Victor Del Árbol – Par delà la pluie

A Tarifa, Miguel et Helena vivent dans une résidence pour personnes âgées. Miguel est veuf depuis de longues années et se trouve confronté aux prémices de la maladie d’Alzheimer. Helena se remémore son passé, de son enfance à Tanger jusqu’à son adolescence dans un collège britannique. Le suicide de Marquès, un autre résident ami d’Helena, et le règlement de sa succession, vont contribuer à rapprocher les deux vieux.
Abdul (qui fut l’ordonnance d’Enrique, le père d’Helena, durant la campagne du Rif), s’est installé à Malmö, en Suède. En remboursement d’une dette, il a prostitué sa fille Fatima au profit de Sture, qui est à la tête d’un réseau de sexe et de drogues, dans lequel se trouve prise Yasmina, sa petite-fille.

De ce roman on pourrait dire qu’il comporte deux romans en un. D’une part, l’histoire d’Helena et de Miguel, qui aborde le problème du vieillissement de notre société actuelle. De l’autre, une histoire complètement différente, celle de Yasmina, dans un style plus sombre, sorte de clin d’œil au roman noir nordique, Helena étant le trait d’union entre les deux. Il y a même un air de road movie, dans le périple de Miguel et d’Helena en direction de Malmö.

La mère de Miguel a du se prostituer pour subvenir à leurs besoins, en raison de l’absence du père, combattant antifranquiste et prisonnier politique réquisitionné pour la construction du Valle de los Caídos. Une fois adulte, Miguel, personnage logique et ordonné, a mené une vie bien réglée dont la seule fantaisie a été une histoire d’amour avec Carmen, le temps d’un weekend. Elle lui a envoyé ensuite des lettres qu’il a conservées, mais auxquelles il n’a jamais osé répondre.
Helena, d’un caractère beaucoup plus fantaisiste, après une enfance heureuse à Tanger, a vu son monde basculer en peu de temps. Son père, officier du 4ème tabor(1) l’a abandonnée pour partir avec Abdul, son ordonnance marocain, elle a vu sa mère se suicider sous ses yeux. Malgré tout elle prend la vie à bras le corps, non sans une certaine ironie :
« — Comment se passe ta nouvelle vie dans les limbes ? demanda-t-elle distraitement.
Elle semblait avoir l’esprit un peu partout, mais nulle part en particulier.
— Les limbes ?
Pendant deux secondes, Helena le regarda fixement, puis un demi-sourire se fraya un chemin entre ses lèvres. L’effarement de Miguel l’amusait.
— Oui, les limbes. Ce monde entre les vivants et les morts. Car ce lieu est exactement cela, au cas où tu ne t’en serais pas aperçu, même si on l’appelle la résidence Paraíso. La résidence Paradis ! Une période d’attente
. »

Selon la présentation de l’éditeur « vivre est le plus beau des voyages », c’est à cela que s’attachent Miguel et Helena. Ce roman nous parle aussi d’un autre voyage, celui que nous commençons tous, depuis la naissance, vers notre mort. Et si Miguel et Helena se savent proches de la fin de la route, le périple que ces deux vieux décident d’entreprendre n’est pas une fuite.  Ils ont encore un but, encore quelque chose à accomplir avant de quitter la scène.

Comme toujours dans ses romans, par petites touches de rappel historique, l’auteur exorcise les démons du passé récent de l’Espagne, l’intervention des troupes maures engagées au côté de Franco pour prendre le pouvoir, et le chapitre où il nous parle du travail forcé des prisonniers pour construire le Valle de los Caídos, monument à la gloire des victimes franquistes de la guerre civile.

« Il avait honte de reconnaître qu’il se rappelait à peine le visage de ces garçons qu’il avait tués, …on refusa de le démobiliser et on l’obligea à se transférer avec un détachement sur le chantier de Cuelgamuros, pour surveiller les prisonniers qui travaillaient à la vallée de los Caídos. Ces prisonniers lui faisaient peine. La guerre était finie et il fallait vivre, les vainqueurs avaient obtenu ce qu’ils voulaient, la victoire. Alors, pourquoi ce matraquage impitoyable ? Voulaient-ils effacer leurs ennemis de la surface de la terre ? Mais s’ils les exterminaient tous, devant qui pourraient-ils se vanter d’être les vainqueurs ? Contre qui déverser leur haine ? La logique de la victoire est l’ébriété. Deux ans après, ils étaient encore ivres de gloire, d’hymnes, de ces instants qui leur avaient concédé l’immortalité. Ils voulaient prolonger leur heure et avoir leur place dans l’Histoire. »

Avec le temps qui joue contre lui, sur le chemin de l’oubli de sa mémoire et de ses souvenirs, la rencontre de Miguel avec Helena va le réveiller, lui faire changer sa façon d’être et le conduire à enfin prendre des risques, pour ceux qu’il aime.

La vie, la mort, la maladie, l’abandon, le désamour, l’homosexualité, les violences faites aux femmes, autant de thèmes qu’aborde l’auteur dans ce roman. A tout cela, Victor Del Arbol ajoute, sans tomber dans la sensiblerie ou les clichés, une belle histoire d’amour, à l’urgence soulignée par le peu de temps qu’il reste à Miguel et Helena pour en profiter.
Avec cette histoire sur le destin de deux personnes au crépuscule de leur vie, portées par le désir commun de solder tous leurs comptes, Victor Del Arbol nous livre encore une fois un grand roman. Des plages brûlantes de Tarifa, de Séville et les rives ensoleillées du Guadalquivir, jusqu’aux brumes de Malmö, nous sommes compagnons de Miguel et Helena dans leur dernier voyage. Et malgré le sujet grave du livre, ce roman riche en émotions reste optimiste et plein de vitalité.  C’est un appel à profiter de la vie, et comme la vie est un voyage que nous devons tous faire, au moins vivons-la intensément.
Je recommande chaudement.

