Sandrine Collette – Six fourmis blanches

Mathias, solide montagnard d’une quarantaine d’années, gravit la montagne, une chèvre sur ses talons. En bas, dans la vallée, les gens suivent son ascension. A l’approche du sommet, il prend la chèvre à bras le corps, et ensemble ils terminent l’ascension. Il lui chuchote quelques mots, et d’un coup, il jette la chèvre dans le vide depuis le haut de la falaise.
Mathias est un sacrificateur. Il a « le don », celui de savoir quelle chèvre choisir pour le sacrifice, la chèvre dont le sacrifice attirera sur ceux qui l’ont commandé, le pardon où les bonnes grâces des esprits de la montagne. Naissances, mariages, autant d’occasions pour le sacrificateur d’exercer son art.
« Je suis un tueur de chèvres, et personne ne sait comme moi repérer une bête, l’isoler, l’emmener jusque-là où elle doit aller. Ceux qui se battent avec elles du début à la fin me haïssent pour cela : d’une certaine façon, elles me font confiance. Cherchent mes caresses jusqu’au moment où je les trahis, et où je les soulève pour les jeter dans l’abîme, comme le grand-père m’a appris, fermant mon cœur et mes oreilles. Alors je sais que cela valait la peine de mettre des heures, des jours à les choisir. Et qu’une fois encore je ne me suis pas trompé. »
Mais un jour, tout bascule. Carche, le vieux chef de la mafia locale veut imposer à Mathias son petit-fils comme apprenti. Mathias ne perçoit chez lui aucune disposition pour cette charge, mais on ne refuse rien au vieux Carche. C’est donc contraint et forcé qu’il emmène le jeune homme avec lui pour sa première expérience. Quelques jours plus tard, lors du sacrifice suivant,  il revient, porteur du corps brisé de l’apprenti qui a fait une chute mortelle. Le vieux met un contrat sur sa tête, et Mathias est obligé de fuir à travers la montagne pour tenter de sauver sa vie.

Lou, avec son fiancé Elias et quatre amis ont décidé de s’offrir quelques jours  de trekking dans les montagnes albanaises. Ils sont accompagnés dans leur périple par un guide local, Vigan, brun ténébreux à la gueule burinée de montagnard. Néophytes de la montagne, dès les premières heures, ils se rendent compte que ce voyage n’aura rien d’une promenade de santé, et leurs corps peu habitués au grand air et à l’effort soutenu que demande la montagne atteindront vite leurs limites.
« L’air vif, la fatigue, les vertiges quelquefois, saoulés comme si nous respirions trop fort… »  «  La journée se décompose en quatre, cinq morceaux qui donnent un drôle de sentiment d’éternité, en boucle, et tout recommence chaque fois, la marche, la pause, les raisins secs ou les biscuits, l’eau, le thé. Les sacs pèsent lourd sur nos épaules, mais n’est-ce pas ce que nous voulions, bivouaquer et nous sentir libres, avec le poids des tentes et de la nourriture nous sciant le dos tout en nous promettant un week-end hors du temps. »

Ce roman est conté à deux voix : nous suivons les aventures de Mathias et de Lou en parallèle. Mathias dans sa fuite éperdue devant les sbires de Carche, à pied à travers la montagne, empruntant les torrents glacés pour semer les chiens lancés sur sa trace. Personne n’ose contrarier les desseins du vieux patriarche et Mathias se retrouve seul, face aux éléments.
Lou et le groupe de randonneurs vont bien vite se trouver confrontés à la dure réalité de la montagne, la neige, le froid  et  l’altitude. Une cordée de six fourmis sur la neige, si petites dans cette immensité, soumises aux éléments déchaînés. Bientôt viendra la première avalanche, premier signe de la tempête de neige qui va s’abattre sur leur groupe. Et la sensation pesante d’une présence maléfique, qui les suit…

