Craig Johnson – Molosses

« J’avais du mal à obtenir une réponse claire de la part du petit-fils et de son épouse : pour quelle raison leur grand-père s’était-il retrouvé attaché au bout d’une corde de nylon de 35 mètres de long au pare-chocs arrière de l’Oldsmobile Toronado de 1968 ?
– — Alors, lorsque vous avez freiné au stop, il s’est écrasé contre l’arrière de la voiture ?»

Sixième roman de la série mettant en scène le shérif Walt Longmire, cet opus  démarre d’une façon plutôt inattendue, sur le ton de la comédie. Le grand-père au bout de la corde de nylon est Geo Stewart, propriétaire de la casse automobile et de la déchetterie ou, comme il aime à le rappeler, du Site municipal de dépôt, tri et récupération des déchets. Geo Stewart est en conflit de voisinage avec Ozzie Dobbs Jr, qui voudrait bien obtenir le déplacement de la casse et de la déchetterie pour étendre son complexe immobilier.

« On ne l’appelait pas un projet immobilier, mais c’en était un effectivement – si on acceptait cette appellation s’agissant de petits ranches de deux hectares avec des demeures à quatre millions de dollars disposées le long d’un golf. »

Dans le même temps, le shérif Longmire est appelé à la déchetterie, pardon, au Site Municipal de dépôt, tri et récupération des déchets, car on vient de retrouver là bas, dans une glacière, un pouce humain.

Walt confie à son adjoint Sancho Saizarbitoria, dit « Le Basque », la mission de retrouver le propriétaire de ce pouce. C’est une manière pour Walt de l’occuper car Sancho traverse une passe difficile depuis qu’il a été blessé lors de l’épisode précédent. Walt soupçonne qu’il est atteint de SSPT (Syndrome de stress post-traumatique). De plus la venue d’un nouveau né à son foyer le perturbe quelque peu.
Côté sentimental, son adjointe et compagne, la piquante Vic Moretti est obsédée par l’achat d’une maison, pour y abriter leur couple. Sa fille Cady prépare son mariage avec Michael Moretti le jeune frère de Vic, sous la houlette d’Henry Standing Bear, l’ami indien de Walt, comme maître de cérémonie (je suis impatient de voir ça !).
Ajoutez à tout ça la découverte dans un tunnel, sous la maison de Dobbs, de « ce qui était, semble-t-il, la plus grande plantation souterraine de marijuana de l’histoire », vous conviendrez avec moi que Walt ne manque pas de sujets de préoccupation.

A chaque fois que je retrouve Walt Longmire, je suis toujours partagé entre deux sentiments : le plaisir de retrouver un ami, et l’inquiétude de savoir comment les années ont passé sur lui. Car, ne nous y trompons pas, Walt n’est plus un jeune homme, et on le retrouve dans ce roman, encore plus cabossé que dans les précédents. Il doit passer des examens médicaux qui doivent confirmer son aptitude à poursuivre son travail, et qu’il essaye d’éviter en usant de tous les prétextes possibles.

Comme toujours chez Craig Johnson, l’écriture est précise et imagée, le ton est chaleureux. On sent de la part de l’auteur une réelle empathie envers ses personnages, même s’il les place parfois dans des situations bien délicates. Outre les personnages habituels de la série, parmi lesquels « le Basque » tient un rôle de premier plan sur cette enquête, on fait la connaissance de « figures » locales de Durant, hautes en couleur et sûrement inspirées par des personnes connues de l’auteur, comme Geo Stewart ou Madame Dobbs, la vieille institutrice de Walt.

Roman policier ou roman western, je me pose à chaque fois la même question. Et s’il est vrai que l’enquête policière a toujours son importance dans le roman, ce qui retient finalement l’attention, c’est sa manière de décrire les grands espaces des hautes plaines de l’Ouest américain, la poésie avec laquelle il nous dépeint son univers, qu’on arrive à trouver beau même lorsqu’il est franchement hostile.

«Nous étions sur le point d’entamer notre seconde semaine de résistance à des températures inférieures à -20 °C, pour la troisième fois de l’hiver ; pendant la journée, elles ne dépassaient jamais un clément -15 °C, soit une température assez douce, et la nuit, elles descendaient à des profondeurs abyssales, en deçà de -40 °C…
On était lundi, la deuxième semaine de février, et les gens parlaient moins, parce que le vent leur arrachait les paroles de la bouche et les expédiait directement jusqu’au Nebraska. J’avais une image de toutes les déclarations et conversations inachevées du Wyoming, empilées le long des talus jusqu’à ce que la neige les étouffe et qu’elles s’enfoncent dans la terre noire. Peut-être renaissaient-elles au printemps comme les fleurs des champs, mais j’en doutais. »

Au fil de ses aventures, Walt m’émeut chaque fois un peu plus. C’est un homme vieillissant, qui malgré les aléas de la vie, continue à aller de l’avant. Et même si ce n’est pas toujours facile, il se lève tous les jours pour accomplir sa mission.

Craig Johnson est un maître conteur qui, dès les premières phrases, vous captive et vous entraîne à la suite de ses héros jusqu’à la toute fin du récit. J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman, souvent teinté d’humour, qui m’a encore donné l’occasion d’un très bon moment de détente.
Éditions Gallmeister, 2014

4ème de couv :

Alors que l’hiver s’installe dans le comté le moins peuplé de l’État le moins peuplé des États-Unis, Walt Longmire, son shérif, se voit confier une curieuse mission : celle de mettre la main sur le propriétaire d’un pouce abandonné à la décharge. L’enquête devient rapidement haute en couleur, car Walt se trouve face à deux molosses qui gardent le terrain, à son vieux propriétaire loufoque et à un promoteur immobilier multimillionnaire qui cherche à prendre possession des lieux pour étendre son vaste ensemble de ranchs luxueux. Sans parler d’un jeune couple fleurant bon la marijuana, de la vieille institutrice au charme incontesté, du perroquet dépressif et déplumé et de quelques cadavres qui bientôt viennent compliquer cette affaire.

L’auteur :

Craig Johnson, né le 1er février 1961, est un écrivain américain, auteur de romans policiers, connu pour sa série de romans et de nouvelles consacrés au shérif Walt Longmire.
Avant d’être écrivain, il exerce différents métiers tels que policier à New York, professeur d’université, cow-boy, charpentier, pêcheur professionnel, ainsi que conducteur de camion et il a aussi ramassé des fraises. Tous ces métiers lui ont permis de financer ses déplacements à travers les États Unis, notamment dans les États de l’Ouest jusqu’à s’installer dans le Wyoming où il vit actuellement. Toutes ces expériences professionnelles lui ont servi d’inspiration pour écrire ses livres et donner ensuite une certaine crédibilité à ses personnages.

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Maurice Attia – La blanche Caraïbe

On retrouve dans ce roman les deux héros de la précédente trilogie de Maurice Attia : Paco Martinez et Tigran Khoupiguian, dit Khoupi. Au cours de leur dernière affaire ensemble, pour sauver la vie de Paco, Khoupi a été obligé de tuer un homme. Lui et sa compagne Eva ont pris la fuite, avant de disparaître.
Huit ans après, Paco a quitté la police et il est maintenant journaliste et critique de cinéma au Provençal. Il aspire maintenant à une vie tranquille avec Irène sa compagne et leur petite Bérénice.

Jusqu’au jour où il reçoit un coup de fil, un appel au secours de son ancien équipier Khoupi, maintenant installé aux Antilles. Sans hésiter, Paco s’envole pour la Guadeloupe, au secours de son ami.
En arrivant aux Antilles, Khoupi a été engagé comme garde du corps par un architecte, Célestin Farapati. Celui-ci se sentait menacé et recevait des lettres anonymes. Eva, quant à elle, a trouvé du boulot comme professeur d’Histoire-Géographie dans un collège voisin.
Khoupi et Eva ont vécu ces huit années d’exil  de façon bien différente. Si Eva, toute en séduction, n’a eu aucune peine à s’intégrer dans le cercle social des « békés » et des « métros » de l’île, Khoupi a eu lui bien du mal à faire le deuil de son ancienne vie de flic. Abonné aux « petits boulots », le fossé va continuer à se creuser entre eux, jusqu’au point de rupture.

« L’écart entre nous s’était creusé de jour en jour. Entre son bien-être et mon mal-être. Entre son dynamisme et mon impuissance. Entre sa beauté extérieure et ma laideur intérieure. »

Après qu’Eva l’ait quitté, il a sombré dans l’alcoolisme. Jusqu’au jour où, sur le chantier qu’il surveillait, il assiste à l’ensevelissement d’un cadavre dans le béton des fondations d’un hôpital en construction. Ce cadavre n’est autre que celui de Farapati, son ancien employeur, et amant actuel d’Eva.

