José Luis Muñoz – Los perros (En espagnol)

Depuis un certain temps, l’envie me démangeait de lire dans ma langue maternelle, un peu oubliée avec les années. L’occasion d’une rencontre avec José Luis Muñoz dans le cadre des « Vendanges du polar », à Lisle sur Tarn, m’a incité à sauter le pas.
Je vous livre ici mon avis de lecture :

Ce roman de José Luis Muñoz nous transporte dans l’Afrique du Sud des années 1980, qui vit sous la férule de Pieter Botha, défenseur inconditionnel de la ségrégation raciale et de la suprématie de la race blanche, un régime d’apparence démocratique mais où le vote des noirs n’était pas reconnu.
Dès les premières lignes, on est plongé dans une ambiance de menace latente, de violence et de répression, exacerbée par le climat humide et chaud qui plombe le pays.

« Los diarios hablaban de dos blancos que habían aparecido muertos cuando su coche se quedó sin carburante en una zona desértica de Limpopo, y de un número indeterminado de negros que habían perecido por deshidratación en una aldea de Kimberley. »
(Les journaux parlaient de deux blancs qui avaient été retrouvés morts lorsque leur véhicule s’était retrouvé en panne d’essence dans une zone désertique de Limpopo, et d’un nombre indéterminé de noirs qui étaient morts de déshydratation dans une ferme de Kimberley)
« Durante unos meses llovería sin cesar, pero sin que el calor amainara ni diera tregua, comenzaba un ciclo endemoniado de agua que caía a torrentes y con la misma velocidad se evaporaba, formando nubes que volvían a descargar, y así hasta el infinito. »
(Pendant quelques mois il pleuvrait sans interruption, sans que la chaleur sans que la chaleur ne cesse ni laisse de répit, commençait un cycle endiablé d’eau qui tombait à torrents et avec la même vitesse s’évaporait en formant des nuages qui se déversaient à nouveau, et ainsi jusqu’à l’infini.)

Paul Duncan est un colon blanc, propriétaire d’une conserverie de cœurs de palmier. Raciste et alcoolique, il partage son temps entre son travail, la chasse et la boisson.  Marié à Kate ils forment un couple où l’amour a cédé la place à la routine. Un soir, le jeune Roger, leur fils, ne rentre pas à la maison. Pourtant il a bien pris le car de ramassage et a été déposé à l’arrêt de bus, non loin de sa maison. Les recherches entreprises ne donneront aucun résultat, jusqu’à ce que la police convoque Paul Duncan pour lui demander de venir identifier le corps de son fils. La nature des blessures laisse à penser que le garçon a été renversé par un chauffard.

“Es de fe, y yo Damballah lo digo, que la maldición del padre, y también de la madre, destruye, seca y abrasa de raíz hijos y casa”.
(Il est de règle, et moi Damballah je le dis, que la malédiction du père et aussi de la mère, détruit, assèche et brûle jusqu’aux racines les fils et la maison.)

Cette inscription mystérieuse et inquiétante, découverte dans la maison par Paul Duncan, lui fait penser que la mort de son fils n’est peut-être pas accidentelle, mais une vengeance à son encontre. Pour quelle raison Makeba, la servante noire, a-t-elle quitté leur service quelque temps auparavant ?
A partir de là, la trame de l’histoire se développe en un mécanisme bien réglé, puisant aux sources de la peur, de la haine, de la vengeance, de la solitude et de la fatalité.
Un scénario concis et précis qui ne laisse pas de répit au lecteur, le prend à la gorge et l’emprisonne dans les rets de l’intrigue, d’où il ne pourra s’échapper avant le dénouement.
Ce message de Damballah(1) en forme de présage, se répète comme un esprit vengeur du début à la fin du livre en une funeste malédiction qui ne laisse guère de place au doute. Et en contrepoint, la voix suave de Nat King Cole qui chante « Quizas, quizas, quizas », un boléro fait de mièvres lamentations,  un îlot de douceur au milieu de cet océan de domination, de haine, de violence et de mort.

