R.J. Ellory – Papillon de nuit

Ce livre patientait dans ma PAL, avec un flegme tout britannique, depuis le salon de Toulouse 2015. Une récente interview de l’auteur à Lyon par mon ami Yvan, l’a rappelé à mon bon souvenir. Et ça valait le coup, bon sang !

Au début des années 50, au bord d’un lac de Caroline du sud, la rencontre de deux jeunes garçons, Daniel le blanc et Nathan le noir, et le partage d’un sandwich au jambon cuit « le meilleur jambon cuit de ce côté ci de la frontière avec la Géorgie » va sceller une amitié qui, malgré les obstacles, ne se démentira pas durant les années, jusqu’à l’issue fatale.

Prison de Sumter, trente ans plus tard…
Daniel Ford est dans le couloir de la mort depuis 12 ans, déclaré coupable d’avoir assassiné son ami noir Nathan Verney. Le 5 octobre, on lui annonce que la date de son exécution est fixée au 11 novembre.

« Trente-six ans, et certains jours j’ai encore l’impression d’être un enfant.
L’enfant que j’étais quand j’ai rencontré Nathan Verney au bord du lac Marion, à proximité de Greenleaf, en Caroline du Sud.
Accompagnez-moi, car même si je marche lentement, je n’aime pas marcher seul.
Pour moi, au moins pour moi, ces pas si silencieux seront les plus longs et les derniers. »

Trente-six jours, le temps de faire un point sur les trente-six années qu’aura duré sa courte vie. Durant ces cinq semaines, il va recevoir de nombreuses visites du Père John  Rousseau. Plus que le salut de son âme, le Père Rousseau semble davantage intéressé par l’histoire de Daniel, et le presse de questions, lui intimant de raconter son histoire dans les moindres détails.
Ces conversations qui ponctuent les dernières semaines de sa vie, Daniel les attend comme une parenthèse, un moment de paix dans la dureté de ce monde carcéral. Nous revivons, au travers de ses souvenirs, presque vingt ans de l’histoire Américaine, du Ku Klux Klan, et le début de la lutte des noirs pour leur droits civiques, des assassinats de John Kennedy, de Martin Luther King et de Robert Kennedy, jusqu’au traumatisme que représenta pour une génération la guerre du Viêt-Nam.
Cette période animée voit l’émergence de la libération sexuelle, l’apparition des drogues, d’une nouvelle culture.

Les personnages sont d’une réelle épaisseur : Daniel et Nathan bien sûr, si proches et en même temps si différents. Caroline Lanafeuille et Linny Goldbourne, les deux visages féminins de la vie de Daniel. Les deux personnages de gardiens, aux personnalités diamétralement opposées : M. Timmons aussi humain que le lui permet sa fonction, et M. West dont le sadisme et la cruauté atteignent des sommets. Le Père John Rousseau, charitable et empathique, est le pilier sur lequel Daniel pourra s’appuyer pour aller vers sa fin sans faiblesse.

« M. Timmons est gardien dans le couloir de la mort, il fait son boulot, il obéit aux règles, et il laisse ces questions d’innocence et de culpabilité au gouverneur et au petit Jésus. Il n’est pas censé prendre de telles décisions, il n’est pas payé pour ça. Alors il ne le fait pas.
C’est plus simple ainsi.
M. West, c’est une autre histoire. Certains types ici croient qu’il n’est pas né de parents humains. Certains types ici croient qu’il a été engendré dans un bouillon de culture au MIT ou quelque chose du genre, au cours d’une expérience dont le but était de créer un corps sans cœur ni âme ni grand-chose d’autre. C’est un homme sombre. Il a des choses à cacher, de nombreuses choses, semble-t-il, et il les cache dans les ombres que dissimulent ses yeux et ses paroles, et dans l’arc que décrit son bras quand il abat sa matraque sur votre tête, vos doigts, votre dos. »

L’auteur dépeint de façon poignante la déshumanisation du monde carcéral, et la torture morale que représente l’attente d’une mort annoncée. C’est un véritable réquisitoire contre la peine capitale. C’est également une vision très critique du monde politique de l’époque, entre scandales et complots, et de la guerre du Viêt-Nam, au travers de l’évocation du massacre de My-Lai.

Il déclarait lors d’une récente interview, à propos de ce titre : « J’ai été très content quand lors de sa sortie, il a été chroniqué et les gens disaient : c’est son premier bouquin et il est vraiment bon. Comme s’ils s’attendaient à ce qu’un premier roman ne soit pas bon… »

Pour ce premier roman, publié en Grande Bretagne en 2003 l’auteur fait preuve d’une maturité étonnante et d’un talent avéré. Il présente avec beaucoup de finesse l’histoire récente des  Etats-Unis, et porte un regard que l’on devine un peu nostalgique, sur cette époque à tous points de vue foisonnante, et vraiment agitée d’un point de vue politique.

