André Blanc – Tortuga’s Bank

En avant-propos de ce roman, André Blanc nous précise que « Ce roman est une œuvre de pure fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des faits existants ou ayant existé ne saurait être que coïncidence fortuite. »
Bon, moi  je veux bien, mais je pense qu’il a dû rencontrer durant la période où il fut élu à la Mairie de Lyon, des personnes dont il s’est inspiré pour construire son intrigue.

Dans un appartement du vieux Lyon écrasé de chaleur, dans une puanteur suffocante, gît le corps de Joseph Ducosterd, ancien préfet en retraite. Il a été assassiné, exécuté plutôt, de deux balles dans la tête. Crime religieux ? En effet, tout porte à le croire. La disposition du corps, les bras en croix, une croix tracée sur le front avec son sang.
« Farel chassa les mouches de la main, se releva et vint se placer aux pieds, dans l’axe du corps. Il resta là un moment tentant de comprendre pourquoi le corps avait été placé là. « Il théâtralise son acte : on ne déplace pas un corps sans raison. Vu le désordre de la bibliothèque, il cherche quelque chose et nous colle une symbolique avec cette mise en scène… Et s’il se foutait simplement de notre gueule ? »
De plus, d’après le fils de la victime, l’ancien préfet conservait chez lui une bible rare et ancienne qui aurait été dérobée, ainsi qu’une collection de méreaux, sorte de jetons de métal en usage comme signe de reconnaissance dans certaines confréries.

Lors de l’examen des comptes bancaires de la victime, des anomalies commencent à se faire jour. Farel, dans son style très direct, va procéder à l’audition du banquier, qui après quelques réticences, « va se mettre à table » et lui avouer que le compte a été presque entièrement vidé par Clauss, le gestionnaire de compte, qui n’a pas reparu à la banque et reste désormais introuvable.
Maricke, le femme de Vauclin, a également disparu. Elle a été victime d’un enlèvement.

Les divers mouvements d’argent font apparaître une banque mystérieuse, la Tortuga’s Bank, où les fonds auraient transité, et mènent à un certain Stéphane Vauclin, riche magnat de l’immobilier, financier plus ou moins occulte de divers politiciens, « un faiseur de rois ». Tous les liens de ces réseaux d’argent sale et de magouilles remontent vers un homme de l’ombre, sans identité, un certain Lupus qui tire toute les ficelles.
Fidèle à sa méthode, directe et sans chichis, presque militaire, le commandant Farel et son équipe vont prendre l’affaire à bras le corps.

En haut lieu, certains commencent à se faire du souci, et Farel subit des pressions de la hiérarchie policière et politique. Jusqu’à l’Hôtel de Matignon on s’émeut de la tournure que prend cette affaire. Mais ce serait mal connaître le commandant Farel, ancien commando de marine, qui a gardé de son passé de soldat un sens exacerbé de l’honneur et du devoir que de le croire réceptif à ces manœuvres d’intimidation. Farel, policier atypique, particulièrement intuitif, garde de son passé de commando de marine une façon de procéder, un talent de meneur d’hommes qui fait que son équipe lui est entièrement dévouée. Son équipe, celle qu’on jalouse dans la maison, qu’on envie et que l’on voudrait rejoindre. Mais selon Farel, cynique : « Les places sont prises et le ticket d’entrée prohibitif. Il faudra me supporter, me suivre, sans broncher, en enfer ou pire encore, en sachant que quoiqu’il arrive, je vous ramènerai vivants ou… morts. »

Magouilles politiques, financières, blanchiment d’argent. Toutes les formes de corruption de nos politiques sont passées en revue dans ce roman. Le fonctionnement du système, où tous les élus, petits et gros poissons, chacun à leur niveau, se « sucrent » joyeusement et en toute impunité avec l’argent public, nous brosse un tableau pas très reluisant de nos élites.
« Toutes ces associations loi 1901, sont subventionnées par des politiques obligés de Vauclin. Les fonds redistribués serviraient pour l’essentiel à enrichir leurs dirigeants, de petits caïds des quartiers défavorisés. Un caïd de banlieue suggère par exemple à un élu de faire embaucher deux de ses hommes dans une piscine d’été pour aider les fonctionnaires. De fait, ces deux types, une fois embauchés, font régner l’ordre dans ce lieu. A partir de là, plus de problèmes, donc la police n’y vient jamais et du coup ils peuvent dealer peinard. En plus, ceux-ci se feraient fort de convaincre leurs familles et amis, voire certaines communautés, de voter pour tel ou tel élu. »
On sait bien que c’est ainsi que le système fonctionne, mais on est choqué et impuissant de voir à quel point et dans quelles proportions. La récente affaire Clearstream est là pour nous le rappeler. Alors, tous pourris? Il y a de quoi se le demander.