José Luis Muñoz dresse dans ce roman le panorama humain et social d’un pays divisé par une politique raciste. Il souligne la condition difficile de l’homme noir sous l’apartheid, mais plus difficile encore est la condition de la femme noire, reléguée à un niveau encore inférieur.

En plus de la puissance des personnages et de l’histoire, j’ai apprécié la manière utilisée pour construire son récit, l’économie de personnages, la continuité dans le rythme, de la première à la dernière page. Et pour finir, l’incursion des termites et des deux chiens Tony et Rinky, comme protagonistes déterminants de ce drame.

Ce roman, où cohabitent les colons blancs dominateurs et racistes et les noirs exploités par ces mêmes colons, est nourri aux classiques du genre noir. Les éléments de fiction et historiques se confondent avec des superstitions ancestrales et le genre policier se marie avec le fantastique.

Un roman court, mais prenant, qui me donne envie d’aller plus loin dans la découverte de cet auteur.
Je ne sais pas si une traduction française est prévue… Je l’espère…
Canalla Ediciones, 2017

Nota : Les traductions des passages en espagnol sont de ma responsabilité. J’espère votre indulgence.

Note :
(1) : Damballah est le nom du Dieu serpent, une figure de la mythologie Vaudou.

4ème de couv :

África del Sur, durante los tiempos del apartheid, una etapa convulsa en la que los asesinatos y la violencia sexual están a la orden del día. Gobierna el país Pieter Botha, el gran cocodrilo, con mano de hierro. Bajo este ambiente sofocante y tenso sitúa José Luis Muñoz la historia de Paul Duncan, un colono blanco dueño de una fábrica de palmitos en lata que emplea trabajadoras de la etnia xhosa, un personaje elemental cuyas aficiones se reducen al fútbol, la caza, el whisky y la cerveza. Para él, como para la mayoría de los blancos de su país, la vida de un negro no vale ni un rand. La molicie de su vida y la de su familia se verá alterada bruscamente por un hecho de su pasado que le pasará factura.
(Afrique du Sud, au temps de l’apartheid, une époque troublée pendant laquelle les assassinats et la violence sexuelle sont quotidiennes. Pieter Botha « le grand crocodile », gouverne le pays d’une main de fer. Jose Luis Muñoz situe dans cette ambiance suffocante et tendue l’histoire de Paul Duncan, un colon blanc propriétaire d’une conserverie de cœurs de palmier qui emploie des ouvrières de l’ethnie xhosa. C’est un caractère primaire dont les passions se réduisent au football, à la chasse, au whisky et à la bière. Pour lui, comme pour la majorité des blancs de son pays, la vie d’un noir ne vaut pas un rand. La tranquillité de sa vie et celle de sa famille se verront brusquement perturbées par un épisode de son passé qui revient à la surface.)

L’auteur :

José Luis Muñoz, né à Salamanque en 1951) est  un des vétérans du roman noir espagnol avec plus de 40 titres à son actif, (parmi lesquels La Dernière Enquête de l’inspecteur Rodriguez Pachon (2008), Babylone Vegas(2010) et La Frontière sud ) (2015 . Il a reçu plusieurs prix littéraires, tels les prix Azorín, Tigre Juan, Café Gijón, La Sonrisa Vertical, Camilo José Cela et Ignacio Aldecoa. Il étudie la philologie romane à l’université de Barcelone et, dès cette époque, adhère à des organisations anti-franquistes.
Bien qu’il ait écrit des récits fantastiques, érotiques et historiques, il est surtout connu pour ses romans policiers et, à ce titre, est l’un des représentants importants du genre en Espagne.
Il publie depuis plusieurs années des articles d’opinion dans divers journaux espagnols et à l’étranger et donne régulièrement des conférences dans des universités d’Amérique du Sud. Il est aussi un habitué du festival de la Semaine Noire de Gijón organisé par l’écrivain hispano-mexicain Paco Ignacio Taibo II.
José Luis Muñoz vit depuis de nombreuses années à Barcelone, où il se consacre à l’écriture et à diverses activités journalistiques.

