Maurice Gouiran – Mais délivrez-nous du mal

délivre nous du mal4ème de couv.

Des hommes d’affaires sans scrupules qui s’étripent sans merci pour prendre le contrôle d’établissements médicaux aux bénéfices juteux.
Des malades qui deviennent alors des clients dans une guerre des cliniques qui laissera en route quelques sommités sur le tapis.
Des interventions chirurgicales ratées qui brisent la carrière de quelques sportifs prometteurs…
Une justice qui tente de faire le tri entre la rapacité d’un patron et la négligence des chirurgiens.
Une rumeur persistante qui insinue qu’un tueur en série abrège le séjour des hospitalisés…
Clovis, enfin, qui partage son coeur – ou plutôt son lit – entre deux femmes que tout oppose, mais qui vont l’inciter à fourrer son nez dans ces histoires frelatées.
Tiraillé entre naïveté, amour et curiosité, Clovis va prendre des risques inconsidérés afin de découvrir l’hypothétique sérial killer qui tient tant à délivrer ses semblables du mal…

Ce que j’en pense :

Dans son petit village, dans le vallon de La Varune, Clovis Narigou, ancien grand reporter, aspire à une vie plus tranquille tout en s’adonnant à l’élevage de chèvres du Rove, aux noms de stars du cinéma, telles Demi Moore ou Kim Basinger. Son emploi du temps est rythmé par les sorties à l’avanade, la traite, les visites au bistrot pour écluser quelques mominettes de « mauresque » et, de temps en temps des piges pour les journaux.

En ce matin de mai, sa tranquillité est troublée par le lieutenant de police Baldiserro. On vient de découvrir un corps calciné dans un champ à 200 mètres de chez lui.

« C’était un meurtre des plus banals qui soient. Pas d’éviscération, pas de cannibalisme, pas de corps décapité ou de membres tranchés et éparpillés, rien de ces scènes chères à nos auteurs de thrillers qui mettent en transes leur fidèles lectrices assoiffées de sang et de violence. Tout juste une dépouille à demi carbonisée qu’un vététiste matinal venait de découvrir. Milou faillit s’en montrer déçu, mais quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut se contenter de ce qu’on a, comme le serinent les maîtres à leurs serviteurs.
… Cette scène bucolique me rappelait une récitation jadis apprise au primaire. Rimbaud. Seulement notre « dormeur du val » n’avait pas deux trous rouges au côté droit, mais un seul dans le ciboulot, et il reposait dans la camomille et non dans le frais cresson bleu, si rare sous nos latitudes soumises à un implacable climat semi-aride. »

Le cadavre  n’est autre que celui de Jean-Lucien de Ponterne, directeur de la clinique « des Acacias » , impliquée dans une série d’erreurs médicales laissant handicapés à vie de jeunes et prometteurs sportifs, dont le procès commence ce matin à Marseille. Clovis se trouve naturellement intéressé par l’affaire, un grand quotidien parisien l’ayant engagé pour couvrir ce procès.

Deux jours après, Élodie, infirmière en chef aux « Acacias » et accessoirement ancienne maîtresse de Clovis, inquiète de la disparition de son amant Paul Herminasse, chirurgien dans cette même clinique vient solliciter son aide. Emma Govgaline, lieutenant de police et maîtresse occasionnelle de Clovis, est chargée de l’enquête et nul besoin de dire qu’entre ces deux sources, Clovis va trouver matière à glaner toutes les informations relatives à son reportage.
Viennent se greffer à cette affaire déjà compliquée, des rumeurs sur un « ange de la mort » qui soulagerait ses semblables de leurs souffrances.
Clovis va devoir jouer serré, et payer de sa personne pour démêler ces sacs de nœuds, pris dans un triangle amoureux qui le laisse parfois sur les rotules, afin de venir au bout de cette enquête.

En plus de Clovis l’ex-reporter un peu usé que son penchant pour la mauresque me rend déjà sympathique, et d’Emma, la fliquette androgyne, lesbienne au look gothique, des personnages de ce roman que les habitués de l’auteur connaissent déjà, Élodie nous offre une savoureuse composition dans un rôle de cagole particulièrement réussi.

Comme souvent, Maurice Gouiran se saisit de thèmes d’actualité, pour en faire la matière de ses romans. Dans ce cas, il s’agit de la lutte pour le contrôle de cliniques, représentant une manne financière non négligeable, dans la recherche de la rentabilité à tout prix. Le risque étant de voir une baisse de qualité des soins, et le but recherché un enrichissement facile et rapide.
Il évoque également le problème de l’évasion fiscale, les relations troubles entre le milieu du banditisme et celui des affaires, voire de la politique.

Malgré la gravité du sujet abordé, j’ai trouvé cet ouvrage d’un ton plus léger et plus enjoué que certains autres romans de l’auteur, sûrement dû à la présence alternée des deux jeunes femmes dans ses journées et ses nuits, et les séquences en chambre, décrites avec beaucoup d’humour, qui ponctuent cette enquête.

