Olivier Truc – Le détroit du Loup

4ème de couv.

Détroit-du-loup-300x460Le printemps dans le Grand Nord, une lumière qui obsède, une ombre qui ne vous lâche plus. À Hammerfest, petite ville de l’extrême nord de la Laponie, au bord de la mer de Barents, le futur Dubai de l’Arctique, tout serait parfait s’il n’y avait pas quelques éleveurs de rennes et la transhumance… Là, autour du détroit du Loup, des drames se nouent. Alors que des rennes traversent le détroit à la nage, un incident coûte la vie à un jeune éleveur. Peu après, le maire de Hammerfest est retrouvé mort près d’un rocher sacré. Et les morts étranges se succèdent.
En ville les héros sont les plongeurs de l’industrie pétrolière, trompe-la-mort et flambeurs, en particulier le jeune Nils Sormi, d’origine sami.
Klemet et Nina mènent l’enquête pour la police des rennes. Mais pour Nina une autre quête se joue, plus intime, plus dramatique. Elle l’entraîne à la recherche de ce père disparu dans son enfance. Une histoire sombre va émerger, dévoilant les contours d’une vengeance tissée au nom d’un code d’honneur implacable.

Ce que j’en pense:

Après le dernier Lapon, qui voyait le retour du soleil après la longue nuit polaire, ce nouveau roman est lui baigné de lumière dans une saison où la Laponie compte plus de 22 heures d’ensoleillement par jour, quand les ombres s’étirent indéfiniment, et que les courtes nuits laissent peu de place au sommeil et au repos.

« Tout près de lui, quelque cinq cents rennes s’entassaient sur les galets de la berge, broutant ce qu’ils pouvaient, cherchant des algues gavées de sel, relevant parfois nerveusement la tête vers la berge opposée, sur l’île de Kvaløya. Depuis la grande île qui était leur destination finale, le vent du nord de la mer de Barents leur apportait des effluves d’herbe. Ce n’était pas encore l’herbe grasse de juin. Mais, pour ce troupeau-ci, un appel irrésistible après six mois d’un régime sec constitué de lichen enfoui sous la neige. Les bêtes étaient nerveuses, impatientes. Trop impatientes. Les femelles ne mettaient bas qu’une fois de l’autre côté. Cela ferait encore des tensions avec la ville, comme chaque année. Mais les rennes de tête savaient ce qui les attendait de l’autre côté. »

Lors de la transhumance des rennes, au passage du détroit du loup, le troupeau de rennes, affolé par on se sait quoi, commence à se désorganiser et tourner en rond créant un tourbillon fatal qui va coûter la vie à Erik Steggo, jeune éleveur sami.
Le policier Klemet Nango et sa jeune coéquipière Nina Nansen vont être chargés de faire la lumière sur cet accident inexplicable, et l’enquête se complique lorsque le maire d’Hammersfest est retrouvé mort, au pied de ce rocher qui garde le détroit.

A travers les tensions entre éleveurs, magouilles politiques pour l’attribution de terrains et l’expansion toujours plus grande des compagnies pétrolières qui, pour accroître leur territoire de recherches, grignotent peu à peu les terres pâturables des rennes qui sont le patrimoine des éleveurs sami. Non seulement, elles s’étendent sur les terres, mais également en mer avec les recherches sur le plateau continental.

Ces mêmes compagnies qui emploient des plongeurs en eau profonde, leur imposant les conditions de travail les plus difficiles, au détriment de leur sécurité, entraînant par là-même quelques dramatiques accidents de décompression.