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Leye Adenle – Lagos Lady

Guy Collins, ancien avocat reconverti au journalisme, est envoyé par sa rédaction à Lagos, Nigéria, pour couvrir les élections. Pour sa première soirée en ville, il décide de sortir sans son « fixeur*», pour s’imprégner de l’ambiance de Lagos. Devant le « Ronnie’s », la boîte où il se trouvait, le corps d’une jeune femme, les seins coupés, est balancé dans un caniveau. Faisant peu de cas de son statut de journaliste, les policiers l’embarquent pour interrogatoire, bien qu’il n’y ait aucune preuve le reliant à ce crime.
* fixeur : selon Wikipedia, dans une région à risque ou connaissant des troubles, une personne du cru faisant office à la fois d’interprète, de guide, d’aide de camp pour un journaliste étranger.

« Il m’avait même juré que les flics prêtaient leurs armes et leurs uniformes à des braqueurs. Ce qui m’avait paru assez déconcertant. Je ne pouvais pas m’empêcher de plaindre tous ces gens autour de moi, qui avaient tout aussi peur de la police que des tueurs. »

Guy s’est présenté comme  reporter à la BBC, alors qu’il est journaliste pour une chaîne d’info sur Internet. Il se demande comment il va se tirer de ce guêpier, quand Amaka, une belle Nigériane qui est devenue pour les prostituées une avocate respectée, intervient pour le sortir de prison. Croyant à son statut de journaliste pour un média de grande diffusion, elle désire que Guy fasse un reportage sur la réalité du monde sordide où elle vit.

Tout ce que veut Amaka c’est que les femmes dont elle s’occupe restent en sécurité, autant que possible. Parfois, simplement les garder en vie est le mieux qu’elle puisse espérer pour elles. Pour les protéger, elle a établi un réseau secret de contacts et une base de données des clients des prostituées.

« Elle aurait tant voulu pouvoir les convaincre de ne plus faire ce métier, mais c’était un rêve illusoire et fugace, qu’elle se refusait à considérer trop longtemps. Qu’auraient-elles fait, alors ? Elles seraient mortes de faim ? Elles seraient devenues des domestiques, violées par leurs patrons ? Des mendiantes, dans la rue, violées par les types du quartier ? Elle connaissait ces filles, ces femmes. Elle comprenait leur monde. Pour elles, la prostitution n’était pas un choix – c’était une absence de choix. »

Dans le sillage d’Amaka, Guy va se trouver entraîné dans un monde de violence. D’un côté les petits malfrats, gosses des rues grandis dans la misère des bidonvilles, et de l’autre les habitants du quartier chic de Victoria Island : notables, politiciens, hommes d’affaires menant grand train, et policiers corrompus.
Le « juju », la sorcellerie n’est jamais bien loin. Ces seins coupés auraient pu servir de matière à quelque rituel d’envoûtement ou de puissance.

« -Chaque fois qu’y a des élections, c’est comme ça, a-t-il déclaré. On retrouve toujours des cadavres. Ils retirent les yeux, la langue, même les parties intimes. Même, parfois, ils rasent les poils des parties intimes. Chaque élection, c’était comme ça que ça se passe. »

Le mode de narration alterne entre la première personne (Guy), et la troisième personne pour les autres protagonistes de l’histoire. Les chapitres sont courts et contribuent à donner au récit un tempo très alerte, et un suspense savamment entretenu.

La trame dramatique de l’histoire et le scénario sont de bonne tenue. Si les personnages sont bruts et de ce fait très convaincants, j’ai regretté que la personnalité d’Amaka n’ait pas été plus développée, elle est quand même le personnage central de l’intrigue. Le personnage de Guy n’a pas de réelle épaisseur, préoccupé par son attirance pour Amaka, il ne prend pas la mesure du monde qui l’entoure.

Ce roman est plein d’enseignements sur le côté sombre de la vie dans cette ville de Lagos, monstrueuse mégalopole aux vingt millions de têtes. La prostitution, les vols, les violences et les meurtres rituels sur fond de sorcellerie font tristement partie du paysage quotidien.
Sans misérabilisme, ni manichéisme, l’auteur dresse un portrait tout à fait effrayant, qui nous présente Lagos sans fard ni artifices, dans toute sa vérité. Une ville rien moins qu’inhospitalière, où les taux de criminalité sont parmi les plus élevés du continent.