En plus des pressions subies, le groupe de Farel est la cible de tueurs. Un flic est abattu, une autre gravement blessée et dans le coma. Là, c’en est trop pour Farel, qui va retrouver ses réflexes de commando, activer tous ses réseaux, jusqu’à impliquer ses anciens compagnons d’armes des Forces spéciales, pour venir lui prêter main-forte, dans le marigot que représente la capitale des Gaules.

En parallèle avec l’enquête, l’auteur aborde le thème de la Réforme et des protestants, avec l’évocation de la bible d’Olivétan, du pasteur Guillaume Farel, homonyme et ancêtre, ou non, de notre héros.

L’écriture est simple, sans fioritures inutiles. Le ton est froid, presque clinique. L’auteur va à l’essentiel, il raconte une histoire et il le fait bien. La description des magouilles financières et politiques est très bien décrite et il nous rend aisément compréhensibles ces imbroglios financiers dans lesquels la justice a le plus grand mal à y voir clair.

De découverte en découverte, Farel et son équipe, avec le soutien de la juge Fournier, une juge intègre, l’autre moitié des F2 ainsi que l’on surnomme le binôme Farel-Fournier, nous conduisent vers le dénouement, assez pessimiste à mon sens, et qui laisse encore pas mal de questions en suspens, et peut-être la porte ouverte à une possible suite.
Une plongée sans concession sur les relations pas toujours transparentes entre la politique et la finance, et même s’il s’agit d’une œuvre de fiction, on se dit que la réalité dépasse souvent la fiction.. Un très bon roman et un très bon moment de lecture.

Editions Jigal, 2013

4ème de couv.

Mise en page 1On est en juillet, c’est la canicule et dans le salon d’un appartement bourgeois du centre-ville de Lyon, les mouches s’en donnent à cœur joie… Le commandant Farel, chef de groupe de la BRB, ruisselant de sueur, se penche sur le cadavre de l’ancien préfet, assassiné quelques jours plus tôt. Des bibles rares et hors de prix ont été dérobées tandis que les bras en croix, le corps semble disposé pour un rituel religieux… Au fil de l’enquête, un monde souterrain sort de l’ombre : magouilles politiques, détournement de fonds, mafia, blanchiment et banques exotiques… La ville semble être tenue par un certain Vauclin, un curieux personnage, proche du pouvoir, ancien communiste devenu affairiste sans scrupule. Matignon s’inquiète, des réseaux parallèles entrent en action… Un contrat est lancé, un flic est abattu, un autre dans le coma… Touché au cœur, Farel, ex-commando indestructible, va alors s’affranchir de la loi et réactiver son propre réseau pour se jeter dans la bataille…

L’auteur:

andré blancAndré Blanc est né à Lyon, second d’une famille de 4 enfants. Père professeur agrégé. Fréquents séjours en Allemagne, études à Berlin. Docteur en chirurgie dentaire, passionné d’archéologie et de préhistoire. Il devient adjoint au maire de Lyon à la fin des années 80 avant de démissionner pour inadéquation totale… Il aime la tragédie classique, Racine, Shakespeare, la poésie, Hugo, Musset, la littérature, Yourcenar, Dostoïevski… le vin blanc de Condrieu et la pêche à la mouche !

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André Blanc – Farel

Farel4ème de couv.

Par un sale mois de novembre glacé et venteux, une femme est retrouvée assassinée dans un grand hôtel de Lyon, attachée sur un lit, étouffée, la tête emprisonnée dans un sac.
Le commandant Farel et son équipe se penchent sur le passé de la victime, directrice d’un institut d’accueil pour enfants handicapés et dont la vie va très vite se révéler particulièrement sulfureuse. Au fil de l’enquête, en pleine campagne électorale, un autre cadavre sera découvert, apparemment exécuté sur le même modus operandi, celui de l’adjoint au maire, franc-maçon, chargé des finances de la ville et grand pourvoyeur de fonds électoraux.
En laissant délibérément à Farel les mystérieux indices d’un jeu de piste macabre, le tueur, froid et méthodique, semble vouloir régler ses comptes…
L’enquête va faire remonter à la surface les odeurs nauséabondes d’une terrible affaire toujours pas élucidée mettant en cause l’establishment local. Et pour Farel, les souvenirs douloureux d’une amitié à jamais perdue…

