Sandrine Collette – Il reste la poussière

La steppe de la Patagonie argentine.
« Sur ces prairies d’herbe rongée, des clôtures de barbelés parcellaient les milliers d’hectares où les troupeaux vaquaient inlassablement, cherchant de quoi manger et parcourant des kilomètres pour survivre. La lande à perte de vue, aride et plate, si sèche que les arbres l’avaient désertée, remplacés vaille que vaille par quelques bosquets chétifs dont personne ne savait comment ils pouvaient subsister avec aussi peu de terre. »

Une estancia, dans laquelle vit une famille, la mère, et ses 4 enfants : les jumeaux Mauro et Joaquín, Steban le « débile », et le petit dernier Rafael. Point d’amour dans cette famille. Leur vie toute entière est vouée au travail de la ferme : la culture de la terre, l’élevage et la tonte des moutons, le seul élevage à pouvoir prospérer sur cette plaine austère. Les relations familiales sont marquées par la violence et la haine.
Il n’y a pas de père dans le tableau. C’était un bon à rien, paresseux et ivrogne, qui est parti peu avant la naissance de Rafael.

« — Tu vois le chemin ? Il est parti là-bas. Au bout, tout au bout. On ne le voit plus. Il ne reviendra pas. » – leur avait dit la mère. En réalité, comme le lecteur l’apprendra assez vite, un soir, après une dispute de trop, elle a laissé libre cours à des années de colère et de rancœur accumulées et l’a tué. Elle a ensuite chargé le corps sur un criollo et a été l’enterrer dans la plaine.
Cette nuit-là, Steban, âgé de 4 ans, a vu sa mère emporter le corps inanimé de son père, sur son cheval aux flancs tachés de sang. Il s’est depuis muré dans le silence. Ses aînés l’appellent « le muet » ou « le débile ».

« Peut-être que cela couvait depuis des années, cette rage qui sortait toute seule, sans qu’elle y pense, cette furie qui la prenait soudain, à se demander si elle n’attendait pas que ça, et les couinements du père là-dessous, qu’il n’avait rien à dire celui-là, qu’à se taire, et elle frappait encore et encore. Et peut-être était-ce à la fin le coup qu’elle lui avait mis dans la gorge avec la pointe de sa botte, la fureur de voir sa vie détruite, ses moutons et ses bœufs vendus en bouteilles de gnôle depuis des années : elle ne s’était arrêtée que quand il n’avait plus bougé.
Et il n’avait plus jamais bougé. »

Rafael, le petit dernier, est le souffre-douleur de ses frères aînés, qui passent leur temps à le maltraiter et à le brutaliser. Depuis sa naissance, la place qu’il occupe paraît grappillée aux autres, une surcharge de plus pour la mère déjà seule.
Dès qu’ils sont en âge de monter à cheval, le jeu favori des grands est de se saisir de leur frère et de l’emporter, au galop de leurs chevaux. En grandissant, ils corsent un peu le jeu, dans une variante argentine du « bouzkachi » afghan.
« Bien sûr, tout le printemps, Mauro, Joaquin et même Steban attrapèrent le petit, le soulevèrent, se le passèrent de main en main au galop de leurs chevaux. Le jetèrent au milieu du buisson griffu en s’exclamant, tordus de rire sur leurs selles. Il ne disait rien. Attendait sa revanche, et pas qu’un peu, quand il s’envolerait sur son incroyable criollo. »
Et quelle tendresse peut-il attendre de la mère, femme sévère, inflexible et mutique, arrivée jeune fille dans cette estancia et obligée de la tenir à bout de bras, avec l’aide de ses fils ?