 « J’ai décampé mais aussitôt une certitude s’est imposée : je serais le suspect numéro 1. Pourtant, je n’étais pour rien dans sa mort et je n’étais plus son garde du corps depuis des années. Mais tous savaient que je lui en voulais à mort : à lui et à sa jeune compagne. Eva.
Tous savaient que j’étais devenu une loque alcoolique depuis noytre séparation et que je travaillais comme vigile là où avait été enseveli le cadavre. »

Alors que Paco vient d’arriver sur l’île et rencontre les connaissances de Khoupi pour se faire une idée plus précise de la situation et saisir des mobiles éventuels, le directeur du port disparaît.
D’autres morts suspectes surviennent dans l’entourage de Khoupi, comme si quelqu’un avait décidé de faire le ménage.

Khoupi ayant renoncé à sa dose quotidienne de rhum, les deux amis retrouvent bien vite les automatismes et intuitions qui faisaient d’eux un binôme efficace dans la police française.

Magouilles immobilières, clientélisme, corruption, trafic de drogue, petites ou grosses malversations sur les trafics portuaires, Maurice Attia nous dresse un tableau peu reluisant des Antilles françaises, plus proches d’une République bananière que d’un département français. Je ne suis pas persuadé que la situation ait évolué favorablement depuis, connaissant la propension de l’humain à chercher toujours plus de profit et de pouvoir.

« les Antilles françaises sont des danseuses entretenues par l’État, et qu’ici, tout est affaire de fric et de combines pour en faire, de l’import-export à l’immobilier, du tourisme à l’agriculture, du petit commerce à la multinationale… Tout est trouble, et tous sont corrompus. C’est comme la pub de Canada-Dry, ça ressemble à la république, ça fait mine de respecter les lois, mais ça pue le néo-colonialisme. Si tu y regardes de plus près, tu vas y retrouver des jeux de pouvoir façon Algérie française et OAS de la part des Békés et du GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe), des extrémistes qui militent pour l’indépendance, façon FLN… »

Ce roman à plusieurs voix est mené tambour battant. A tour de rôle chacun des protagonistes prend la parole pour nous raconter l’histoire de son point de vue. Le style de l’auteur est simple et direct, et ses descriptions de l’île, la moiteur du bord de mer, les soubresauts du volcan, ont un accent de vérité.

J’ai bien aimé aussi les nombreuses références à des titres de films, illustrant les titres des dossiers établis par Eva et, autre moment réjouissant, le volcanologue Haroun Tazieff en dragueur !

Les personnages sont bien dessinés, Paco, Espagnol, puis pied-noir et enfin Marseillais ; Khoupi l’Arménien, et la flamboyante Irène en qui Paco puise sa force. Et quel est donc le secret de cette mystérieuse Apolline, psychologue pour enfants, qui passe ses nuits à s’enivrer jusqu’à l’inconscience ?

« Pour avoir vécu en Algérie française, j’avais appris combien peut être dangereux le repli sur soi, et combien la haine de l’autre finissait par s’imposer à tous… Comment descendants d’esclavagistes et d’esclaves pouvaient-ils cohabiter ? Comment des fonctionnaires venus pour la majoration significative de leurs salaires pouvaient-ils supporter de vivre à proximité d’une partie de la population locale exploitée ou misérable ? Comment le christianisme avait-l pu prospérer alors qu’il s’était imposé par la force et la violence ? »

Dans ce roman, il est question de trahison, d’amour déçu, mais c’est aussi une belle histoire d’amitié, dans une île aux allures trompeuses de paradis. Bien souvent le glauque affleure sous le clinquant, et les fantômes des siècles passés, comme l’esclavagisme et le racisme ne sont jamais bien loin.
Les nombreuses explications, tant historiques sur l’histoire de l’esclavage, que géographiques sur les différentes éruptions volcaniques et les déplacements de populations qu’elles ont occasionnés sont très utiles pour appréhender le contexte dans sa globalité.

Maurice Attia signe là un très bon roman, sombre et noir, un très bon moment de lecture.
Éditions Jigal, 2017

 

4ème de couv :

En 76, Paco a renoncé à sa carrière de flic, il est devenu chroniqueur judiciaire et critique cinéma au journal Le Provençal. Irène, elle, poursuit avec succès son activité de modiste. C’est un coup de fil de son ex-coéquipier qui va bousculer cette vie tranquille. Un véritable appel au secours que Paco ne peut ignorer. En effet, huit ans auparavant, après leur avoir sauvé la vie, Khoupi avait dû fuir précipitamment aux Antilles avec sa compagne Eva… Aujourd’hui, il a sombré dans l’alcool et semble au coeur d’une sale affaire mêlant univers néocolonial, corruption, magouilles immobilières et trafics en tous genres. Tous les ingrédients sont là : notables assassinés, meurtres inexpliqués, hommes de l’ombre, réseaux, femmes ambitieuses… Le tout à grand renfort de rhum, de drogue, de sexe et de quelques sorcelleries… Alors qu’une éruption volcanique gronde et menace de purifier l’île aux abois, Paco et Irène réussiront-ils à tirer Khoupi de cet enfer ?

L’auteur :

Maurice Attia, né à Alger en 1949, est un écrivain français.
Psychanalyste, psychiatre, scénariste et cinéaste, il est l’auteur de plusieurs romans noirs. Sa nouvelle Ça va bien remporte le prix de la Nouvelle noire du festival Le Noir dans le blanc en 2005.

Son roman Alger la Noire (Actes Sud, coll. Babel noir no 5) est récompensé par le prix Michel-Lebrun et le prix Jean Amila-Mecker.

 

Laurence Biberfeld – Écoute les cloches

La masse critique de Babelio me donne l’opportunité de découvrir l’écriture de Laurence Biberfeld. « Écoute les cloches » n’a rien à voir avec le dimanche de Pâques ou un quelconque appel à la messe. Les cloches, c’est le vocable sous lequel on désigne les clochards et les SDF, que l’on trouve de plus en plus nombreux dans les rues de nos grandes villes.

Gillian Von Stich, ancien mercenaire, à la tête d’un des services les plus discrets de l’Etat, organise, par l’entremise de clochards, de petits loubards et de petites frappes, organisés en groupes dénommés les ZUS, le désordre et les émeutes dans les rues de la capitale.
Son but est de réprimer durement ces émeutes et rétablir ainsi l’ordre républicain, pour influer sur le vote des citoyens aux prochaines élections.

«  – Ca ne marchera jamais, dit celui qu’il surnommait en son for intérieur le Gros-bouffi.
GVS sourit. Ce tas de gélatine faisait preuve d’un certain courage, motivé par une loyauté envers lui qui semblait indéfectible. Un bon élément, qui aurait été parfait s’il avait mieux surveillé son alimentation.
– Nous faisons ça tous les jours en Afrique, badine-t-il.
– En Afrique peut-être, mais pas ici, contredit le gros d’une voix mal assurée.
– En êtes-vous si sûr ? Souvenez-vous-en. Les Français sont des veaux disait le Général. La France est un pays de veaux. »

Pour financer les différentes cellules de cette organisation, Von Stich a prévu une enveloppe de neuf millions d’Euros, venant de fonds secrets. L’homme qui devait réceptionner les fonds, pris d’une soudaine envie d’indépendance, va subtiliser la valise de billets, et s’évanouir dans la nature. Suite à diverses péripéties, cet argent va bientôt se trouver entre les mains des cloches.
Nous suivons à travers ce roman les aventures de ces clochards et marginaux, dont l’application à semer le désordre avec une sorte de plaisir enfantin va bientôt dépasser les attentes des instigateurs du projet, et semer une indescriptible pagaille dans la capitale, une véritable révolte des miséreux dans des scènes qui nous évoquent la Commune de Paris.
Pour interpréter ce roman, Laurence Biberfeld nous gratifie d’une galerie pléthorique de personnages hauts en couleurs aux noms évocateurs, tels Bois-pourri, La Salpêtrière, Léon-la-science, La Marquise ou Cucu-paillettes.
Des histoires d’amour, de fric, de pouvoir, de haine et de vengeance sur fond d’une insurrection populaire.

Ça part dans tous les sens, c’est débridé dans l’action, le style et le langage, mais en gardant toujours en toile de fond du roman, la vulnérabilité des peuples à la manipulation politique.
Certains passages du roman comportent des descriptions béruréennes que n’aurait point désavouées le Frédéric Dard de la période San Antoniesque.

« Il y avait la queue de Léon, un monument de style nouille qui ne pouvait aller qu’au corps de Léon. Qui avait les nuances alcooliques de la trogne de Léon, une palette de mauves épidermiques. Le débit capricieux de la parole de Léon. Qui était hirsute jusqu’au col roulé, une particularité d’autant plus piquante que son propriétaire en concevait des complexes et la rasait méticuleusement. »
Tous ces personnages avec leur histoire, leurs qualités et leurs défauts, ont en commun une certaine humanité. Ils sont solidaires les uns des autres et ont le sens de l’entraide au sein de leur collectivité.