Ce que j’en pense :

Peu après la découverte de ce premier cadavre, dans une mise en scène très étudiée, le commandant Farel et son équipe identifient la victime comme étant Carole Ventadour, directrice d’un centre pour enfants handicapés. Ce qui n’est pas sans raviver des mauvais souvenirs chez Guillaume Farel. Trois ans auparavant, il n’a pu mener à son terme, faute de preuves, une enquête sur un réseau de pédophilie impliquant des notables Lyonnais. Lors de cette enquête avortée, Farel a rencontré Maud, lieutenant d’Interpol sa compagne actuelle qui elle aussi a été marquée par ce ratage, et leur relation s’en ressent.

La découverte du deuxième cadavre de Robert Kessler, adjoint au maire chargé des finances de la ville, donne un coup d’accélérateur à l’enquête. Les premières perquisitions sur les scènes de crime mettent à jour des relations très troubles entre divers notables, l’adjoint au maire Kessler, le premier substitut du procureur Mortmart, Carole Ventadour et son mari… Ces relations constitueraient l’ossature d’un réseau pédophile à la maison d’accueil pour enfants Les Marguerites, où était hébergée Marie, la fille de son ami Marc. Ce même réseau qu’ils n’avaient pu démanteler il y a trois ans.

Mais les choses paraissent bien différentes cette fois-ci : ce mystérieux tueur s’adresse directement à Farel, par des messages sibyllins, pour l’orienter dans son enquête, qui sera à l’image du personnage, ancien officier béret vert des commandos de marine, rigoureuse et impitoyable.

Sur fond de magouilles politiques, financières et électorales, d’attributions plus ou moins régulières de marchés publics, d’une criante actualité  dans la France d’aujourd’hui, Farel conduit son enquête, sous la férule de la juge Fournier, réputée pour son indépendance, sans se laisser dicter sa conduite par les diverses pressions et incitations du pouvoir politique, et les menaces à peines voilées de certains magistrats locaux.

Farel est un homme de principes, inflexible et entièrement tourné vers le but qu’il s’est fixé, la recherche de la vérité. Il porte en lui une fêlure que le temps n’a pas encore guérie. Ses amis Le Han, médecin spécialisé en psychocriminologie, et Charles Vobslinger, rédacteur en chef d’un grand quotidien Lyonnais, qu’il retrouve lors de réunions quasi hebdomadaires, forment son premier cercle d’intimes, et lui apportent une aide ponctuelle dans ses enquêtes. Au-dessus d’eux plane toujours l’ombre de Marc Philippe, l’ami disparu, dont ils n’ont jamais fait le deuil, et qui est omniprésent, du début à la fin de ce roman.
Comme le leur fait justement remarquer Maud:
« Quand vous êtes tous les trois, le Vobs, Le Han et toi, on a l’impression qu’un spectre plane au-dessus de vous. Cet homme vous hante. Vous ne pensez qu’à lui, sans jamais citer son nom. Aucun de vous n’a fait le deuil de sa mort. Il n’est plus avec vous, il est en vous… »

Les personnages sont tous très bien marqués, avec leurs qualités et leurs défauts.
L’écriture de l’auteur est limpide et fluide, son récit admirablement structuré, et malgré le nombre de personnages, d’une grande clarté. Au rythme de la partition de Gustav Mahler « Kindertotenlieder », André Blanc nous guide dans un monde qu’il connaît bien, celui des institutions locales, creuset de toutes les ambitions où évolue l’enquête, avec un suspense savamment entretenu, jusqu’à sa scène finale, empreinte d’une intense émotion. Et de ce marécage nauséabond de trafics et de guerres d’influence, émerge la figure d’un commandant de police terriblement humain, dans ses forces comme dans ses faiblesses.

Oui, Farel est un homme, un vrai… Et c’est aussi un très bon roman !

Éditions Jigal 2014

andré blancL’auteur:

André Blanc est né à Lyon, second d’une famille de 4 enfants. Père professeur agrégé. Fréquents séjours en Allemagne, études à Berlin. Docteur en chirurgie dentaire, passionné d’archéologie et de préhistoire. Il devient adjoint au maire de Lyon à la fin des années 80 avant de démissionner pour inadéquation totale… Il aime la tragédie classique, Racine, Shakespeare, la poésie, Hugo, Musset, la littérature, Yourcenar, Dostoïevski… le vin blanc de Condrieu et la pêche à la mouche !