Leye Adenle, à la croisée du Sud-Africain Roger Smith et de Quentin Tarantino, nous gratifie d’un trépidant thriller Africain plus noir que noir. S’achevant sur un dénouement qui n’en est pas réellement un, il nous donne à penser à une possible suite à cette histoire.

Une agréable lecture que ce premier roman. J’attends de voir la suite.
Éditions Métailié, 2016.

4ème de couv :

Mauvaise idée de sortir seul quand on est blanc et qu’on ne connaît rien ni personne à Lagos ; Guy Collins l’apprend à ses dépens, juste devant le Ronnie’s, où il découvre avec la foule effarée le corps d’une prostituée aux seins coupés. En bon journaliste, il aime les scoops, mais celui-là risque bien de lui coûter cher : la police l’embarque et le boucle dans une cellule surpeuplée, en attendant de statuer sur son sort.

Le sort, c’est Amaka, une splendide Nigériane, ange gardien des filles de la rue, qui, le prenant pour un reporter de la BBC, lui sauve la mise, à condition qu’il enquête sur cette vague d’assassinats. Entraîné dans une sombre histoire de juju, la sorcellerie du cru, notre journaliste à la manque se demande ce qu’il est venu faire dans cette galère, tandis qu’Amaka mène la danse en épatante femme d’action au milieu des notables pervers.

Hôtels chics, bars de seconde zone, jungle, bordels, embouteillages et planques en tout genre, Lagos bouillonne nuit et jour dans la frénésie highlife ; les riches font tinter des coupes de champagne sur Victoria Island pendant que les pauvres s’entretuent à l’arme lourde dans les bas quartiers.

L’auteur :

Leye Adenle est né au Nigéria en 1975. Il est considéré par sa famille comme la réincarnation de son grand-père, principal de collège, écrivain, et roi des Oshogbos. Il est titulaire d’un diplôme en économie de l’université d’Ibadan (Nigéria) et d’un master en technologies de l’information de l’université East London. Il vit désormais à Londres où il travaille comme chef de projet et, à l’occasion, acteur. Lagos Lady est son premier roman.

James Lee Burke – Déposer glaive et bouclier

Hackberry Holland est avocat, jeune vétéran de la guerre de Corée. Il a vécu la traumatisante expérience des camps de prisonniers chinois, pendant près de 3 ans. Il souffre de cauchemars et de flashbacks auxquels il remédie par une consommation importante d’alcool.
A la tête d’une confortable fortune personnelle que lui rapportent les puits de gaz naturel hérités de sa famille, il refuse de faire ce que sa famille attend de lui, n’en fait qu’à sa tête et brûle la chandelle par les deux bouts.

Ses proches se sont mis en tête de le présenter à l’investiture au Congrès, le contraignant à honorer de sa présence d’interminables cocktails, des réunions avec des donateurs et de et jouer la comédie du mariage heureux avec son épouse Verisa, glaciale et ambitieuse.

« Je plaisais à leurs femmes car j’étais un jeune avocat prospère, bel homme, bronzé à force de jouer au tennis dans les clubs à la mode, et capable de prendre sur moi pour faire tinter mes glaçons dans mon verre en affichant un air tranquille et agréable pendant qu’elles me confiaient les problèmes sans importance de leur vie insipide (exercice pour lequel je m’imposais une autodiscipline très stricte, sachant toujours m’excuser et m’éloigner avant que ma rigidité intérieure ne s’écroule). »

Quand un ancien compagnon d’armes l’appelle de sa prison, après avoir été arrêté alors qu’il manifestait avec d’autres travailleurs mexicains près de la frontière, Hack laisse tout tomber pour lui venir en aide. Ce sera pour lui comme une renaissance. A ce propos, le titre du livre est évocateur : c’est pour lui le désir de faire table rase du passé, de déposer son fardeau, pour vivre enfin sa nouvelle vie.

