John Vaillant – Les enfants du jaguar

Bulletin d’information :
« Par une journée caniculaire de mai 2003, un camion remorque bourré d’immigrants essayant de traverser illégalement la frontière des Etats Unis était abandonné dans les environs de Victoria, Texas. On retrouva à l’intérieur 17 personnes, dont un petit mexicain de 5 ans, mortes de chaleur et de déshydratation. Deux survivants sont décédés peu après leur admission à l’hôpital.  On voyait, dans l’isolation de la porte fermée des trous que des personnes avaient fait, pour se gratter un passage vers de l’air respirable. »

« Les enfants du jaguar », commence par un court message texte d’un jeune homme nommé Hector :
« Jeudi 05/04 – 0831 [SMS]
salut désolé de te déranger mais j’ai besoin de ton aide – je suis hector – l’ami de césar – pour césar il y a urgence – tu es dans el norte ? nous aussi je crois – dans l’arizona près de nogales ou de sonoita – depuis hier on est dans ce camion et personne ne vient – il nous faut de l’eau et un médecin – et un chalumeau pour découper le métal. »
Nous apprendrons bientôt qu’Hector fait partie d’un groupe d’immigrants clandestins abandonnés là par leurs passeurs, cyniquement dénommés les coyotes. Dans la citerne de ce camion où ils sont enfermés, l’atmosphère est humide et étouffante le jour, glaciale la nuit.

Près de lui gît son ami César, grièvement blessé, sur le sol de la citerne. Dans les contacts du téléphone de César, Hector a trouvé un contact américain – « AnniMac». Dans une série de fichiers audio,  Hector raconte la saga de leur famille et de leur communauté: la dure vie paysanne de son grand-père, ouvrier agricole, cet « abuelo » qui avait appris à lire l’espagnol, devenant affamé de livres et de savoir. Il trouve dans le souvenir de cet aïeul, à la conscience profonde de ses racines zapotèques, la force nécessaire de vivre, alors que sa vie même s’étiole dans ce camion. Il nous dit également la violence et la déception de son père, l’amour inconditionnel de sa mère, effacée et pourtant si présente, véritable pilier de la famille.

Au rythme des SMS et des messages audio qu’enregistre Hector, on suit avec un réel intérêt et même une véritable inquiétude l’enfermement de ce jeune homme, jour après jour et heure après heure, véritable journal de bord d’une lente agonie. Il nous conte comment, avec le temps qui passe, la diminution des réserves d’eau, l’espoir s’amenuise et cède la place à la résignation.
« Certains se tapaient la tête contre les parois de la citerne jusqu’à se réduire eux-mêmes au silence. D’autres griffaient ces mêmes parois jusqu’à avoir les doigts en sang – et que je finisse par comprendre que ce n’était pas le bruit de leurs ongles que j’entendais, mais celui de leurs os sur le métal.
L’âme humaine n’est pas faite pour survivre à ça. »…
« Pour la plupart, les passagers de ce camion croyaient en Dieu à leur arrivée à Altar. Même après avoir été abandonnés par les coyotes, ils croyaient en Lui et en Ses voies impénétrables. Je le sais, j’ai entendu leurs prières. Mais maintenant ? S’ils pouvaient parler, je crois qu’ils lèveraient le poing et te diraient, à toi ou au pape en personne : « Quelles voies ? Dieu ne suit aucune putain de voie ! »
Sauf celle de la souffrance. »

Hector part aux Etats-Unis pour réaliser le rêve de son père, qui avait déjà émigré mais avait été expulsé au bout d’un an. César quant a lui a d’autres motifs. Il n’est pas vraiment malheureux, il est docteur en biologie et de condition aisée. Ses recherches sur le maïs transgénique l’ont amené à mettre au jour des pratiques qu’il veut dénoncer, mettant de ce fait sa vie en danger, face aux grands groupes semenciers et leurs méthodes mafieuses.
« Voilà sans doute notre destin – non pas que le Mexique perde ses citoyens ou les Américains leur âme, mais qu’ensemble on forme une seule nation : les Etats-Unis d’Amexique. Une nouvelle superpuissance, où la nourriture sera meilleure. »

L’auteur décrit avec précision l’ambiance colorée et animée des marchés locaux, la vie des Zapotèques, leurs croyances et nombreuses superstitions.
Le style adopté pour décrire l’horreur dans le camion-citerne, sous forme de courts messages,  donne du rythme au récit, également ponctué de scènes plus personnelles comme les passages consacrés à l’aïeul et à la mère d’Hector, qui sont les plus émouvants du roman. Il émaille également son récit de nombre de mots en espagnol, apportant une touche supplémentaire d’authenticité.
En revanche, je trouve la partie de la narration consacrée à César moins réussie. Le scénario paraît trop délibéré, le trait trop appuyé, même s’il peut refléter la vérité sur la façon dont la NAFTA (Traité de libre-échange entre les pays d’Amérique du Nord) et l’avidité commerciale ont rendu les choses difficiles pour le Mexique.

