Colson Whitehead – Underground railroad

Le chemin de fer clandestin (Underground Railroad, en anglais) était un réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves en fuite, avec l’aide de sympathisants abolitionnistes, pour se réfugier vers les états du Nord, au-delà de la ligne Mason-Dixon (1) et jusqu’au Canada.

Dans le roman, ce réseau clandestin devient, en une sorte d’allégorie fantasmagorique, un véritable chemin de fer souterrain, des états du Sud vers les états libres au Nord.
Cora, une adolescente noire, a été abandonnée par sa mère, quelques années plus tôt, lorsque celle-ci a choisi de fuir la plantation. Lorsque Caesar, un jeune esclave venu de Virginie, lui propose de s’enfuir avec lui, elle dit non. Trois semaines plus tard, à la même proposition, elle dira oui.
Ces trois semaines, vues à travers le regard de Cora, nous donnent un aperçu sur ce que pouvait être la vie dans les plantations. Echangés, achetés et vendus comme un quelconque bien mobilier, les esclaves dépendaient du bon vouloir de leurs propriétaires qui avaient sur eux pouvoir de vie ou de mort.
Il ne faisait pas bon contrarier le maître, Terrance Randall, un homme d’une brutalité peu commune. Il offrait à ses hôtes, en guise de divertissement, le spectacle de la punition des esclaves, allant pour certains, à des châtiments extrêmes dans leur barbarie.
« Les hôtes de Randall sirotèrent du rhum épicé tandis que Big Anthony était aspergé d’huile et rôti. Les spectateurs se virent épargner ses hurlements, car dès le premier jour on lui avait tranché ses attributs virils, qu’on lui avait fourrés dans la bouche avant de la coudre. L’échafaud fumait, noircissait et brûlait, et les figures sculptées dans le bois se tordaient dans les flammes comme si elles étaient vivantes. »

Ce dernier acte de sauvagerie marquera la prise de décision de Cora de se joindre à Caesar dans sa fuite. La même nuit, ils quitteront la plantation à travers les marais, jusqu’à rejoindre la ferme de M. Fletcher, contact de Caesar et premier relais du chemin de fer clandestin.

« Elle avait vu des hommes pendus à des arbres, abandonnés aux buses et aux corbeaux. Des femmes entaillées jusqu’à l’os par le fouet à lanières. Des corps vivants ou morts, mis à rôtir sur des bûchers. Des pieds tranchés pour empêcher la fuite, des mains coupées pour mettre fin au vol. Elle avait vu des garçons et des filles plus jeunes que cet enfant se faire rouer de coups, et elle n’avait rien fait. »

A partir de là, nous suivons les tribulations de Cora, accompagnée de Caesar. De la Géorgie vers la Caroline du Sud, puis la Caroline du Nord et enfin le Tennessee, un désert infernal de forêts brûlées et de villes infestées par la fièvre jaune, elle fait son apprentissage de la liberté. En Caroline du Nord, la famille qui l’héberge la maintient cachée dans un grenier plusieurs jours, pour la protéger.

Le maître a lancé sur ses traces le chasseur Ridgeway, qui s’est bâti une certaine renommée par son efficacité à retrouver les esclaves enfuis. Seule ombre à sa réputation, il a été incapable de retrouver Mabel, la mère de Cora, échappée des années plus tôt. Comme une sorte de Javert du nouveau monde, il vit dans l’obsession de cette fugitive, dont la capture lui permettrait de laver l’affront subi dans  le passé.

Les chapitres consacrés à l’odyssée de Cora alternent avec des chapitres mettant en scène d’autres personnages du roman, tels Ridgeway ou Caesar, nous ménageant autant de respirations dans le déroulement de sa fuite éperdue.
L’auteur, à chaque arrêt du chemin de fer fantôme, d’un état à l’autre, nous dresse un état des lieux de l’Amérique d’avant la Guerre de sécession, partagée entre les abolitionnistes et les esclavagistes.

Dans la relation de l’histoire de Cora, l’auteur nous conte les horreurs de l’esclavage et comme corollaire le lourd héritage laissé aux générations futures, faisant le terreau du racisme qui aujourd’hui encore gangrène la société nord-américaine. L’injustice dont continuent de souffrir les immigrants et les populations d’afro-américains en est un exemple flagrant.

« Et l’Amérique est également une illusion, la plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là. »

Écrit dans un style flamboyant, ce roman tient davantage du conte initiatique que du récit historique, bien qu’il soit basé sur une solide documentation. La description de la condition de vie dans les plantations du Sud, bien loin de la vision édulcorée de Margaret Mitchell nous fait immanquablement penser à Beloved de Toni Morrison, Racines, d’Alex Haley, ou bien Douze ans esclave de Solomon Northup.

L’histoire de Cora, et de tous ses compagnons d’infortune, est une poignante histoire de vie, de résistance et d’adaptation, de solidarité et de solitude, de violence et de lutte.
Une œuvre magnifique où le sordide côtoie le sublime. Sans aucun doute ma meilleure lecture de ce début d’année.
Éditions Albin Michel, 2017

(1)La ligne Mason-Dixon était la ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud.

4ème de couv :

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.
De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’auteur :

Colson Whitehead, né le 6 novembre 1969 à New York, est un romancier américain.
Il fréquente la Tinity School de New York, puis est diplômé de l’Université de Harvard en 1991. Journaliste, ses travaux paraissent dans de nombreuses publications, dont le New York Times, Salon et The Village Voice.
The Underground Railroad, déjà élu meilleur roman de l’année en 2016 par la presse américaine, reçoit le prix Pulitzer de littérature en 2017.

Les droits audiovisuels du roman ont été acquis par le réalisateur Barry Jenkins (Moonlight, Oscar du meilleur film 2017) et ses producteurs.
(Source : Wikipedia)

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R.J. Ellory – Un cœur sombre

RJ Ellory explore dans ce roman un thème qui est familier à tous les habitués du roman noir. Son personnage, Vincent Madigan, est un flic corrompu, alcoolique et accro aux médicaments. Mauvais mari et père absent, il a foiré ses trois premiers mariages.
« Et maintenant elle avait la moitié de son fric et la moitié de ses couilles et la moitié de tout le reste. Il repensa alors à l’autre, la femme d’avant. C’était elle qui avait l’autre moitié, mais ça, c’était également une autre histoire. Et Madigan ? Il n’avait rien. C’était comme s’il avait commencé avec rien, et qu’il en était toujours à peu près au même stade. Tout ça à cause d’elle. À cause d’elles deux. Et des autres. Toutes les mêmes. Et, bordel, il se sentait vraiment trop con. »
En une succession de compromissions au bénéfice de Sandía, un baron de la drogue, il s’est laissé entraîner dans une chute sans fin, accumulant une dette de près de 200.000 dollars envers lui, « l’homme-pastèque », qui règne sur le « Yard », quartier de East-Harlem. Pour se sortir de cette situation, et effacer son ardoise, il a la folle idée de braquer 400.000 dollars dans une des planques du baron.
Hélas, lors de ce braquage les choses tournent mal et, pour préserver son anonymat, il se trouve obligé de se débarrasser de ses complices, trois petits malfrats recrutés pour cette occasion. Malheureusement, Melissa, une petite fille qui se trouve dans la maison, est gravement blessée dans l’échange de coups de feu.
Sandía ne risque pas de prévenir la police de ce vol. Et pour cause : nous apprendrons bientôt que ces billets provenant du braquage d’une banque sont marqués et donc inutilisables en l’état.
Il convoque donc Madigan et lui enjoint de faire la lumière sur ce braquage.

