Emily Fridlund – Une histoire des loups

Madeline est une adolescente de 14 ans. A l’école, personne ne l’appelle par son prénom, mais Linda, ou la Soviet ou la Cinglée. Ces surnoms méchants viennent du fait qu’elle a passé son enfance dans une communauté hippie du nord du Minnesota, maintenant abandonnée par tous ses résidents idéalistes, à l’exception de ses parents. Linda est une énigme pour son entourage, extrêmement sérieuse, dépourvue de l’insouciance joyeuse des autres enfants.
« Mes parents ne possédant pas de voiture, voici comment je rentrais chez moi lorsque je loupais le bus. Je marchais six kilomètres sur l’accotement déneigé de la Route 10, puis je tournais à droite sur Still Lake Road . Un kilomètre et demi plus loin, il y avait un embranchement. A gauche, la route longeait le lac, à droite, elle s’enfonçait dans une colline non déneigée. C’est là que je m’arrêtais pour rentrer mon jean dans mes chaussettes et réajuster les poignets de mes moufles en laine. En hiver, les arbres se détachaient contre le ciel orangé, pareils à des veines. Le ciel entre les branches ressemblait à un coup de soleil. Il me fallait marcher vingt minutes dans la neige et les sumacs avant que les chiens m’entendent et aboient, tirant sur leurs chaînes. »

Cette étrangeté, elle la doit à l’éducation reçue de ses parents, derniers survivants d’une secte oubliée, passés de la mouvance hippie à une profonde dévotion chrétienne, comme pour expier leurs fautes passées. Ce n’est pas facile pour elle de s’intégrer dans le monde qui l’entoure.

« Sans prononcer le moindre mot, Lily donnait aux gens l’impression d’être encouragés, bénis. Elle avait des fossettes aux joues, ses tétons pointaient comme deux signes de Dieu sous son pull. J’avais la poitrine plate, j’étais aussi quelconque qu’une planche. Je donnais aux gens l’impression d’être jugés. »

Ces quelques phrases résument tout le mal-être adolescent dans lequel se trouve Madeline. Elle a l’impression d’être transparente, et elle a bien peu d’estime pour sa propre personne.

Deux évènements vont chambouler sa morne existence : L’arrivée au collège de M. Grierson, professeur d’Histoire-Géographie va la sortir de sa coquille en l’incitant à participer à l’Odyssée de l’Histoire, et présenter son exposé sur « L’histoire des loups ».
Elle effectuera une bien timide tentative de séduction envers ce professeur qui, à la rentrée suivante sera renvoyé pour avoir eu une présumée relation avec une camarade de classe de Mattie.

L’autre fait marquant de cet été se passe de l’autre côté du lac : un jeune couple accompagné d’un petit garçon vient de s’installer. Pour Mattie, qui passe beaucoup de temps à les observer au travers de ses jumelles, ils sont l’image de la famille idéale. Peu à peu, elle va oser se rapprocher et passer un peu de temps avec eux, pour ensuite être engagée comme baby-sitter.
Patra, la très jeune maman de Paul, un garçonnet de 4 ans, travaille à la maison pour relire et corriger les travaux de son mari, professeur d’université.
Tous deux sont profondément impliqués dans la Science Chrétienne.
Patra est une jeune femme pleine de fantaisie, qui s’éteint complètement en présence de son mari, professeur d’université et astronome, qui cite les Écritures à tout bout de champ, citations que répète le petit Paul, comme un perroquet.
La famille de Mattie est aussi un peu étrange : sa mère, qui va à l’église deux à trois fois par semaine, lui impose régulièrement des simulacres de baptême.
Entre présent et passé, dans un savant désordre, les chapitres alternent, décrivant la vie de Mattie à différentes époques et en différents lieux.

Il n’y a pas à proprement parler de suspense dans ce roman. Dès les premières pages, nous apprenons que le petit Paul va, et qu’il y aura un procès. La seule interrogation qui vaille est de savoir ce qui va conduire à cette issue. Là réside tout le talent de l’auteure, de nous conduire pas à pas vers ce dénouement.

Le style de l’auteure est généreux et précis, son histoire marquée par la morosité est d’une grande force émotionnelle. Elle sait comment créer une atmosphère maussade, dans un paysage gris et la froideur de l’environnement s’infiltre jusque dans ses mots. Elle se glisse aisément dans la peau d’une adolescente malheureuse et nous révèle comment la négligence et l’isolement peuvent marquer un enfant pour la vie.