Située quelque part entre le thriller, le polar et le pamphlet social, c’est à une lecture un peu inhabituelle que m’a convié la Masse critique de Babelio, l’occasion d’un bon moment de lecture, hors des sentiers battus du polar traditionnel.

Éditions Au-delà du raisonnable, 2017


4ème de couv :

Les services très secrets de l’Etat fomentent des émeutes dans le but d’organiser l’occasion en or de les réprimer et de faire régner l’ordre, le vrai. Celui qui permettra au peuple d’aller voter calmement aux présidentielles toutes proches. Deux clodos qui s’aiment, cachés à l’arrière d’une Rolls vont gripper la machine répressive jusqu’au soulèvement populaire. Et on sentira l’esprit de Frédéric Dard planer sur cette fable de politique fiction débridée.


L’auteure :

Laurence Biberfeld est née en 1960 à Toulouse. Elle exerce pendant quelques années divers sous-métiers avant de passer son baccalauréat en candidate libre, puis le concours d’instit en 1980. Elle fait ce métier dix-huit ans, puis décide d’arrêter de gagner sa vie pour écrire (et dessiner) à plein temps.
Écoute les cloches est son douzième roman, le quatrième chez Au-delà du raisonnable. Laurence Biberfeld a été publiée à partir de 2002, notamment dans La Série Noire de Gallimard et chez Autrement.

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Gérard Coquet – Connemara black

Les lacs du Connemara de Gérard Coquet, ce n’est pas de la chansonnette à Sardou. Ça ne fait pas dans la dentelle… Ça peut être noir, tordu et sacrément vicieux.

Ciara McMurphy a quitté son village de Clifdén, au cœur du Connemara, après quelques mois d’un mariage aussi précoce que raté. Elle a quitté son village pour s’engager dans la Garda Síochána, la police de la République d’Irlande. Elle n’est revenue au pays qu’une fois, pour les funérailles de son amie d’enfance Jessica, proche des milieux nationalistes de l’IRA. Alors qu’une série de meurtres ébranle la ville de Galway, les premiers indices pointent vers les milieux nationalistes de Clifdén. En raison de sa connaissance du village, c’est à Ciara que le commissaire Grady confie le dossier.
 « – L’Enfer sur Terre !
En répétant cette phrase, elle prit conscience de son erreur. Ce coin de landes et de tourbières dont elle ne conservait que des souvenirs épars était celui de ses racines : la maison de Roundstone, les courses de chevaux sur la plage d’Omey, les moments de pêche à la mouche avec son père, sur les lacs de la route des Bogs. Elle aimait le vent, l’odeur de la marée, les rochers à la pointe d’Aughrus fracassés par l’océan, les doigts boudinés de Peter o’Toole glissant son bottleneck sur le manche crasseux de son Dobro, la mélodie d’une complainte au Boat Club, incertaine et cristalline, étouffant les discussions avant d’installer sa prière au fond du pub. C’était ça dont elle avait besoin. »

Dans les pas de la belle Ciara McMurphy, « plus revêche à apprivoiser qu’un poney des tourbières », Gérard Coquet nous convie au voyage dans une Irlande sauvage et âpre, dans des paysages d’une grande beauté naturelle, peuplé de gens d’une apparente rudesse, attachés à leur traditions. Ici, la magie et le surnaturel ne sont jamais bien loin du quotidien.
A Clifdén, terreau de nationalistes et de résistants, la population est bien peu encline à collaborer avec une représentante de la Garda, fut-elle originaire du pays. Mais Ciara, belle est sauvage comme une Connemara Black, est aussi têtue comme un âne, et n’est pas d’un tempérament à s’en laisser conter. Les mobiles et les suspects ne manquent pas, pas plus que les cadavres, qui s’accumulent avec une inquiétante régularité.
Parmi tous les gens de Clifdén, le vieux Zack McCoy, le père de son amie Jessica assassinée, semble être le seul à détenir les secrets qui lui permettraient de boucler son enquête. Mais lui pardonnera-t-il un jour d’avoir quitté les siens ?
« Zack s’était habitué depuis longtemps à l’idée de mourir. Par contre celle de partir avant d’avoir vengé Jessica lui était insupportable. Si Dieu lui ôtait ce privilège, la seule personne susceptible de mener à bien sa mission s’appelait Ciara McMurphy. Une garda ! La  vie était une vraie tartine de merde ! »
Des tourbières aux lacs du Connemara (bien sûr !), en passant par les rivières à truites et à saumons, l’auteur nous embarque dans une enquête particulièrement touffue, peuplée de personnages hauts en couleurs, des méchants mais aussi des bons, pour certains d’entre eux très attachants.
On imagine les senteurs de feux de tourbe, les arômes de whisky et l’ambiance animée des pubs, entre discussions sur les matches de rugby, de football gaélique, ou bien des courses de chevaux, au son des airs traditionnels de musique irlandaise comme Fields of Athenry, Dirty Old Town, Bed of roses, etc…
Le scénario est très bien structuré, l’écriture agréable et précise, pleine de poésie, avec de temps à autre un peu de légèreté de ton avec des expressions très imagées comme « con comme un saumon sans tête » ou bien « -Tu sais Blacky, la vie est une sacrée tartine de merde, et crois-moi, on n’est pas des mouches. » absolument réjouissantes.

En plus de l’indéniable qualité de son écriture, l’auteur s’appuie sur une solide connaissance du terrain, entretenue année après année par des sessions régulières de pêche au saumon. Il a aussi mis au service de ce roman un très gros travail de documentation sur les mythes fondateurs du pays comme « La razzia des vaches de Cooley », et sur les différentes composantes de la frange nationaliste (IRA et autres organisations).
Les amateurs de pêche seront également réjouis par sa connaissance du sujet, et nul doute que les noms de mouches, telles Connemara Black, Green Peter Olive, Ally’s Shrimp, Steelhead Highlander, Copper Killer, Black Ghost évoqueront pour eux des promesses de pêche miraculeuse.

On sent vraiment que Gérard Coquet a pris un grand plaisir à écrire ce polar tortueux, sombre et noir, et en même temps empli du romantisme et de la magie de la verte Erin.
Cela pour ma plus grande satisfaction et l’occasion  d’un très bon moment de lecture.

Éditions Jigal Polar, 2017

Pour rester dans l’ambiance :
avec « The star of the county down » de Loreena McKennit, une grande dame de la musique celtique.

4ème de couv :

La Connemara Black est une mouche artificielle permettant au pêcheur de ne jamais rentrer bredouille… C’est également le nom d’un ancien groupe armé de l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise. Mais c’est aussi le surnom donné aux filles vivant dans cette baie, à l’ouest de l’Irlande. Elles sont souvent très belles mais plus revêches à apprivoiser qu’un poney des tourbières. Ciara McMurphy en est une. Après un mariage raté, elle a fui la région et s’est engagée dans la Garda, la police locale. Mais lorsqu’une série de meurtres balaie la ville de Galway, c’est elle que le commissaire Grady choisit d’envoyer sur ses terres natales afin de surveiller ce qui reste des indépendantistes. Et entre autres le vieux Zack, un chef de clan, un patriarche qui – entre terres désolées, légendes d’un autre temps, cimetières abandonnés et ex-combattants de tous bords – veille dans l’ombre… Mais sur quoi veille-t-il ?

L’auteur :

Gérard Coquet est né le jour anniversaire de la mort de Louis XVI… le 21 janvier 1956. Mais il jure encore qu’il n’y est pour rien. Issu d’une longue lignée de blanchisseurs, il passe son enfance avec sa jumelle à se cacher au milieu des draps séchés au vent. Puis dans un ordre aléatoire se succèdent le collège des Lazaristes, un diplôme d’expert-comptable, la guitare basse et la création de ses premières chansons. D’ailleurs, tout vient sans doute de là, l’écriture…
Après la reprise de l’entreprise familiale, il devient juge consulaire avant de créer récemment un cabinet d’archi. Ce qui ne l’a jamais empêché d’adorer la charcuterie, le gamay, le tablier de sapeur et la cervelle de canut ! Sauf bien sûr quand il se ressource en Irlande avec la pêche à la mouche et la Guinness.

Source : Éditeur Jigal

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Gustavo Malajovich – Le jardin de bronze

Moira, fille de Lila et Fabián Danubio, disparaît alors qu’elle se rendait, accompagnée de sa baby-sitter, à un goûter d’anniversaire. Rapidement, la police est alertée, mais les premières recherches ne donnent aucun résultat. Malgré des appels à témoins, dans la presse et à la télévision, l’enquête n’avance pas d’un pouce.

