Dolores Redondo – De chair et d’os

Après « Le gardien invisible », « De chair est d’os » est le deuxième volet de la trilogie du Baztán. Au début du roman, l’inspectrice Amaia Salazar assiste au jugement de Jason Medina, le beau-père de Johana Marquez, accusé de l’avoir assassinée, en imitant les crimes du « basajaun » (Le gardien invisible). Le jugement n’aura jamais lieu, Medina met fin à ses jours en laissant comme note de suicide un seul mot : Tarttalo.

Le tarttalo, également appelé Tartaro, ou Tártaro, est une figure mythique des légendes basco-navarraises, sorte de cyclope imposant extraordinairement fort et aggressif qui se nourrit de brebis, de jeunes filles ou de bergers. Détail macabre, toutes les victimes sont amputées de l’avant-bras, amputation réalisée de manière très propre, chirurgicale, contrastant avec la sauvagerie des meurtres.

L’inspectrice Salazar est actuellement sur une enquête de crimes sexuels particulièrement atroces. Les victimes sont toutes des femmes, assassinées par leur mari ou leur compagnon, qui après avoir commis leur forfait, se suicident en laissant pour seul message « TARTTALO ».
Amaia, qui vient de reprendre le travail après la naissance de son bébé, et n’a toujours pas réglé ses problèmes familiaux, ne se trouve pas dans les meilleures conditions psychologiques pour régler cette affaire, d’autant plus que le monstre qui est derrière tout cela parait vouloir l’impliquer personnellement, comme un défi à relever. Elle va donc suivre les traces sanglantes du tarttalo.

Dans le même temps, l’église du village est profanée et l’on retrouve sur les lieux des os de bébé. Les premiers indices recueillis à l’église orientent l’enquête sur la piste des « cagots ». Les cagots, peuple maudit que l’on accusait de tous les maux et même de porter la peste. Réfugiés dans les montagnes des Pyrénées, les cagots ont vécu comme des parias pendant des siècles. Interdiction leur était faite de vivre dans les mêmes quartiers, de marcher pieds nus, de posséder du bétail, de manipuler la nourriture. Et à l’église, ils ne pouvaient pas rentrer par la même porte que les fidèles et possédaient leur propre bénitier, le prêtre leur tendait l’hostie au bout d’un bâton.

En revanche, l’enquête sur les crimes du tarttalo s’oriente définitivement autour de la vallée du Baztán, dont toutes les victimes sont originaires, et plus particulièrement avec la famille d’Amaia, vers laquelle tous les indices convergent.
« Dors, petite sorcière, l’ama (la mère) ne te mangera pas cette nuit ».
Depuis toute petite, Amaia est hantée par la vision de sa mère penchée sur son lit et lui murmurant ces paroles menaçantes. Sa mère, avec qui elle ne s’est jamais sentie en sécurité et dont on l’a éloignée, avant de l’interner plus tard et de la confier à sa tante Engrasi,  depuis la nuit où sa mère avait essayé de l’étouffer dans le pétrin de la fabrique familiale de gâteaux, alors qu’elle n’avait que neuf ans.
« Pour Amaia, c’était cette maison, qui semblait vivante et se resserrait autour d’elle, l’abritant entre ses murs et lui donnant de la chaleur. Elle savait que c’était la présence visible et invisible de sa tante qui la dotait d’une âme, même si dans ses rêves la maison était toujours vide et elle, Amaia, toujours petite. Elle utilisait la clé cachée dans l’entrée et courait à l’intérieur, affolée par la peur et la rage.Dès qu’elle franchissait le seuil, elle sentait mille présences enveloppantes qui l’accueillaient dans une paix quasi utérine. Alors, la petite fille, qui devait veiller toute la nuit pour que sa mère ne la mange pas, pouvait enfin s’abandonner au sommeil devant le feu de cheminée. »

Les deux enquêtes menées de concert, sur le Tarttalo et la profanation de l’église accaparent toute notre attention, nous conduisant sur des chemins encore peu empruntés dans les thrillers d’aujourd’hui, tels que le sujet des criminels instigateurs.

La maternité est très présente dans ce roman, avec l’évocation des bébés « morts au berceau » avant d’être baptisés, et enterrés près de la maison, dans « le couloir des âmes », coutume fréquente dans les vallées et campagnes reculées. La maternité est l’axe autour duquel tourne la vie d’Amaia. Ses relations avec sa propre mère et ses peurs de ne pas être une bonne mère pour son fils Ibai. Avec ses sœurs, la somme de non-dits et de secrets, ont causé entre elles une certaine distance.  Malgré les problèmes psychologiques dans lesquels elle se débat, sa peur de sa mère, son apparente faiblesse contrastent avec la force de caractère dont elle fait preuve envers ses hommes. Seul le beau juge Markina paraît être en mesure de lui causer un certain trouble… (peut-être dans le tome 3).

Pour arriver au bout de cette affaire, entre rêves et réalité, visions et déductions, Amaia devra remonter le fil de son passé, affronter sa mère, et aussi ses propres peurs et les cauchemars qui peuplent ses nuits depuis son enfance. Elle aura aussi affaire à l’Église, en la personne du père Sarasola, mystérieux religieux, psychiatre et membre de l’Opus Dei.