Pour ce roman sur la difficulté du passage à l’âge adulte, Emily Fridlund a construit un personnage marquant, émouvant et dérangeant, qui accompagnera longtemps le lecteur.
Ce premier roman, puissant et profond, nous révèle une écrivaine de talent, à suivre assurément.
Editions Gallmeister, 2017

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4ème de couv :

Madeline, adolescente un peu sauvage, observe à travers ses jumelles cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac. Un couple et leur enfant dont la vie aisée semble si différente de la sienne. Bientôt, alors que le père travaille au loin, la jeune mère propose à Madeline de s’occuper du garçon, de partager ses après-midi, puis de partager leurs repas. L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaîté de cette mère et la sourde autorité du père. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Troublant et poétique, best seller dès sa parution aux Etats-Unis, le premier roman d’Emily Fridlund a été acclamé par la critique.

L’auteure :

Emily Fridlund, écrivaine américaine, a grandi dans le Minnesota, où se déroule l’action de son roman. Elle vit actuellement dans la région des Finger Lakes dans l’État de NewYork. Titulaire d’un doctorat en littérature et creative writing de l’université de Californie, professeur à Cornell, elle a remporté plusieurs prix pour ses écrits publiés dans diverses revues et journaux.
Une histoire des loups est son premier roman.

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Val Mc Dermid – Lignes de fuite

Aéroport de Chicago, Contrôle de l’Immigration: Stéphanie Harker, débarque aux États-Unis en compagnie de Jimmy, un petit garçon. En passant sous les portiques de sécurité, la plaque de métal qu’elle a dans la jambe, séquelle d’un accident de voiture, déclenche l’alarme. Pendant qu’on l’isole dans une cabine pour la fouiller elle voit, impuissante, Jimmy  emmené par une personne portant un uniforme de la Sécurité. Elle se débat pour essayer de les arrêter et reçoit deux décharges de taser. Une fois revenue à elle, après avoir réussi à s’expliquer, il sera trop tard. Jimmy et son ravisseur se seront volatilisés dans la foule des voyageurs.

« Elle tourna la tête vers Jimmy. Un agent de la sécurité avait entamé une conversation avec lui. Un homme de grande taille vêtu de l’uniforme de l’AST, pantalon noir et chemise bleue. Mais il y avait quelque chose qui clochait chez lui. Stéphanie fronça les sourcils. Il portait une casquette, voilà ce qui n’allait pas. Les autres agents avaient la tête nue. Elle vit l’homme prendre la main de Jimmy.
L’espace d’une seconde, elle ne parvint pas à en croire ses yeux. Jimmy suivit docilement cet homme qui le mena hors de la zone de contrôle, en direction du hall où des dizaines de personnes allaient et venaient. Ils ne jetèrent pas un seul coup d’œil derrière eux.
— Jimmy ! cria-t-elle. Jimmy, reviens ici !
Ses cris furent étouffés par la cabine en Plexiglas. L’homme et l’enfant continuèrent de s’éloigner. Inquiète à présent, elle tambourina sur la paroi en indiquant le hall.
— Mon fils ! Quelqu’un a pris mon fils ! »

Dès le début du roman, Val Mc Dermid nous captive dans un suspense à couper le souffle, les premiers chapitres sont d’une redoutable efficacité. On se trouve pris avec Stéphanie dans la spirale de l’angoisse, en se demandant sur quoi tout cela va bien pouvoir déboucher. Qui a enlevé Jimmy? Et pourquoi ?

Vivian Mc Kuras, une enquêtrice du FBI, est chargée de l’enquête. Stéphanie va fouiller au plus profond dans son passé, pour expliquer à Vivian les racines de leur histoire et sa relation avec cet enfant, qui n’est pas son fils biologique. Raconter aussi son interaction avec Scarlett, la mère de l’enfant, un star de la téléréalité dont elle rédigeait les mémoires, et avec qui elle s’était liée d’amitié, jusqu’à adopter son fils après son décès.