Ce n’est pas vraiment un roman policier, l’intrigue est relativement simple. La question de la culpabilité de Daniel, d’un intérêt certain, n’est pas le sujet essentiel du livre. La force de ce roman tient plutôt à l’émotion qui s’en dégage, au travers des rapports humains entre tous les protagonistes, aux prises avec leur propre histoire, leurs propres choix, et l’Histoire, avec un grand H. C’est un roman sur l’amitié, l’amour, la perte et la trahison.

Je n’irai pas jusqu’à dire que ce roman est génial ou que c’est un chef d’œuvre, termes bien souvent galvaudés et que je vois fleurir ici et là sur les blogs et réseaux sociaux à propos de tel ou tel roman. Ce roman est tout simplement très bon, excellent même… Et si j’ose la comparaison cinématographique, c’est une mise en scène absolument maîtrisée et un scénario sans faille, avec une tension dramatique permanente, servis par une distribution impeccable, depuis les premiers jusqu’aux seconds rôles.

Et si je peux me permettre, allez le voir, euh, pardon… le lire sans tarder

Éditions Sonatine, 2015. 

4ème de couv :

Après l’assassinat de John Kennedy, tout a changé aux États-Unis. La société est devenue plus violente, la musique plus forte, les drogues plus puissantes que jamais. L’Amérique a compris qu’il n’y avait plus un chef, un leader du pouvoir exécutif, mais une puissance invisible. Et si celle-ci pouvait éliminer leur président en plein jour, c’est qu’elle avait tous les pouvoirs.
C’est dans cette Amérique en crise que Daniel Ford a grandi. Et c’est là, en Caroline du Sud, qu’il a été accusé d’avoir tué Nathan Vernet, son meilleur ami.
Nous sommes maintenant en 1982 et Daniel est dans le couloir de la mort. Quelques heures avant son exécution, un prêtre vient recueillir ses dernières confessions. Bien vite, il apparaît que les choses sont loin d’être aussi simples qu’elles en ont l’air. Et que la politique et l’histoire des sixties ne sont pas qu’une simple toile de fond dans la vie de Daniel, peut-être lui aussi victime de la folie de son temps.

Publié en 2003 outre-Manche, Papillon de nuit est le premier roman de R.J. Ellory. Récit d’un meurtre, d’une passion, d’une folie, il nous offre une histoire aussi agitée que les années soixante.

L’auteur:

R.J. Ellory, auteur anglais est né en 1965. Après l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rhythm and blues, avant de se tourner vers la photographie. Après Seul le silence, Vendetta, Les Anonymes, Les Anges de New York et Mauvaise étoile, Papillon de nuit est son sixième roman publié en France par Sonatine Éditions.
Est paru en octobre 2016, toujours chez Sonatine, son septième roman : « Un coeur sombre ».

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Simone Gélin – Le journal de Julia

Un jour de mai 1975, Amélie, une petite fille, traverse la route en courant après son ballon, Julia se précipite pour l’arrêter au moment où surgit une Alfa Romeo que conduit Lucio. L’accident est évité de justesse, Julia a seulement été frôlée par la voiture. Ce jour, cette rencontre vont marquer le point de convergence de leurs existences, pour Julia et Lucio le début du bonheur, mais également le compte à rebours du malheur.

Vingt-cinq ans plus tard, sur les cimes dominant l’Espagne, se tient un vieil homme  :
« Enfin, il s’assit sur la frontière. Le vertige. Du haut de son promontoire, il sillonnait l’Espagne, survolait la chaîne, les cimes, et s’enfonçait dans les vallées. Sous les rayons de l’après-midi, l’automne chatoyait. Grenats, jaunes safranés, pourpres, vermeils, ocres ensoleillés trouaient d’or, de cuivre et de sang la masse vert sombre des sapins, mais le flanc de montagne, aspergé de lumière, modelé par la palette de couleurs, pouvait bien essayer de rivalise avec une toile impressionniste , Emilio ne se donnait pas la peine de monter jusqu’ici pour contempler le paysage Il venait nourrir sa mémoire, au cas où la camarde s’amènerait un soir sans lui avoir envoyé de préavis. Il voulait partir en se souvenant de la patrie et aussi de tous ceux qu’il avait vu tomber de ce côté des Pyrénées. Il voulait pouvoir jusqu’au bout se rappeler les visages de ces hommes qui avaient accepté, le sourire aux lèvres, de faire le sacrifice de leur vie. Ne jamais oublier leur courage incommensurable. »

Ce roman s’étire sur trois époques : Les années 30, avec le franquisme et la guerre civile en Espagne, les années 70, où l’on assiste à la rencontre de Julia et de Lucio, de leur amour naissant et des évènements dramatiques qui s’ensuivront, et les années 2000, avec le retour du grand-père et de son petit-fils en terre de Provence, en quête de vérité et de réhabilitation.