Je me suis davantage attaché au personnage de Mathias, complexe et mystérieux. Lui et les montagnards de sa vallée ont une vie plus fruste, pleine de croyances et de superstitions, mais infiniment plus riche que celle de Lou et des membres de son groupe, parfaits citadins, lancés sans aucune préparation dans un projet qui les dépasse, et complètement passifs devant l’adversité.
L’auteure nous fait ressentir de façon aigüe, et avec beaucoup de réalisme, la rigueur des conditions atmosphériques dans lesquelles se déroule cette expédition. Le suspense  bien maintenu, nous tient en haleine, attentifs que nous sommes au sort de Mathias, de Vigan et du groupe de randonneurs.
Tous les rouages de la mécanique dramatique finiront par s’enclencher pour nous réserver un dénouement plein de surprises.
Sandrine Collette, avec une écriture simple et sans artifices, nous gratifie d’un roman diablement efficace.  Un très bon moment de lecture, un peu dans la veine des « Dix petits nègres » d’Agatha Christie, dans une ambiance de surnaturel et de mystère, qui vous donne plutôt envie de rester au coin du feu, que d’aller vous balader en montagne.

Editions Denoël, Sueurs froides, 2015

 

Six fourmis.4ème de couv :
Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.
À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…
Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

 

L’auteure :

Collette-Sandrine-1Sandrine Collette, est une auteure française, née à Paris en 1970.
Elle est docteur en Sciences politiques.
Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
« Des nœuds d’acier » (Denoël, 2013) est son premier roman. Il obtient le Grand Prix de littérature policière 2013.
En 2014, elle publie son second roman: « Un vent de cendres » (chez Denoël) qui revisite le conte La Belle et la Bête, « Six fourmis blanches » en 2015 et « Il reste la poussière » en 2016.

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Val Mc Dermid – Lignes de fuite

Aéroport de Chicago, Contrôle de l’Immigration: Stéphanie Harker, débarque aux États-Unis en compagnie de Jimmy, un petit garçon. En passant sous les portiques de sécurité, la plaque de métal qu’elle a dans la jambe, séquelle d’un accident de voiture, déclenche l’alarme. Pendant qu’on l’isole dans une cabine pour la fouiller elle voit, impuissante, Jimmy  emmené par une personne portant un uniforme de la Sécurité. Elle se débat pour essayer de les arrêter et reçoit deux décharges de taser. Une fois revenue à elle, après avoir réussi à s’expliquer, il sera trop tard. Jimmy et son ravisseur se seront volatilisés dans la foule des voyageurs.

« Elle tourna la tête vers Jimmy. Un agent de la sécurité avait entamé une conversation avec lui. Un homme de grande taille vêtu de l’uniforme de l’AST, pantalon noir et chemise bleue. Mais il y avait quelque chose qui clochait chez lui. Stéphanie fronça les sourcils. Il portait une casquette, voilà ce qui n’allait pas. Les autres agents avaient la tête nue. Elle vit l’homme prendre la main de Jimmy.
L’espace d’une seconde, elle ne parvint pas à en croire ses yeux. Jimmy suivit docilement cet homme qui le mena hors de la zone de contrôle, en direction du hall où des dizaines de personnes allaient et venaient. Ils ne jetèrent pas un seul coup d’œil derrière eux.
— Jimmy ! cria-t-elle. Jimmy, reviens ici !
Ses cris furent étouffés par la cabine en Plexiglas. L’homme et l’enfant continuèrent de s’éloigner. Inquiète à présent, elle tambourina sur la paroi en indiquant le hall.
— Mon fils ! Quelqu’un a pris mon fils ! »

Dès le début du roman, Val Mc Dermid nous captive dans un suspense à couper le souffle, les premiers chapitres sont d’une redoutable efficacité. On se trouve pris avec Stéphanie dans la spirale de l’angoisse, en se demandant sur quoi tout cela va bien pouvoir déboucher. Qui a enlevé Jimmy? Et pourquoi ?

Vivian Mc Kuras, une enquêtrice du FBI, est chargée de l’enquête. Stéphanie va fouiller au plus profond dans son passé, pour expliquer à Vivian les racines de leur histoire et sa relation avec cet enfant, qui n’est pas son fils biologique. Raconter aussi son interaction avec Scarlett, la mère de l’enfant, un star de la téléréalité dont elle rédigeait les mémoires, et avec qui elle s’était liée d’amitié, jusqu’à adopter son fils après son décès.

