent le collège des Lazaristes, un diplôme d’expert-comptable, la guitare basse et la création de ses premières chansons. D’ailleurs, tout vient sans doute de là, l’écriture…
Après la reprise de l’entreprise familiale, il devient juge consulaire avant de créer récemment un cabinet d’archi. Ce qui ne l’a jamais empêché d’adorer la charcuterie, le gamay, le tablier de sapeur et la cervelle de canut ! Sauf bien sûr quand il se ressource en Irlande avec la pêche à la mouche et la Guinness.

Source : Éditeur Jigal

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Víctor del Árbol- La veille de presque tout

Comme dans ses autres romans, Víctor del Árbol intègre son histoire dans un contexte historique récent et douloureux, entre deux dictatures, celle de l’Argentine et la dictature Franquiste. Ces deux périodes furent source de bien des traumatismes pour ceux qui les ont vécues, et leurs descendants en portent encore les cicatrices.

Germinal Ibarra, inspecteur de police, a connu une célébrité soudaine en arrêtant l’assassin de la petite Amanda, une fillette assassinée à Málaga. Pour s’éloigner de cette agitation, il retourne exercer à la Corogne, sa ville natale. C’est un cinquantenaire dépressif, marqué par un épisode de son enfance, et qui vit dans la tentation permanente du suicide.
« Il retient son souffle, les paupières lourdes, cherche la détente avec son index. Il appuie – jamais assez – et recule, danse macabre qui lui détruit les nerfs. “Vas-y une bonne fois pour toutes !” crie-t-il dans sa tête ; et pourtant, ce soir aussi l’impossibilité l’emporte. Il laisse retomber le pistolet entre ses jambes avec un cri muet. Un désespoir sans fin. “Lâche, tu es un foutu lâche.” »

Une nuit, il reçoit un appel de l’hôpital : une femme admise dans un état critique demande à le voir.
Cette femme, Paola, a débarqué à Punta Caliente, un petit village de la côte de Galice pour s’y installer quelque temps. Elle semble fuir quelque chose, ou quelqu’un, qui l’empêche de retrouver sa vie. Pour fuir son passé, le mode de vie que l’on lui impose et qu’elle déteste, elle s’est réfugiée dans l’excès suicidaire de drogue, d’alcool et de sexe effréné.
Dans ce même village vivent Dolores, et Martina, sa fille, amie de Daniel. Daniel, qui a vu toute sa famille périr dans l’incendie de sa maison, a été recueilli par son grand-père Mauricio. Daniel passe le plus clair de son temps avec Martina, en une relation d’amitié possessive, dont tous les adultes sont exclus.
A ceux là vont s’ajouter d’autres personnages, qui peuvent paraître secondaires, mais tous ont leur importance et chacun a un rôle décisif dans le développement de l’histoire. Bien que les fils conducteurs du récit soient Germinal et Paola, Dolores, Mauricio, Martina, Daniel ou Oliverio sont également essentiels.
« Mauricio hocha la tête, mais depuis un petit moment il ne voyait que le paysage épais de l’Allemagne en 1955, dix ans après la guerre, et le souvenir de ce voyage en train à travers la Bavière, avec Oliverio et la Roussotte ; la succession monotone de poteaux électriques, le paysage austère et froid, un brouillon fugace d’images derrière la fenêtre du wagon qui l’emportait vers le reste de sa vie, et une impression que le temps s’immobilisait un instant avant d’aborder le futur ; en bruit de fond, les rires optimistes d’Oliverio et de la Roussotte, dans ce train allemand d’après-guerre rempli d’immigrants espagnols, argentins, polonais, turcs et italiens qui venaient se forger un avenir. »

Mauricio, Oliverio, et La Roussotte , ces trois amis ont en commun un long passé. Émigrés d’Argentine en Allemagne pour travailler aux usines Mercedes, ils ont par la suite regagné leur pays, et leurs vies ont suivi des chemins opposés. Ils vont subir de façon bien différente les évènements qui ont secoué l’Argentine à cette époque, et brisé les liens d’amitié qui les unissaient. Oliverio deviendra un membre du tristement célèbre Grupo de tareas(1) de la dictature militaire, Mauricio et La Roussotte eux, se retrouveront emprisonnés sous sa garde.

