Mimmo Gangemi – La revanche du petit juge

Giorgio Maremmi, juge d’une petite ville de la province Calabraise est menacé de mort par le prévenu, en pleine audience. Ultime bravade d’un criminel, pense le juge, qui ne prend pas la menace très au sérieux. La suite lui donnera tort. Quelques jours après, il est abattu  dans le hall de son immeuble. Le juge Alberto Lenzi, son collègue et meilleur ami, est choqué par cette mort brutale et injuste.
 « Même s’ils étaient radicalement différents. Alberto pétillait, faisait la ribouldingue, les quatre cents coups, toujours en quête de sensations fortes, de nouveautés, de moments qui mettent de l’effervescence dans la vie de tous les jours. Presque tous les matins il arrivait au tribunal les yeux gonflés pire qu’un crapaud des marécages, sa tête manquant de s’écrouler brusquement de sommeil. Et des bâillements à n’en plus finir. »
Alberto est divorcé de Marta, qui a la garde de leur fils Enrico. Sa relation avec son fils est lointaine, voire inexistante. De plus Marta ne manque pas une occasion de dénigrer Alberto devant le petit garçon, ce qui rend encore plus difficile le contact entre les deux, lors des rares moments qu’ils passent ensemble.

« Enrico leva le nez de sa glace. « Toi, t’es un juge, hein ? demanda-t-il à son père.
– Ben oui, répondit Alberto.
– Mais t’es un juge comme ci comme ça…
– Qu’est-ce que ça veut dire, que je suis un juge comme ci comme ça ?
– C’est maman qui dit que t’es un juge comme ci comme ça. » Et il fit pivoter la paume de sa main ouverte, imitant certainement un geste de sa mère. »

En un sens, il y avait un fond de vérité dans ce que disait le garçon. Alberto Lenzi était davantage connu comme un macho, jouisseur, plus intéressé par la fréquentation du sexe opposé que celle des dossiers criminels. Mais la révélation de la piètre opinion que son fils a de lui, ajoutée au réel chagrin d’avoir perdu un ami très cher, va transformer son indolence en une sainte colère. Il va tout mettre en œuvre pour trouver le coupable, et se découvrir de réelles qualités d’enquêteur. De plus, étant originaire de la région, il y est comme un poisson dans l’eau, et décrypte aisément les codes en vigueur dans cette petite ville.
 
Don Mico Rota, « chef de bâton » (entendez par là parrain) de la branche locale de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, est emprisonné depuis 14 ans. Agé et malade (selon ses dires), il demande à bénéficier d’un allègement de sa détention, pour finir ses jours chez lui. Son avocat lui obtient une entrevue avec le juge Lenzi. Bien qu’emprisonné, le vieux chef mafieux garde toujours la main mise sur sa région, et il tient à faire savoir que son organisation n’est en rien impliquée dans cet assassinat. Après une entrevue toute en faux-semblants (genre je vous dis, mais je n’ai rien dit),  il va aiguiller Lenzi sur la voie de la vérité, distillant avec parcimonie des  paraboles énigmatiques.

Au sein d’institutions gangrenées par la corruption, le juge Lenzi va petit à petit,
dévider l’écheveau, découvrant des mobiles qui vont bien plus loin que les menaces adressées à l’encontre de Giorgio, son collègue assassiné, et mettre à son tour sa vie en danger.
Avec une écriture vivante et imagée, parsemée d’expressions empruntées au dialecte local, Mimmo Gangemi nous décrit le spectacle d’une société calabraise gangrenée, mise en coupe réglée par la ‘Ndrangheta, et dans laquelle à tous les niveaux, par habitude ou par lâcheté, on s’accommode de cet état de faits.
Cette démission collective est bien illustrée par les réunions au cercle culturel Vincenzo Spatò, où les notables du village passent leur temps à ragoter sur les uns et les autres, pour combler la vacuité de leurs existences.
« …mieux aussi que le soir où était tombée la nouvelle comme quoi la fille du docteur Scuto, encore demoiselle – mais seulement des oreilles, selon le qu’en dira-t-on – avait dans le four une miche mitonnée par le fils d’un cordonnier qui était plus souvent à la cave que dans son échoppe, nouvelle ensuite démentie par les actes officiels, le fruit du péché n’ayant jamais paru, mais dont tout le monde savait qu’elle était vraie, le four ayant été nettoyé nuitamment. »

C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous gratifier d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleurs, au premier rang desquels Don Mico Rota, un mafieux « à l’ancienne », du temps où les bandits avaient encore un certain code d’honneur.
« Don Mico n’avait pas eu le cœur à ça. Les autres, les nouveaux, qu’ils fassent ce qu’ils voulaient, lui, sur les femmes, les vieux et les enfants, il ne levait pas le petit doigt, quand bien même on lui prouverait par a plus b que ces enfants, une fois adultes, n’auraient pas ce genre de scrupules envers lui.
Maintenant, c’est d’ici qu’il était obligé de diriger ses troupes. Ce n’était pas la même chose. D’ailleurs, il était souvent obligé d’intervenir pour réparer les conneries que faisaient ses enfants et petits-enfants, trop désinvoltes et trop violents. Il avait mis un vrai gâchis, Roijo, en se repentant. »
A côté de certaines descriptions particulièrement « gore », telle la découverte d’un cadavre écrasé sous la meule du moulin à huile de Don Peppino Salemi, on trouve certains passages plus drolatiques, comme la croustillante relation des  amours caprines de Rocco Scorda, dont je vous ferai grâce ici.

