Richard Wagamese – Jeu blanc

Fortement inspiré de l’histoire même de l’auteur, ce roman raconte l’histoire de Saul Cheval Indien, jeune indien Ojibwé.
Son enfance est déjà oblitérée par le système avant même qu’il intègre le pensionnat indien de St Jérôme en 1961, à l’âge de 8 ans. Ses parents sont des « survivants » de ces pensionnats.
« Ce spectre se voyait chez d’autres adultes, mon père, ma tante et mon oncle. Mais c’est chez ma mère que sa présence nous effrayait le plus.
– « Le pensionnat, chuchotait-elle dans ces moments-là. Le pensionnat. » »
Sa mère s’était à ce point repliée sur elle-même que, « pour le monde extérieur, elle cessait parfois d’exister. »

Une fille, Rachel, leur ayant déjà été enlevée pour  un de ces pensionnats, les parents emmènent Saul et son frère ainé Benjamin dans la forêt, vers le « lac de Dieu », pour vivre de la terre avec un oncle et leur grand-mère.

« Keewatin. C’est le nom du vent du nord. Les Anciens lui donnaient un nom parce qu’ils voyaient en lui un être vivant, une créature comme les autres. Le Keewatin prend naissance à la lisière des terres sans arbres et serre le monde entre ses doigts cruels, nés dans le sein glacé du pôle Nord. Le monde ralentit peu à peu son rythme afin que les ours et les autres créatures qui hibernent remarquent l’inexorable progression du temps. Cette année-là, cependant, le froid est descendu rapidement, à la façon d’une gifle, soudaine et vengeresse. »

En dépit de toutes leurs précautions, Benjamin finit par être enlevé et conduit au pensionnat. Quelques années plus tard, il s’en échappe pour venir retrouver les siens mais, malade de la tuberculose, il meurt peu de temps après.
Saul, se retrouve seul dans les bois avec sa grand-mère, après le départ de ses parents, pour une brève parenthèse de bonheur, qui prendra fin lorsque la vieille femme meurt de froid.  Livré à lui-même, Saul est envoyé à St Jérôme.

« … Là, à l’abri, ma grand-mère aurait trouvé un moyen de me garder près d’elle.  À la place, elle était partie. Morte de froid pour me sauver. Et je suis à mon tour parti à la dérive sur une nouvelle et étrange rivière. »

Saint-Jérôme était une institution religieuse dédiée non pas à aider les enfants, mais à les formater  en s’efforçant de couper tous les liens les rattachant encore à leur indianité, et les convertir à la langue et à la religion des «Zhaunagush», les hommes blancs. Il leur était interdit de parler leur langue, sous peine de sévères punitions. Les élèves en ressortaient brisés, certains acculés au suicide.
Dans cet enfer, l’espoir viendra pour Saul par la personne du père Leboutilier, un jeune prêtre qui entraîne l’équipe de hockey. Saul va révéler des possibilités étonnantes pour ce sport, une technique de patinage hors du commun, et une vision instinctive du jeu, quasiment surnaturelle. Son obstination et sa volonté de progresser pour maîtriser son art peuvent lui laisser espérer l’accès aux ligues majeures.
Il sera bien vite confronté au racisme, aux insultes, et au refus des blancs de laisser les indiens s’approprier ce qu’ils considèrent comme LEUR sport. Il finira par abandonner le hockey, qui était devenu sa raison de vivre, pour partir dans une longue errance à travers le pays.

La prose de Wagamese, d’une grande force d’évocation, nous plonge dans la culture amérindienne et les paysages glacés du Nord, où l’homme est en relation étroite avec la nature. Des bancs du pensionnat jusque sur la glace des patinoires, il nous fait ressentir avec force les humiliations subies par Saul, et au-delà par les Indiens en général.

Richard Wagamese  a beaucoup écrit sur l’impact terrible qu’ont eu ces écoles sur leurs anciens élèves,  la douleur et les blessures endurées par les victimes,  qu’elles transmettent souvent à leurs propres enfants. Les parents de l’auteur ont eux-mêmes survécu au système scolaire du pensionnat, mais en sont sortis tellement abîmés par les abus dont ils ont été témoins et qu’ils ont subis, qu’ils n’ont pas été capables d’élever eux-mêmes leur fils.
Les dommages causés par ces pensionnats aux jeunes indiens qui les ont fréquentés, et qui y ont survécu, sont absolument terrifiants. Dans la bouche de Saul, ils représentaient « l’enfer sur terre ». Ils sont la résultante d’un système qui avait pour but de gommer toute leur identité indienne.

