Simone Gélin – Le journal de Julia

Un jour de mai 1975, Amélie, une petite fille, traverse la route en courant après son ballon, Julia se précipite pour l’arrêter au moment où surgit une Alfa Romeo que conduit Lucio. L’accident est évité de justesse, Julia a seulement été frôlée par la voiture. Ce jour, cette rencontre vont marquer le point de convergence de leurs existences, pour Julia et Lucio le début du bonheur, mais également le compte à rebours du malheur.

Vingt-cinq ans plus tard, sur les cimes dominant l’Espagne, se tient un vieil homme  :
« Enfin, il s’assit sur la frontière. Le vertige. Du haut de son promontoire, il sillonnait l’Espagne, survolait la chaîne, les cimes, et s’enfonçait dans les vallées. Sous les rayons de l’après-midi, l’automne chatoyait. Grenats, jaunes safranés, pourpres, vermeils, ocres ensoleillés trouaient d’or, de cuivre et de sang la masse vert sombre des sapins, mais le flanc de montagne, aspergé de lumière, modelé par la palette de couleurs, pouvait bien essayer de rivalise avec une toile impressionniste , Emilio ne se donnait pas la peine de monter jusqu’ici pour contempler le paysage Il venait nourrir sa mémoire, au cas où la camarde s’amènerait un soir sans lui avoir envoyé de préavis. Il voulait partir en se souvenant de la patrie et aussi de tous ceux qu’il avait vu tomber de ce côté des Pyrénées. Il voulait pouvoir jusqu’au bout se rappeler les visages de ces hommes qui avaient accepté, le sourire aux lèvres, de faire le sacrifice de leur vie. Ne jamais oublier leur courage incommensurable. »

Ce roman s’étire sur trois époques : Les années 30, avec le franquisme et la guerre civile en Espagne, les années 70, où l’on assiste à la rencontre de Julia et de Lucio, de leur amour naissant et des évènements dramatiques qui s’ensuivront, et les années 2000, avec le retour du grand-père et de son petit-fils en terre de Provence, en quête de vérité et de réhabilitation.

« Ils voient des femmes qui hurlent comme des louves, serrant leurs enfants morts contre leur poitrine. Les survivants errent comme des morts-vivants dans les rues jonchées de cadavres, croisant des mutilés hagards au milieu des ruines, des chiens et des chats à moitié fous eux aussi, dans un silence interrompu de temps en temps par des cris déchirants qui s’élèvent au-dessus des décombres, des cendres et de la fumée. Un décor de fin du monde. »

Engagé dans la lutte anti fasciste à 16 ans, il a vu le nuage de mort sur Guernica, et son père Juan tué à ses côtés dans les combats. Sa mère Pilar, suite à une dénonciation, sera emmenée et exécutée en pleine rue « pour faire des exemples ».
« Ils tremblent tous en silence, sur la place. Ceux qui sont à genoux, mais aussi ceux qui sont debout, en rond, tout autour.
Et puis tout à coup, des voix s’élèvent, Pilar se demande si elle rêve ou si ce qu’elle entend est bien réel. Dolores la regarde et sourit.
-Chante, Pilar ! Chante !
Pilar articule les premières paroles de ce chant révolutionnaires des Asturies qu’elle connaît par cœur.
« Asturies, terre sauvage, Asturies, terre de combattants ! »
Sa voix pure s’élève au-dessus des autres, alors elle reçoit une rafale de mitraillette en pleine poitrine. Juste le temps de balbutier : « Emilio ». »

Les mots me manquent pour décrire l’émotion qui m’a saisi à la lecture de la scène où Pilar entonne son chant révolutionnaire, sa voix s’élevant au-dessus du tumulte et des balles qui vont lui hacher la poitrine.

Les deux personnages principaux sont d’une épaisseur psychologique peu commune. A eux seuls, ils captent toute la lumière du roman, ne laissant aux autres que des miettes.
Emilio, le grand-père, magnifique personnage, tout en émotion, animé par une soif de justice et une colère contenue, depuis ses jeunes années. Sa vie n’est qu’une longue suite de deuils.

Julia est une jeune femme d’une grande noblesse, pleine d’empathie, une institutrice enthousiaste et toute dévouée à ses élèves, digne représentante des « hussards de la république » qui ont fait la grandeur de l’École publique. Douée d’une force d’âme hors du commun, elle est le soutien de Lucio dans toutes les épreuves qu’il traverse.
Lucio, le compagnon de Julia, et Nino ont moins d’importance dans le récit, même si ce sont eux sur qui repose l’histoire, et la quête du fils pour réhabiliter le père.

Ce roman est avant tout une histoire d’amour, mais aussi un vibrant plaidoyer contre les injustices, et plein d’humanisme quand il s’agit de dénoncer les excès du franquisme, et le comportement de l’État Français, dans l’accueil des réfugiés, ou bien l’absurdité et la barbarie de la peine de mort, ce qui faisait dire à Maître Robert Badinter, «La guillotine, c’est prendre un homme vivant et le couper en deux morceaux.» 