« Don Mico en prison, ça n’avait été utile à personne, pas même à la Loi. À lui en tout cas, qui ne savait même plus à quoi ressemblait une femme, sûr que non. Et ça, c’était la poisse. Insupportable. Il en avait vu passer sous son nombril à n’en plus finir. Avant. Ça, c’était la belle vie. S’il obtenait la détention à domicile, ses petits-enfants penseraient à lui faire un gentil petit cadeau, histoire de vérifier au passage si le vieux maîtrisait encore sa canne – avec sa vieille, même pas la peine d’y songer, elle était trop dure à cuire et son chapelet s’était incrusté dans sa main. »

En conclusion, un roman policier très agréable, conté dans une langue vivante, imagée  et peuplé de personnages attachants. Même le juge Lenzi, s’il ne nous est pas très sympathique au début, prend de l’épaisseur et se révèle plus humain au fur et à mesure de l’avancée du roman.
C’est également une peinture sociale de l’Italie du sud, particulièrement pauvre, soumise à l’influence de la ‘Ndrangheta, qui profite largement de la déréliction de l’État, et de la corruption et des compromissions érigées en système à tous les niveaux de la société italienne.
Un très bon moment de lecture, en compagnie du juge Lenzi, que je compte bien retrouver dans d’autres enquêtes.

Merci à la Bibliothèque de Saint-Jean de Buèges pour la découverte de cet auteur, à suivre…

Editions Seuil Policiers, 2015

4ème de couv:
gangemiLa Calabre, de nos jours. Giorgio Maremmi, substitut du procureur, est assassiné peu après qu’un prévenu l’a menacé de mort en plein prétoire. Son ami et collègue Alberto Lenzi, dit « le petit juge », décide de le venger. Mieux connu pour ses conquêtes féminines et sa gourmandise que pour son ardeur au travail, Lenzi se révèle un enquêteur tenace et audacieux. Son principal indicateur, don Mico Rota, boss local de la ‘Ndrangheta, est emprisonné à vie mais rien ne lui échappe. De sa cellule, il continue à défendre l’honneur de la « famille ». Il s’exprime curieusement, par le truchement de symboles obscurs et de paraboles colorées, mais pour qui sait entendre entre les lignes… Lenzi le peut, apparemment, et, mettant sa carrière en péril, il s’acharne à faire la lumière sur un scandale qui dépasse de loin la criminalité mafieuse habituelle.

L’auteur:

Né en Calabre en 1950, Mimmo (Domenico) Gangemi est ingénieur civil à la retraite. Ayant toujours vécu en Calabre, aujourd’hui à il a publié, depuis 1995, neuf romans policiers à succès qui lui ont valu de nombreux prix et récompenses. Il a été surnommé Le Sciascia de l’Aspromonte

La revanche du petit juge (2009) a été publié par les Editions du Seuil en avril 2015. Un second roman, Le pacte du petit juge (2013), est paru au Seuil en mars 2016.

En 2014, La revanche du petit juge a fait l’objet d’une mini-série fiction de la part de la télévision italienne RAI.

Catharina Ingelman-Sundberg – Comment braquer une banque sans perdre son dentier

Dans l’éventail des productions du polar nordique, à l’atmosphère  plutôt sombre, voilà une vraie parenthèse de douceur et d’humour que ce petit polar, qui m’a beaucoup fait penser au film de Gilles Grangier «Les vieux de la vieille » et à leur Hospice de Gouyette.

« L’élégant, dit le Râteau, toujours saisi d’une fringale au milieu de la nuit, prit la tête du cortège, suivi du Génie, l’inventeur, et des deux amies de Märtha : Stina qui raffolait des chocolats belges, et Anna-Greta, dont la beauté faisait pâlir d’envie toutes les autres femmes. Personne n’était dupe : Märtha leur offrait de la liqueur seulement quand elle mijotait quelque chose. Cela ne lui était pas arrivé depuis un bon moment, d’ailleurs, mais visiblement, elle avait une idée derrière la tête. »