A partir de là, le rythme se ralentit quelque peu, passant de l’agitation frénétique du début à un tempo plus mesuré lors de la mise en place des différents personnages, depuis Stéphanie elle-même et son propre petit ami autoritaire et possessif, la  famille de Scarlett,  ses agents cyniques à souhait, jusqu’à son ex-mari Joshua, un DJ dilettante et drogué. Chacun des personnages est vu comme un suspect potentiel, ce qui ajoute au caractère prenant de l’intrigue.

Tout au long du roman  l’ auteur, elle-même ancienne journaliste de tabloïd, se livre à une virulente critique contre les médias, et plus précisément les émissions de télé-réalité et ses vedettes préfabriquées, immédiatement consommables et jetables. Elle prend également pour cible le monde de l’édition et son hypocrisie. Il est clair qu’elle connaît ce milieu comme personne, et sa façon de décrire la vie des aspirants à la célébrité est tout à fait séduisante.

 » Les douze candidats retenus doivent être citadins et dépourvus de sens pratique. Ils sont conduits sur l’île en bateau où ils doivent se mettre à l’abri et trouver de la nourriture. L’émission est divertissante en cela qu’elle montre des citadins désœuvrés sur une île déserte. « …
« J’ai soupiré en me remémorant ce premier épisode. La panique des candidats quand ils avaient compris que leurs connaissances étaient complètement inutiles une fois sortis de la ville. Leur dégoût face à la nature. Leur ébahissement de voir des aliments pousser à même la terre. C’était à la fois comique et tragique. Leur ignorance était embarrassante. Ils s’en seraient sans doute mieux sortis si on les avait abandonnés sur Mars. »

Tous sont complices, pour leur plus grand profit,  dans cette grande foire aux vanités qu’est devenue la société des people au 21ème siècle. En cela le personnage de Scarlett Higgins est clairement inspiré de Jane Goody  vedette de  britannique de téléréalité décédée d’un cancer en 2009.

Mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier le principal. L’intrigue en elle-même, diaboliquement bien construite, en alternance de chapitres entre présent et passé. Le mobile et le coupable de l’enlèvement se trouvant sans aucun doute dans l’histoire passée de Stéphanie et de Scarlett, et de leurs proches. Comme on pourrait s’y attendre de la part de Val Mc Dermid, le scénario est particulièrement complexe, avec son lot de fausses pistes et de retournements de situation vraiment bien amenés.

Les deux trames du récit sont très bien déroulées, autant les rappels de la vie passée de Scarlett et de Jimmy, que les enquêtes policières conduites de part et d’autre de l’Atlantique, tout cela convergeant vers une ligne de fuite finale… absolument époustouflante!

L’écriture de Val Mc Dermid a ceci d’incroyablement rare, c’est qu’elle parvient à nous délivrer un authentique page-turner qui fait appel à l’intelligence du lecteur, et ne nous donne rien pour acquis.

Mené de main de maître  par une experte du contre-pied, c’est un très bon roman, d’ une des reines incontestées du thriller psychologique moderne!

Éditions Flammarion, mars 2015.

4ème de couv:

lignes de fuite_Stéphanie Harker franchit les contrôles de sécurité à l’aéroport quand elle voit son fils, devant elle, se faire embarquer par un homme en uniforme. Prise de panique, elle sonne l’alerte. Mais les autorités n’ayant pas assisté à la scène la pensent folle et le fuyard a du temps pour s’éloigner. Alors que Stéphanie raconte sa version des faits au FBI, il devient évident que cette histoire est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Pourquoi quelqu’un voudrait kidnapper Jimmy ? Par quels moyens Stéphanie peut-elle le faire revenir ?

L’auteur :

Val McDermid, née en 1955 à Kirkcaldy, en Écosse, est une auteure écossaise de roman policier.
Son œuvre, qui développe les thèses féministes et engagées de l’auteur, compte trois séries policières aux héros récurrents distincts : Lindsay Gordon, une journaliste lesbienne apparue dans son tout premier roman, partage plusieurs points communs avec Val McDermid ; Kate Brannigan, une détective privée ; enfin, le Dr Tony Hill, profiler, et l’inspectrice Carol Jordan mènent des enquêtes dans des milieux particulièrement glauques et violents. Les romans de Val McDermid sont d’ailleurs associés au Tartan noir, une conjonction stylistique entre le roman noir et la culture écossaise.
(Source : Wikipedia)