Éditions Actes Sud, Janvier 2019

  1. tabor : bataillon de soldats marocains.

 

4ème de couv :

Les murailles de Tarifa abritent la dernière résidence de deux septuagénaires que rien ne destinait à se rencontrer. Ancien directeur d’une succursale de banque, Miguel est aussi mesuré et prévisible qu’Helena est impulsive et extravagante. La dis­parition tragique d’un pensionnaire les décide à solder leurs comptes avec la vie : ils se lancent sur les routes au volant d’une flamboyante Datsun de 1967 ; cap sur Barcelone, Madrid et Malmö.
Miguel veut sauver sa fille des griffes d’un pervers narcis­sique et retrouver un troublant amour de jeunesse.
Helena aimerait revoir son fils, installé à Malmö. Elle a connu, elle aussi, une passion dévorante mais son existence est un champ de ruines depuis la disparition de son père à Tanger lorsqu’elle était enfant : le suicide de sa mère, un mariage sans amour, la mort de tous ceux qui lui sont chers.
Chacun sera le miroir de l’autre dans sa quête de vérité pour pouvoir refermer les blessures traumatisantes de l’en­fance et trouver enfin la paix de l’âme.
Avec le talent qu’on lui connaît, Víctor del Árbol fait con­verger ces histoires vers un dénouement criant de vérité et d’émotion. Et si, au cours de ce saisissant road movie, on traverse les contrées arides de la maladie, de la prostitution ou du grand âge, on en sort convaincu que vivre est le plus beau des voyages.

L’auteur :

Victor del Árbol est né à Barcelone en 1968. Après avoir étudié l’Histoire, il travaille dans les services de police de la communauté autonome de Catalogne.Dans la collection « Actes noirs » ont paru ses romans La Tristesse du samouraï (2012, prix du polar européen 2012 du Point et finaliste du prix polar SNCF 2013) et La Maison des chagrins (2013),  Toutes les vagues de l’océan, 2015 (Grand prix de littérature policière2015 et prix SNCF du polar2018),  La veille de presque tout (Prix Nadal 2015).

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Victor del Arbol – La maison des chagrins

10155865_845139782168608_554202047_n4ème de couv.

Eduardo tente de survivre dans un appartement sans âme, grâce à l’alcool et aux psychotropes que lui prescrit la psychiatre chargée de sa réinsertion. Il vient de purger une peine de prison pour le meurtre du chauffard qui a tué sa femme et sa fille, voilà quatorze ans. Peintre autrefois coté, il gagne sa vie en exécutant à la chaîne des portraits anonymes que sa galeriste place dans les grandes surfaces.

Un jour, celle-ci lui transmet une bien étrange commande : une célèbre violoniste lui demande de réaliser le portrait de l’homme qui a tué son fils. Elle veut pouvoir déchiffrer sous les traits de l’homme les caractéristiques de l’assassin.

Unis dans la même douleur, la commanditaire et l’artiste ouvrent bientôt la boîte de Pandore, déchaînant tous les démons qui s’y trouvaient enfouis.
« Mais il n’était pas fou, il était seulement mort. »

Ce que j’en pense:

Eduardo est un homme détruit, pour lequel même sa propre vie n’a aucune valeur. Il ne lutte pas pour vivre, il survit simplement au jour de jour dans l’attente de sa fin. L’acceptation de la commande de son amie va déclencher une sorte d’effet papillon et la mise en place d’une histoire complexe, habitée par une galerie de personnages tourmentés, provenant d’univers si différents, et en même temps si proches… Ca ressemble un peu à ces « matriochka », ces poupées russes où, à chaque poupée que l’on ouvre, on en découvre une autre et ainsi de suite…

Et si Eduardo est l’axe du roman, les personnages secondaires prennent peu à peu de l’importance, non pour les besoins de l’histoire, ce sont ces personnages même qui la construisent, et dans ces histoires à l’intérieur de la trame principale ils grandissent jusqu’à devenir indispensables.

Le mot marquant qui se dégage de ce roman est la douleur. Douleur morale ou bien douleur physique, tous sont marqués au fond de leur chair et de leur âme et ont en commun leurs cicatrices, qui les renvoient à leur passé, et toutes ces souffrances induisent leur actes d’aujourd’hui… Dans l’Espagne d’aujourd’hui, ou errent encore les fantômes du passé, de la dictature chilienne et de l’insurrection algérienne, l’auteur nous décrit avec beaucoup de justesse cette souffrance, leur frustration et leur envie de vengeance.

Et avec ce sujet et ces personnages, l’auteur tisse une trame parfaite, une écriture intelligente et fluide et une histoire dure, très dure. Chaque personnage nous conte son histoire, et on s’apercevra que ces histoires convergent vers un point central de cette toile où je me suis retrouvé piégé.
Et on met du temps à émerger ce cette histoire, si dure, si forte et pourtant si belle…