Ces personnages sont pensionnaires d’une maison de retraite. Depuis quelques temps, leurs conditions de vie se dégradent car l’administration de l’établissement rogne sur tous les postes. De plus, on les bourre de médicaments pour les abrutir et « avoir la paix ». 
« La veille, elle s’était assoupie devant la télé et, en rouvrant les yeux, avait vu qu’on diffusait un documentaire sur la prison. Elle s’était réveillée d’un coup, avait cherché la télécommande et appuyé sur « enregistrement ». Avec un intérêt grandissant, elle avait regardé le journaliste pénétrer dans l’atelier et dans la laverie, et les prisonniers montrer leur cellule. Dans la salle à manger, les détenus choisissaient entre du poisson, de la viande ou un plat végétarien, et ils avaient même droit à des frites. Le tout accompagné de différentes salades et de fruits. C’est là que Märtha s’était précipitée chez le Génie. Ensemble, ils avaient regardé le DVD et, malgré l’heure tardive, en avaient discuté jusqu’à minuit. »
Après avoir vu ce reportage sur les prisons Märtha, persuadée que la vie en prison est plus agréable que dans leur maison de retraite, forme le projet de commettre un délit pour se faire emprisonner et bénéficier ainsi d’un hébergement plus agréable. Elle se met donc en devoir de convaincre ses compagnons de participer à un casse.

Pour leur premier méfait, ils s’enfuient de la maison de retraite et vont prendre pension au Grand Hotel, aux frais d’Anna-Greta, la comptable du groupe. Ils ont l’intention de cambrioler cet établissement de luxe. Hélas, ces débutants manquant cruellement d’expérience dans le domaine, leur butin sera plutôt maigre : quelques bijoux et bracelets…

Mais Märtha n’est pas femme à se laisser abattre. De son passé d’enseignante,  elle garde un sens certain de l’organisation. Leur prochaine cible sera le Musée National. Leur but ? « Kidnapper » deux tableaux de grands maîtres et les restituer contre une rançon substantielle.
La préparation de ce forfait, à l’aide de divers accessoires comme leurs déambulateurs et leurs cannes, en application des idées lumineuses du Génie est propice à des scènes tout à fait cocasses.

Je vous ferai grâce des différentes péripéties et des détails de ce kidnapping.
Il n’y a pas vraiment d’intrigue policière, car les cinq coupables nous sont connus dès le début de l’histoire. C’est, sous le couvert de l’humour et de la fantaisie, un constat de société sur le vieillissement de notre population, de l’inaction à laquelle ils sont condamnés et le sentiment d’inutilité qui en découle. Placer nos aînés dans des maisons de retraite, ou résidences pour personnes âgées, quel que soit le nom qu’on leur donne, cela reste une forme d’abandon.

Ce roman, pas très moral, est écrit dans un style plutôt alerte et agréable. Les personnages sont dépeints avec beaucoup d’humour et de tendresse. Les vicissitudes de ces petits vieux bien sympathiques sont agréables à suivre. Il ne faudra pas se montrer trop regardant sur certaines invraisemblances. Et accepter de se laisser mener en bateau, pardon, en déambulateur, dans le but de passer un agréable moment de détente.

En ce qui me concerne, le but a été atteint. J’ai passé un agréable moment, sans prise de tête, à la lecture de ce roman. C’est l’idéal pour les chaudes après-midi d’été.

Fleuve Éditions, mars 2014

Gang dentiers4ème de couv :
Wanted : Ils sont cinq, trois femmes, deux hommes. Cheveux blancs, déambulateurs, ils s’apprêtent à commettre le casse du siècle. Si vous les croisez, restez prudents, et surtout ne tentez pas de vous interposer.

Ils s’appellent Märtha, Stina, Anna-Greta, le Génie, le Râteau, ils chantent dans la même chorale et vivent dans la même maison de retraite. Nourriture insipide, traitement lamentable, restrictions constantes, pas étonnant que les résidents passent l’arme à gauche. Franchement, la vie ne serait pas pire en prison ! D’ailleurs, à Stockholm, elles ont plutôt bonne presse… Voilà l’idée ! Les cinq amis vont commettre un délit et faire en sorte d’être condamnés : en plus d’avoir la vie douce, ils pourraient redistribuer les bénéfices aux pauvres et aux vieux du pays.

Un brin rebelles et idéalistes, un peu fous aussi, les cinq comparses se lancent dans le grand banditisme. Mais évidemment rien ne va se passer comme prévu…

 

L’auteure :
Catharina Ingelman-Sundberg est une auteure suédoise très populaire. Elle a commencé sa carrière en tant qu’archéologue sous-marin et a participé à plusieurs explorations, à la recherche, notamment, de drakkars ensevelis. Elle a écrit de nombreux romans historiques pour lesquels elle a été primée et partage son temps entre la rédaction de romans et d’articles pour un grand quotidien suédois, le Svenska Dagbladet.
Elle est également l’auteure de :
« Le gang des dentiers fait sauter la banque » (2015) et
« Comment prendre le large sans perdre son dentier » (2016).