Martine Nougué – Le vrai du faux et même pire

Après « Les Belges reconnaissants », je retrouve avec plaisir la Lieutenante Pénélope Cissé. Son succès dans la précédente enquête au village de Castellac, lui a valu une promotion au grade de Capitaine. Mais elle n’a rien perdu de son franc-parler. Elle rentre du Sénégal en compagnie de sa fille Lisa-Fatouh, venue passer quelques semaines de vacances chez sa maman.

Trois figures incontournables de La Pointe, petit quartier au bord de l’étang de Thau, ont disparu. Le plus gros producteur d’huitres du bassin, aux méthodes discutables; le patron du café de La Pointe qui prostituait sa femme, et même sa fille auprès de ses clients ; le troisième individu était lui, un petit malfrat sans envergure du milieu sétois.

Les conchyliculteurs connaissant une recrudescence des vols dans les parcs à huîtres du bassin de Thau, c’est fort logiquement que la Gendarmerie oriente son enquête sur cette piste, sans faire montre d’un zèle excessif.

Marceline, une octogénaire ex- militante écologiste et féministe, veut alerter l’opinion sur les évènements étranges qui surviennent autour de l’étang : des morts suspectes d’animaux, des pelotes de filaments qui flottent sur le bassin. En plus de l’usine chimique, elle va même jusqu’à évoquer la main de la CIA derrière tous ces phénomènes.

Pénélope, de prime abord réticente à accepter les divagations de Marceline, sera bien obligée de réviser son jugement lorsqu’elle sera elle-même témoin d’une attaque massive de chats, évènement on ne peut plus inhabituel.

Pénélope, toute à son enquête, ne peut pas passer avec sa fille autant de temps qu’elle le voudrait. Son ami Luigi le libraire, que Lisa-Fatouh a rapidement adopté, est ravi de jouer le rôle de tonton, de faire découvrir à la petite les trésors de sa librairie et les beautés du coin, ainsi que les « figures » de la Pointe, parmi lesquelles Marceline.
« D’abord, je m’appelle pas Blanche-Neige, mais Lisa-Fatouh ! Et oui, je viens dr’Afrique, du Sénégal. Mais faites attention : chez nous en Afrique, les méchantes vieilles, ON LES MANGE ! D’abord on fait une grande fête, on danse comme les singes avec des masques et des plumes, puis on allume un grand feu, le sorcier fait des incantations, on fait cuire la vieille, et quand elle est bien rôtie, on la mange. Sauf moi. J’ai jamais aimé les vieilles, c’est trop sec et ça sent mauvais ! »

La présence de sa fille va mettre Pénélope en face de ses responsabilités en tant que mère. Lisa-Fatouh, qui au départ venait pour des vacances, n’a pas l’intention de rentrer au Sénégal et entend bien vivre en France avec sa mère.

Ce roman est habité d’une galerie de personnages très bien dessinés. Des gentils, et des beaucoup moins gentils qui ne lèveraient pas le petit doigt pour aider la police à retrouver les trois disparus, dont l’absence ne semble pas émouvoir leurs proches, bien au contraire. J’ai bien aimé l’accueil un tantinet potache réservé aux « Men in grey », deux consultants en technocratie venus faire un audit du commissariat. En plus de Pénélope j’ai eu plaisir à retrouver tous les seconds rôles rencontrés lors du précédent opus : de Garamont le divisionnaire « pas de vagues », Berluchon le collègue raciste et misogyne, Luigi l’ancien journaliste reconverti en bouquiniste.

Tous sont au service d’une histoire originale, située dans un quartier mythique de « Sète la singulière », une île entre l’étang et la mer, plus particulièrement dans le quartier de la Pointe Courte, un monde à part, un village dans la ville, « un confetti de terre échoué au nord de Sète ». Petites maisons et bateaux de pêcheurs composent le décor, au milieu d’un capharnaüm d‘improbables sculptures, de barques, de casiers et de filets séchant au soleil.

L’enquête obéit à un schéma très bien structuré, la narration est plaisante et bien rythmée. Le ton se teinte parfois de galéjade méridionale, et nous réserve des séquences particulièrement plaisantes.
Les thèmes abordés témoignent des préoccupations de l’auteure qui, par le truchement de la vieille Marceline, pasionaria féministe et écologiste, fait passer son message et ses préoccupations : la violence faite aux femmes, le droit à la différence, l’accueil de l’autre, l’omniprésence des médias qui brident notre capacité de réflexion.

