Ernest J. Gaines – Dites-leur que je suis un homme

Dans la fin des années 40, dans la petite ville cajun de Bayonne en Louisiane, rien n’a beaucoup changé depuis la fin de l’esclavage, les noirs sont toujours soumis à leurs maîtres blancs. C’est l’histoire tragiquement classique et injuste du gars qui se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Ce gars, c’est Jefferson, un jeune noir ignorant, qui se laisse entraîner à suivre deux autres voyous pour aller voler un magasin d’alcools, ce qui se soldera par la mort du propriétaire abattu et des deux voyous.  Jefferson, hébété, reste sur les lieux, où il sera retrouvé par la police.
A l’issue d’un procès expéditif, Jefferson est condamné à mort. La plaidoirie de son avocat porte en elle tout le mépris qu’il a pour son client :

« Soyez cléments, messieurs les jurés. Pour l’amour de Dieu, soyez cléments. Il est innocent de toutes les accusations portées contre lui.

Mais supposons qu’il ne le soit pas. Supposons-le un seul instant. Quelle justice y aurait-il à prendre sa vie ? Quelle justice messieurs ? Enfin, autant placer un porc sur la chaise électrique ! »

Ces mots sont, pour la vieille femme qui l’a élevé, sa « nannan » (marraine) Miss Emma, d’un poids aussi lourd que la sentence elle-même. Elle veut, pour effacer ces mots, que Jefferson marche vers sa mort comme un homme. Elle se tourne alors vers Grant Wiggins, le jeune instituteur de l’école de la plantation, pour lui demander son aide. Cependant, Grant a lui aussi ses propres problèmes. Il aime ses frères de couleur, mais il se déteste d’enseigner sous la tutelle des blancs.

« Tu me croiras un jour. Je t’ai dit ce que tu aurais dû faire, mais non, tu veux rester. Eh bien, tu me croiras un jour. Quand tu verras que les cinq mois et demi que tu passes dans cette église chaque année ne sont qu’une perte de temps, tu me croiras. Tu me croiras. Tu verras qu’il faudra plus de cinq mois et demi pour effacer, gratter, arracher le manteau d’ignorance qui a été plaqué et replaqué sur ces cerveaux ces trois derniers siècles. Tu verras. »

A contrecœur, poussé par sa tante Lou, une femme au fort caractère, et son amie Vivian, il va donc visiter Jefferson en prison.
Bien qu’intelligent et instruit, Grant doit prendre garde de jouer « au bon nègre » lors de ses visites à la prison. Afin de ne pas se mettre à dos le shérif Guidry, qui a le pouvoir de supprimer les visites, il doit adopter un profil bas.

Les premières rencontres sont désastreuses, il n’arrive pas à toucher Jefferson, qui fait exprès de se comporter comme le porc auquel il a été comparé. La seule chose que les deux hommes ont en commun est une mutuelle frustration et la haine de l’oppression.
Mais au fil des visites, Grant va réussir à gagner peu à peu la confiance et l’amitié de Jefferson, au grand dam du Révérend Ambrose qui souhaiterait voir Jefferson s’en remettre à Dieu, être fort et porter sa croix.  Il lui apporte même un cahier dans lequel il l’encourage à noter ses pensées.

« Tu sais ce que c’est qu’un mythe, Jefferson ? lui ai-je demandé. Un mythe est un vieux mensonge auquel les gens croient. Les blancs se croient meilleurs que tous les autres sur la terre ; et ça, c’est un mythe. La dernière chose qu’ils veulent voir, c’est un Noir faire front, et penser, et montrer cette humanité qui est en chacun de nous. »

Ce cahier sera remis à Grant après l’exécution. Ces notes, d’une écriture malhabile et à l’orthographe phonétique, sur les derniers jours de la vie de Jefferson sont d’une grande force émotionnelle. J’ai été obligé de les lire à mi-voix, pour comprendre pleinement l’état d’esprit de Jefferson et l’évolution de son état d’esprit. Et toute la communauté noire sortira grandie par son courage et sa dignité à l’approche de sa mort prochaine.