Il se rend donc au Texas, auprès du Syndicat des Travailleurs Agricoles, où il fait la rencontre de la responsable Rie Velasquez, et va trouver l’amour de la manière la plus inattendue qui soit. Dans la confusion qui règne, il se retrouve bientôt à faire le piquet de grève, fortement alcoolisé, ce qui lui vaut de se faire rosser par un shérif local, et passer une nuit en cellule.

Il traîne un certain sentiment de culpabilité, qui peut expliquer sa tendance à se mettre dans des situations impossibles. Alors qu’il était en captivité, il a été épargné et forcé d’assister à la mort des autres. Parfois il regrettait d’être demeuré parmi les vivants et de ne pas avoir rejoint les morts.
Les épreuves vécues pendant sa longue captivité en Corée, largement relatées dans le roman, sont terribles. Ces séquences descriptives ralentissent un peu le cours de la narration, qui reste malgré tout assez fluide dans son ensemble.

C’était pour moi une curiosité que de découvrir cette œuvre de jeunesse de James Lee Burke. Ce titre, 3ème roman de l’auteur, est sorti en 1971, presque deux décennies avant le premier tome de la saga de Robicheaux. On y trouve déjà le style de James Lee Burke, son talent pour imaginer des histoires, créer des personnages tourmentés, et les placer ensuite dans un environnement hostile. Son héros, Hackberry Holland montre une personnalité assez binaire.  Vingt ans plus tard, arrivé à maturité, l’auteur donnera naissance à Dave Robicheaux, à la personnalité beaucoup plus complexe et nuancée.

Le contexte historique a également son importance : situé dans le Texas, dans le contexte des luttes syndicales, et pour les droits civiques. On a du mal à croire qu’il y a si peu de temps les inégalités étaient encore si importantes, et le racisme aussi présent dans ces états du sud. Ces vieux démons reprendraient même une certaine vigueur dans l’Amérique de Trump.
Pour conclure, je dirais que c’est un bon roman, pas inoubliable. Mais pour moi, inconditionnel de James Lee Burke, il eût été inconcevable de passer à côté. A vous de vous faire votre propre opinion…
Éditions Rivages, 2013


Et pour le plaisir:

 

4ème de couv :
Début des années 1970, Texas. Le combat pour les droits civiques paraît toucher à sa fin. Hack Holland a, semble-t-il, tout pour lui : étoile montante de la vie politique texane, il n’a qu’à serrer des mains, récolter de l’argent, à seule charge pour lui de présenter une image impeccable. Mais cet ancien prisonnier, traumatisé par la guerre de Corée, est marié à une femme glaciale et boit trop. Lorsqu’un vieux camarade de l’armée l’appelle depuis la prison où il a échoué, Hack décide de ne pas le laisser tomber. Il s’apprête à bouleverser son existence, mettant la main dans le guêpier des questions raciales au Texas.

L’auteur:

James Lee Burke est né à Houston (Texas) le 5 décembre 1936. Deux fois récompensé par l’Edgar, couronné Grand Master par les Mystery Writers of America, lauréat en France du Grand Prix de littérature policière (1992) et deux fois du Prix Mystère de la Critique (1992 et 2009), James Lee Burke est le père du célèbre policier louisianais Dave Robicheaux.
Sa bibliographie complète ici:
https://polars.pourpres.net/personne-545-bibliographie

 

Greg Iles – Brasier noir

« Brasier noir » est le premier volet d’une trilogie. Au cœur de ce roman, la question raciale dans le sud des États-Unis. On y retrouve Penn Cage, héros de trois précédents romans, dont un seul est traduit en Français (Turning angel – Une petite ville sans histoire). Penn Cage,  avocat, puis romancier, est maintenant le maire de Natchez, Mississipi.

Au tout début du livre, l’auteur ouvre son roman sur un prologue historique, qui contient les éléments à partir desquels va se développer son histoire.

En 1964 à Natchez, Albert Norris est le propriétaire noir d’un magasin de musique. Sa boutique est le lieu de rendez-vous naturel des musiciens, et son arrière-boutique sert occasionnellement de lieu de rencontre clandestin pour des couples illégitimes, et multiraciaux.