Madigan va devoir se sortir de cet imbroglio, pour d’une part se dédouaner de toute implication dans le vol, et les meurtres vis-à-vis de Sandía, et d’autre part éviter toute mise en cause sur l’enquête de police concernant les 7 cadavres trouvés sur les lieux du braquage.

Hanté par un fort sentiment de culpabilité et pour se sortir de la situation dans laquelle il s’est empêtré, il va, sans états d’âme, impliquer d’autres personnes, dans une machination particulièrement compliquée. Demeure la question de savoir si l’on peut échapper à sa conscience et où cet engrenage va le mener. Pour réparer les torts qu’il a causés, devra-t-il y laisser son âme ou même sa vie ?

Les personnages qui peuplent ce roman sont bien campés : Sandía le truand, les petits malfrats qui servent d’indics à Madigan, et Walsh le flic de l’Inspection des services. Isabella, la maman de la fillette, est la seule à apporter un peu de lumière et de douceur dans cet univers très sombre.
Vincent Madigan, lui n’est pas un être très sympathique au premier abord. Il a de nombreux défauts, il est voleur, menteur, manipulateur, violent, a peu de considération pour son entourage, et sa fréquentation n’est pas sans risques.

Malgré tout cela, on se rend compte que cet homme imparfait, a un cœur, un cœur sombre, mais un cœur tout de même. Sa conscience lui donne la capacité d’assumer les conséquences que ses propres décisions ont provoquées.

« Il frissonna. Il se sentait transparent. Il avait l’impression que le monde entier le voyait tel qu’il était vraiment, que le monde entier voyait le petit poing serré de son cœur sombre dans sa poitrine.il avait honte. Non, il n’avait pas honte. Il se sentait juste petit, infiniment petit. »
On se laisse emporter par cette histoire, menée sans temps mort, pleine de rebondissements, au travers de laquelle l’auteur nous dépeint une Amérique en proie à ses démons, la violence et la corruption, omniprésentes. Il nous donne à voir le parcours oppressant d’un homme aux deux visages, qui tente de retrouver un peu de lumière, et se frayer un chemin vers une impossible rédemption.
R.J. Ellory signe là encore un très bon roman et conforte, s’il en était encore besoin, sa position parmi les meilleurs auteurs de romans noirs du moment.
Une très bonne lecture, que je recommande sans réserve…
Éditions Sonatine, 2016

4ème de couv :

Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale. Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre toute son existence, voire de lui coûter la vie. Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià. Mais les choses tournent mal : il doit se débarrasser de ses complices, et une petite fille est blessée lors d’échanges de tirs. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption.

L’auteur :

R.J. Ellory, auteur anglais, est né en 1965. Après l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rythm and blues, avant de se tourner vers la photographie. Bien que Britannique, tous ses romans ont pour cadre les États-Unis.
Ses autres romans, publiés chez Sonatine Éditions :
Seul le silence, 2008
Vendetta,  2009
Les Anonymes, 2010
Les Anges de New York
, 2012
Mauvaise étoile, 2013
Les Neuf Cercles, 2014
Les Assassins, 2015
Papillon de nuit, 2016

 

Kris Nelscott – La route de tous les dangers

 « C’est une route sinueuse, idéale pour les embuscades… C’est la route de tous les dangers. » Martin Luther King, 3 avril 1968.

Décembre 1939, Atlanta : La nuit suivant l’avant-première d’ « Autant en emporte le vent », Billy âgé de 7 ans, et son ami Martin chantent dans le chœur  de l’église baptiste Ebenezer, dirigé par le Dr King, le père de Martin. Habillés en négrillons, et les adultes en esclaves, ils participent à la soirée du Cercle des jeunes d’Atlanta.
La nuit suivante, les parents de Billy sont lynchés. Lui, caché dans un placard, échappe au massacre.

Trente ans plus tard, Billy, devenu Smokey Dalton, travaille comme détective privé pour la communauté noire de Memphis. Quand on  lui demande de constituer une équipe pour la protection de Martin Luther King, son ami d’enfance, qui doit venir en ville pour conduire une marche pour la paix,  Smokey refuse, en une tentative pour rester apolitique.
Des rumeurs circulent sur la présence en ville de groupes violents,  les Black Panthers, et  les Invaders, et des émeutes sont à redouter.
Dans le même temps, une jeune femme blanche, Laura Hathaway, débarque dans le bureau de Smokey. Elle lui annonce qu’il hérite de 10000 dollars de la part de sa mère, et elle se demande pourquoi sa mère lui a fait ce legs.
C’est la deuxième fois que Smokey reçoit un don de 10000 dollars, et ses premières recherches semblent indiquer que Laura et lui ont quelque chose de leur passé en commun, mais quoi ?
Pendant ce temps, Memphis est au milieu d’une crise grave. Les éboueurs de la ville sont en grève, dans un conflit qui s’éternise. Smokey doit aussi s’occuper de Jimmy, un jeune garçon qu’il a pris en affection, dont la mère se désintéresse,  et dont  le grand frère Joe s’est laissé entraîner dans les trafics de drogue et fréquente les groupes d’agitateurs.
« Je suis de ceux qui ont le plus failli à leur tâche.
Normalement, je suis celui qui sait interpréter les indices, celui qui gagne sa vie à rassembler les morceaux disparates du puzzle. Je savais qu’il allait arriver quelque chose, mais je ne me suis jamais douté que ce quelque chose, ce serait la mort de Martin Luther. »
Les esprits s’échauffent, jusqu’au jour fatidique qui verra Martin Luther King tomber sous les balles de son assassin.

Entre temps, pour mener son enquête sur ce mystérieux legs et les liens qui le relient à Laura, Smokey effectue un douloureux voyage  à Atlanta, où il va mettre au jour de cruelles vérités.
Pour improbable que soit leur alliance au départ de l’histoire, un détective noir pauvre et une femme blanche fortunée, qui ont peu en commun si ce n’est une méfiance réciproque, ils auront à collaborer à la recherche de leurs racines, inexplicablement liées et depuis longtemps enterrées.

La trame narrative nous réserve quelques retours dans le passé, comme autant de petits cailloux que laisse Smokey à notre intention, pour que nous trouvions notre chemin. Les personnages principaux sont bien campés, d’une  belle complexité.
Laura et Smokey  auront à faire des choix difficiles faciles et devront en assumer les conséquences.
Smokey Dalton n’est pas sans nous rappeler  Easy Rawlins : l’un est un vétéran de la guerre de 39-45, l’autre un vétéran de la guerre de Corée. Sûrement un clin d’œil de l’auteure à son aîné Walter Mosley. Peut-être Smokey Dalton est-il moins « hard-boiled » que ne l’était Easy Rawlins. Ceci étant, de par ses fêlures et son passé, il demeure un personnage éminemment attachant et touchant.
Ce roman est très bien structuré, imbriquant dans le scénario des éléments de l’Histoire réelle, les événements qui ont secoué les États-Unis, lors de ce printemps de 1968. Les données historiques nous éclairent un peu plus sur la vie de l’époque, et sur la difficile cohabitation entre Noirs et Blancs, dans la ville de Memphis en 1968.
A propos de l’assassinat de Martin Luther King, l’auteure met en doute la théorie du tueur solitaire, et  s’oriente plutôt vers la thèse du complot.
Dans le contexte de la grève et des protestations qui aboutiront à l’assassinat de  Martin L. King, La route de tous les dangers combine les thèmes de la politique, du racisme, de la trahison et de l’amour déçu. Kris Nelscott nous donne une fascinante leçon d’histoire et porte un regard lucide sur ces gens qui vivent dans la même ville, séparés par la couleur de leur peau, la colère et la peur.
Ce roman, paru pour la première fois en France en 2005, et en 2018 pour la présente mouture, méritait bien une seconde chance. Je remercie vivement mon ami Pierre de l’excellent blog Blacknovel, de me l’avoir mis entre les mains, pour ce qui fut un très bon moment de lecture.