« Par la suite il devait se rappeler cette sensation, le quai, les secondes qui firent la différence, l’instant que Fabián devina sur-le-champ comme décisif, mais sans comprendre pourquoi. Plus tard, en proie à la douleur et aux ténèbres, il se souviendrait à maintes reprises que la sensation avait perduré en lui toute la journée et qu’il ne s’agissait pas seulement de l’envie de partager quelque chose avec Moira, torturé comme il l’était par le sentiment de culpabilité engendré par la dispute avec Lila la veille au soir. C’était plus que cela, et si ce fut une légère prémonition, une perception qui transcendait le moment présent, Fabián n’en eut pas clairement conscience. Ce fut plutôt comme écouter l’écho d’un son déjà éteint, percevoir l’ombre de quelque chose qu’on ne parvient pas à distinguer. »

Les jours passent, et ensuite les semaines, sans aucune nouvelle de la fillette. Sa compagne Lila, incapable de surmonter la disparition de Moira, se donne la mort. C’est un autre coup dur pour Fabián, qui commence à désespérer de ne jamais retrouver sa fille.
Doberti, un détective privé dont l’expérience se limite à la filature de conjoints infidèles dans des affaires de divorce, vient lui proposer son aide. Il est très motivé pour aider Fabián, probablement intéressé par la récompense promise. Cette rencontre, et un regard neuf sur l’affaire vont mettre en évidence de nouvelles pistes de recherches.

Ils reprennent les interrogatoires des témoins, à la station du métro où la fillette a été vue pour la dernière fois. Une vendeuse de rue déclare les avoir vues monter dans un taxi.
Cette piste les conduit jusqu’à une pension de famille, dans la cour de laquelle ils découvrent le cadavre de Cecilia, la baby-sitter, tuée par balles.

« C’étaient comme les noces des vers et de la femme dans une sorte de sabbat. Parce que c’était bien une femme qui gisait là, et, sans aucun doute, pour le pire des dénouements. Elle-même ressemblait à une espèce de ver géant qui se serait arrêté à une étape intermédiaire de sa métamorphose. Mais elle ne parviendrait pas au stade de papillon. Le ver humain était mort dans sa chrysalide. Fabián reconnut, parmi les lambeaux de peau et le grouillement des vers, le foulard vert clair de Cecilia. En quelques secondes, un manteau de petites mouches recouvrit le corps, le transformant en une ombre échouée. »

Cette scène de crime offre bien peu d’indices exploitables. Et pendant une dizaine d’années, l’enquête reste en sommeil. Fabián reprend peu à peu une vie presque normale, jusqu’à ce que Doberti reprenne contact avec lui et soit tué quelques jours après.

Ce roman est l’histoire d’un homme ordinaire, pris dans la tragédie que représente la disparition de son enfant. Malgré le malheur, et le chagrin, il partira à la recherche de sa fille perdue. Sur un dossier négligé par la police et oublié des médias, il s’improvise enquêteur. Lui semble être le seul en mesure de retrouver Moira. Suite à la découverte d’une petite araignée de bronze, il va parcourir des milliers de kilomètres, et parvenir à la fin de sa quête, au cœur même de la toile tissée par le ravisseur.
Toutes les épreuves qu’il doit endurer, loin de l’abattre, le rendront paradoxalement plus fort.

Ce roman est très bien écrit, les situations et les personnages bien dessinés. Le scénario est bien construit et l’intrigue policière se développe intelligemment.
Petit reproche : il comporte quelques longueurs. L’auteur aurait pu faire l’économie d’une bonne centaine de pages sans que cela nuise à son intérêt.
Malgré tout, il est remarquablement structuré, avec un bel équilibre narratif. L’auteur ménage ce qu’il faut de fausses pistes et de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.

Aucune couleur ne vient éclairer cette histoire, sombre, hantée par la douleur de l’absence. C’est un récit envoûtant et original, qui gagne en épaisseur et en intensité au fur et à mesure de sa lecture. Les derniers chapitres situés dans la jungle du Paraná, où se trouve le jardin de bronze, sont éclairés d’une sombre poésie.
Un premier roman absolument maîtrisé. Un auteur à découvrir, et à suivre.

Éditions Actes Sud, 2014

4ème de couv :
le-jardin-de-bronzeMystérieusement disparue à la sortie du métro en compagnie de sa baby-sitter, la petite Moira n’arrivera jamais au goûter d’anniversaire où l’attend son père.
Ses parents placent d’abord tous leurs espoirs dans les appels à témoins, puis se déchirent à mesure que l’enquête policière piétine. L’homme, seul, continuera la lutte. Après une dizaine d’années de recherches et d’innombrables impasses, une petite araignée en bronze, et l’alliage particulier de son métal, déporte l’enquête des pavés de Buenos Aires aux confins d’Entre Ríos, où un Kurtz argentin règne au coeur des ténèbres du Paraná. Et c’est dans un jardin de bronze aux arbres métalliques envahis par la végétation que des statues de femmes, ou plutôt d’une même femme reproduite à l’infini, révèlent l’effroyable aliénation des liens du sang.
Un Buenos Aires gothique où des édifices majestueux abritent des bureaux démantelés, une police corrompue, des médias à la solde du pouvoir : si la réalité argentine est ici bien prégnante, la singularité de ce roman tient surtout à la conduite de la tragédie intime d’un homme qui était loin de chercher la terrible vérité qu’il s’est acharné à découvrir.

L’auteur :

Gustavo Malajovich est un auteur argentin.
Il abandonne son métier d’architecte pour se consacrer à l’écriture. Après plusieurs scénarios pour le cinéma et des séries télévisées à succès, il signe avec « Le jardin de bronze » son premier roman.

Tony Parsons – Des garçons bien élevés

« Prologue:
Dans ses derniers instants, elle pensa à sa famille qui ne la reverrait plus jamais et – au-delà, comme un chemin aperçu brièvement mais jamais emprunté – elle vit très clairement l’époux quelle ne rencontrerait jamais, ses enfants qui ne naîtraient pas, la vie heureuse et remplie damour qui lui avait été arrachée.
Alors, tandis que son âme s
’éteignait, son dernier soupir fut un cri silencieux de colère et de chagrin pour tout ce quils lui avaient volé, la nuit de sa mort. « 

20 ans après…
Max Wolfe, héros de la brigade antiterroriste, a été décoré pour son action où, ignorant les directives de sa supérieure, il avait neutralisé un terroriste avant que celui-ci n’actionne sa charge explosive.

Père célibataire, il élève seul sa fille Scout âgée de 5 ans, et jongle avec les nécessités du service pour donner à sa fille le cadre d’une vraie famille. Sa femme les a abandonnés, partie un jour pour un autre homme, une autre vie.
Il a une personnalité plutôt individualiste, du genre « loup solitaire » (quand on s’appelle Wolfe !), et a tendance à se fier plus à son propre raisonnement et à ses  intuitions plutôt que de se conformer strictement à la procédure, ce qui lui vaut l’inimitié de sa supérieure, la Superintendante Elizabeth Swire.

Ayant demandé son transfert à la Brigade criminelle, sous les ordres du DCI Mallory, la première affaire qui lui échoit est l’assassinat d’Hugo Buck, un banquier, égorgé et quasiment décapité.
« La gorge du banquier avait été plus que tranchée. Elle était béante. La partie antérieure de son cou avait été découpée proprement, avec une grande précision. Il était allongé sur le dos et on aurait dit que seul un fragment de cartilage grisâtre reliait encore sa tête à son corps. Le sang avait jailli de son cou en larges giclées. Sa chemise et sa cravate se confondaient en une sorte de monstrueux bavoir rougi. »
Les premiers soupçons se portent sur son épouse Natasha, avec qui il avait eu une violente dispute.

Quelques jours après, un SDF est retrouvé mort, égorgé de la même façon.
Les deux victimes ne sont apparemment pas du même monde, mais on retrouve au domicile de chacun d’eux, la même photo de 7 jeunes gens en uniforme : 7 représentants de la bonne société britannique issus de familles riches et privilégiées.

Cette photo date de leur adolescence, lors de leur scolarité à  « Potter’s Field », sorte de pensionnat paramilitaire privé.

Vengeance de classe, ou vengeance de femme battue ? Wolfe n’a pas la moindre piste, contrairement à nous lecteurs qui, après avoir lu le prologue, avons une idée très précise, sinon de l’auteur, au moins de son mobile.
Et lorsque un après l’autre, les membres de ce groupe sont victimes du tueur, apparaît sur Facebook un certain « Bob le boucher » qui revendique ces meurtres.
Wolfe ne croit pas à ces déclarations, et demeure persuadé que la réponse à toutes ses interrogations se trouve entre les murs de Potter’s Field, qui paraissent abriter de bien sombres secrets.
C’est donc dans cette direction qu’il va orienter son enquête, assisté de la jeune inspectrice Edie Wren.