« Il était l’homme de la situation. Un mec qui aimait prendre des risques, qui n’avait pas froid aux yeux, toujours prêt à faire ce petit quelque chose en plus qui le sortait du lot. Bien sûr, dans son métier, ce petit quelque chose en plus pouvait signifier la mort. Mais Nils n’était pas un idiot. Et son binôme valait toutes les assurances. Pour Tom Paulsen, la sécurité passait avant tout, client ou pas, quel que soit le coût. Même les clients, la plupart en tout cas, le respectaient pour ça. Si Nils Sormi avait le petit quelque chose en plus, Tom Paulsen avait le petit quelque chose en moins, ce que d’autres appelaient le principe de précaution. Une combinaison qui les rendait imbattables.« 

Ce récit est peuplé d’une nombreuse galerie de personnages, tous très bien dessinés, parmi lesquels : Klemet, toujours en porte à faux entre deux cultures, Nils Sormi, le jeune plongeur d’origine sami, hâbleur et fort en gueule, son binôme Tom Paulsen plus posé, Anneli la jeune veuve d’Eric Steggo dont le courage et la détermination à poursuivre les rêves de son mari forcent l’admiration.

« Et tu dois savoir que ces terrains ne nous appartiennent pas. Nous n’avons fait qu’y laisser les traces de nos pas, aussi légères et fugaces qu’il nous était possible, depuis des milliers d’années, pour que cette terre continue à nous nourrir. »

Au cours de ce roman, l’enquête va mettre au jour la piste d’anciens plongeurs, et Nina la coéquipière de Klemet va prendre une toute autre dimension, à travers son histoire personnelle à la recherche de son père, ancien plongeur lui-même: Todd Nansen, qui apporte une note particulièrement émouvante à cette histoire.

Disséminées dans le roman, en début de chapitre, se trouvent des lettres adressées à Midday, lettres désespérées, en forme d’ appel au secours, mais de qui ?

J’avais vu dans un documentaire télévisé cette traversée d’un détroit par un immense troupeau de rennes, que j’ai retrouvée dans le premier chapitre de ce roman,  avec toute la beauté du grand nord, sous cette luminosité permanente, obsédante. L’auteur nous dépeint de manière admirable les paysages et les êtres de ce pays, les éleveurs sami, condamnés à s’adapter ou à disparaître, confrontés aux problèmes que pose la recherche pétrolière, et ses conséquences sur l’environnement et les hommes.

Le thème de la recherche pétrolière et gazière est abordé de façon très fouillée, depuis les compromissions qui s’imposent aux élus locaux, jusqu’aux risques extrêmes où sont conduits les plongeurs, poussés par les pétroliers, et rejetés ensuite en cas de problème.
En revanche, l’enquête est un peu plus tarabiscotée et part dans plusieurs directions dont on a bien du mal à comprendre comment elles vont se rejoindre.

Je referme ce roman avec une pointe de regret, un peu de déception. « Le dernier Lapon » m’avait emballé, et même si d’un roman à l’autre, le style est toujours impeccable, l’écriture très maîtrisée, et si l’auteur n’a rien perdu de sa qualité de conteur, il m’a manqué quelque chose d’indéfinissable, un je ne sais quoi qui aurait fait que je sois encore une fois tout à fait conquis…

Editions Métailié Noir, 2014

L’auteur :

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Journaliste depuis 1986, il vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays nordiques et baltes, il est aussi documentariste pour la télévision. Il est l’auteur de la biographie d’un rescapé français du goulag, L’Imposteur (Calmann-Lévy).

Publie en 2012 « Le dernier Lapon », Prix des lecteurs du Quai du Polar 2013.

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Olivier Truc – Le dernier Lapon

dernier-lapon-oilivier-truc4ème de couv.

Kautokeino, Laponie centrale, 10 janvier. Nuit polaire, froid glacial.

Demain, le soleil disparu depuis 40 jours, va renaître. Demain, entre 11h14 et 11h41, Klemet va redevenir un homme, avec une ombre. Demain le centre culturel va exposer un tambour de chaman légué par un compagnon de Paul-Emile Victor.  Mais dans la nuit le tambour est volé. Les soupçons iront des fondementalistes protestants aux indépendantistes sami. La mort d’un éleveur de rennes n’arrange rien à l’affaire. La Laponie, si tranquille en apparence, va se révéler terre de conflits, de colères et des mystères.
Klemet le Lapon et sa jeune coéquipière Nina, enquêteurs à la police des rennes vont se lancer dans une enquête déroutante à plus d’un titre. Quel peut bien être le rapport entre ce tambour sacré et la mort de Mattis, un simple éleveur de rennes ?