Éditions L’aube Noire, 2018

4ème de couv :

« Normalement, je suis celui qui sait interpréter les indices, celui qui gagne sa vie à rassembler les morceaux disparates du puzzle. Je savais qu’il allait arriver quelque chose, mais je ne me suis jamais douté que ce quelque chose, ce serait la mort de Martin Luther King. »
Nous sommes en 1968: Smokey Dalton est détective privé, installé à Memphis. Il est Noir. Alors que le pasteur le plus célèbre d’Amérique est assassiné, une riche Blanche débarque dans le bureau et la vie de Smokey: elle voudrait savoir pourquoi sa mère a décidé de lui léguer, à lui, une part de son héritage. Entre secrets de famille, tensions raciales et violences policières, ce polar admirablement mené offre une part d’Amérique.

L’auteure :

Kristine Kathryn Rusch est née le 4 juin 1960 à Oneonta dans l’État de New York. Elle reçoit, entre autres, le prix Hugo 1994et le prix World Fantasy pour son travail d’éditrice du The Magazine of Fantasy & Science Fiction, ainsi que le prix Locus du meilleur roman court 1992 pour la nouvelle La Galerie de ses rêves (The Gallery of His Dreams) et du meilleur essai. Elle écrit de nombreuses nouvelles de science-fiction et de fantastique avant de se lancer dans la fantasy avec son grand cycle des Fey. Elle vit avec son mari, l’écrivain Dean Wesley Smith, dans les montagnes de l’Oregon.
« La route de tous les dangers » est le point de départ d’une série avec le personnage de Smokey Dalton.

Janis Otsiemi – Le festin de l’aube

Libreville, Gabon : Tard dans la nuit, sous une pluie battante, le lieutenant Boukinda rentre chez lui après une fête de mariage. Soudain, une forme surgit de la nuit et il ne peut éviter le choc. Il descend de voiture et découvre qu’il a heurté une jeune femme. Le visage ruisselant d’eau et de sang, elle est presque nue, seulement vêtue d’un slip. Il la conduit immédiatement aux urgences de l’hôpital, ou elle est immédiatement prise en charge.
Le lendemain, Boukinda, choqué par cet accident, va prendre des nouvelles de la jeune inconnue.
Le médecin qui s’est occupé de la jeune femme, lui annonce qu’elle est décédée dans la nuit. Les marques qu’elle portait sur le corps attestaient des sévices subis : elle a été ligotée, sauvagement violée, et porte sur le corps des marques de brûlures de cigarette. La mort a été causée par de multiples morsures de vipère.
La même nuit, un camp militaire voisin est la cible d’un vol. Les malfaiteurs emportent avec eux une importante quantité d’armes, de détonateurs et d’explosifs.
Quelques jours après, un fourgon de la BEAC (Banque des États de l’Afrique Centrale) est attaqué en pleine ville, bloqué par une voiture piégée et arrosé à l’arme lourde. Une opération sanglante, et cinquante millions de francs CFA envolés dans la nature. Le mode opératoire suggère la piste du grand banditisme, les premières conclusions démontrant bien vite que les armes et explosifs volés ont servi à ce braquage.
Les deux enquêtes,  l’une confiée à la Gendarmerie et l’autre à la PJ vont finir par se rejoindre, et mettre à jour un complot visant la tête de l’État.

Depuis ses premiers romans, Janis Otsiemi nous fait découvrir son pays et sa capitale, toujours gangrenés par les mêmes maux, hérités de la Françafrique : La pauvreté et la corruption sont omniprésentes, le clanisme et le népotisme  érigés en institution.

« – Je croyais que le colonel avait déjà une secrétaire !
La remarque était pleine d’ironie. Ella le comprit. Koumba le comptait parmi ceux qui léchaient les bottes du colonel Essono et bénéficiaient de ses largesses depuis que celui-ci était arrivé quatre ans plus tôt à la tête de la PJ. Et en bon tribaliste comme on en croisait dans toutes les administrations publiques du bled, Essono, pour asseoir son autorité, avait recruté ses affidés parmi les originaires de son ethnie. »
                                          

Comment alors s’étonner que, depuis un demi-siècle, une même ethnie soit aux commandes du pays et s’enrichisse sans vergogne ?  Les fonctionnaires de l’armée et de la police, même les plus intègres, ont bien du mal à ne pas céder de temps en temps à la tentation.

« La guerre de succession de Papa Roméo père, décédé en juin 2009, était larvée entre ses dauphins putatifs. Et les élections présidentielles anticipées remportées par papa Roméo fils n’avaient pas liquidé le contentieux. Beaucoup de ses concurrents au sein du parti au pouvoir, qui avaient rejoint l’opposition avec armes et trésor de guerre, n’avaient pas digéré comment ce « suceur de roue », longtemps confiné à la lisière du pouvoir du vivant de son père, avait pu les coiffer sur le poteau. »

Ancré dans une réalité sociale et économique bien réelle, dans un contexte politique agité, ce roman policier à l’intrigue finement tricotée, nous dévoile les deux visages de l’Afrique : une qui aspire à la modernité et la richesse, et l’une autre plus attachée à ses racines ancestrales.
Le style est vif et abrupt, sans fioritures, dans une langue inventive, imagée, émaillée de gabonismes qui apportent au récit quelques notes d’un humour décalé.  Réjouissants aussi, les aphorismes et maximes en tête de chapitre qui renforcent « l’africanité » du récit.
Janis Otsiemi réussit à combiner dans un même roman une intrigue policière bien ficelée et le portrait subversif de la société gabonaise et de ses institutions en état de déliquescence.
Au travers d’une œuvre de fiction, c’est un constat amer sur la situation du Gabon d’aujourd’hui. C’est un roman sombre, puissant, et plein d’une humanité désenchantée, que je ne peux que conseiller aux amoureux de l’Afrique… et aux autres !
Éditions Jigal, 2018.

4ème de couv :

En pleine nuit et sous une pluie tropicale, une femme surgie de nulle part vient se jeter sous les roues de la voiture du lieutenant Boukinda. Bouleversé par ce tragique accident, il veut savoir d’où sort cette inconnue, d’autant que son décès semble suspect… Au même moment, à quelques kilomètres de là, plusieurs individus pénètrent dans un camp militaire et s’emparent de nombreuses armes et d’un stock d’explosifs. Plus tard, c’est dans une ville en ébullition, gangrénée par la violence et la pauvreté, qu’un braquage sanglant transforme le quartier en zone de guerre… Les forces de sécurité, en alerte maximum, sont à la recherche de truands visiblement déterminés. Et c’est tout à fait par hasard que ces deux affaires, apparemment sans aucun rapport, vont se télescoper et révéler un terrible complot… Sur fond de haine, de repli identitaire et de crise électorale, flics et gendarmes vont alors devoir s’épauler pour tenter de déjouer cette conspiration…

L’auteur :

Janis OTSIEMI est né en 1976 à Franceville au Gabon.
Il vit et travaille à Libreville. Il a publié plusieurs romans, poèmes et essais au Gabon où il a reçu en 2001 le Prix du Premier Roman gabonais.
Autres romans:
La vie est un sale boulot (2009)
La bouche qui mange ne parle pas  (2010)
Le chasseur de lucioles (2012)
African tabloïd (2013)
Les voleurs de sexe (2015)