« Pas un mot à la presse, compris ? Jamais. On a des gens pour ça. Nos spécialistes du service médias. Il faut les laisser sen occuper, OK ? Parce que, dès qu’on commence à parler aux journalistes, dès qu’on commence à leur exposer nos petites théories, tous les gentils garçons frustrés par la société dégainent leur iMac, sortent du bois et déversent sur les réseaux sociaux leurs prétendus exploits antisociaux. Et une fois qu’ils ont commencé… une fois qu’ils ont proclamé que Bob le Boucher, c’est eux… alors on doit leur emboîter le pas, traquer leur adresse IP, se pointer chez eux et leur dire qu’ils ont été méchants, très méchants. Bref : on ne parle pas à la presse, nos experts s’en chargent. OK ? ».
Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête dans les milieux huppés de la bourgeoisie britannique, jusque dans l’antichambre du pouvoir, émerge une critique à l’égard de cette classe sociale de « nantis », de leur morgue et leur dédain par rapport aux classes « inférieures ». C’est également l’occasion de quelques coups de griffes aux média, au travers de la journaliste de tabloïd Scarlet Bush, et autres réseaux sociaux qui s’invitent dans l’actualité et la parasitent.

« Des garçons bien élevés » est le premier volet d’une trilogie policière mettant en scène le Détective Constable Max Wolfe. Pour cette première incursion dans le monde du polar, j’ai l’impression que Tony Parsons s’est  surtout attaché à respecter les « fondamentaux » du genre. Et, ma foi, force m’est de reconnaître qu’il s’en tire plutôt bien. Les différents personnages sont bien dessinés, le récit est rapide, rythmé et bien équilibré, entre les scènes d’action, les scènes d’enquête, et celles où nous voyons Wolfe sous un jour plus attendrissant dans son rôle de père. L’intrigue est intelligemment construite, les indices nous sont dévoilés en temps voulu, avec les nécessaires rebondissements pour maintenir le suspense, jusqu’au dénouement que pour ma part, j’ai trouvé un peu escamoté.

Si les visites au Black Museum, le musée du crime de Scotland Yard ajoutent une vision documentaire sur le travail de la police, elles n’apportent pas grand-chose à l’intrigue.

Il demeure, en fin de lecture, cette impression de trop bien léché. L’auteur aurait sans doute pu lâcher la bride et se laisser aller.
Il n’empêche que ce roman est d’une très agréable lecture, et que cet essai appelle une transformation, que j’attends avec le second volet de sa trilogie « Les anges sans visage ».
Read you soon, Mr Parsons !

Editions La Martinière, octobre 2015

4ème de couv :
garcons-bien-elevesIls sont sept. Ils se connaissent depuis vingt ans, tous anciens élèves de la très prestigieuse école de Potter’s Field. Des hommes venus des meilleures familles, riches et privilégiés. Mais quelqu’un a décidé de les égorger, un à un. Quel secret effroyable les lie ? Sur quel mensonge ont-ils construit leur vie ? L’inspecteur Max Wolfe va mener l’enquête, depuis les bas-fonds de Londres jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Au péril de sa vie.


L’auteur :

Né dans le Comté d’Essex, en Angleterre, Tony Parsons abandonne ses études à l’âge de 16 ans ; les jobs mal payés qu’il enchaîne lui laissent le temps de se consacrer à son seul vrai but : la littérature.
Devenu journaliste, spécialisé dans le punk rock, il traîne avec les Sex Pistols, enchaîne femmes, drogues et nuits sans sommeil.

Dix ans plus tard, changement de vie : il connaît un immense succès mondial avec Man and Boy (Un homme et son fils), Presses de la cité, 2001), publié dans 39 langues, vendu à plus de deux millions d’exemplaires, lauréat du British Book Award.

En 2014, il publie son premier roman policier, « Des garçons bien élevés ».
« Les anges sans visage »
, deuxième volet de la trilogie Max Wolfe, vient de paraître aux Editions La Martinière, en septembre 2016.

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Sandrine Collette – Il reste la poussière

La steppe de la Patagonie argentine.
« Sur ces prairies d’herbe rongée, des clôtures de barbelés parcellaient les milliers d’hectares où les troupeaux vaquaient inlassablement, cherchant de quoi manger et parcourant des kilomètres pour survivre. La lande à perte de vue, aride et plate, si sèche que les arbres l’avaient désertée, remplacés vaille que vaille par quelques bosquets chétifs dont personne ne savait comment ils pouvaient subsister avec aussi peu de terre. »

Une estancia, dans laquelle vit une famille, la mère, et ses 4 enfants : les jumeaux Mauro et Joaquín, Steban le « débile », et le petit dernier Rafael. Point d’amour dans cette famille. Leur vie toute entière est vouée au travail de la ferme : la culture de la terre, l’élevage et la tonte des moutons, le seul élevage à pouvoir prospérer sur cette plaine austère. Les relations familiales sont marquées par la violence et la haine.
Il n’y a pas de père dans le tableau. C’était un bon à rien, paresseux et ivrogne, qui est parti peu avant la naissance de Rafael.

« — Tu vois le chemin ? Il est parti là-bas. Au bout, tout au bout. On ne le voit plus. Il ne reviendra pas. » – leur avait dit la mère. En réalité, comme le lecteur l’apprendra assez vite, un soir, après une dispute de trop, elle a laissé libre cours à des années de colère et de rancœur accumulées et l’a tué. Elle a ensuite chargé le corps sur un criollo et a été l’enterrer dans la plaine.
Cette nuit-là, Steban, âgé de 4 ans, a vu sa mère emporter le corps inanimé de son père, sur son cheval aux flancs tachés de sang. Il s’est depuis muré dans le silence. Ses aînés l’appellent « le muet » ou « le débile ».

« Peut-être que cela couvait depuis des années, cette rage qui sortait toute seule, sans qu’elle y pense, cette furie qui la prenait soudain, à se demander si elle n’attendait pas que ça, et les couinements du père là-dessous, qu’il n’avait rien à dire celui-là, qu’à se taire, et elle frappait encore et encore. Et peut-être était-ce à la fin le coup qu’elle lui avait mis dans la gorge avec la pointe de sa botte, la fureur de voir sa vie détruite, ses moutons et ses bœufs vendus en bouteilles de gnôle depuis des années : elle ne s’était arrêtée que quand il n’avait plus bougé.
Et il n’avait plus jamais bougé. »

Rafael, le petit dernier, est le souffre-douleur de ses frères aînés, qui passent leur temps à le maltraiter et à le brutaliser. Depuis sa naissance, la place qu’il occupe paraît grappillée aux autres, une surcharge de plus pour la mère déjà seule.
Dès qu’ils sont en âge de monter à cheval, le jeu favori des grands est de se saisir de leur frère et de l’emporter, au galop de leurs chevaux. En grandissant, ils corsent un peu le jeu, dans une variante argentine du « bouzkachi » afghan.
« Bien sûr, tout le printemps, Mauro, Joaquin et même Steban attrapèrent le petit, le soulevèrent, se le passèrent de main en main au galop de leurs chevaux. Le jetèrent au milieu du buisson griffu en s’exclamant, tordus de rire sur leurs selles. Il ne disait rien. Attendait sa revanche, et pas qu’un peu, quand il s’envolerait sur son incroyable criollo. »
Et quelle tendresse peut-il attendre de la mère, femme sévère, inflexible et mutique, arrivée jeune fille dans cette estancia et obligée de la tenir à bout de bras, avec l’aide de ses fils ?

« Elle les déteste tout le temps, tous. Mais ça aussi, c’est la vie, elle n’a pas eu le choix. Maintenant qu’ils sont là. Parfois elle se dit qu’elle aurait dû les noyer à la naissance, comme on le réserve aux chatons dont on ne veut pas ; mais voilà, il faut le faire tout de suite. Après, c’est trop tard. Ce n’est pas qu’on s’attache : il n’est plus temps, c’est tout. Après, ils vous regardent. Ils ont les yeux ouverts. »

A intervalles réguliers, la mère se rend à San León, la ville voisine, pour faire des achats, payer les fournisseurs, et passer à la banque voir l’état de ses finances. Ensuite, elle va au bar et passe la soirée entière à boire jusqu’à l’ivresse et jouer au poker. Un jour, dans une spirale autodestructrice, elle va jouer, jusqu’à miser et perdre Joaquín, l’un des jumeaux. Mauro, le jumeau restant va vivre cette séparation comme un déchirement. A partir de là, l’histoire déjà glauque, va s’accélérer et prendre un tour un peu plus tragique.
Dans l’immensité des plaines argentines se joue un drame, aux accents de tragédie antique. Un huis clos, au milieu de la pampa, dont les acteurs sont  les membres de cette famille qui se jalousent et se détestent.
La psychologie des personnages et d’une force peu commune: La mère, dont le nom n’est jamais prononcé, reste murée dans sa carapace de froide indifférence. Mauro, l’aîné des jumeaux, un condensé de force et de violence incontrôlables, efface complètement son double Joaquín. Steban, le « débile », est un peu plus fin qu’il n’y paraît. Rafael, le petit dernier, maltraité à l’excès, est le fil conducteur, le personnage central, de l’histoire.
Comment passer sous silence les chevaux criollos, rustiques et endurants compagnons des gauchos des plaines d’Argentine. Omniprésents dans le roman, ils sont le lien entre les personnages et la terre qu’ils parcourent, de l’aube au crépuscule. L’auteure, qui en connaît un rayon en matière de chevaux, les dépeint avec infiniment de réalisme, de poésie et d’amour.