« Les médias sont bavards quand ils n’ont rien à dire, mais on a une chance : ils sont futiles et volages. Dans une semaine, il y a le foot qui commence, ils auront un nouvel os à ronger et nous oublieront vite. En attendant, faut faire le dos rond et continuer à travailler sans se laisser distraire par l’hystérie de ce petit monde. « Le jour chasse la nuit et le baobab pousse », comme on dit chez moi.
– On dit ça chez vous ? C’est pas plutôt « les chiens aboient et la caravane passe » ?
– Non, ça c’est plus au nord, Chef ! »

Ce roman porte en lui la poésie, la lumière et les parfums de la Méditerranée. La Pointe Courte conserve une part de cette culture authentique et populaire, qui résiste encore à l’agitation frénétique du monde moderne.
Ce roman du terroir est un très agréable voyage entre lagune et étangs. Écrit « avé l’assent », il résonne d’une douce musique à l’oreille du Languedocien que je suis.
Une lecture que je recommande, en attendant le prochain…

Éditions du Caïman, Janvier 2017

4ème de couv :
vrai-du-fauxLa Pointe, un quartier pittoresque de Sète, petit port sur l’étang de Thau. Trois figures locales pas très recommandables ont disparu : le plus gros producteur d’huîtres du bassin, le patron proxénète du café de La Pointe et un petit malfrat coutumier des mauvais coups. La gendarmerie relie ces disparitions aux vols et trafics de coquillages qui se multiplient sur la lagune. Ce n’est pas l’avis de Marceline, vieille militante éco-féministe, qui oriente l’opinion sur les événements pour le moins bizarres qui surviennent depuis quelques temps dans le coin : morts suspectes d’animaux, pluies de pelotes de filaments, odeurs pestilentielles certains jours…
Qui empoisonne La Pointe, et à quelles fins? Qui tue sur le bassin et pourquoi? L’opinion s’enflamme et la rumeur court : des savants fous ? Des services secrets ? Des sociétés occultes ? Le capitaine Pénélope Cissé, chargée de l’enquête, va chercher à démêler le vrai du faux…

L’auteure :

Martine Nougué a vécu ses premières années en Afrique, au Cameroun et, depuis, n’a plus cessé de voyager, à la découverte des cultures du monde…

Après des études de sciences politiques et de sociologie, elle a mené sa carrière en entreprise, dans le conseil et la communication. Passionnée par l’observation de ses contemporains et celle de l’évolution des sociétés, Martine Nougué voyage, rencontre, écrit…

Elle vit aujourd’hui entre Paris et son village du Languedoc où elle s’investit dans la promotion du livre et de la lecture. Après Les Belges reconnaissants, Le vrai du faux et même pire est son deuxième roman publié.

Martine Nougué – Les Belges reconnaissants

belges« Les belges reconnaissants »,  voilà un titre bien curieux pour un polar rural, dont l’action se passe dans la garrigue héraultaise.
Au premier abord, le petit village de Castellac n’a rien à voir avec la Belgique. Le maire du village, Ludovic Galliéni, héritier d’une longue lignée d’édiles, est une sorte de potentat local, dont le pouvoir est basé sur le clientélisme, le népotisme et, si nécessaire, dans les cas les plus extrêmes l’intimidation, voire la violence. Il est devenu très riche dans les années 40, sans que l’origine de sa fortune soit clairement établie: marché noir, spoliation de biens juifs??? Il vient de remporter une large victoire aux élections municipales, contre Marianne Grangé, jeune journaliste écologiste, qu’il a humiliée, autant par le verdict des urnes que par les propos tenus en public :
« -Mademoiselle Grangé, que cet épisode vous serve de leçon ! Reprit le maire. Vous et vos amis n’avez rien à faire à la mairie de Castellac, ne venez pas vous mêler de nos affaires qui ne vous regardent pas. On vous accepte au village, mais restez tranquilles ! Et maintenant mes amis, je vous invite à trinquer, à votre santé et à la santé de Castellac ! Et vous pouvez vous joindre à nous, Mademoiselle Grangé, on n’est pas rancuniers à Castellac ! »

A la fin de cette soirée électorale, alors qu’elle rentre chez elle, Marianne est agressée et violée par des séides du maire. Elle décide de ne pas porter plainte, sachant très bien avec quel peu d’empressement son affaire serait traitée par les gendarmes locaux. Elle déclare à Fred, son ami, qu’elle est sur le point de révéler un scandale qui va faire tomber Galliéni.

Quelque mois plus tard, le cadavre de Galliéni est découvert dans une combe par un berger. Il est entièrement nu, recroquevillé sur lui même, le dos lacéré et un collier de chien autour du cou. L’autopsie révèle que la nuit de sa mort a été l’occasion d’ébats sexuels débridés,   qu’il a absorbé du GHB,  et de la digitoxine, qui a causé sa mort. Bien sûr, Marianne est la cible de la vindicte villageoise, sa récente défaite aux élections lui donnant un mobile évident. Mais cette piste n’est pas exploitée, Galliéni et sa famille, malgré leur pouvoir et leur argent, ne font pas l’unanimité, et le pouvoir suscite bien souvent quelques inimitiés.
« Des tas de gens détestaient Ludovic et les Galliéni mais de là à vouloir tuer… Vous savez, l’histoire de nos villages est truffée de vieilles haines entre familles dont bien souvent plus personne ne connaît l’origine. On sait que les Untel et les Machin s’en veulent depuis toujours alors, quand on naît Untel ou Machin, on perpétue la « tradition », on ne se pose pas plus de questions que ça. L’entretien des vieilles rancoeurs est une activité qui prend beaucoup de temps par ici, c’est presque un jeu, ça occupe les esprits et les conversations. »