Sandrine Collette – Les larmes noires sur la terre

La jolie Moe a quitté Tahiti pour suivre Rodolphe en métropole. Elle imaginait la ville, les lumières et la fête, loin de l’avenir étriqué que lui réservait son île.
Une fois arrivée « au pays », la réalité s’avère toute autre. En fait de ville et de lumières, elle se retrouve là où la campagne commence, dans une maison sombre et humide. De princesse exotique  qu’elle était là bas, elle est ici rejetée au rang d’indésirable.  Pour Rodolphe et ses proches elle est la « colorée », la « taïpouet », entre autres amabilités.  La vie même avec Rodolphe n’a rien de romantique. Après son travail, abruti de fatigue et d’alcool, il  s’endort devant la TV.
Sa grand-mère est hébergée chez eux, une vieille carne, clone de « Tatie Danielle »,  qui joint ses reproches à ceux de Rodolphe. Entre les ménages que fait Moe à l’extérieur pour gagner un peu d’argent,  et les soins donnés à la vieille, toilettes et escarres, le temps s’écoule, d’une lugubre monotonie.
Pour échapper à ce quotidien, et devant le peu d’intérêt que lui manifeste son compagnon, Moe commence à sortir le soir, fréquente les bals, jusqu’à se retrouver enceinte d’un amant de rencontre.  Avec la naissance de l’enfant, Rodolphe ajoute la violence physique à la violence verbale et après les insultes, viennent les coups.

Moe quitte alors la maison pour aller habiter chez Réjane, la fille d’une dame chez qui elle faisait des ménages. Au bout de quelques semaines,  Moe n’ayant toujours pas trouvé de travail, Réjane la met dehors. Sa descente aux enfers se poursuit, jusqu’au soir où, simplement pour trouver un abri pour elle et son enfant, elle se réfugie aux urgences de l’hôpital. Elle voulait seulement se mettre au chaud pour quelques  heures. C’est là que les services sociaux vont les prendre en charge, pour les placer d’office dans un centre d’accueil.

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ».
Ces quelques mots de la Divine comédie de Dante illustrent fort bien ce qui attend Moe et son enfant. La « ville-Casse », emplacement 2167. C’est là, au milieu de carcasses de voitures, que se retrouvent Moe et son enfant, dans ce centre d’accueil social. Leur logement est une épave de Peugeot 306, dont les portes ne sont pas verrouillées, laissant leurs maigres possessions à la merci des chapardages.

« Avec tout ce qu’on fait pour les gens comme vous, et jamais d’efforts, et jamais de reconnaissance, quand son tour arrive, elle ne dit rien pour ne pas fâcher la dame de mauvaise humeur, juste bonjour, c’est tout. La grosse l’observe par en dessous. Moe ne sait pas encore qu’ici les habitants la haïssent. L’appellent la Chiasse, parce qu’ils racontent qu’un jour elle s’est tant mise en rage contre des nouveaux arrivants qu’elle s’en est fait dessus, rouge et violette et noire de fureur, avec cette méchanceté dans le sang, à ne pas croire, une teigne, une hargneuse, cette femme-là. »

Centre d’accueil ou bien prison ? La différence n’est pas si grande. Pour subvenir à leurs besoins, et payer leur loyer les résidents sont obligés de travailler dans une entreprise de maraîchage voisine pour un salaire horaire de 80 centimes d’Euro.

Là elle rencontre d’autres femmes à qui la vie n’a pas fait de cadeau : Ada la vieille afghane, à qui le statut  d’herboriste et aussi de guérisseuse vaut de vivre à peu près tranquille dans ce camp, et de bénéficier d’une certaine protection pour  sa « famille ». Il y a Poule, rescapée des attentats de 2015 où son mari a été tué, et échouée ici après une longue errance dans toute l’Europe avec sa roulotte.
Jaja l’arabe, enfant maltraitée, abandonnée par sa mère aux soins de sa grand-mère, qui finira par fuir la maison, pour suivre une troupe de cirque, goûter à la drogue, finir par faire la « mule » et se retrouver emprisonnée en Thaïlande. Marie-Thé, l’Haïtienne, adoptée à l’âge de 6 ans par un couple de bourgeois Français, dans le seul but d’en faire leur bonne à tout faire, ce qu’elle sera pendant plus de dix ans.
 Nini Peau de chien, qui arrondit son pécule en se prostituant pour 3 euros la passe, dans l’espoir d’amasser assez d’argent pour pouvoir  quitter le camp. Toutes vont accueillir Moe et son enfant dans leur communauté.

Dans cet univers sordide d’une rare violence, fait de misères physiques et morales, ces femmes exploitées, démunies de tout, vont retrouver le sentiment d’appartenance à une famille, sur laquelle veille la vieille Ada. Au milieu de toute ce triste quotidien, le simple partage de rochers au chocolat prend des allures de fête et les emplit d’une joie enfantine et immense.
« L’orage les met à nu et les exhibe, quand les gardiens passent à côté ils regardent. Et elles superbes dans leur fierté si vulnérable, tête haute et les yeux ailleurs, repliées sur elles ces dangereuses silhouettes de femmes, les tentatrices, les salopes, c’est ce qu’ils disent quand ils en déshabillent une, elles savent qu’il faut rester ensemble, s’ils s’approchent elles crieront, des hurlements à casser les pare-brise des épaves, ils n’oseront pas. »

Ce centre aux allures de prison fonctionne selon un système de quasi-esclavage moderne. Les résidents travaillent dans les champs pour 6,40 euros par jour. Pour quitter le centre, ils doivent s’acquitter d’un droit de sortie de 15000€, une somme astronomique que peu d’entre eux auront la chance de pouvoir réunir.

Au travers de ces magnifiques portraits de femmes, inoubliables et attachantes, dont les trajectoires  individuelles forment la trame de ce roman, l’auteur brosse un portrait bien pessimiste de notre société : travail forcé, racket ou prostitution à la chaîne, tels sont les maux auxquels elles sont confrontées.  Et dans toute cette noirceur, peuvent malgré tout poindre  ça et là quelques fugaces lueurs d’espoir, vite mouchées par la réalité du quotidien.

Pour ce roman, l’auteure s’est inspirée de personnages qu’elle a croisés dans sa vie. Elle leur rend hommage, d’une plume magistrale, dans cette histoire extrêmement dure, d’un noir absolu.
C’est un roman d’anticipation qui a le mérite de donner un coup de projecteur sur des réalités déjà existantes, et qui nous met en garde contre des dérives toujours possibles de notre société.

D’une grande force émotionnelle, qui vous laisse une sensation d’inconfort et un zeste de mauvaise conscience, c’est un roman absolument bouleversant.
Pour moi le premier coup de cœur de cette année 2018.
Je recommande chaudement !

Éditions Denoël, 2017.

4ème de couv:

Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse». 
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir. 
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser. 
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix? 

L’auteure:

Sandrine Collette  est Française, née à Paris en 1970 . Docteur en Sciences politiques, Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
Ses romans parus à ce jour sont :
Des nœuds d’acier – Grand prix de littérature policière 2013,
Un vent de cendres (2014)
Six fourmis blanches (2015)
Il reste la poussière
  (2015) Prix Landerneau du polar 2016

Philippe Setbon – Il et moi

Constantin Lepage, dit « Costa » : un putain d’acteur, selon ses proches. Mais voilà, ce putain d’acteur est maintenant réduit pour gagner sa vie à faire des doublages de télénovelas brésiliennes ou des pubs à la radio. Jean-Louis Rey, un de ses amis de longue date, écrivain et scénariste, se trouve lui aussi dans le creux de la vague.
De plus, son éditeur Willy Willemetz, contrairement à un engagement qu’il avait pris, vient de lui refuser la publication d’un roman. Dans la conversation animée qui s’ensuit avec Jean-Louis, Willy est amené à parler de sa femme Irène qui veut divorcer, prendre ses enfants à l’étranger et le dépouiller, euro après euro.