Sandrine Collette signe là un hymne à la nature sauvage, à cette pampa argentine si exigeante avec ses occupants et si belle dans sa désolation. Elle vous happe dès le début et ne vous lâche plus, jusqu’au dénouement. C’est un magnifique roman où se mêle toute la palette des sentiments humains, une fresque familiale sans concession où le sordide côtoie le sublime…

Comment ne pas aimer Rafael? Ce jeune garçon qui, au milieu de cette noirceur et cette violence, éclaire le récit d’une lumière d’espoir.
Un excellent moment de lecture, un vrai coup de cœur.

Editions Denoël, 2015

4ème de couv:

il-reste-la-poussierePatagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux.
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l’a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien.
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille?

L’auteure:
Sandrine Collette  est Française, née à Paris en 1970 . Docteur en Sciences politiques, Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
Ses romans parus à ce jour sont:
Des nœuds d’acier – Grand prix de littérature policière 2013,
Un vent de cendres (2014)
Six fourmis blanches (2015)
Il reste la poussière
– Prix Landerneau du polar 2016

 

 

Mimmo Gangemi – La revanche du petit juge

Giorgio Maremmi, juge d’une petite ville de la province Calabraise est menacé de mort par le prévenu, en pleine audience. Ultime bravade d’un criminel, pense le juge, qui ne prend pas la menace très au sérieux. La suite lui donnera tort. Quelques jours après, il est abattu  dans le hall de son immeuble. Le juge Alberto Lenzi, son collègue et meilleur ami, est choqué par cette mort brutale et injuste.
 « Même s’ils étaient radicalement différents. Alberto pétillait, faisait la ribouldingue, les quatre cents coups, toujours en quête de sensations fortes, de nouveautés, de moments qui mettent de l’effervescence dans la vie de tous les jours. Presque tous les matins il arrivait au tribunal les yeux gonflés pire qu’un crapaud des marécages, sa tête manquant de s’écrouler brusquement de sommeil. Et des bâillements à n’en plus finir. »
Alberto est divorcé de Marta, qui a la garde de leur fils Enrico. Sa relation avec son fils est lointaine, voire inexistante. De plus Marta ne manque pas une occasion de dénigrer Alberto devant le petit garçon, ce qui rend encore plus difficile le contact entre les deux, lors des rares moments qu’ils passent ensemble.

« Enrico leva le nez de sa glace. « Toi, t’es un juge, hein ? demanda-t-il à son père.
– Ben oui, répondit Alberto.
– Mais t’es un juge comme ci comme ça…
– Qu’est-ce que ça veut dire, que je suis un juge comme ci comme ça ?
– C’est maman qui dit que t’es un juge comme ci comme ça. » Et il fit pivoter la paume de sa main ouverte, imitant certainement un geste de sa mère. »

En un sens, il y avait un fond de vérité dans ce que disait le garçon. Alberto Lenzi était davantage connu comme un macho, jouisseur, plus intéressé par la fréquentation du sexe opposé que celle des dossiers criminels. Mais la révélation de la piètre opinion que son fils a de lui, ajoutée au réel chagrin d’avoir perdu un ami très cher, va transformer son indolence en une sainte colère. Il va tout mettre en œuvre pour trouver le coupable, et se découvrir de réelles qualités d’enquêteur. De plus, étant originaire de la région, il y est comme un poisson dans l’eau, et décrypte aisément les codes en vigueur dans cette petite ville.
 
Don Mico Rota, « chef de bâton » (entendez par là parrain) de la branche locale de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, est emprisonné depuis 14 ans. Agé et malade (selon ses dires), il demande à bénéficier d’un allègement de sa détention, pour finir ses jours chez lui. Son avocat lui obtient une entrevue avec le juge Lenzi. Bien qu’emprisonné, le vieux chef mafieux garde toujours la main mise sur sa région, et il tient à faire savoir que son organisation n’est en rien impliquée dans cet assassinat. Après une entrevue toute en faux-semblants (genre je vous dis, mais je n’ai rien dit),  il va aiguiller Lenzi sur la voie de la vérité, distillant avec parcimonie des  paraboles énigmatiques.

Au sein d’institutions gangrenées par la corruption, le juge Lenzi va petit à petit,
dévider l’écheveau, découvrant des mobiles qui vont bien plus loin que les menaces adressées à l’encontre de Giorgio, son collègue assassiné, et mettre à son tour sa vie en danger.
Avec une écriture vivante et imagée, parsemée d’expressions empruntées au dialecte local, Mimmo Gangemi nous décrit le spectacle d’une société calabraise gangrenée, mise en coupe réglée par la ‘Ndrangheta, et dans laquelle à tous les niveaux, par habitude ou par lâcheté, on s’accommode de cet état de faits.
Cette démission collective est bien illustrée par les réunions au cercle culturel Vincenzo Spatò, où les notables du village passent leur temps à ragoter sur les uns et les autres, pour combler la vacuité de leurs existences.
« …mieux aussi que le soir où était tombée la nouvelle comme quoi la fille du docteur Scuto, encore demoiselle – mais seulement des oreilles, selon le qu’en dira-t-on – avait dans le four une miche mitonnée par le fils d’un cordonnier qui était plus souvent à la cave que dans son échoppe, nouvelle ensuite démentie par les actes officiels, le fruit du péché n’ayant jamais paru, mais dont tout le monde savait qu’elle était vraie, le four ayant été nettoyé nuitamment. »

C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous gratifier d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleurs, au premier rang desquels Don Mico Rota, un mafieux « à l’ancienne », du temps où les bandits avaient encore un certain code d’honneur.
« Don Mico n’avait pas eu le cœur à ça. Les autres, les nouveaux, qu’ils fassent ce qu’ils voulaient, lui, sur les femmes, les vieux et les enfants, il ne levait pas le petit doigt, quand bien même on lui prouverait par a plus b que ces enfants, une fois adultes, n’auraient pas ce genre de scrupules envers lui.
Maintenant, c’est d’ici qu’il était obligé de diriger ses troupes. Ce n’était pas la même chose. D’ailleurs, il était souvent obligé d’intervenir pour réparer les conneries que faisaient ses enfants et petits-enfants, trop désinvoltes et trop violents. Il avait mis un vrai gâchis, Roijo, en se repentant. »
A côté de certaines descriptions particulièrement « gore », telle la découverte d’un cadavre écrasé sous la meule du moulin à huile de Don Peppino Salemi, on trouve certains passages plus drolatiques, comme la croustillante relation des  amours caprines de Rocco Scorda, dont je vous ferai grâce ici.

« Don Mico en prison, ça n’avait été utile à personne, pas même à la Loi. À lui en tout cas, qui ne savait même plus à quoi ressemblait une femme, sûr que non. Et ça, c’était la poisse. Insupportable. Il en avait vu passer sous son nombril à n’en plus finir. Avant. Ça, c’était la belle vie. S’il obtenait la détention à domicile, ses petits-enfants penseraient à lui faire un gentil petit cadeau, histoire de vérifier au passage si le vieux maîtrisait encore sa canne – avec sa vieille, même pas la peine d’y songer, elle était trop dure à cuire et son chapelet s’était incrusté dans sa main. »

En conclusion, un roman policier très agréable, conté dans une langue vivante, imagée  et peuplé de personnages attachants. Même le juge Lenzi, s’il ne nous est pas très sympathique au début, prend de l’épaisseur et se révèle plus humain au fur et à mesure de l’avancée du roman.
C’est également une peinture sociale de l’Italie du sud, particulièrement pauvre, soumise à l’influence de la ‘Ndrangheta, qui profite largement de la déréliction de l’État, et de la corruption et des compromissions érigées en système à tous les niveaux de la société italienne.
Un très bon moment de lecture, en compagnie du juge Lenzi, que je compte bien retrouver dans d’autres enquêtes.