Dans ce roman, sombre et émouvant, à mi-chemin entre récit initiatique et chronique sociale, Richard Wagamese s’attaque de front à cet héritage, faisant revivre de manière très réaliste, et en même temps empreinte d’une grande sensibilité, un pensionnat indien d’une nature difficilement imaginable dans la deuxième moitié du XXème siècle.
Peuplé de personnages forts et vrais, c’est également un implacable réquisitoire sur un racisme institutionnalisé, à une époque pas si lointaine, mais aussi, selon les propres mots de l’auteur, un roman sur « la rédemption, la guérison et l’espoir ». Dans le même temps, c’est une célébration enthousiaste du sport national canadien.
Un excellent moment de lecture, je recommande chaudement…

Éditions ZOÉ, septembre 2017

Éditions XYZ, sous le titre « Cheval Indien », 2017

4ème de couv:
Voici l’histoire de Saul Indian Horse, un jeune Ojibwé qui a grandi en symbiose avec la nature, au cœur du Canada. Lorsqu’à huit ans il se retrouve séparé de sa famille, le garçon est placé dans un internat par des Blancs. Dans cet enfer voué à arracher aux enfants toute leur indianité, Saul trouve son salut dans le hockey sur glace. Joueur surdoué, il entame une carrière parmi les meilleurs du pays. Mais c’est sans compter le racisme qui règne dans le Canada des 70’s, jusque sur la patinoire. On retrouve dans Jeu blanc toute la force de Richard Wagamese : puisant dans le nature writing et sublimant le sport national canadien, il raconte l’identité indienne dans toute sa complexité, riche de légendes, mais profondément meurtrie.

L’auteur:
Richard Wagamese (1955-2017) est l’un des principaux écrivains indigènes canadiens. Appartenant à la Nation des Ojibwés, originaires du nord-ouest de l’Ontario, il est devenu en 1991 le premier lauréat amérindien d’un prix de journalisme national et a été régulièrement récompensé pour ses travaux journalistiques et littéraires. Après Les Étoiles s’éteignent à l’aube, Jeu blanc (paru au Canada en 2012) est son deuxième roman traduit en français, et est fortement inspiré de sa propre histoire.

Craig Johnson – Enfants de poussière

« Grand Esprit, garde-moi de critiquer mon voisin
tant que je n’ai pas marché une heure durant
dans ses mocassins. »
VIEILLE PRIÈRE INDIENNE

C’est toujours avec le même enthousiasme que je commence un nouveau roman de Craig Johnson.

De retour dans son comté d’Absaroka, Wyoming, le shérif Walt Longmire passe le plus clair de son temps libre avec sa fille Cady, en phase de rééducation après la grave agression dont elle avait été victime à Philadelphie (cf son précédent roman « L’indien blanc »).

En bordure d’une route est découvert le corps d’une jeune fille asiatique. A proximité, dans un tunnel sous la route, on trouve un vagabond endormi. Virgil White Buffalo,  bâti en colosse. J’ai appris là une signification inconnue du sigle F.B.I. (Fucking Big Indian). Il donnera bien du mal à Walt et ses adjoints pour se laisser appréhender. Il a en sa possession, le sac à main de la victime, contenant une photo où figure Walt.
« Elle était vieille et décolorée par le soleil, les coins rebiquaient là où l’eau avait imprégné le papier. C’était un instantané d’une femme asiatique perchée sur un tabouret de bar. Elle lisait un journal et un homme était assis devant un piano à sa droite. Il tournait le dos à l’objectif. Il portait un treillis et son visage était un peu caché. Il était grand, jeune, très musclé et il avait un visage d’ange joufflu et une coupe militaire. Et c’était moi. »

A partir de ce moment, le roman bascule, suivant deux strates distinctes du cours de la vie de Walt. Ponctuant l’enquête qui se déroule dans le présent, visant à reconstituer le parcours qui a conduit cette jeune vietnamienne au cœur du Wyoming pour y être assassinée, de nombreux flashbacks jalonnent le récit sur la période où Walt, jeune enquêteur des marines, servait au Vietnam.
Cette partie du roman, rendue de façon très réaliste, nous montre un Walt déjà très concerné par les notions de justice, du bien et du mal, traits de caractère bien présents chez le Walt que nous connaissons.