« Ils voient des femmes qui hurlent comme des louves, serrant leurs enfants morts contre leur poitrine. Les survivants errent comme des morts-vivants dans les rues jonchées de cadavres, croisant des mutilés hagards au milieu des ruines, des chiens et des chats à moitié fous eux aussi, dans un silence interrompu de temps en temps par des cris déchirants qui s’élèvent au-dessus des décombres, des cendres et de la fumée. Un décor de fin du monde. »

Engagé dans la lutte anti fasciste à 16 ans, il a vu le nuage de mort sur Guernica, et son père Juan tué à ses côtés dans les combats. Sa mère Pilar, suite à une dénonciation, sera emmenée et exécutée en pleine rue « pour faire des exemples ».
« Ils tremblent tous en silence, sur la place. Ceux qui sont à genoux, mais aussi ceux qui sont debout, en rond, tout autour.
Et puis tout à coup, des voix s’élèvent, Pilar se demande si elle rêve ou si ce qu’elle entend est bien réel. Dolores la regarde et sourit.
-Chante, Pilar ! Chante !
Pilar articule les premières paroles de ce chant révolutionnaires des Asturies qu’elle connaît par cœur.
« Asturies, terre sauvage, Asturies, terre de combattants ! »
Sa voix pure s’élève au-dessus des autres, alors elle reçoit une rafale de mitraillette en pleine poitrine. Juste le temps de balbutier : « Emilio ». »

Les mots me manquent pour décrire l’émotion qui m’a saisi à la lecture de la scène où Pilar entonne son chant révolutionnaire, sa voix s’élevant au-dessus du tumulte et des balles qui vont lui hacher la poitrine.

Les deux personnages principaux sont d’une épaisseur psychologique peu commune. A eux seuls, ils captent toute la lumière du roman, ne laissant aux autres que des miettes.
Emilio, le grand-père, magnifique personnage, tout en émotion, animé par une soif de justice et une colère contenue, depuis ses jeunes années. Sa vie n’est qu’une longue suite de deuils.

Julia est une jeune femme d’une grande noblesse, pleine d’empathie, une institutrice enthousiaste et toute dévouée à ses élèves, digne représentante des « hussards de la république » qui ont fait la grandeur de l’École publique. Douée d’une force d’âme hors du commun, elle est le soutien de Lucio dans toutes les épreuves qu’il traverse.
Lucio, le compagnon de Julia, et Nino ont moins d’importance dans le récit, même si ce sont eux sur qui repose l’histoire, et la quête du fils pour réhabiliter le père.

Ce roman est avant tout une histoire d’amour, mais aussi un vibrant plaidoyer contre les injustices, et plein d’humanisme quand il s’agit de dénoncer les excès du franquisme, et le comportement de l’État Français, dans l’accueil des réfugiés, ou bien l’absurdité et la barbarie de la peine de mort, ce qui faisait dire à Maître Robert Badinter, «La guillotine, c’est prendre un homme vivant et le couper en deux morceaux.» 

Écrit avec finesse, d’une grande intelligence, magnifiquement construit et articulé, ce roman est baigné d’une sensibilité et d’une émotion à fleur de peau. Et je le répète, empreint d’une grande humanité. Un vrai coup de cœur !

Éditions Anne Carrière, 2013

4ème de couv :

lejournaldejulia2En 2003, à bord d’un cabriolet Alfa Romeo des années 1970, Nino et son grand-père Emilio sillonnent la France du Pays Basque aux routes de Provence. Ils sont déterminés à exiger la révision d’un procès, ou à rendre justice à leur manière.
Le journal de Julia, la mère de Nino, accompagne leur périple. Ils relate les évènements dramatiques de 1975, alors que Julia était institutrice dans une petite école de Provence. Une fillette avait été assassinée et Lucio, le compagnon de Julia, arrêté.
Vingt-sept ans plus tard, peut-on demander des comptes à la justice ? Jusqu’où le grand-père et son petit-fils sont-ils prêts à aller ?
Un roman d’amour et de haine où se mêlent action et émotion.

L’auteure :

gelin2Enseignante retraitée, Simone Gélin vit à Lège-Cap-Ferret.
Après « La fille du port de la lune » (2010) et « Le banc de l’injustice » (2011),
« Le journal de Julia » (2013) est son troisième roman.
« Le truc vert » est paru en 2014.
Elle a obtenu le prix de la nouvelle au salon d’Hossegor pour « Entre chiens et loups »