« Elle les déteste tout le temps, tous. Mais ça aussi, c’est la vie, elle n’a pas eu le choix. Maintenant qu’ils sont là. Parfois elle se dit qu’elle aurait dû les noyer à la naissance, comme on le réserve aux chatons dont on ne veut pas ; mais voilà, il faut le faire tout de suite. Après, c’est trop tard. Ce n’est pas qu’on s’attache : il n’est plus temps, c’est tout. Après, ils vous regardent. Ils ont les yeux ouverts. »

A intervalles réguliers, la mère se rend à San León, la ville voisine, pour faire des achats, payer les fournisseurs, et passer à la banque voir l’état de ses finances. Ensuite, elle va au bar et passe la soirée entière à boire jusqu’à l’ivresse et jouer au poker. Un jour, dans une spirale autodestructrice, elle va jouer, jusqu’à miser et perdre Joaquín, l’un des jumeaux. Mauro, le jumeau restant va vivre cette séparation comme un déchirement. A partir de là, l’histoire déjà glauque, va s’accélérer et prendre un tour un peu plus tragique.
Dans l’immensité des plaines argentines se joue un drame, aux accents de tragédie antique. Un huis clos, au milieu de la pampa, dont les acteurs sont  les membres de cette famille qui se jalousent et se détestent.
La psychologie des personnages et d’une force peu commune: La mère, dont le nom n’est jamais prononcé, reste murée dans sa carapace de froide indifférence. Mauro, l’aîné des jumeaux, un condensé de force et de violence incontrôlables, efface complètement son double Joaquín. Steban, le « débile », est un peu plus fin qu’il n’y paraît. Rafael, le petit dernier, maltraité à l’excès, est le fil conducteur, le personnage central, de l’histoire.
Comment passer sous silence les chevaux criollos, rustiques et endurants compagnons des gauchos des plaines d’Argentine. Omniprésents dans le roman, ils sont le lien entre les personnages et la terre qu’ils parcourent, de l’aube au crépuscule. L’auteure, qui en connaît un rayon en matière de chevaux, les dépeint avec infiniment de réalisme, de poésie et d’amour.

Sandrine Collette signe là un hymne à la nature sauvage, à cette pampa argentine si exigeante avec ses occupants et si belle dans sa désolation. Elle vous happe dès le début et ne vous lâche plus, jusqu’au dénouement. C’est un magnifique roman où se mêle toute la palette des sentiments humains, une fresque familiale sans concession où le sordide côtoie le sublime…

Comment ne pas aimer Rafael? Ce jeune garçon qui, au milieu de cette noirceur et cette violence, éclaire le récit d’une lumière d’espoir.
Un excellent moment de lecture, un vrai coup de cœur.

Editions Denoël, 2015

4ème de couv:

il-reste-la-poussierePatagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux.
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l’a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien.
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille?

L’auteure:
Sandrine Collette  est Française, née à Paris en 1970 . Docteur en Sciences politiques, Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
Ses romans parus à ce jour sont:
Des nœuds d’acier – Grand prix de littérature policière 2013,
Un vent de cendres (2014)
Six fourmis blanches (2015)
Il reste la poussière
– Prix Landerneau du polar 2016

 

 

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Sandrine Collette – Six fourmis blanches

Mathias, solide montagnard d’une quarantaine d’années, gravit la montagne, une chèvre sur ses talons. En bas, dans la vallée, les gens suivent son ascension. A l’approche du sommet, il prend la chèvre à bras le corps, et ensemble ils terminent l’ascension. Il lui chuchote quelques mots, et d’un coup, il jette la chèvre dans le vide depuis le haut de la falaise.
Mathias est un sacrificateur. Il a « le don », celui de savoir quelle chèvre choisir pour le sacrifice, la chèvre dont le sacrifice attirera sur ceux qui l’ont commandé, le pardon où les bonnes grâces des esprits de la montagne. Naissances, mariages, autant d’occasions pour le sacrificateur d’exercer son art.
« Je suis un tueur de chèvres, et personne ne sait comme moi repérer une bête, l’isoler, l’emmener jusque-là où elle doit aller. Ceux qui se battent avec elles du début à la fin me haïssent pour cela : d’une certaine façon, elles me font confiance. Cherchent mes caresses jusqu’au moment où je les trahis, et où je les soulève pour les jeter dans l’abîme, comme le grand-père m’a appris, fermant mon cœur et mes oreilles. Alors je sais que cela valait la peine de mettre des heures, des jours à les choisir. Et qu’une fois encore je ne me suis pas trompé. »
Mais un jour, tout bascule. Carche, le vieux chef de la mafia locale veut imposer à Mathias son petit-fils comme apprenti. Mathias ne perçoit chez lui aucune disposition pour cette charge, mais on ne refuse rien au vieux Carche. C’est donc contraint et forcé qu’il emmène le jeune homme avec lui pour sa première expérience. Quelques jours plus tard, lors du sacrifice suivant,  il revient, porteur du corps brisé de l’apprenti qui a fait une chute mortelle. Le vieux met un contrat sur sa tête, et Mathias est obligé de fuir à travers la montagne pour tenter de sauver sa vie.