« Tu te rends compte ? Il paraît qu’elle est déjà en négociation pour une maison sur pilotis à Malibu. Cette salope est complètement malade ! Si je pouvais la tuer ! La tuer ! Tu n’imagines pas avec quel plaisir… Quel bonheur… Quel soulagement…
– C’est faisable, le coupa Jean-Louis d’une voix calme et posée. »

Cet échange va faire germer dans le cerveau de Jean-Louis l’idée d’une mystification aux dépens de Willy, et l’occasion  de le délester de quelques milliers d’euros. Il s’en ouvre à son ami Costa, qui les met en rapport avec Henk Van der Weld, un soi-disant tueur à gages, pour supprimer Irène.

Irène meurt quelques jours après. Sa mort a toutes les apparences d’un suicide. La mystification à l’égard de Willemetz s’avère d’une vraisemblance que Jean-Louis et Costa n’avaient pas prévue. La situation leur échappe alors complètement, les laissant impuissants, observateurs plus qu’acteurs de la marche inéluctable du destin.

Après ce premier contrat, les événements se bousculent et Costa va être amené à faire encore appel à Henk Van der Weld, qui gagne en efficacité dans son rôle de tueur, prenant encore plus d’assurance et d’initiative, allant même jusqu’à s’affranchir de la tutelle de Costa.

Au long des chapitres, les cadavres s’accumulent, Et arrivé à ce point, le lecteur se demande qui, dans ce jeu macabre, tire les ficelles. Costa a-t’il toujours le contrôle de la situation ? Ou bien est-ce Van der Weld qui échappe à son commanditaire ?

Dans un style très dynamique, l’auteur déroule son intrigue, découpée en des chapitres courts qui contribuent au rythme de l’ensemble. Sa formation de graphiste et de scénariste n’est pas étrangère au fait que son récit soit très visuel, piqué par endroits de petites pointes d’humour, comme pour alléger la noirceur du propos.
Ses personnages sont bien marqués et psychologiquement bien dessinés. Ils ont des sentiments et des réactions qui les rendent proches de vous ou moi, très humains en somme, avec ce que cela suppose comme qualités, mais aussi comme défauts.

Ce roman très noir nous met aux prises avec la complexité de l’esprit humain, en proie à des pulsions de violence et de mort, à travers la trajectoire d’un homme qui bascule dans la folie meurtrière, allant crescendo vers l’inéluctable dénouement dramatique.

Cette dernière publication d’un auteur aux multiples facettes m’a donné l’occasion d’une très agréable lecture.
Éditions TohuBohu, Janvier 2018.

4ème de couv :

D’un côté, Constantin Lepage, dit Costa, un « putain d’acteur » pour sa femme et ses amis, un peu aigri et alcoolo.
De l’autre Henk Van der Weld, un nom batave qui sonne comme un pseudo, une fine moustache, des lunettes teintées, un bon sourire.
Une rencontre impossible mais quelques points communs. Et surtout une question lancinante :
Mais qui a tué ?

Avec Il et moi, Philippe Setbon emmène le lecteur dans les espaces incertains d’un cerveau assassin, jusqu’à lui couper le souffle.

L’auteur :

Philippe Setbon, né en 1957, débute comme auteur et dessinateur de de B.D dans les revues Pilote et Métal Hurlant avant de bifurquer vers le cinéma. Il signe les scénarios de plusieurs longs métrages comme Détective de Jean-Luc Godardou Mort un dimanche de pluie, réalise Mister Frost puis se consacre à la télévision. Il écrit de nombreux téléfilms et séries dont Les Enquêtes d’Héloïse Rome, Fabio Montale, Franck Riva, etc… Il en réalise lui-même une vingtaine dont la minisérie à succès Ange De Feu.
Il est également l’auteur d’une douzaine de romans chez Rivages, Flammarion, Buchet-Chastel et aux Éditions du Caïman.

Thomas H. Cook – Danser dans la poussière

Dans sa jeunesse, Ray Campbell a séjourné un an au Lubanda comme travailleur humanitaire. Lors de ce séjour en Afrique, il a rencontré Martine Aubert, qui exploitait seule avec Fareem, un employé indigène, la ferme de son père. Née au Lubanda, Martine était Lubandaise et le revendiquait, avec tous les risques que cela pouvait entraîner.

Ray tombe amoureux d’elle, et pris dans l’accélération des événements, va commettre une fatale erreur d’appréciation. Son incapacité à comprendre l’attachement de Martine envers son pays finira par causer la mort de celle-ci. Ray, au bout de son contrat, et dévasté de chagrin, rentrera aux États-Unis.

Vingt ans plus tard, il apprend que Seso Alaya a été assassiné à New York. C’est le collaborateur que lui avait assigné Bill lors de son premier séjour en Afrique. Il a été torturé avant d’être tué, et l’on suppose qu’il était venu en Amérique délivrer un message.
A la demande de Bill, Ray retourne donc au Lubanda pour éclaircir les motifs de la mort de Seso, et aussi de Martine.

A plus de vingt ans d’intervalle, nous voyons évoluer Ray, du jeune homme idéaliste qu’il était lors de son premier séjour au Lubanda, jusqu’à l’homme qu’il deviendra, bien des années plus tard, marqué par le poids de la perte subie, et celui de sa propre responsabilité dans cette perte.

« Je suis sur le point de lui raconter ce rêve et que par mon imprudence je l’ai trahie. Comment, ici même, à Rupala, voilà vingt ans, j’ai fait rouler les dés pour cette femme pas même présente à la table de jeu, et comment, sur le résultat de ce lancer, un cœur bien plus courageux et bien plus intelligent que le mien a été perdu. »

Pour ce roman, Thomas H Cook délaisse un temps son Amérique natale et nous transporte au Lubanda, un pays imaginaire qu’il a créé de toutes pièces, mais bien représentatif de nombre d’états d’Afrique subsaharienne, toujours en balance entre traditions, coutumes tribales, corruption endémique et une aspiration bien légitime au progrès. Autant de facteurs qui alimentent l’instabilité des ces pays qui basculent régulièrement de fausses démocraties en vraies dictatures.

Selon un procédé dont il est coutumier, Thomas H Cook débute son histoire dans le temps présent, avant d’en dérouler le fil, par de multiples allers et retours dans le passé. Ses personnages sont pleins d’humanité, chacun d’entre eux ayant sa part d’ombre et de lumière. Au milieu d’eux, pivot autour duquel s’articule l’histoire, l’indomptable Martine Aubert, héroïne solaire, attachée à sa terre et à son pays, est absolument éblouissante.

« Les gens dansaient tout autour et, parmi eux, je reconnus Martine. Elle semblait baigner dans son élément, radieuse dans l’éclat de cette flambée, balançant sa longue chevelure d’avant en arrière, ses bras pâles fendant l’air obscur. Elle tournait lentement sur elle-même, levant et abaissant les bras, exécutant la même danse que les autres femmes autour d’elle, sensuelle, tellurique, avec une expression à la fois joyeuse et sereine. »

C’est un roman noir, mais aussi un roman d’amour, un roman politique, sur les conséquences de la colonisation, sur la difficulté de concilier le modernisme et les traditions.
C’est l’occasion aussi de pointer du doigt les limites de l’aide humanitaire qui se trouve confrontée à la dure réalité du terrain. La difficulté majeure consiste à concilier le modèle que nous connaissons aux besoins des pays que l’on veut aider. On ne peut, d’un coup de baguette magique, imposer un modèle de civilisation « prêt à l’emploi » à des populations qui ne sont visiblement pas adaptées, ni disposées à le recevoir.