Écrit avec finesse, d’une grande intelligence, magnifiquement construit et articulé, ce roman est baigné d’une sensibilité et d’une émotion à fleur de peau. Et je le répète, empreint d’une grande humanité. Un vrai coup de cœur !

Éditions Anne Carrière, 2013

4ème de couv :

lejournaldejulia2En 2003, à bord d’un cabriolet Alfa Romeo des années 1970, Nino et son grand-père Emilio sillonnent la France du Pays Basque aux routes de Provence. Ils sont déterminés à exiger la révision d’un procès, ou à rendre justice à leur manière.
Le journal de Julia, la mère de Nino, accompagne leur périple. Ils relate les évènements dramatiques de 1975, alors que Julia était institutrice dans une petite école de Provence. Une fillette avait été assassinée et Lucio, le compagnon de Julia, arrêté.
Vingt-sept ans plus tard, peut-on demander des comptes à la justice ? Jusqu’où le grand-père et son petit-fils sont-ils prêts à aller ?
Un roman d’amour et de haine où se mêlent action et émotion.

L’auteure :

gelin2Enseignante retraitée, Simone Gélin vit à Lège-Cap-Ferret.
Après « La fille du port de la lune » (2010) et « Le banc de l’injustice » (2011),
« Le journal de Julia » (2013) est son troisième roman.
« Le truc vert » est paru en 2014.
Elle a obtenu le prix de la nouvelle au salon d’Hossegor pour « Entre chiens et loups »

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Virginia Pésémapéo Bordeleau – L’amant du lac

Aimablement prêté par mon amie Christine, un titre qui me sort de mes lectures habituelles.
Ce court roman d’une auteure amérindienne n’est pas seulement un roman érotique, tel que le définit l’éditeur en 4ème de couverture, c’est également un magnifique roman sur la nature et les « premiers hommes », tels qu’ils se définissent, attachés à conserver leur identité et leurs façon de vivre, sur les rives du lac, en Abitibi.

Ayant échappé à une tempête, Gabriel le trappeur métis débarque sur les rives du lac Abitibi, sous les encouragements des femmes du clan, parmi lesquelles se trouve  Wabougouni.

« L’homme marchait vers elles, d’un pas encore imprégné du tumulte du lac. Zagkigan Ikwè, la vieille, se pourléchait les lèvres. son œil perçant comme celui d’une corneille happa le corps entier de l’arrivant, soupesant son charisme. Il était beau, sang mêlé en apparence avec une peau cuivrée, des cheveux noirs, des yeux bridés. »

D’une très belle écriture, elle décrit de façon très poétique les paysages et les gens de l’Abitibi. Les scènes d’amour, l’émerveillement des sens et l’embrasement des corps sont traités avec une immense pudeur, d’un plume très poétique en même temps que très suggestive.

« Son ventre brûlait d’un désir véhément depuis sa rencontre avec le métis. Il cognait dans ses veines, grimpait le long de ses jambes, palpitant dans la chair de ses cuisses pour se cramponner à son sexe comme une main de miel. »

Cette population autochtone, vit l’amour et le sexe comme quelque chose de simple, exempt de tous tabous et d’interdits. Et l’érotisme qui se dégage de ce livre nous apparaît comme tout à fait évident, naturel, loin des images parfois avilissantes que véhicule notre culture.

A travers ce roman, qui met en valeur un certain mode de vie, ou les amérindiens sont assez indépendants, l’auteure nous fait tout de même partager ses inquiétudes sur le devenir de son peuple, et sur les méfaits de l’homme blanc, de sa culture et de ses croyances.

Dans un monde qui se transforme, ce très beau roman, porté par les deux personnages lumineux que sont Gabriel le métis et Wabougouni l’Algonquine, reste résolument optimiste.

Éditions Mémoire d’encrier, 2013

4ème de couv.

L-amant-du-lac-810594-d256L’amant du lac est le premier roman érotique écrit par une auteure amérindienne du Québec.

Alors que le système dépossède les peuples des Premières Nations de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire et de leur intimité, célébrer le corps constitue un véritable défi. L’amant du lac bouscule les tabous et fait exploser sexe, désir et jouissance. Virginia Pésémapéo Bordeleau nous offre une histoire d’amour torride, sauvage et puissante entre Wabougouni, une Algonquine et Gabriel, un métis. Violence, colère et extase rythment cette relation tumultueuse avec pour toile de fond la nature envoûtante du lac Abitibi.

Ci-dessous une vidéo de l’auteure, qui nous parle de deux de ses  romans:

L’auteure:

AVT_Virginia-Pesemapeo-Bordeleau_2055Métisse crie, née aux Rapides-des-Cèdres, Virginia Pésémapéo Bordeleau est peintre et romancière. Bachelière en arts plastiques, elle poursuit une œuvre sensible dans laquelle famille et territoire, animaux mythiques et plantes et rochers forment un monde organique, chargé d’une énergie sans cesse renouvelée. Elle a reçu plusieurs prix pour ses toiles. Elle a publié Ourse bleue (roman, La Pleine lune, 2007), De rouge et de blanc (poésie, Mémoire d’encrier, 2012) ainsi que L’amant du lac (Mémoire d’encrier, 2013), le premier roman érotique écrit par une auteure amérindienne.