Ce roman, une histoire simple, dresse un état des lieux de la condition des noirs dans les États du Sud dans l’immédiat après-guerre, où le racisme et la ségrégation sont bien présents. La société a bien peu évolué depuis le temps de l’esclavage, en attestent les relations entre les riches blancs et leurs anciens employés noirs.
L’écriture en elle-même est assez simple et descriptive, mais il s’en dégage une émotion grandissante au fur et à mesure que s’approche la date de l’inévitable conclusion. Les trente dernières pages sont particulièrement bouleversantes et m’ont laissé au bord des larmes.

Ernest J. Gaines signe ici un très grand roman, d’une puissance et d’une force d’émotion incomparables. A lire, absolument.

Éditions Liana Levi, 1994

4ème de couv :

Ernest J. Gaines – Dites-leur que je suis un hommeDans les années quarante, en Louisiane, Jefferson, un jeune noir, démuni et ignorant, est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis : l’assassinat d’un Blanc. Au cours du procès, il est bafoué et traité comme un animal par son propre avocat commis d’office devant la cour et, pour finir, condamné à mort. La marraine de ce jeune homme décide alors que ce dernier doit, par une mort digne, démentir ces propos méprisants. Elle supplie l’instituteur, Grant Wiggins, de prendre en charge l’éducation de Jefferson. Le face à face entre les deux hommes, que  seule unit la couleur de peau, commence alors…

 

 

L’auteur :

Ernest J. Gaines est né en 1933 dans une plantation de Louisiane. À neuf ans, il y ramasse des pommes de terre pour 50 cents par jour. À quinze, il rejoint la Californie et commence à lire avec passion, en regrettant que «son monde» ne figure pas dans les livres. Il décide d’écrire pour le mettre en scène et s’affirme vite comme un des auteurs majeurs du «roman du Sud». Le National Book Critics Circle Award, décerné en 1994 à Dites-leur que je suis un homme, ainsi qu’une nomination pour le prix Nobel de Littérature en 2004, récompensent l’ensemble d’une œuvre magistrale.

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R.J. Ellory – Un cœur sombre

RJ Ellory explore dans ce roman un thème qui est familier à tous les habitués du roman noir. Son personnage, Vincent Madigan, est un flic corrompu, alcoolique et accro aux médicaments. Mauvais mari et père absent, il a foiré ses trois premiers mariages.
« Et maintenant elle avait la moitié de son fric et la moitié de ses couilles et la moitié de tout le reste. Il repensa alors à l’autre, la femme d’avant. C’était elle qui avait l’autre moitié, mais ça, c’était également une autre histoire. Et Madigan ? Il n’avait rien. C’était comme s’il avait commencé avec rien, et qu’il en était toujours à peu près au même stade. Tout ça à cause d’elle. À cause d’elles deux. Et des autres. Toutes les mêmes. Et, bordel, il se sentait vraiment trop con. »
En une succession de compromissions au bénéfice de Sandía, un baron de la drogue, il s’est laissé entraîner dans une chute sans fin, accumulant une dette de près de 200.000 dollars envers lui, « l’homme-pastèque », qui règne sur le « Yard », quartier de East-Harlem. Pour se sortir de cette situation, et effacer son ardoise, il a la folle idée de braquer 400.000 dollars dans une des planques du baron.
Hélas, lors de ce braquage les choses tournent mal et, pour préserver son anonymat, il se trouve obligé de se débarrasser de ses complices, trois petits malfrats recrutés pour cette occasion. Malheureusement, Melissa, une petite fille qui se trouve dans la maison, est gravement blessée dans l’échange de coups de feu.
Sandía ne risque pas de prévenir la police de ce vol. Et pour cause : nous apprendrons bientôt que ces billets provenant du braquage d’une banque sont marqués et donc inutilisables en l’état.
Il convoque donc Madigan et lui enjoint de faire la lumière sur ce braquage.

Madigan va devoir se sortir de cet imbroglio, pour d’une part se dédouaner de toute implication dans le vol, et les meurtres vis-à-vis de Sandía, et d’autre part éviter toute mise en cause sur l’enquête de police concernant les 7 cadavres trouvés sur les lieux du braquage.

Hanté par un fort sentiment de culpabilité et pour se sortir de la situation dans laquelle il s’est empêtré, il va, sans états d’âme, impliquer d’autres personnes, dans une machination particulièrement compliquée. Demeure la question de savoir si l’on peut échapper à sa conscience et où cet engrenage va le mener. Pour réparer les torts qu’il a causés, devra-t-il y laisser son âme ou même sa vie ?