Merci à la Bibliothèque de Saint-Jean de Buèges pour la découverte de cet auteur, à suivre…

Editions Seuil Policiers, 2015

4ème de couv:
gangemiLa Calabre, de nos jours. Giorgio Maremmi, substitut du procureur, est assassiné peu après qu’un prévenu l’a menacé de mort en plein prétoire. Son ami et collègue Alberto Lenzi, dit « le petit juge », décide de le venger. Mieux connu pour ses conquêtes féminines et sa gourmandise que pour son ardeur au travail, Lenzi se révèle un enquêteur tenace et audacieux. Son principal indicateur, don Mico Rota, boss local de la ‘Ndrangheta, est emprisonné à vie mais rien ne lui échappe. De sa cellule, il continue à défendre l’honneur de la « famille ». Il s’exprime curieusement, par le truchement de symboles obscurs et de paraboles colorées, mais pour qui sait entendre entre les lignes… Lenzi le peut, apparemment, et, mettant sa carrière en péril, il s’acharne à faire la lumière sur un scandale qui dépasse de loin la criminalité mafieuse habituelle.

L’auteur:

Né en Calabre en 1950, Mimmo (Domenico) Gangemi est ingénieur civil à la retraite. Ayant toujours vécu en Calabre, aujourd’hui à il a publié, depuis 1995, neuf romans policiers à succès qui lui ont valu de nombreux prix et récompenses. Il a été surnommé Le Sciascia de l’Aspromonte

La revanche du petit juge (2009) a été publié par les Editions du Seuil en avril 2015. Un second roman, Le pacte du petit juge (2013), est paru au Seuil en mars 2016.

En 2014, La revanche du petit juge a fait l’objet d’une mini-série fiction de la part de la télévision italienne RAI.

Janis Otsiemi – Les voleurs de sexe

Le titre de ce dernier polar de « mon compatriote gabonais » Janis Otsiemi trouve son origine dans une folle rumeur, une légende urbaine apparue au Nigéria dans les années 70. Des individus pourraient voler le sexe d’autres personnes, simplement par simple contact, en leur serrant la main ou leur touchant le bras.
Cette rumeur se propage bien vite dans les rues des différentes capitales africaines, dont Libreville.
Ces affaires déclenchent bien souvent un grand désordre car, une fois le « voleur de sexe » identifié, à tort ou à raison, il se trouve bien rapidement lynché et battu à mort par la populace.

Dans leur quartier d’Akébé 2, Benito, Tata et Balard, jeunes paumés désœuvrés, dont les soirées s’écoulent entre la bière, la musique de rap et les filles, sont témoins d’un accident d’automobile. En s’approchant du véhicule, ils voient que le conducteur est « cadavéré » et remarquent, sur le siège arrière, une mallette. Sans une hésitation, Tata s’empare du bagage et quitte la scène de l’accident.
Dans la mallette, il y a trois cent mille francs CFA et une enveloppe contenant une dizaine de photos de hauts responsables politiques  gabonais lors d’une cérémonie de la franc-maçonnerie.
« Sur la photo, un homme.
Il se tenait debout devant un pupitre. Il était engoncé dans un costume noir dont les épaulettes étaient constituées de rosettes frappées aux couleurs du drapeau national – vert, jaune, bleu. Ces rosettes retenaient un collier composé de onze étoiles séparées par des entrelacs au bout desquels pendait un pendentif serti d’un compas. Tata remarqua le tablier ceinturant les reins de l’homme et ses mains gantées de blanc.
Les cheveux gominés, le visage gras, la petite taille… finirent par achever le portrait du personnage sur la photo. Ce visage lui était familier. Autant à lui qu’à ses potes. Ce qui expliquait leur étonnement. Ils le voyaient tous les jours à la télé. Sur la première chaîne nationale. »
Un de ces hauts personnages n’est autre que Papa Roméo (le Président de la République), en train de prêter serment. Les trois lascars décident de contacter un ami journaliste pour essayer de tirer un avantage financier de ces photos.

« Pepito descendit du véhicule, habillé comme un épi de maïs. Il était habillé d’une veste bleue assortie à ses pompes. Il barreauda les deux portières automatiquement puis traversa la rue sous le regard des passants. Pepito avait grandi dans le patelin et y était connu comme un adepte de la sapologie. En bon frimeur, il sortit son mouchoir et essuya ses pompes – des Tod’s à 280 000 F CFA la paire – puis disparut entre deux maisons. »

Un autre trio, Pepito, Kader et Poupon, projettent de tendre un guet-apens au patron de China-Wood, après qu’il soit passé à la banque, et le délester de la somme qu’il a retirée pour la paye de ses employés.
Chargez de ces deux enquêtes deux policiers ripoux, des « mange-mille » comme on dit de manière très évocatrice dans le langage populaire, et vous aurez un tableau assez précis de ce que nous donne à voir ce roman de Janis Otsiemi. Il tricote ses trois histoires avec maîtrise, sans que le lecteur ne perde jamais le fil, ni ne s’ennuie une seule seconde, en compagnie de ces Pieds Nickelés.

Les personnages de son roman ne sont pas franchement mauvais. Ils sont même assez attachants, ces jeunes Gabonais, dans leur recherche d’une vie meilleure, même si c’est en prenant quelques libertés avec la loi. Et on a bien du mal à trouver vraiment antipathiques les deux policiers Koumba et Owoula. Tous sont bien représentatifs du petit peuple de ce Gabon d’aujourd’hui, où les richesses sont au bénéfice d’une minorité et où chacun cherche à tirer le meilleur parti du système, largement dévoyé.
« La Sobraga  (Société des brasseries du Gabon) était l’une des boîtes qui ne connaissait pas la crise. La consommation d’alcool était ici un sport national. Dans le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé sur la consommation d’alcool, le Gabon se hissait à la troisième place mondiale derrière les Pays-Bas et à la première sur le continent africain. »

Le Gabon, aux yeux de l’observateur non averti, pourrait apparaître comme le pays idéal, un parangon de démocratie d’une prospérité infinie et d’une stabilité à toute épreuve. Pourtant, quand on y regarde de plus près, on est saisi par le contraste entre les mots et les choses.
Selon les propres mots de l’auteur :«L’opposition n’existe pas, il ne s’agit que de déçus qui auraient voulu prendre la relève de Bongo père et qui ne font qu’essayer de négocier leur retour à l’étable.» «Le pays est bradé, à la Chine, à Singapour, à Dubaï.»
Ce pays, aux mains de la dynastie Bongo depuis 1968, où chaque jour règnent un peu plus le népotisme, le clientélisme, la corruption et le vice, est bien à l’image de ce que devient l’Afrique d’aujourd’hui. Écartelé entre les sirènes du progrès et l’attachement à ses croyances et valeurs ancestrales, les marabouts et des sorciers de tout acabit y ont toujours une place de premier choix.

Janis Otsiemi est un véritable griot urbain qui nous fait un portrait peu flatteur de son pays, sans complaisance.  C’est un vrai conteur qui nous entraîne à sa suite dans ce roman,  écrit dans un style vif, rythmé et non dénué d’humour. Il réinvente le Français à chaque phrase, en une langue résolument moderne et vivante, émaillée de « gabonismes », ces mots et expressions originales qui sont un peu sa « marque de fabrique ».
Un très bon roman noir, qui ravira les amoureux de l’Afrique, dont je suis, et tous les autres.
Décidément, Janis Otsiemi se fait sa place dans le monde du polar, non seulement africain, mais du polar tout court.
Je recommande chaudement!

Editions Jigal, 2015

– A propos des « mange-mille », je vous livre ici une anecdote personnelle : lorsque je vivais au Gabon, j’avais l’habitude de glisser dans la pochette des papiers de mon véhicule un billet de 1000 F CFA (environ 3€). Lorsque j’étais contrôlé, ce qui m’arrivait régulièrement, je présentais les papiers de mon véhicule, et lorsqu’on me rendait la pochette, le billet avait disparu.
Les fonctionnaires de police sont tellement mal payés qu’ils résistent rarement à la tentation d’un petit surplus.

– A noter que l’épisode d’Ali Bongo et de la franc-maçonnerie est authentique. En 2010, une vidéo le montrant lors de son intronisation comme grand maître de la Loge Nationale du Gabon, a connu une large diffusion sur internet.