Lou, avec son fiancé Elias et quatre amis ont décidé de s’offrir quelques jours  de trekking dans les montagnes albanaises. Ils sont accompagnés dans leur périple par un guide local, Vigan, brun ténébreux à la gueule burinée de montagnard. Néophytes de la montagne, dès les premières heures, ils se rendent compte que ce voyage n’aura rien d’une promenade de santé, et leurs corps peu habitués au grand air et à l’effort soutenu que demande la montagne atteindront vite leurs limites.
« L’air vif, la fatigue, les vertiges quelquefois, saoulés comme si nous respirions trop fort… »  «  La journée se décompose en quatre, cinq morceaux qui donnent un drôle de sentiment d’éternité, en boucle, et tout recommence chaque fois, la marche, la pause, les raisins secs ou les biscuits, l’eau, le thé. Les sacs pèsent lourd sur nos épaules, mais n’est-ce pas ce que nous voulions, bivouaquer et nous sentir libres, avec le poids des tentes et de la nourriture nous sciant le dos tout en nous promettant un week-end hors du temps. »

Ce roman est conté à deux voix : nous suivons les aventures de Mathias et de Lou en parallèle. Mathias dans sa fuite éperdue devant les sbires de Carche, à pied à travers la montagne, empruntant les torrents glacés pour semer les chiens lancés sur sa trace. Personne n’ose contrarier les desseins du vieux patriarche et Mathias se retrouve seul, face aux éléments.
Lou et le groupe de randonneurs vont bien vite se trouver confrontés à la dure réalité de la montagne, la neige, le froid  et  l’altitude. Une cordée de six fourmis sur la neige, si petites dans cette immensité, soumises aux éléments déchaînés. Bientôt viendra la première avalanche, premier signe de la tempête de neige qui va s’abattre sur leur groupe. Et la sensation pesante d’une présence maléfique, qui les suit…

Je me suis davantage attaché au personnage de Mathias, complexe et mystérieux. Lui et les montagnards de sa vallée ont une vie plus fruste, pleine de croyances et de superstitions, mais infiniment plus riche que celle de Lou et des membres de son groupe, parfaits citadins, lancés sans aucune préparation dans un projet qui les dépasse, et complètement passifs devant l’adversité.
L’auteure nous fait ressentir de façon aigüe, et avec beaucoup de réalisme, la rigueur des conditions atmosphériques dans lesquelles se déroule cette expédition. Le suspense  bien maintenu, nous tient en haleine, attentifs que nous sommes au sort de Mathias, de Vigan et du groupe de randonneurs.
Tous les rouages de la mécanique dramatique finiront par s’enclencher pour nous réserver un dénouement plein de surprises.
Sandrine Collette, avec une écriture simple et sans artifices, nous gratifie d’un roman diablement efficace.  Un très bon moment de lecture, un peu dans la veine des « Dix petits nègres » d’Agatha Christie, dans une ambiance de surnaturel et de mystère, qui vous donne plutôt envie de rester au coin du feu, que d’aller vous balader en montagne.

Editions Denoël, Sueurs froides, 2015

 

Six fourmis.4ème de couv :
Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.
À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…
Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

 

L’auteure :

Collette-Sandrine-1Sandrine Collette, est une auteure française, née à Paris en 1970.
Elle est docteur en Sciences politiques.
Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
« Des nœuds d’acier » (Denoël, 2013) est son premier roman. Il obtient le Grand Prix de littérature policière 2013.
En 2014, elle publie son second roman: « Un vent de cendres » (chez Denoël) qui revisite le conte La Belle et la Bête, « Six fourmis blanches » en 2015 et « Il reste la poussière » en 2016.