Les personnages qui peuplent ce roman sont bien campés : Sandía le truand, les petits malfrats qui servent d’indics à Madigan, et Walsh le flic de l’Inspection des services. Isabella, la maman de la fillette, est la seule à apporter un peu de lumière et de douceur dans cet univers très sombre.
Vincent Madigan, lui n’est pas un être très sympathique au premier abord. Il a de nombreux défauts, il est voleur, menteur, manipulateur, violent, a peu de considération pour son entourage, et sa fréquentation n’est pas sans risques.

Malgré tout cela, on se rend compte que cet homme imparfait, a un cœur, un cœur sombre, mais un cœur tout de même. Sa conscience lui donne la capacité d’assumer les conséquences que ses propres décisions ont provoquées.

« Il frissonna. Il se sentait transparent. Il avait l’impression que le monde entier le voyait tel qu’il était vraiment, que le monde entier voyait le petit poing serré de son cœur sombre dans sa poitrine.il avait honte. Non, il n’avait pas honte. Il se sentait juste petit, infiniment petit. »
On se laisse emporter par cette histoire, menée sans temps mort, pleine de rebondissements, au travers de laquelle l’auteur nous dépeint une Amérique en proie à ses démons, la violence et la corruption, omniprésentes. Il nous donne à voir le parcours oppressant d’un homme aux deux visages, qui tente de retrouver un peu de lumière, et se frayer un chemin vers une impossible rédemption.
R.J. Ellory signe là encore un très bon roman et conforte, s’il en était encore besoin, sa position parmi les meilleurs auteurs de romans noirs du moment.
Une très bonne lecture, que je recommande sans réserve…
Éditions Sonatine, 2016

4ème de couv :

Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale. Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre toute son existence, voire de lui coûter la vie. Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià. Mais les choses tournent mal : il doit se débarrasser de ses complices, et une petite fille est blessée lors d’échanges de tirs. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption.

L’auteur :

R.J. Ellory, auteur anglais, est né en 1965. Après l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rythm and blues, avant de se tourner vers la photographie. Bien que Britannique, tous ses romans ont pour cadre les États-Unis.
Ses autres romans, publiés chez Sonatine Éditions :
Seul le silence, 2008
Vendetta,  2009
Les Anonymes, 2010
Les Anges de New York
, 2012
Mauvaise étoile, 2013
Les Neuf Cercles, 2014
Les Assassins, 2015
Papillon de nuit, 2016

 

Gregory Mc Donald – Rafael, derniers jours

De « The Brave », de Gregory Mc Donald, je ne connaissais que l’adaptation cinématographique réalisée et interprétée par Johnny Depp.  La chronique de mon amie la Belette, dont je suis attentivement les avis, avait attiré mon attention sur ce roman : « Rafael, derniers jours ».

C’est un très court roman, à peine 180 pages, ou une longue nouvelle, comme vous voudrez, mais qui dégage une intensité dramatique peu commune.
« Morgantown n’était pas une ville au sens propre.
À l’origine, il y avait là une station-service qui faisait aussi magasin général, plus un terrain immense, le tout appartenant à un vieillard du nom de Morgan. Il vivait encore quand Rafael était petit. Cette station-service desservait une route à deux voies. Morgan possédait des roulottes, qu’il installa à proximité et qu’il loua. Lui-même, tant que vécut sa femme, habita dans une caravane double située juste derrière le commerce. L’électricité et l’eau étaient fournies à tous les résidents directement par le magasin. »

Rafael, 21 ans, sa femme et ses trois enfants vivent à Morgantown. Ce n’est même pas une ville, à peine un lieu-dit, entre l’autoroute et une décharge publique, où la récupération de marchandises est le seul moyen de gagner un peu d’argent. Ici vit aussi toute une population de laissés-pour-compte, complètement exclus du système. L’alcoolisme y est endémique, seul dérivatif pour supporter le dénuement de leur quotidien.
Dans cet univers misérable, Rafael ne voit pas de perspectives d’amélioration pour sa femme et ses trois enfants.

Aussi, lorsque au détour d’une conversation de bistrot, il entend parler de l’opportunité d’un boulot pouvant lui rapporter 25.000 dollars, il voit là une planche de salut qui peut lui permettre d’offrir un avenir meilleur à sa famille.
Il rencontre le réalisateur, M. Mc Carthy, pour négocier les conditions de son embauche. Ce travail n’a rien de compliqué, il s’agit « seulement » de tourner dans un « snuff movie », un film où il doit être torturé à mort.
Les deux hommes tombent d’accord sur un cachet de 30.000 dollars, 300 d’avance et le solde devant être versé une fois le travail effectué.