L’auteur joue avec tous ces personnages, en de multiples allers-retours du présent au passé, nous dévidant le fil de leur histoire et de leur tragédie personnelle, sans que jamais le lecteur ne se trouve perdu. Des sinistres prisons de la junte argentine, aux falaises abruptes de Galice ou aux rues de Barcelone, les destins de toutes ces personnes trouvent leur chemin. Le hasard, ou la fatalité, qui se plaît à jouer avec les hommes, les réunira à nouveau dans la vieille Europe, pour boucler enfin la boucle, remettre à plat tous leurs différends, et trouver enfin la compréhension ou le pardon…

C’est un roman choral, une histoire à plusieurs voix, qui nous parlent du passé, de souvenirs qui nous tiennent captifs et dont l’on ne peut se défaire. Chacun des personnages affronte ses propres démons, dans son enfer personnel, et doit trouver au plus profond de soi les ressources nécessaires pour aller de l’avant.
« Presque cinquante ans se sont écoulés et l’inspecteur scrute la nuit de La Corogne, convaincu que cet enfant terrifié se cache encore quelque part. Il se demande si personne n’a jamais compris – et lui non plus – l’enfant qu’il a été. Parfois, il rêve que le temps s’arrête et qu’il revient en arrière, quand le vieux se retourne vers l’enfant… » … « que son cri étouffé retentisse à ses oreilles ; et il rêve qu’il s’enfuit à cet instant précis, juste avant que disparaisse son enfance.
-Il n’a parlé de cet épisode à personne, pas même à Carmela.
Il ne saurait comment expliquer que ce n’était pas le fou – ni ce qu’il lui avait infligé – qui l’effrayait, mais ses yeux, cette façon de regarder comme si rien n’existait hors d’une obscurité sauvage qui résidait à l’intérieur de lui.
–  On ne voit pas les étoiles filantes. »

Cette histoire est habitée de contrastes permanents entre l’amour et la colère. La noirceur de l’atmosphère y côtoie la beauté des poèmes de Juan Gelman, des images de Gauguin ou de Vermeer, la musique de Johnny Cash ou de Debussy.

Le rythme de l’histoire n’est pas particulièrement soutenu, mais te tire toujours en avant, dans une tension et un suspense constants. Dès les premières lignes, l’auteur nous emprisonne dans les filets d’une narration maîtrisée, qui ne souffre d’aucun temps mort. Tu te dis « encore un chapitre avant de poser le bouquin », mais ne nous y trompons pas… c’est impossible… Nous en voulons toujours plus, savoir ce qu’il va se passer, ajouter au puzzle les pièces qui nous manquent pour avoir, enfin la vision globale de l’histoire.

Le thème du roman n’est pas la vengeance, il s’agit davantage de la reconnaissance de la faute et du pardon et c’est, au-delà de leur conflit, le lien très fort qui unit Mauricio à Oliverio. Et pour citer l’auteur « l’acte le plus héroïque que nous puissions faire, c’est de pardonner, y compris de se pardonner à soi-même. »
Víctor del Árbol nous propose là un très grand roman, sombre, violent et magnifique, où l’émotion affleure à chaque page, et où le mal absolu côtoie la beauté la plus pure.
Une très belle lecture, que je recommande chaudement.

Éditions Actes Sud, 2017

(1) Dans le jargon de la dictature militaire qui gouverna de fait l’Argentine depuis le coup d’Etat de 1976 jusqu’à la restauration de la démocratie en 1983, les « grupos de tareas » étaient des groupes composés de membres des diverses forces armées, des corps de sécurité de l’état et paramilitaires, qui avaient pour fonction la séquestration, la torture et éventuellement l’assassinat et l’élimination des cibles, signalées par la dictature : opposants politiques, guerrilleros, intellectuels, dirigeants syndicaux, famille et amis de ceux-ci. Ils géraient également les centres clandestins de détention.
(Source : Wikipedia)