La Lieutenante Pénélope Cissé vient d’être mutée à Sète pour raisons disciplinaires (on n’en saura pas plus). A Castellac, tout ce qui vient de l’extérieur (du village, du canton ou du département) est suspect et pour le dire carrément, loin d’être bienvenu. Quelle riche idée a eu l’auteure de confier l’enquête à la sculpturale Pénélope,  étrangère, femme, et noire de surcroît. Mais cette « princesse africaine » ne se laisse pas facilement démonter, et malgré des méthodes parfois un peu limite, elle a un instinct très sûr.
« Il y a quelque chose d’autre, Commandant… peut-être quelque chose de plus enfoui… une fissure quelque part, qui remonterait loin, très loin… le mur s’est écroulé mais la faille était ancienne… je suis en ce moment au milieu des décombres, je fouille dans l’histoire du mur… je ne suis pas loin de comprendre… murmurait Pénélope, perdue dans ses pensées. »
En plus de Pénélope, on trouve une galerie de personnages très bien dessinés. Le scénario est rigoureux et l’intrigue très bien ficelée. Il nous faudra attendre le milieu du roman pour commencer à entendre parler des Belges, mais je ne vous en dirai pas plus, sinon que ce roman nous réserve quelques rebondissements du meilleur cru.

Ce roman n’a rien d’une pagnolade, même si l’on retrouve ici et là quelques pointes d’humour, pour que le récit ne soit pas trop noir. La scène que joue Pénélope, avec les osselets de l’ancêtre, au dépens de son crédule adjoint Dujardin, est particulièrement réjouissante:
« – Sé’ieux Toubab’! Toi pas te moquer! C’est les os de la main de mon ancêt’e, bouffé par un c’oc’odile en che’chant la vér’ité! Y sont magiques! Y vont pa’ler, c’est sû’! Dit-elle en lançant les osselets d’un air inspiré. »
Martine Nougué a l’œil exercé dans l’observation de ses contemporains et sait trouver les mots  pour les décrire. A ce propos, tout le roman est d’une réelle justesse, et j’ai eu l’impression qu’il se déroulait juste à ma porte. Dans le village où je vis maintenant, comme dans beaucoup d’autres dans cette région ou ailleurs, le « t’es pas d’ici » est monnaie courante et, j’en parle en connaissance de cause, il faut au moins une génération, si ce n’est deux; pour être accepté et intégré dans le collectif de la communauté.

L’auteure donne une image vraie de ces villages, et son mérite n’est pas mince d’avoir su éviter l’écueil de la caricature. C’est également l’occasion de pointer du doigt la bêtise et le racisme ordinaires. Il est d’ailleurs piquant de constater, en ces temps ou un nombre grandissant  de nos concitoyens est démangé par le prurit identitaire et la tentation du repli sur soi, que la petite commune de Montbazin (alias Castellac) lors de la dernière guerre, a accueilli 340 réfugiés Belges, soit plus de 30% de sa population!
A ce propos je vous invite à visiter la page : http://www.memoiredemontbazin.fr/des-hommes/les-belges-reconnaissants/.
Une agréable découverte que ce roman, un très bon moment de lecture.
Et, si vous me permettez, encore un mot à l’auteure: Pénélope, reviens!!!

Éditions du Caïman, 2015

 


4ème de couv :

Castellac était un village apparemment tranquille jusqu’au jour où son maire est retrouvé raide mort dans la garrigue. Pénélope Cissé, officier de police au commissariat de Sète, va devoir fouiller dans le passé trouble du village pour retrouver l’assassin de Monsieur le Maire. Elle va être confrontée à quelques habitants pittoresques mais pas toujours très coopérants, protégeant leurs petits secrets et peu amènes à l’égard de ces « étrangers », les nouveaux habitants venus du Nord, ou de cette flic africaine qui fouille dans leurs histoires.

L’auteur :

Martine nouguéMartine Nougué a vécu ses premières années en Afrique, au Cameroun et, depuis, n’a plus cessé de voyager, à la découverte des cultures du monde…

Après des études de sciences politiques et de sociologie, elle a mené sa carrière en entreprise, dans le conseil et la communication. Passionnée par l’observation de ses contemporains et celle de l’évolution des sociétés, Martine Nougué voyage, rencontre, écrit…

Elle vit aujourd’hui entre Paris et son village du Languedoc où elle s’investit dans la promotion du livre et de la lecture. Les Belges reconnaissants est son premier roman publié.