« Les Enfants du jaguar » est un portrait dévastateur de la vie contemporaine dans ce pays, de la ville d’Oaxaca, où vit une communauté indienne Zapotèque pauvre, dont les traditions séculaires sont détruites. La misère grandissante et la soif de liberté conduisent de plus en plus de mexicains à remettre (à prix d’or !) leur avenir entre les mains de passeurs sans scrupules, qui les considèrent à peine mieux que du bétail. La quête de l’Eldorado se transforme souvent en un voyage en enfer.

C’est un bon roman, audacieux, déchirant, empreint d’amour pour un pays aux abois. Une lecture très instructive pour comprendre un peu mieux ce qui motive des milliers d’hommes et de femmes pour aller, au péril de leur vie, passer cette frontière dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Editions Buchet-Chastel, 2016

4ème de couv :

Les-enfants-du-jaguarHector, un clandestin mexicain, se retrouve coincé avec d’autres passagers illégaux dans le camion de leurs passeurs, en plein désert, alors qu’ils tentent comme tant d’autres de rejoindre les États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure.
Les coyotes – comme on appelle les trafiquants d’êtres humains de ce côté de l’Atlantique –, prétextant une panne, ont soutiré aux passagers leur argent avant de partir chercher des secours. Quatre longs jours vont s’écouler : alors que les réserves d’eau s’épuisent et que les chances de réchapper de cet enfer s’amenuisent, Héctor, qui ne dispose que du numéro de téléphone d’une femme aux États-Unis, retrace son parcours de Oaxaca à la frontière et révèle par là même la communauté de destins qui unit ces territoires hostiles de part et d’autre du Río Bravo.
Un roman haletant, qui dit l’horreur du trafic de migrants entre le Mexique et les États-Unis et l’incroyable instinct de survie qui nous anime.

L’auteur :

John Vaillant vit aujourd’hui à Vancouver et collabore à divers journaux et revues, comme The New Yorker, The Atlantic, National Geographic. S’intéressant aux frictions entre l’homme et son milieu naturel, il a voyagé à travers les cinq continents. L’Arbre d’or, son premier livre (Noir sur Blanc, 2014), est paru au Canada en 2005 et a été récompensé par le prestigieux prix du Gouverneur général. Le Tigre (Noir sur Blanc, 2011) lui a assuré un succès dans de nombreux pays ; en France, ce titre a reçu le prix Nicolas Bouvier en 2012. Les Enfants du jaguar est son troisième roman.

(Source :site de l’éditeur)

Publicités

Emmanuel Grand – Terminus Belz

 

Marko Voronine, jeune Ukrainien, décide de fuir son pays à destination de la France, dans l’espoir d’une vie meilleure. Il est accompagné dans son voyage de Vasili, Anatoli, et Iryna.
Les passeurs roumains qui les ont pris en charge, lors d’un arrêt sur une aire d’autoroute, décident de prendre un peu de bon temps avec la jeune Iryna.

Ses compagnons de voyage viennent à sa rescousse, tuent le premier agresseur et fuient avec le camion, abandonnant le deuxième passeur roumain sur l’aire d’autoroute. A bord du camion, ils découvrent une sacoche avec 25000 Euro, montant du passage payé par les réfugiés.

Dans le même temps, à Bucarest, Dragos un membre de la mafia roumaine, est convoqué par le grand chef pour s’expliquer sur la perte du camion et des 25.000 euros. Il se voit menacé de mort immédiate et douloureuse, à moins de rembourser tout de suite le montant de la dette. Il vide tous ses comptes pour rembourser, donne son 4X4 de luxe en prime, et se met en voyage vers la France à la poursuite des Ukrainiens.

Le groupe d’amis, réalisant dans quelle situation ils se sont mis, décident, pour masquer leurs traces aux poursuivants, de se séparer et de ne plus rentrer en contact, sauf par mail et avec un luxe de précautions.

En répondant à une offre d’emploi, Marko arrive donc sur l’île de Belz. Son arrivée et son embauche ne sont pas  vus d’un bon œil par la communauté des pêcheurs, déjà durement touchés par la diminution de la ressource en poisson.

Il l’avait toujours aimée. Même quand la vie était devenue difficile, le métier ingrat, la mer une marâtre. Il l’aimait encore…  Pourtant c’était vrai. Maudite pêche. Elle les avait nourris, maintenant elle les affamait. Maudit métier. Maudite île. Une malédiction leur fourrageait les entrailles.

Un des plus acharnés contre lui, Patrick Jugand, est retrouvé assassiné peu après selon une mise en scène des plus macabres: la tête coupée et posée entre ses jambes. Il n’en faut pas plus pour que ressurgisse l’Ankou, personnage funeste des légendes bretonnes. A défaut, Marko « le Grec » ferait un coupable fort bien venu, car même si Jugand a eu des différends avec la moitié des marins de l’île, ce n’est pas une raison pour le trucider. Dans cet univers où on a le verbe haut et l’engueulade facile, pour autant on ne s’étripe pas pour un mot plus haut que l’autre.