4ème de couv :
Veille de presque toutL’inspecteur Ibarra a été transféré depuis trois ans dans un commissariat de sa Galice natale après avoir brillamment résolu l’affaire de la petite disparue de Málaga. Le 20 août 2010, 0 h 15, il est appelé par l’hôpital de La Corogne au chevet d’une femme grièvement blessée. Elle ne veut parler qu’à lui. Dans un sombre compte à rebours, le récit des événements qui l’ont conduite à ce triste état fait écho à l’urgence, au pressentiment qu’il pourrait être encore temps d’éviter un autre drame.
À mesure que l’auteur tire l’écheveau emmêlé de ces deux vies, leurs histoires – tragiques et sublimes – se percutent de plein fouet sur une côte galicienne âpre et sauvage.
Une fillette fantasque qui se rêvait oiseau marin survolant les récifs, un garçon craintif qui, pour n’avoir su la suivre, vit au rythme de sa voix, un vieux chapelier argentin qui attend patiemment l’heure du châtiment, un vétéran des Malouines amateur de narcisses blancs…
Aucun personnage n’est ici secondaire et l’affliction du passé ne saurait réduire quiconque au désespoir. Chacun est convaincu que le bonheur reste à venir, ou tente pour le moins de s’inventer des raisons de vivre. C’est ainsi que, dans ce saisissant roman choral, l’auteur parvient à nimber de beauté l’abjection des actes, et de poésie la noirceur des âmes.

L’auteur :
Víctor del Árbol est né à Barcelone en 1968.
Après des études supérieures en histoire à l’Université de Barcelone, il a travaillé dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne. de 1992 à 2012.
Il amorce une carrière d’écrivain avec la publication en 2006 du roman policier El peso de los muertos. C’est toutefois la parution en 2011 de La Tristesse du samouraï (La tristeza del samurai), traduit en une douzaine de langues et best-seller en France, qui lui apporte la notoriété. Pour ce roman, il remporte plusieurs distinctions, notamment le prix du polar européen 2012.
En 2015, son roman Toutes les vagues de l’océan remporte le grand prix de littérature policière du meilleur roman étranger.
En 2016, il reçoit le prix Nadal (le plus ancien prix littéraire décerné en Espagne), pour La víspera de casi todo (La veille de presque tout).

 

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Antonin Varenne – Équateur

Ce roman, sans être une suite, s’inscrit dans la continuité de «Trois mille chevaux vapeur ».
Etats-Unis, 1871 : en pleine guerre de sécession, Pete Ferguson déserte, en compagnie de son frère Oliver. Dans leur fuite, ils trouvent refuge au ranch Fitzpatrick d’Arthur Bowman et d’Alexandra Desmond. Accusé de vol et de meurtre, Pete est à nouveau contraint de fuir.
Dans sa fuite, des plaines du Grand Ouest jusqu’à la forêt amazonienne, il sera tout à tour tueur de bisons, membre d’un groupe de comancheros, tueur à gages, apprenti révolutionnaire et même chercheur d’or.

 « L’équateur… ?
– La ligne que tu passes pour te retrouver du côté de la terre où on marche à l’envers. Là-bas, l’eau remonte les rivières et le vent souffle de la terre. Les pyramides tiennent en air sur leur pointe et » le sang te monte à la tête. Tes pieds touchent à peine le sol, il faut charger tes poches avec des cailloux pour ne pas glisser. Il faut traverser le Mexique et un tas d’autres pays avant d’y arriver, du côté du cap Horn que les bateaux doublent pour faire le tour du continent et remonter jusqu’à San Francisco. Le cap Horn est juste au bord de l’équateur, et c’est pour ça qu’il y a là-bas les pires tempêtes, parce que l’océan, juste après, tombe par-dessus l’équateur. Une cascade cent fois plus haute que celle du Niagara. »

Au Guatemala, il va faire échouer une tentative de coup d’état, et rencontrer à cette occasion Maria, une énigmatique indienne Xinca. Associés par obligation, ce duo mal assorti continue son voyage vers le sud, vers cet équateur mythique où, disait Mac Rae le tueur de bisons, les pyramides flottent sur leur pointe, et où pourraient s’inverser les forces qui régissent le monde.