Naïf et illettré, Rafael signe le contrat, un bout de papier portant quelques chiffres et sa signature, sans aucune valeur.  Persuadé d’avoir bien négocié, il empoche son contrat, les 300 dollars d’acompte, va ouvrir un compte à la banque et rentre chez lui, avec la promesse de revenir trois jours plus tard pour « le travail ».

L’auteur,  en début d’ouvrage, avertit les âmes sensibles qu’ils peuvent sauter le chapitre 3.  Si la lecture de ce chapitre est particulièrement éprouvante, de par la description détaillée des épreuves qu’il devra endurer au cours de sa mise à mort, elle est pour moi nécessaire pour prendre toute la mesure du sacrifice que Rafael va accomplir pour sa famille.
Sacrifice inutile, car il est fort probable que sa famille ne voie jamais la couleur des 30.000 dollars promis à Rafael.
Le roman se concentre sur les derniers jours de la vie de Rafael, les trois jours précédant sa mise à mort. Pendant ces trois jours, il va dépenser l’avance qu’il a reçue en cadeaux pour sa famille : deux robes pour sa femme Rita, et des jouets pour les enfants parmi lesquels un gant de base-ball pour son fils, qui n’a même pas un an. C’est dire toute la confiance qu’il a en l’avenir.

Pendant trois jours, il va jouer à avoir une vie presque normale. Cette soudaine rentrée d’argent étonne les gens de sa communauté, et sa famille à qui il dit avoir trouvé un travail, « dans un entrepôt », sans plus de précisions.
Il ne dispose pas de gaz chez lui, et il a pourtant acheté une dinde énorme, qu’il partagera avec sa communauté pour un son dernier repas, comme en une allégorie du Christ avant sa Passion.
La description des derniers jours de la vie de Rafael est l’occasion pour l’auteur d’une mise en accusation de l’Amérique. Que des gens vivent dans de telles conditions nous paraît inconcevable, et pourtant… Ce pays est divisé en deux camps : ceux qui possèdent tout, et d’autres qui n’ont rien. Il dénonce également l’alcoolisme fréquent dans les classes défavorisées, le racisme latent. Dans cette communauté, il n’existe pas d’espoir, la seule délivrance vient avec la mort. Le propos du livre est une métaphore, stigmatisant l’exploitation des démunis par les possédants, illustrée par l’innocence et l’honnêteté de Rafael, face à ceux qui s’apprêtent à lui voler sa vie.

Pourtant, de nos jours, avec l’augmentation du chômage,  de la pauvreté, et l’émergence  d’une toute puissante téléréalité, l’idée d’un homme se sacrifiant dans un « snuff movie », est complètement farfelue mais néanmoins possible .

Cette lecture est une expérience viscéralement bouleversante, profondément déprimante, qui  marquera sans aucun doute tout lecteur qui en fera l’expérience.
Même s’il nous laisse un goût amer, il faut avoir lu ce roman, horrible, macabre, tragique et réaliste, mais avant tout profondément humain.

Editions 10-18, 2005

4ème de couv :

rafael_derniers_joursIl est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d’une décharge publique, quelque part dans le sud-ouest des États-Unis. Mais l’Amérique ne l’a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s’appelle Rafael, et il n’a plus que trois jours à vivre… Avec ce roman, Gregory Mc  Donald n’a pas seulement sondé le cœur de la misère humaine, il lui a aussi donné un visage et une dignité.

L’auteur :

Gregory Mc Donald est un écrivain américain auteur de romans, et en particulier de romans policiers.
Il a étudié à Harvard et fut journaliste au Boston Globe pendant sept ans (1966-1973) avant de se consacrer à la littérature.

Il est connu pour ses séries de romans policiers, l’une avec Fletch et l’autre avec l’inspecteur Flynn.
Les deux premiers romans de la série Fletch ont obtenu le prix Edgar-Allan-Poe en 1975 et 1977.
« Rafael, derniers jours » (1991, traduit en 1996), a obtenu le Trophées 813 du meilleur roman étranger en 1997.