A partir de là, le rythme se ralentit quelque peu, passant de l’agitation frénétique du début à un tempo plus mesuré lors de la mise en place des différents personnages, depuis Stéphanie elle-même et son propre petit ami autoritaire et possessif, la  famille de Scarlett,  ses agents cyniques à souhait, jusqu’à son ex-mari Joshua, un DJ dilettante et drogué. Chacun des personnages est vu comme un suspect potentiel, ce qui ajoute au caractère prenant de l’intrigue.

Tout au long du roman  l’ auteur, elle-même ancienne journaliste de tabloïd, se livre à une virulente critique contre les médias, et plus précisément les émissions de télé-réalité et ses vedettes préfabriquées, immédiatement consommables et jetables. Elle prend également pour cible le monde de l’édition et son hypocrisie. Il est clair qu’elle connaît ce milieu comme personne, et sa façon de décrire la vie des aspirants à la célébrité est tout à fait séduisante.

 » Les douze candidats retenus doivent être citadins et dépourvus de sens pratique. Ils sont conduits sur l’île en bateau où ils doivent se mettre à l’abri et trouver de la nourriture. L’émission est divertissante en cela qu’elle montre des citadins désœuvrés sur une île déserte. « …
« J’ai soupiré en me remémorant ce premier épisode. La panique des candidats quand ils avaient compris que leurs connaissances étaient complètement inutiles une fois sortis de la ville. Leur dégoût face à la nature. Leur ébahissement de voir des aliments pousser à même la terre. C’était à la fois comique et tragique. Leur ignorance était embarrassante. Ils s’en seraient sans doute mieux sortis si on les avait abandonnés sur Mars. »

Tous sont complices, pour leur plus grand profit,  dans cette grande foire aux vanités qu’est devenue la société des people au 21ème siècle. En cela le personnage de Scarlett Higgins est clairement inspiré de Jane Goody  vedette de  britannique de téléréalité décédée d’un cancer en 2009.

Mais tout ceci ne doit pas nous faire oublier le principal. L’intrigue en elle-même, diaboliquement bien construite, en alternance de chapitres entre présent et passé. Le mobile et le coupable de l’enlèvement se trouvant sans aucun doute dans l’histoire passée de Stéphanie et de Scarlett, et de leurs proches. Comme on pourrait s’y attendre de la part de Val Mc Dermid, le scénario est particulièrement complexe, avec son lot de fausses pistes et de retournements de situation vraiment bien amenés.

Les deux trames du récit sont très bien déroulées, autant les rappels de la vie passée de Scarlett et de Jimmy, que les enquêtes policières conduites de part et d’autre de l’Atlantique, tout cela convergeant vers une ligne de fuite finale… absolument époustouflante!

L’écriture de Val Mc Dermid a ceci d’incroyablement rare, c’est qu’elle parvient à nous délivrer un authentique page-turner qui fait appel à l’intelligence du lecteur, et ne nous donne rien pour acquis.

Mené de main de maître  par une experte du contre-pied, c’est un très bon roman, d’ une des reines incontestées du thriller psychologique moderne!

Éditions Flammarion, mars 2015.

4ème de couv:

lignes de fuite_Stéphanie Harker franchit les contrôles de sécurité à l’aéroport quand elle voit son fils, devant elle, se faire embarquer par un homme en uniforme. Prise de panique, elle sonne l’alerte. Mais les autorités n’ayant pas assisté à la scène la pensent folle et le fuyard a du temps pour s’éloigner. Alors que Stéphanie raconte sa version des faits au FBI, il devient évident que cette histoire est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Pourquoi quelqu’un voudrait kidnapper Jimmy ? Par quels moyens Stéphanie peut-elle le faire revenir ?

L’auteur :

Val McDermid, née en 1955 à Kirkcaldy, en Écosse, est une auteure écossaise de roman policier.
Son œuvre, qui développe les thèses féministes et engagées de l’auteur, compte trois séries policières aux héros récurrents distincts : Lindsay Gordon, une journaliste lesbienne apparue dans son tout premier roman, partage plusieurs points communs avec Val McDermid ; Kate Brannigan, une détective privée ; enfin, le Dr Tony Hill, profiler, et l’inspectrice Carol Jordan mènent des enquêtes dans des milieux particulièrement glauques et violents. Les romans de Val McDermid sont d’ailleurs associés au Tartan noir, une conjonction stylistique entre le roman noir et la culture écossaise.
(Source : Wikipedia)