Dans ce roman je retrouve les thèmes chers à Craig Johnson : le culte de l’amitié, la force que donne la sensation d’appartenir à un groupe, une communauté. Et il porte toujours ce regard plein de bienveillance envers la population indienne. Il nous décrit un univers de western, où les 4×4 ont remplacé les chevaux et les chariots, où les communications sont à l’heure de l’internet et du WiFi, quand le réseau est accessible…
Je perçois toujours cette nostalgie du vieil Ouest, et cette façon qu’il a de magnifier la nature sauvage et les grands espaces, quand il nous emmène dans la ville fantôme de Bailey, peuplée de serpents à sonnettes, ou bien dans les Big Horn Mountains, au « Hole in the Wall », rendu célèbre par la bande de Butch Cassidy et Sundance Kid, qui y avaient établi leur repaire.

Le thème principal de ce roman tourne autour des « enfants de poussière », vocable poétique qui désigne les jeunes métis nés de mère vietnamienne et de père américain. Ces enfants, rejetés dans leur propre pays, cherchent à gagner l’Amérique pour y faire leur vie, fournissant ainsi à leur insu la matière première pour un gigantesque trafic d’êtres humains, pour alimenter les réseaux de prostitution.

« Elle cala mon autre bras dans son dos et m’emporta dans une valse fantaisiste, son visage calé contre mon épaule. Nous tournions dans la salle de bal vide et silencieuse, et je pensais à Virgil White Buffalo et je regardais ma fille, qui levait la tête et souriait. Une fois que nous eûmes parcouru tout le salon, je me penchai pour déposer un baiser sur la cicatrice en U à la racine de ses cheveux et m’efforçai de me concentrer sur tous les bonheurs de ma vie. »
Son attitude de père envers Cady a évolué depuis qu’il a failli la perdre. Il s’inquiète pour elle et il réalise l’importance qu’elle a dans sa vie. Il dégage aussi beaucoup de complicité, de tendresse et d’humour à l’égard de Vic, et des autres personnages qui gravitent autour de lui. Il entretient avec Henry Standing Bear une amitié de longue date, ambivalente, à laquelle se mêle une certaine rivalité.

De par son évocation du Vietnam, l’auteur plonge plus profondément dans le passé de Walt, ajoutant une couche supplémentaire à l’épaisseur du personnage. Mais malgré la force tranquille dont il fait preuve, Walt demeure toujours en proie à l’introspection et aux questionnements.
« Je me demandais ce que j’aurais dit à ce marine au visage poupin, et ce que je ne lui aurais pas dit. Je me demandais ce qu’il aurait eu à me dire. Est-ce qu’il aurait approuvé ce que nous étions devenus ? Est-ce qu’il aurait pensé que j’étais quelqu’un de bien ? »
Je te rassure tout de suite Walter, tu es devenu quelqu’un de bien, de très bien même.

Une très belle lecture, en vérité.

Éditions Gallmeister, Février 2012

 

4ème de couv:

enfants de poussièreDans le comté d’Absaroka, Wyoming, la découverte du corps d’une jeune Asiatique étranglée en bordure de route n’est pas monnaie courante. Et quand on retrouve près des lieux du crime un vagabond indien au physique de colosse, Virgil White Buffalo, en possession du sac à main de la victime, l’affaire semble être vite expédiée. Pourtant, le shérif Longmire a du mal à croire que Virgil soit l’assassin, d’autant que dans le sac à main de la morte, on découvre un vieux cliché qui le ramène à sa première enquête criminelle, près de quarante ans plus tôt, en pleine guerre du Vietnam.

Enfants de poussière est un polar haletant qui nous entraîne des boîtes de nuit de Saïgon aux villes fantômes du Wyoming. Ce nouveau volet des aventures de Walt Longmire est l’un des plus ambitieux de son auteur.

L’auteur:

Craig JCraig Johnson, né en 1961 , est un écrivain américain, auteur de romans policiers, connu pour sa série de romans et de nouvelles consacrés au shérif Walt Longmire.
Avant d’être écrivain, il exerce différents métiers tels que policier à New York, professeur d’université, cow-boy, charpentier, pêcheur professionnel, ainsi que conducteur de camion et il a aussi ramassé des fraises. Tous ces métiers lui ont permis de financer ses déplacements à travers les États Unis, notamment dans les États de l’Ouest jusqu’à s’installer dans le Wyoming où il vit actuellement. Toutes ces expériences professionnelles lui ont servi d’inspiration pour écrire ses livres et donner ensuite une certaine crédibilité à ses personnages.
Déjà parus : Little bird (2009), Le camp des morts (2010), L’indien blanc (2011), Enfants de poussière (2012), Dark horse (2013), Molosses (2014), Tous les démons sont ici (2015), Steamboat (2015)
A paraître: A vol d’oiseau (mai 2016)
(Source: Wikipedia)