Antonin Varenne nous conte le destin d’un homme otage de ses mauvais choix, prisonnier des souvenirs d’un passé qu’il a du mal à accepter. Témoin du suicide de son père par pendaison, il se reproche de n’avoir pu, ou voulu l’empêcher. Alors que peut-être, une parole ou un geste de sa part auraient suffi pour le dissuader.
Lors de son passage en Guyane Française, il va se poser quelque temps dans une communauté, qui exploite une concession aurifère en marge du bagne de Cayenne.
Là il va rencontrer le Marin, au corps recouvert de tatouages, à qui il demande de graver sur son corps l’histoire de sa vie, un arbre porteur des noms des personnes qui ont compté pour lui.

« – Une racine, avait expliqué Pete au Marin, je voudrais une racine qui me retienne au sol partout où je serai, parce que je n’ai plus de chez moi. Que ça monte jusqu’à ma tête, pour que je n’oublie pas que je vais quelque part sur terre, même si je ne fais que marcher. »

La réalisation de ce tatouage immense, de la pointe de l’orteil jusque sur le haut du corps, au prix de pas mal de souffrances, sera pour lui une catharsis, lui permettant de faire le point sur son existence et de trouver son chemin vers la paix de l’âme et peut-être sa rédemption.

Antonin Varenne est un magnifique conteur qui sait en quelques mots recréer la magie d’un lieu, d’un moment, d’une émotion. Les personnages, bons ou mauvais, qui peuplent les paysages grandioses de ce roman ont tous une dimension très humaine. Sous nos yeux prend vie tout un monde d’aventuriers, cow-boys, écrivains idéalistes, révolutionnaires, anciens bagnards reconvertis en orpailleurs…

Intercalées entre les chapitres, de longues lettres écrites par Pete dans un carnet, où il imagine ce que pourraient lui dire ses proches, viennent apporter un éclairage plus nuancé sur son personnage et son rapport avec les autres. Sa dernière lettre à Maria est une véritable déclaration d’amour à tous ceux qu’il a peu, ou mal aimés.

Il s’inscrit dans la tradition des grands auteurs du roman d’aventures, tels Fenimore Cooper, R.L. Stevenson ou encore Joseph Conrad. Il nous entraîne, à la suite de Pete et de Maria l’indienne Xinca, dans un extraordinaire voyage, aux multiples rebondissements, dont on ne voudrait jamais voir venir la fin, tellement on s’attache à ses héros. Pete Ferguson et Maria, après être descendus au fin fond de l’abîme, trouveront en eux assez de force et d’amour pour essayer de vivre, enfin… et laissent une porte entr’ouverte à une possible suite.
J’en salive d’avance…
Un très grand roman, en vérité !

Éditions Albin-Michel, mars 2017
Merci à la Masse Critique de Babelio de m’avoir attribué ce roman.

4ème de couv:

equateurUSA. 1871. Pete Ferguson est un homme en fuite. Il a déserté l armée durant la guerre de Sécession, est recherché pour meurtre dans l Oregon, pour vol et incendie dans le Nebraska.

Sous le nom de Billy Webb, il est embauché par des chasseurs de bisons qu il quitte après un différend sanglant. Il croise alors la route de Comancheros qu il suit jusqu au Mexique, d où il s embarque pour le Guatemala… Quoi qu il fasse, où qu il aille, Pete attire les problèmes et fait les mauvais choix. La violence qui l habite l éloigne toujours plus de ceux qu il aime : son frère Oliver, resté au ranch Fitzpatrick avec Aileen, Alexandra et Arthur Bowman.
C’est une femme qui changera son destin, une Indienne Xinca chassée de sa terre natale. Pour la sauver, il fera échouer une tentative de coup d état. Ensemble, ils iront jusqu à l équateur dont Pete a fait son graal et où il pense que les forces régissant ce monde s inverseront enfin.


L’auteur:
Après une maîtrise en  philosophie, Antonin Varenne parcourt le monde : Islande, Mexique… la Guyane et l’Alaska sont les deux derniers pays en date qu’il a découverts. Avec Fakirs (2009), il reçoit le Grand Prix Sang d’encre ainsi que le Prix Michel Lebrun, puis le  prix Quais du Polar /20 Minutes avec Le Mur, le Kabyle et  le Marin (2011). En 2014 est sorti Trois mille chevaux vapeurs chez Albin Michel, un grand roman d’aventures.

 

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