Ce que j’en pense :

D’entrée de jeu, on est captivés : tout d’abord par l’atmosphère, glaciale comme l’enfer, les paysages immenses et sauvages, ce peuple des Sami et leur amour du soleil et de la lumière si rares en Laponie, mais tellement désirés et désirables.

« – Chuuut. Pas maintenant. Tu vas me gâcher le moment le plus magique de l’année.
Nina le regarda sans comprendre. Klemet ramassa le Finnmark Dagblad du jour et lui montra la dernière page, celle de la météo. (…) Klemet était recueilli, les yeux plissés. Le soleil avait de la difficulté à décoller. Il demeurait à proximité de l’horizon. Klemet paraissait maintenant observer son ombre dans la neige, comme s’il découvrait une magnifique œuvre d’art. Puis les enfants se remirent à jouer, des adultes à se taper dans les mains ou à sauter sur place. Le soleil avait tenu parole. Tout le monde était rassuré. L’attente, quarante journées sans ombre, n’avait pas été vaine. »

L’enquête, qui s’oriente d’abord sur des rivalités entre éleveurs, va se révéler bien plus complexe et mettre en lumière d’autres mobiles, d’autres intérêts.

Depuis les fondamentalistes protestants aux groupes politiques d’extrême droite, qui aussi pouvaient trouver un intérêt à voir disparaître ce tambour, symbole de la civilisation aborigène ?

Et quel est le rôle de ce géologue français qui écume les bars de la région ? Il faudra toute l’intelligence et la ténacité de nos deux enquêteurs pour démêler l’écheveau, et parvenir enfin à la vérité.

L’enquête policière proprement dite prend une dimension plus ethnologique et écologique avec la recherche du tambour. Les enquêteurs sont confrontés au racisme, à la ségrégation, toutes choses qui conduisent à la disparition d’une culture ancestrale.

L’écriture est précise et, avec une profusion de détails pittoresques, nous fait découvrir la culture des sami, peuple aborigène de Laponie, nous invite dans les « gumpi » (tentes traditionnelles), de ces éleveurs de rennes.

Par petites touches, l’auteur nous dévoile peu à peu son intrigue. Ce récit décrit de manière fort poétique les paysages de ces immensités glacées, et les traditions et les coutumes des gens qui y vivent, et nous brosse un portrait sans concessions des sociétés suédoises et norvégiennes où règne le racisme envers les indigènes lapons.), et l’exploitation intensive de leur sous-sol à la recherche de métaux rares.

Ce qui m’a touché dans ce roman, plus que l’enquête policière et le formidable dépaysement qu’il nous procure, est la dimension sociale et ethnologique qu’il véhicule sur le devenir d’une culture Lapone en résistance face à sa disparition programmée. La dignité et le courage de ces hommes déjà aux prises avec un environnement hostile, qui se battent pour préserver leur mode de vie, forcent le respect.

Dans un paysage incroyable, des personnages attachants et forts nous plongent aux limites de l’hypermodernité et d’un peuple luttant pour sa survie culturelle. Un thriller magnifique et prenant, écrit par un auteur au style direct et vigoureux, qui connaît bien la région dont il parle.
Olivier Truc, journaliste français installé à Stockholm, signe avec ce premier roman un récit époustouflant de maîtrise sur ces terres inhospitalières du grand nord.
A coup sûr, un grand roman !

olivier-trucL’auteur :

Olivier Truc

Journaliste depuis 1986, il vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays nordiques et baltes, il est aussi documentariste pour la télévision. Il est l’auteur de la biographie d’un rescapé français du goulag, L’Imposteur (Calmann-Lévy).