L’auteur, natif du Rove, met en vedette une ville et une région qu’il connaît bien, et nous décrit avec beaucoup de poésie les parfums de la garrigue, le charme des drailles arides et des baous. Il met également beaucoup de chaleur dans ses descriptions de Marseille.
« Les pêcheurs étalaient leurs prises miraculeuses: les dorades encore vives voisinaient avec les maquereaux, les rascasses, les saint-pierre, les roucaous, les bonites…Ils proposaient même des cigales de mer, ce matin-là. Je me suis attardé pour goûter chaque scène de la vie du petit port. »
L’intrigue, devrais-je dire les intrigues, sont compliquées à souhait et nous donnent maintes occasions de nous activer les neurones pour dénouer l’écheveau, entre jeux de pouvoir et d’influence et, plus trivialement, appât du gain.

Et toujours cette langue qui a les parfums du Midi, cet « assent » qui accompagne la lecture de cette histoire, entre cagoles, bordilles et cacous, prompts à foutre le ouaille ou créer des engambis. Histoire, selon les propres mots de l’auteur, « dans laquelle les parfums de garrigue sont pollués par de sales relents d’anesthésiques. »
Vraiment une très agréable lecture que ce roman, même si je le classe un ton en-dessous des excellents « Franco est mort jeudi » et « L’hiver des enfants volés », de ce même auteur, qui semble s’être octroyé avec ce titre une sorte de récréation.

Éditions Jigal Polar, 2013

L’auteur :

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Maurice Gouiran
est un écrivain français né le 21 mars 1946 au Rove (Bouches-du-Rhône), près de Marseille, dans une famille de bergers et de félibres.
Il passe son enfance dans les collines de l’Estaque, avant d’effectuer ses études au lycée Saint-Charles et au lycée Nord de Marseille, puis à la Faculté, où il obtient un doctorat en mathématiques.
Spécialiste de l’informatique appliquée aux risques et à la gestion des feux de forêts, il a été consultant pour l’ONU. Il enseigne également à l’université.
Depuis 2000, il a écrit de nombreux romans policiers, dont plusieurs ont été primés.

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Maurice Gouiran – L’hiver des enfants volés

10530691_917959731553279_2995671953563939921_n4ème de couv.

Lorsqu’un soir d’hiver 2013, Samia frappe à la porte de la Varune, Clovis se doute très vite qu’elle a besoin de son aide…

Samia, Clovis l’a rencontrée en 82, alors qu’il était encore correspondant de guerre.Avec son ami François, ils avaient sorti la jeune Palestinienne des massacres de Sabra et Chatila… Depuis, elle lui a préféré François, mais Clovis n’avait jamais rien pu lui refuser.

Et justement, François a disparu. Il a quitté sa paisible retraite du marais poitevin pour Barcelone afin d’enquêter sur deux accidents étranges… Depuis, plus de nouvelles !

Parti immédiatement à sa recherche, Clovis va, au cours de ses investigations, voir brutalement réapparaître le spectre des enfants volés aux familles républicaines par les franquistes. Un scandale et une véritable affaire d’État ayant perduré jusqu’au milieu des années 80.

Mais que vient faire François dans cette histoire ? Lui qui semble avoir beaucoup dérangé lors de son enquête… Et qui de fil en aiguille, va faire ressurgir de son propre passé un autre drame effroyable…

Ce que j’en pense :

Maurice Gouiran a le chic pour gratter là où ça démange. Avec ce roman, il s’en vient titiller les plaies de l’histoire récente tout juste refermées… En même temps que Clovis mène l’enquête sur les traces de François, son ami disparu, il se trouve confronté à la question de tous ces « orphelins » de l’époque Franco, qui n’avaient d’orphelins que le nom, le plus souvent enfants de jeunes filles vulnérables, à qui l’on faisait croire que leur enfant était mort, pour le vendre à des familles aisées en mal d’enfant. Et quel cynisme que ces épidémies d’otite au mois de Janvier, pour permettre d’offrir le plus beau des cadeaux le jour des rois.

On suit également, en parallèle grâce à la lecture de ses notes, les réflexions et le cheminement de François sur les traces de son propre passé, lui enfant adopté. Une des pistes qu’il a mise à jour le conduit sur les traces des Lebensborn, ces cliniques de reproduction nazies pour l’expansion d’une race pure, autres dérives d’idéologies totalitaires…

Maurice Gouiran se livre également à une attaque en règle contre l’Eglise Catholique d’Espagne, participante active à tous les crimes du régime franquiste, et qui a continué longtemps après la mort du « Caudillo ».

Ce roman n’est pas seulement un polar, il fait œuvre utile pour faire connaître une vérité historique souvent escamotée. A travers l’enquête de Clovis et les notes de François, l’enquête se fait jour, pièce après pièce, pour reconstituer le puzzle d’une enfance perdue, et en conclusion, pour nous asséner en guise de point final une claque monumentale. Et comme le dit si bien mon ami Pierre:

Oui, Maurice Gouiran frappe fort…. Et oui, c’est très bon…