4ème de couv:

Voleur_de_SexeÀ Libreville, une folle rumeur envahit la ville et crée la psychose…
Dans la rue, tout le monde marche les mains dans les poches en évitant soigneusement d’approcher des inconnus… Il semblerait en effet que d’une simple poignée de main, de louches individus détroussent les passants de leurs « bijoux de famille » ! On les appelle les voleurs de sexe…
C’est dans cette atmosphère électrique que, parallèlement, les gendarmes de la Direction générale des recherches mènent leur enquête sur un trafic de photos compromettantes touchant le président de la République…
De son côté, la police recherche activement les auteurs du braquage qui a mal tourné d’un homme d’affaires chinois, laissant trois morts sur le carreau…
À Libreville, la vie n’est pas tous les jours un long fleuve tranquille…

L’auteur :

otsiemijpgJanis OTSIEMI est né en 1976 à Franceville au Gabon.
Il vit et travaille à Libreville. Il a publié plusieurs romans, poèmes et essais au Gabon où il a reçu en 2001 le Prix du Premier Roman gabonais.
Autres romans:
La vie est un sale boulot (2009)
La bouche qui mange ne parle pas  (2010)
Le chasseur de lucioles (2012)
African tabloïd (2013)

Sylvain Meunier – L’empire du scorpion

 

The Big Blowdown reçoit aujourd’hui une invitée de marque : Christine Roy, qui vient nous parler d’un auteur et d’un roman qui lui tiennent particulièrement à cœur, et avec un bel enthousiasme…
Je vous invite à les découvrir, tous les deux !

4ème de couverture :

l-empire-du-scorpion« Il voit le vivarium. Le scorpion ne bouge plus. Jusqu’à la dernière visite de Jacynthe Lemay, il l’avait nourri et abreuvé. Puis il a oublié. Toute routine est devenue au-dessus de ses forces. La mécanique de sa vie s’est complètement déréglée. Il a perdu Marie, et maintenant il perd son petit complice impénétrable.»
Régnant dans les hautes sphères de la politique canadienne, bien à l’abri derrière une fortune colossale et des lois qu’il interprète à son avantage, un être ignoble magouille à satiété, fait chanter en toute impunité, et signe une flopée de crimes sordides. Que sait-il de Marie Doucet, la femme de Percival Imbert, disparue mystérieusement un soir de décembre 1977 ? De Montréal à Ottawa, Jacynthe Lemay enquête.

L’Empire du scorpion
Sylvain Meunier
Guy Saint-Jean Éditeur

 

Voilà déjà quelques années que j’ai eu plaisir à découvrir cet auteur québécois avec « Les mémoires d’un œuf » aux Editions La Courte Echelle, roman policier qui lui valu, le prix Ténébris « aux Printemps meurtriers » de Knowlton, au Québec.

Lien : http://www.lesprintempsmeurtriers.com

les mémoires d'un oeufCette découverte était une invitation à aller plus loin dans la découverte de Sylvain Meunier

C’est un auteur prolifique, un écrivain talentueux. Il est d’une telle créativité qu’il a su, au fil de ses romans, m’embarquer dans un monde loufoque, m’intriguer, me faire hurler de rire, m’émouvoir jusqu’aux larmes. Je peux affirmer qu’il ne m’a jamais laissé indifférente.

Et voilà qu’avec ce tout dernier roman, Sylvain Meunier réitère et crée la surprise une fois de plus !

 

Mon avis :

Allez, que je vous situe un peu l’action. Imaginez  un vendredi de décembre, un grand magasin, à l’apogée de son effervescence. Bref ! Vous êtes déjà dans l’enfer absolu ! Un homme complètement hagard, Percival Imbert, erre, ses paquets à bout de bras. Il a perdu sa femme…

Dans le centre commercial, il trouve en la personne de Jacynthe Lemay, la fonctionnaire de police idéale pour lui apporter aide et réconfort. Malgré la bizarrerie de la situation, elle fait preuve de beaucoup d’empathie, de patience et persévérance. Autant vous le dire de suite, elle restera proche de notre homme complètement désorienté et mènera l’enquête jusqu’au bout.

La situation peut paraître banale : perdre sa moitié dans les grands magasins, pendant la période survoltée des achats de fin d’année, est un fait courant.

Mais, dès les premières pages, vous réalisez que Percival Imbert, outre son nom sorti on ne sait d’où, est un personnage hors du commun, qui vit dans un monde clos, un univers bien à lui que vous découvrirez avec plaisir. Sa vie est réglée comme une montre suisse et voilà que tout bascule. C’est un véritable cataclysme ! Inexorablement, vous êtes aspirés, au cours d’une incroyable enquête, dans une spirale d’évènements aux côtés de Percival et de la charmante Jacynthe. Vous voyagerez du centre commercial jusqu’au Lazaret de Tracadie, pour finir où ? Là, je ne peux rien dire de plus, ce serait tout dévoiler ! Mais croyez-moi, Sylvain est un homme de cœur, généreux, reconnaissant qui m’a fait une bien belle surprise : mes joues en ont rosi à la lecture des dernières pages. Lisez cet excellent roman pour le découvrir (oui, je suis très joueuse !)

Sylvain Meunier a un talent sans pareil pour donner vie à ses personnages. Il a une façon singulière de « croquer », tel un portraitiste parfois caricaturiste, ses personnages en un éventail incroyable du genre humain. Cet univers fantasque, choix délibéré de l’auteur est en réalité un échantillon de notre monde actuel vu par le petit bout de la lorgnette. Il aborde ainsi avec sérieux, intelligence et fantaisie, les problèmes de la société actuelle qui lui tiennent particulièrement à cœur.

Dans « l’empire du scorpion », il nous dépeint un univers impitoyable où la corruption, la violence et le crime organisé s’immiscent dans les plus hautes sphères de la politique et de la finance. Il dénonce la toute puissance de l’argent et du pouvoir qui assurent une totale impunité pour les crimes les plus abjects, enfermant dans le silence, d’insoutenables malversations.

Sylvain Meunier a la délicatesse d’honorer la Femme avec sensibilité et subtilité. Il lui redonne toute sa noblesse. Elle est la clé essentielle dans la résolution de cette affaire. Jacynthe, Marie, Sœur Dorina Frigault, Sœur Annonciade Frenette, nous aident à comprendre les lourds secrets de famille qui se perpétuent de génération en génération. Elles nous montrent le chemin de la tolérance et de la résilience.

Tant d’autres personnages atypiques colorent ce roman ! Sylvain n’a pas son pareil pour parsemer ses romans de fantaisie, de poésie, d’humour d’une plume qui me séduit par sa richesse et son apparente simplicité.

Ce roman est un incroyable sac de nœuds qui vous fait perdre la tête et qui vous tient captifs jusqu’au dénouement.

Je vous laisse le choix de découvrir une petite partie de l’univers de Sylvain Meunier, avec ce roman vraiment très abouti. J’y sens une implication personnelle plus intense de la part de l’auteur, plus critique envers le système politique de son pays. Il conserve cependant  son excellente qualité d’écriture, à la fois précise et poétique. Sylvain Meunier est un incroyable romancier capable de me surprendre encore. Il dévoile à chaque fois, une facette supplémentaire de sa personnalité, et qui ne manque pas de brillance. Le charme opère, encore et encore.

Un auteur singulier à découvrir absolument !

Extraits :
Sylvain Meunier est aussi un excellent conteur. Ne passez pas à côté de ces quelques moments,  des extraits choisis et  lus par l’auteur:

https://www.facebook.com/yvan.laurendeau/videos/767659603272504/

https://www.facebook.com/yvan.laurendeau/videos/770476536324144/

https://www.facebook.com/sylvain.meunier.9/videos/977656235593852/

Quelques romans lus :

L’homme qui détestait le golf (Prix Saint Pacôme du roman policier 2008)

Lovelie d’Haïti (3 tomes)

La nuit des infirmières psychédéliques

L’homme qui détestait les livres (nouvelle dans « Crimes à la Librairie »)

Le bon sommeil du roi de Sucredor

Germain, l’histoire de mon chien

Piercings sanglants

 

étalage livres meuniers

 

 

 


L’auteur :

sylvain_meunierSylvain Meunier est un auteur  Canadien, né à Lachine (Québec) en 1949

Après avoir enseigné pendant trente ans, Sylvain Meunier se consacre maintenant à ses projets d’écriture. À la courte échelle, il a publié plusieurs romans dans les collections jeunesse et, en littérature adulte, sa populaire trilogie Lovelie D’Haïti rééditée en format de poche.
Sylvain Meunier a été finaliste au Prix du Gouverneur général du Canada en 2002, 2004 et 2005. Il a été sélectionné à plusieurs reprises pour le Prix Hackmatack et a remporté en 2004 le Grand Prix du livre de la Montérégie.
En 2007, il remporte le prix Création en littérature du premier Gala de la Culture de la ville de Longueuil pour la série Ramicot Bourcicot.

Auteur également de :

L’homme qui détestait le golf – la courte échelle, Montréal mai 2008 (Gagnant du prix Saint-Pacôme du roman policier – 2008 et finaliste au Arthur Ellis Award 2009 finaliste au Gala de la culture 2009 – Prix du roman AQPF-ANEL 2009)

Les mémoires d’un Œuf – la courte échelle, Montréal septembre 2011 « (Coup de cœur du jury de l’Association des auteurs de la Montérégie-2011) » « (Prix Tenebris 2012)