Étalé sur le dos, recouvert d’algues séchées et de sable, les membres tirés dans la position du Christ en croix, le ventre ouvert, gisait Pierrick Jugand, patron du Verse-à-boire, marin-pêcheur honnête, âpre au travail, connu et aimé pour cette grande gueule qu’il n’ouvrirait désormais jamais plus…
Les bras avaient été tirés à l’horizontale. Les pieds étaient joints, alignés avec le reste du corps. L’abdomen était ouvert et vomissait sur le sable un magma de viscères baignant dans une mare de sang noir. Mais le plus révulsant, c’était la tête de la victime. Elle avait été tranchée et posée sur les cuisses du malheureux. Elle était bleue, figée dans un cri d’effroi et de haine abominable.

Marko aura fort à faire pour éviter de se retrouver pris dans les mailles de la police, lui l’immigré clandestin, et faire profil bas afin de ne pas laisser une trace trop présente aux yeux de ceux qui le traquent.

L’occasion est belle pour l’auteur de nous dresser une belle galerie de portraits, depuis les marins forts en gueule comme Jugand ou Loïc Caradec, jusqu’au recteur de la paroisse, la jeune femme amoureuse et le libraire lettré, avec  en prime de très belles descriptions de scènes de mer, si véridiques qu’elles m’en auraient donné le mal de mer.

On ne tenait plus debout sur le pont. Tu pouvais te faire emporter comme un fétu de paille. Force douze. L’ouragan. Des masses noires s’étaient levées autour du bateau comme une muraille liquide qui menaçait de nous submerger à tout instant. Et il fallait pêcher quand même. J’étais à l’arrière, au chalut. Quand le bateau enfournait, on avait l’impression qu’on allait sauter dans le vide du haut d’un immeuble et quand il franchissait la vague, son nez pointait tellement haut dans le ciel qu’on aurait juré qu’il allait se retourner sur nous et nous engloutir. On plongeait sous la vague, cramponnés à nos câbles. La vague refluait comme un torrent par-dessus les plats-bords et les bordages et on s’ébrouait comme des chiens mouillés. On était encore là et on avait l’impression que c’était un miracle. Un  miracle à chaque vague…

Emmanuel Grand nous décrit avec beaucoup d’empathie un monde en voie de disparition, signant là un roman fort original entre roman social et polar avec une touche de surnaturel.  De la problématique de l’immigration des pays de l’Est, le déclin de la pêche sur une petite île bretonne, il signe un roman de bonne facture et bien d’une lecture fort agréable.
Un bon moment de lecture en ce qui me concerne.

Éditions Liana Levi, 2014

4ème de couv:

terminus-belzUn jour de janvier, Marko Voronine et trois autres Ukrainiens quittent leur pays pour la France, cachés à l’arrière d’un camion. Le voyage pourrait se faire en quelques heures, mais les passeurs roumains sont des tordus décidés à se payer du bon temps avec la jeune fille montée à bord. Les clandestins parviennent à les maîtriser, à s’emparer du camion et à récupérer leur argent. Mais ils savent que la mafia roumaine voudra se venger : se séparer est le seul moyen de la semer. Marko prend le chemin de la Bretagne. Grâce à une petite annonce, il trouve rapidement un emploi auprès d’un patron de pêche sur l’île de Belz, une île coupée de tout. À l’arrivée, l’endroit n’est pas aussi paisible que prévu. Le métier du grand large en a pris un coup, l’embauche est rare sur les chalutiers et les marins rechignent à céder la place à un étranger. Des histoires bizarres agitent aussi la petite communauté. Vieilles légendes, superstitions ou surnaturel ? Sur « l’île des fous », comme on la surnomme dans la région, les hommes redoutent par-dessus tout les signes de l’Ankou, l’Ange de la mort. Lorsqu’un crime atroce est commis, les îliens soupçonnent Marko de l’avoir réveillé. Sans papiers, plongé dans un univers hostile, le jeune fugitif aura beaucoup de mal à se disculper, à esquiver les tueurs roumains comme la police française, à démêler le vrai du faux et à conjurer ses propres démons.

L’auteur :

emmanuel grdNé à Versailles en 1966, il a passé son enfance en Vendée, à vingt kilomètres de la côte atlantique.
Aujourd’hui, il vit en région parisienne, à Colombes.
Il est responsable du design du site web d’un grand opérateur téléphonique.
« Terminus Belz » est son premier roman. Il a été cédé à l’étranger avant même sa parution en France et nominé pour le prix SNCF du polar 2016.
Il vient de publier son deuxième roman, « Les salauds doivent mourir ».