« Les crimes commis au nom du mal sont très connus dans l’Histoire. Ce sont les crimes commis au nom du bien qui, le plus souvent, ne laissent pas de trace. » (Martine Aubert, « Lettre ouverte aux amis étrangers »).

D’une prose brillante, Thomas H. Cook nous dépeint les paysages, les habitants, les rites et les coutumes d’un Lubanda de fiction, qui devient diablement réel à nos yeux. La fin dramatique de l’histoire nous est déjà connue, mais qu’importe. Le talent et le savoir-faire de l’auteur ont la vertu de nous rendre captifs, dans l’attente de la révélation du pourquoi et du comment, qui nous seront délivrés en un ultime rebondissement.

Son écriture d’une grande sensibilité est toujours empreinte de poésie, magnifiquement rendue par la traduction de P. Loubat-Delranc.
Ce roman sonne aussi à mes yeux comme une sublime déclaration d’amour à l’Afrique et la scène de fin, comme un accomplissement, est d’une touchante beauté.
Avec « Danser dans la poussière », ce grand monsieur de la littérature contemporaine qu’est Thomas H. Cook signe là encore un très grand roman.

Éditions du Seuil, 2017

4ème de couv :

Dans les années 1990, Ray Campbell s’installe au Lubanda, État imaginaire d’Afrique noire, pour le compte d’une ONG.
Sa vision de ce que devrait être l’aide occidentale ne rencontre pas l’approbation de Martine Aubert, née et établie au Lubanda, pays dont elle a adopté la nationalité. Elle y cultive des céréales traditionnelles dans la ferme héritée de son père belge, et pratique le troc. Tant que règne le bon président Dasaï, élu démocratiquement, Martine vit en harmonie avec la population locale. Mais tout bascule quand des rebelles instaurent un régime de terreur : elle devient alors une étrangère « profiteuse ». Sommée de restituer ses terres ou de partir, elle se lance dans une lutte vaine contre le nouveau pouvoir en place avant d’être sauvagement assassinée sur la route de Tumasi. Campbell, amoureux transi de l’excentrique jeune femme, rentre en Amérique.
Vingt ans plus tard, devenu le florissant patron d’une société d’évaluation de risques, il apprend le meurtre, dans une ruelle de New York, de Seso, son ancien boy et interprète. Voilà qui rouvre de vieilles plaies et ravive plus d’un souvenir brûlant. Ayant établi que Seso détenait des documents relatifs à la mort de Martine, il retourne au Lubanda pour confronter les coupables.

L’auteur :

Né en 1947 en Alabama, Thomas H. Cook a quitté à dix-sept ans sa petite ville pour New York, qui le fascinait. Devenu professeur d’histoire, et secrétaire de rédaction au magazine Atlanta, il est l’auteur de vingt-cinq romans policiers troublants.
Ses romans, réputés pour leur finesse psychologique, privilégient les thèmes des secrets de famille, de la culpabilité et de la rédemption.
Il partage son temps entre Cape Cod et Culver City.

 

Gaëlle Perrin-Guillet – Soul of London

C’est dans le quartier de Marylebone, à Londres, que nous transporte Gaëlle Perrin-Guillet, en cet hiver de 1892.
Henry Wilkes, inspecteur de police, handicapé depuis qu’il a été renversé par un fiacre, ne peut plus se rendre sur le terrain à cause de sa jambe blessée. Il doit à l’amitié d’Andrew Parker, son chef de service, de ne pas avoir été congédié pour incapacité. Il lui a même attribué un bureau d’où, dans la totale indifférence, voire la moquerie de ses anciens collègues, il s’occupe d’enquêtes mineures.
« Après quelques foulées laborieuses, sa jambe commença à se dégourdir et sa démarche s’en trouva allégée. Henry savait qu’un jour, cette canne dont il ne pouvait pas se passer deviendrait un objet de snobisme plus qu’une jambe de secours. Et ce jour-là, il pourrait renaître. En attendant, il s’obligeait à arpenter les trottoirs. Quand la douleur devenait trop forte, il s’asseyait sous un porche quelques minutes, puis claudiquait jusque chez lui où il s’effondrait dans son lit.  Aujourd’hui, il se sentait bien, prêt à battre le pavé. »

Il a recueilli chez lui Billy Bennett, un orphelin parmi les milliers que compte Londres. Ce jeune garçon, vif et intelligent, l’assiste dans sa vie de tous les jours et dans ses enquêtes. Sa connaissance du terrain, son sens de l’observation, alliés à un coup de crayon très sûr sont pour Wilkes une aide précieuse.
Dans les tunnels du métro, on retrouve des cadavres de chiens affreusement mutilés, le crâne ouvert. Ce dossier jugé secondaire, ne pouvait bien sûr échapper  à Wilkes.

Un soir se présente à sa porte une certaine Alice Pickman, qui vient demander à Wilkes d’enquêter sur le meurtre de sa sœur Emily, infirmière à l’hospice, retrouvée morte dans un quartier mal famé.
Wilkes n’est pas insensible à la détresse d’Alice et, à titre non officiel accepte de se charger de l’enquête. Bennett et lui devront agir en toute discrétion, afin de ne pas ébruiter l’affaire car les habitants de Londres ont encore en mémoire les jours sinistres où Jack l’Éventreur sévissait dans la capitale, et il s’en faudrait de peu que la psychose gagne à nouveau la population.

J’ai trouvé à ce roman le goût suave et sucré des bonbons anglais que j’adore. Il m’a fait penser à l’univers d’Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes. L’ambiance du Londres de l’époque victorienne est très bien rendue. Le duo très improbable que forment l’inspecteur Wilkes et Bennett l’ex-gamin des rues inspire instantanément la sympathie. Les autres personnages, bien dessinés, sont tout à fait dignes d’intérêt, parmi lesquels Alice Pickman pour qui Henry Wilkes semble éprouver une certaine inclination.
« – Tu me prends pour Sherlock Holmes, Billy ? Combien de fois devrai-je te dire que cet homme n’existe pas et que personne ne peut deviner autant de choses rien qu’en regardant des gouttes de pluie sur un pantalon ?
– Alors, comment avez-vous…
Ah ! Je sais ! Vous êtes un fieffé coquin, monsieur! Vous m’avez vu, tout simplement ! »

Au travers de l’intérêt que porte Wilkes au feuilleton publié dans « Le Strand », dont l’auteur est un certain Conan Doyle, j’ai bien aimé le petit clin d’œil à Sherlock Holmes, dont l’ombre tutélaire semble planer au dessus cette histoire.
Le Londres du XIXème siècle, dans lequel évoluent Wilkes et Bennett est plus lisse, moins glauque et sordide que l’on ne pourrait s’y attendre.
Le style et l’écriture sont fluides, d’une élégante simplicité, sans aucune préciosité et d’une extrême justesse de ton.
Le scénario et l’intrigue sont bien structurés, les différents rebondissements bien amenés, jusqu’au twist final, que je n’ai pas su anticiper.
J’ai trouvé la lecture de ce « Soul of London » particulièrement plaisante et, ma foi, je referai bien un bout de chemin en compagnie d’Henry Wilkes et de William Bennett, s’il leur prend l’envie de me convier à leur prochaine enquête.
Un polar au goût « so british », I like it !

Éditions Fleur Sauvage, 2016

4ème de couv :

Londres, 1892. Londres, 1892. Un climat de peur. Un flic qui boîte et un jeune orphelin.
Tous deux face à un meurtre… … dont il ne fallait plus parler.