Le style est absolument impeccable, direct. Quelques longueurs au début qui s’estompent en avançant dans le récit. Les explications relatives à l’épisode précédent en sont sûrement la raison. Les personnages principaux, déjà présents dans le volet précédent, ont tous une certaine épaisseur, Amaia bien sûr dont le portrait psychologique est particulièrement travaillé. Les policiers Etxaide, Zabalza et Iriarte sont aussi traités avec un grand soin, ainsi que l’inspecteur Montes, suspendu, avec qui Amaia a une bagarre homérique, petite touche d’humour dans cet univers de noirceur, l’avant-veille de sa comparution en Conseil de réintégration.

Le scénario est absolument foisonnant, agrémenté d’une description magnifique des lieux où se déroule l’action, dans un contexte terriblement inquiétant, au sein de cette nature fabuleuse d’Elizondo et la vallée de Baztán, peuplée d’êtres mythologiques, terre de secrets.

Avec « Le gardien invisible », Dolores Redondo faisait une entrée remarquée dans le cercle des auteures de thrillers, laissant entrevoir un réel talent. Ce nouveau roman, thriller psychologique, nimbé d’une ambiance de magie et de poésie, entre merveilleux et surnaturel, en est une confirmation. Ce deuxième volet où la psychologie et le crime cohabitent, dans un ballet millimétré, entre la tradition et la légende.

Un très bon roman, une plume à suivre assurément.

ÉditionsMercure de France, 2015

4ème de couv.

De chair et d'Brillant élément du commissariat de Pampelune, l’inspectrice Amaia Salazar se voit chargée d’enquêter sur d’atroces crimes sexuels. Les victimes sont des femmes et tout semble indiquer que les bourreaux soient leurs maris ou compagnons. Mais des rituels macabres, qui rappellent des pratiques de sorcellerie locale, laissent penser qu’un fou diabolique pourrait orchestrer ces meurtres en série. Salazar n’en a pas fini de découvrir les turpitudes de cette vallée de Baztán dont la rivière semble emporter les secrets terrifiants.
Amaia Salazar a d’autant plus de mal à mener son enquête qu’elle vient de donner naissance à l’enfant qu’elle et son compagnon ont tant désiré. Pas facile de devenir mère quand la mort rôde et que le souvenir de celle qui vous a donné la vie vous inflige de violents cauchemars. Mais la jeune femme entend bien aller jusqu’au bout de ses recherches, quels qu’en soient les résultats.

L’auteur:

Dolores Redondo, née le 1969 à Saint-Sébastien, dans la province de Guipuzcoa, au Pays basque, est une romancière espagnole, auteure de roman historique et policier.
En 2009, elle publie un premier roman historique nommé Los privilegios del ángel. En 2013, elle écrit le roman policier Le gardien invisible qui est le premier volume de la trilogie de la vallée du Baztán, commune où se déroule l’intrigue. Le roman débute par la découverte d’un corps sur les rives supérieurs du fleuve Bidassoa, nommé Batzan à sa naissance en Navarre. L’histoire revisite également le mythe du Basajaun. Elle publie, en 2015, le second volume de la série De chair et d’os. Le troisième volet de la trilogie, Ofrenda a la tormenta, n’est pas encore traduit en France.

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Dolores Redondo – Le gardien invisible

46946_797156733633580_156483448_n4ème de couv.
Le cadavre d’une jeune fille est découvert sur les bords de la rivière Baztán dans une étrange mise en scène : Chaussures bien en vue, non loin de la scène de l’agression et petit gâteau – txatxingorri en basque – pâtisserie locale que le meurtrier dépose sur le pubis de ses victimes après l’avoir rasé. Très vite, les croyances basques surgissent : et si toute cette horreur était l’oeuvre du basajaun, un être mythologique ?

L’inspectrice Amaia Salazar, femme de tête en charge de l’enquête, se voit contrainte de revenir sur les lieux de son enfance qu’elle a tenté de fuir toute sa vie durant.

Jonglant entre les techniques d’investigation scientifique modernes et les croyances populaires, Amaia Salazar devra mettre la main sur ce gardien invisible qui perturbe la vie paisible des habitants d’Elizondo.

Ce que j’en pense:
Amaia va donner la chasse à un assassin dont le rituel comporte un fort symbolisme psycho-sexuel en relation avec les croyances basques, qui continue à semer des cadavres sur les rives de la rivière Baztan. De plus elle se trouve confrontée à la jalousie professionnelle de certains de ses collègues, aux conflits non résolus du passé avec ses sœurs, et un obscur secret qui ma a marqué son enfance et revient dans ses cauchemars. Et elle aura bien du mal à démêler l’écheveau, et il lui faudra pour cela affronter ses propres démons, ressurgis du passé.

Un des aspects les plus intéressants de ce roman, c’est le mélange entre les techniques d’investigation policière que réclament ces macabres assassinats, et les légendes et la mythologie basques, qui apportent une touche de mysticisme et de superstition au récit. Ainsi la trame du récit se transforme en un curieux mélange, entre rigueur scientifique et magie surnaturelle, propre à l’esprit des terres basques.

Le cadre également, ou la nature occupe une place de premier plan, par certains moments prenant le pas sur les personnages, et devenant elle-même une protagoniste de l’histoire.
Un « polar basquaise » que j’ai dégusté avec plaisir et que je vous recommande !

Ce deuxième roman de l’auteure, que j’ai eu le plaisir de rencontrer aux QDP, constitue le premier volet de la «Trilogie du Baztan « et devrait être portée à l’écran par le producteur de Millenium.