 

 

 

L’auteure :

La petite quarantaine, vivant sur Lyon, Gaëlle Perrin-Guillet auto-publie deux romans (« Le sourire du diable » et « Au fil des morts ») avant de participer à deux recueils des Auteurs du noir face à la différence (éditions JIGAL et L’atelier Mosésu). Viendra « Haut-le-Choeur », publié aux Éditions Rouge Sang, qui obtint le Prix du Polar 2014 Dora Suarez.
« Soul of London » est sa première publication chez Fleur Sauvage.
« Black past », la deuxième enquête du duo Wilkes-Bennett, est à paraître le 14 février 2018.

Gilles Vincent – Ce pays qu’on assassine

Alors qu’il circule à moto, Tarek Bsarani, riche homme d’affaires franco-syrien, est abattu de trois balles en pleine tête. Il était depuis peu le directeur de campagne de Manon Péan, jeune députée du Vaucluse et étoile montante de Parti National de France, surnommée « la nièce » ou « la petite-fille ».
L’affaire échoit à la Commissaire Aïcha Sadia, héroïne récurrente de Gilles Vincent. Policière expérimentée, ayant la confiance de sa hiérarchie, elle gère son groupe d’une main efficace, un peu comme une famille. Son amant  Sébastien Touraine, détective privé, participe régulièrement aux enquêtes de leur groupe, et leur apporte une aide précieuse.
Au Nord du pays, près de Calais, on retrouve à demi enterrés dans la boue, les corps de deux jeunes filles. Betiel et Yohanna Seyoum, migrantes Érythréennes de 12 et 19 ans, victimes d’un viol collectif, et littéralement massacrées.
En charge de ce dossier, le Lieutenant Carole Vermeer n’a pas la tâche facile. En butte à l’hostilité ou au mieux, l’indifférence de sa hiérarchie et de son équipe, elle n’est pas dans les meilleures dispositions pour enquêter dans la sérénité. C’est une jeune femme fragile « une blessure ambulante », qui traîne le fardeau de l’absence d’un jeune frère disparu trop tôt, et d’une enfance passée en famille d’accueil.

« Derrière elle, les mains posées contre les yeux, le petit Jason, son bermuda en jean, son tee-shirt rouge, ses petites tennis scratchées ; Derrière elle, la voix du gamin qui compte jusqu’à vingt. Qui hurle les derniers chiffres parce qu’il n’a même pas peur. Presque pas.
Elle s’est accroupie derrière un buisson. Elle a fermé les yeux. S’est laissée envahir par les senteurs du sous-bois, a perçu le clapotis du lac contre la berge d’herbes folles. Elle a entendu nettement Jason crier l’ultime nombre. Alors, elle a guetté le froissement des feuilles sous ses pas. A attendu qu’il vienne… »


Entre Nord et Sud, nous suivons en parallèle les enquêtes d’Aicha et de Carole, toutes deux soumises aux mêmes pressions, de leurs supérieurs, et des responsables politiques du secteur.
Entre trafics divers, magouilles politiques, corruption, clientélisme, manipulations, Aïcha, Carole et leurs équipes marchent sur des œufs. Les élections régionales approchent et il faut ménager toutes les susceptibilités, éviter toute erreur qui pourrait avoir une influence sur le scrutin à venir.

Cette région du Nord-Pas de Calais, était, il n’y a guère, terre d’élection d’un communisme et d’un socialisme ouvriers et militants. L’impéritie des différents gouvernements qui se sont succédé, de gauche comme de droite, ont livré cette population déboussolée et désespérée au féroce appétit d’une droite extrême.
Le même constat vaut pour la région marseillaise. Les populations immigrées, parquées dans les tours de banlieue des quartiers nord sont un terreau fertile pour les extrémistes de tout bord, qu’ils soient fondamentalistes islamiques ou bien de l’extrême droite représentée par le Parti National Français.

Deux beaux portraits de femmes, l’expérimentée et fougueuse Aïcha et  la fragile Carole. Bloquée dans son enquête, humiliée et impuissante face aux mafieux, aux politiques ou les deux ensemble, cette dernière ne verra d’autre issue que de quitter la scène.
« Devant ses yeux défilent les posters de la chambre de Carole : Mike Brant, Nino Ferrer, Marilyn, et puis les œuvres complètes d’Hemingway, de Virginia Woolf et de Stefan Zweig.
Et ça lui vient d’un coup. Ces chanteurs, ces acteurs, ces écrivains, tous ils se sont donné la mort. Sans exception.
Autour du lit de Carole Vermeer, des compagnons de solitude. »

Caroe se suicide avec son arme de service et laisse un carnet à l’intention de son supérieur, le commissaire Kaminski. Pendant qu’elle est dans le coma, il lui en fait la lecture. Ainsi, en remontant le fil de l’enquête qu’a conduit Carole, il prend la mesure de tous leurs manquements à son égard. Elle lui apparaît alors sous un jour bien différent de ce qu’il avait imaginé, et nous lecteurs, saisissons mieux toute la détresse qui habitait cette jeune femme.

Que l’on ne s’y trompe pas, au travers de Manon et Maryse Péan, l’auteur brosse le portrait de deux femmes bien connues dans notre paysage politique pour leurs positions extrêmes. « Toute ressemblance avec un personnage existant ou ayant existé est purement volontaire. Le reste n’est que fiction. »

Les deux enquêtes policières nous laissent sur des impressions, des quasi-certitudes, mais rien de définitif. Mais là n’est pas le plus important. L’auteur dresse ici un état des lieux de notre pays, gangrené par la voyoucratie de nos élites, le clientélisme et la corruption.
Il n’est qu’à voir les dernières affaires à la une des médias, de Bygmalion, aux écoutes de l’Élysée, aux emplois fictifs pour la famille et les amis. Ce polar de Gilles Vincent est noir, très noir même. Il ne laisse que peu d’espoir sur notre société en décomposition, livrée aux vautours de la politique et de la finance, plus soucieux de se servir que de servir leur pays. Ainsi on peut comprendre que certains se laissent abuser par des discours extrêmes.

En fin de roman, la sinistre tuerie du Bataclan change la donne. Les enquêtes criminelles sont reléguées aux oubliettes. La priorité est d’assurer la sécurité des Français, de lutter contre le terrorisme, de rassurer la nation sur notre capacité à faire face à ce nouvel ennemi.
Les polars de Gilles Vincent sont toujours solidement ancrés dans notre réalité sociale et historique. Il nous pousse à nous interroger sur les problèmes de notre société et d’un monde en pleine mutation.
Il signe là un très bon roman, placé dans une récente actualité, habité de magnifiques personnages, et loin d’être politiquement correct. Une très belle lecture, que je vous recommande.

Editions In Octavo, 2017

4ème de couv :

Au cœur de Marseille, on exécute Tarek Bsarani de trois balles dans la tête. Il était le directeur de campagne d’une jeune députée du Vaucluse, espoir prometteur du Parti National de France. A l’autre bout du pays, on découvre dans la boue les corps meurtris de deux jeunes Erythréennes. Deux migrantes égarées sur les routes dévastées de l’exode.
Forte de son expérience et d’une équipe soudée, la commissaire Aïcha Sadia tente de dénouer l’affaire marseillaise, tandis qu’au nord, dans ces territoires laminés par la crise, le capitaine Carole Vermeer, flic fragile et vacillante, butte sur la solitude et le mensonge. A mesure que l’échéance électorale approche, la tension politique vient brouiller les pistes…
Des houillères du Pas de Calais aux plaines brûlantes de Camargue, l’auteur livre un roman noir, lyrique, politique et social. Le portrait sans concession d’une terre au bord de l’abîme, un pays sombre et parfois lumineux : le nôtre.

L’auteur :

Gilles VINCENT est né à Issy-les-Moulineaux le 11 septembre 1958. Un grand-père député du Front Populaire, grand résistant, déporté… Une grand-mère institutrice, hussarde de la République, bouffeuse de curés. Un père prof de Fac, une mère prof de Lettres, puis psychanalyste. Et c’est du côté de Valenciennes qu’il passe sa jeunesse dans laquelle ne trouvent grâce à ses yeux que les livres et les mondes imaginaires. À 14 ans, au Maroc, il dévore San Antonio jusqu’à en oublier la magie du désert. Sa décision est prise : plus tard lui aussi il racontera des histoires. À 20 ans, il abandonne ses études pour une carrière de commercial. Puis il rejoint le sud, Marseille tout d’abord puis les environs de Pau où il vit depuis quelques années, tout entier consacré à « l’aventure des mots » : ateliers, classes, conférences et romans. Dans les auteurs qui l’ont marqué, on retrouve Duras, Besson, Van Cauwelaert, Jim Harrison, Jesse Kellerman et Frédéric Dard bien sûr ! Dans ses passions se mêlent le ciné, les bouffes entre copains, les courses autour du lac, la lecture, les rêves, tous les rêves, et Madrid où il se verrait bien vivre un jour…

(Source :Éditions Jigal)

 

Olivier Norek – Entre deux mondes

Adam Sarkis, officier du renseignement militaire en Syrie, appartient à groupe de résistance au régime de Bachar el Assad. Un jour il est témoin d’une scène qui confirme l’extermination méticuleuse et organisée des opposants au gouvernement. Dans un hangar, plusieurs centaines de cadavres sont photographiés et enregistrés, pour un macabre archivage. Lorsqu’il voit parmi les cadavres celui d’un de ses camarades résistants, manifestement torturé, il comprend que sa situation risque de devenir vite intenable. Il organise la fuite vers l’Angleterre de sa femme et de sa fille, via la Lybie et la France, en attendant de les rejoindre par la suite.

« Il ne pourrait pas sauver son pays. Seules sa femme et sa fille comptaient à présent. Il allait quitter la Syrie par tous les moyens possibles. Et que ceux qui diraient qu’il aurait pu se battre pour aider son peuple aillent se faire foutre. Ou viennent à sa place, dans ce hangar surchauffé, recenser des suicidés aux pieds brûlés et aux dents arrachées. »

Bastien Miller vient d’être affecté à Calais. Jeune lieutenant de police, il a choisi cette affectation pour rapprocher sa femme dépressive de sa famille.

Lorsqu’enfin Adam arrive à Calais, Nora et Maya  ne sont pas encore arrivées dans la jungle. Tous les jours, il se rend à l’entrée du camp, dans l’attente de leur arrivée. Malgré son désir de se faire le plus discret possible, ses réflexes de policier prennent vite le dessus lorsqu’il s’agit de défendre Kilani, un jeune garçon victime d’un viol collectif.

Dans le hall des urgences, Adam, venu déposer Kilani après son agression, croise la route de Bastien. Ces deux hommes, l’un et l’autre père et mari vont être amenés à collaborer et à développer, au-delà de la confraternité professionnelle, une solide estime réciproque, et devenir des amis. Bastien ira même jusqu’à inviter chez lui Adam et Kilani, au grand dam de son épouse.

Olivier Norek nous dépeint de façon très crue et réaliste le quotidien de ce qui fait la jungle. « Comme bloqués entre deux mondes », cohabitent au cœur de ce gigantesque bidonville, nombre de nationalités différentes Il nous décrit les incessantes tentatives des migrants pour rejoindre Youké, leur terre promise, à bord des camions, quitte à poser des barrages pour les ralentir au risque de provoquer des accidents, ce qui ne manque pas d’arriver régulièrement.

« Le sang battait fort à ses tempes, son souffle devint plus court, saccadé, comme si l’air n’était plus respirable. Sa vision se troubla, sa course devint presque aveugle, et lorsque les phares d’un imposant bahut de trente-trois tonnes l’éblouirent, la lumière violente devint flammes, immenses, brûlantes, et tout autour de lui s’embrasa. Il entendit alors les cris provenant des huttes de son village, leurs toits en feu sous un nuage noir de cendres. Le claquement des mitraillettes. Son lac. Le Nil Blanc. Son océan vert en herbe grasse. Il entendit la voix de sa mère l’appeler au loin. « Ayman ! » Il s’écroula, inconscient, sur le bord de la route, sur une herbe jaunie, nourrie aux gaz d’échappement. »

En marge de cette jungle, la ville de Calais où les habitants, même les moins extrémistes, n’en peuvent plus de cette situation, de ce bidonville installé à leurs portes, comme un abcès. Dans cet îlot de misère, même les services de l’État ont du mal à assurer leur mission. Mal équipés, en sous-effectif chronique, elles font ce qu’elles peuvent. De même que les différentes organisations humanitaires, admirables de dévouement.

Ce roman est peuplé de personnages forts : Bastien bien sûr, mais aussi Ousmane le Soudanais, qui prendra Adam sous sa protection, Kilani, le lumineux petit black au sourire désarmant, symbole de tous ces enfants-soldats, arrachés à leur famille et embrigadés pour une cause à laquelle ils ne comprennent rien. Erika, Passaro et les flics qui travaillent avec lui, obligés de se blinder moralement pour arriver à surmonter le quotidien, Jade, la fille de Bastien, adolescente boudeuse, et Manon son épouse dépressive, sortiront à jamais changées par le contact avec Adam et Kilani. Tous ces personnages nous laissent espérer en l’humain.

Comme beaucoup de lecteurs, je me demandais comment Olivier allait négocier le virage «sortie de banlieue». Autant vous le dire tout de suite, il s’en est tiré haut la main. Admirablement documenté, il aborde ce sujet d’actualité avec énormément d’empathie et d’humanité, et donne à ce roman valeur de témoignage.
Avec lui, nous sommes en immersion totale dans la jungle de Calais, plus vivante et plus réelle à nos yeux, loin des reportages de journaux télévisés qui bien trop souvent ne voient que la surface des choses.

Olivier, j’ai personnellement été très touché par la dédicace à ton grand-père, immigré Silésien, et par là à tous les immigrés qui ont vécu un jour le déracinement. Combien il a dû être dur pour toi d’écrire cette histoire !

Ce n’est pas un roman policier que nous avons là, ni même un thriller. L’enquête policière passe au second plan et le roman se centre sur la vie de ces hommes et femmes. C’est un roman social et noir, du noir le plus absolu, avec en conclusion, une petite note d’espoir.
C’est pour moi le plus abouti des ses quatre romans et assurément le plus humain.

 Un vrai coup de cœur, une lecture bouleversante et nécessaire.

Éditions Michel Lafon, 2017

Le mot de l’éditeur :
Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l’attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir. 
Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu’il découvre, en revanche, c’est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n’ose mettre les pieds. 
Un assassin va profiter de cette situation. 
Dès le premier crime, Adam décide d’intervenir. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est flic, et que face à l’espoir qui s’amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou. 

Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu’elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d’ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger. 

L’auteur :

Né il y a 42 ans à Toulouse, Olivier Norek est lieutenant de Police Judiciaire
Après deux ans dans l’humanitaire, pour «Pharmaciens sans frontières, en Guyane puis en Croatie, en pleine guerre des Balkans, il devient gardien de la paix à Aubervilliers, puis rejoint la Police Judiciaire. Après avoir réussi le concours de lieutenant, il choisit Bobigny au sein du SDPJ 93.
Après « Code 93 » (2013), « Territoires » (2014), « Surtensions » (2016) » « Entre deux mondes » est son quatrième roman.