Au nombre de ces couples mixtes figurent Pooky Wilson et Katy Royal, un jeune musicien noir et une jeune blanche, fille de Brody Royal, le chef des « Aigles Bicéphales », un groupe ultra-violent dissident du Ku Klux Klan.
A la recherche du jeune garçon, Royal et ses sbires vont incendier la boutique d’Albert Norris, et le brûler vif.

Quatre ans plus tard, Luther Davis et Jimmy Revels, deux jeunes noirs activistes des droits civiques, sont assassinés et Viola, la sœur de Jimmy, est violée par ces mêmes membres des « Aigles ».

«  La campagne d’Appomattox n’avait rien conclu du tout ; ces batailles avaient tout juste annoncé un entracte. La guerre en elle-même faisait encore rage dans tout le pays, juste au-dessous de la surface étincelante du Rêve Américain. Certains faisaient semblant de ne rien voir ou s’imaginaient que les Russes étaient le véritable ennemi. Mais quiconque avait lu un peu d’histoire savait que les grandes civilisations s’effondraient toujours de l’intérieur.  »

En 2005 Viola, qui était partie à Chicago après ces dramatiques événements, revient à Natchez. Elle est en phase terminale d’un cancer du poumon et revient sur les lieux de son enfance pour y terminer sa vie.

Quand son décès survient dans des circonstances douteuses, le procureur Shad Johnson, ennemi juré du maire Penn, y voit une trop belle occasion de lui nuire en inculpant Tom Cage, le père de Penn. Tom est un médecin local jouissant de l’estime de tous, qui a soigné toutes les couches de la société de Natchez durant des décennies. L’opinion générale, selon laquelle Tom et Viola furent amants, donne corps à ce soupçon, d’autant qu’ils avaient conclu un accord d’euthanasie.

Alors que Tom, rongé par la culpabilité, refuse de se défendre et de s’expliquer, se réfugiant dans le silence. Penn entreprend alors ses propres recherches, qui le conduiront à exhumer des secrets de famille enfouis, vieux de quatre décennies. 

Il est secondé dans ses recherches par sa fiancée Caitlin Masters, journaliste ambitieuse qui a déjà obtenu un prix Pulitzer, et Henry Sexton, un journaliste local blanchi sous le harnais. Celui-ci a consacré l’essentiel de sa carrière à rassembler des preuves sur les crimes non résolus de l’époque de la lutte pour les droits civiques. Sexton est un des personnages les plus vivants du roman et sa quête obsessionnelle de la vérité sert de fil rouge à l’histoire.

La narration est très fluide, le scénario se développe sur un tempo enlevé, qui comporte son lot de surprises et de rebondissements. L’intrigue, solide, se suffit à elle-même et tient le lecteur en haleine, sans artifices inutiles. 
Tous les personnages sont traités avec beaucoup de soin, et psychologiquement très bien dessinés. Il y en a d’ailleurs un nombre important pour peupler cet imposant bouquin. Certains sont des ordures de première grandeur, notamment Brody Royal et les membres des « Aigles bicéphales ».

Tout au long de ses presque 1000 pages, « Brasier noir » aborde de nombreux sujets, l’importance de la famille, la vérité ou la justice, le rôle de la presse, et le sujet toujours brûlant des relations sexuelles entre races. Il pointe également le rôle des élites sociales dans l’encouragement et le développement du racisme.

Il intègre dans son scénario une possible responsabilité (non prouvée) du Ku Klux Klan dans les assassinats de John Fitzgerald Kennedy et de Martin Luther King, et la volonté du Klan d’éliminer le sénateur Bob Kennedy.

Ce roman, à mi-chemin entre le roman noir et le roman historique, nous propose une fresque flamboyante sur l’histoire récente des États-Unis, une exploration épique des démons de l’Amérique et de ses péchés. Avec passion et un style indéniable, il signe un roman soigné et ambitieux, un page-turner qui efface la barrière entre la littérature de fiction et la littérature de genre.

Formidable conteur, qui imprime à son histoire un rythme qui fait que, de page en page, un chapitre après l’autre, on se retrouve au bout de ce pavé en moins de temps qu’il n’en faut pour le lire.
Et on est frustré de devoir attendre la parution de la suite de l’histoire.
Mais bon sang, quel bouquin ! On en redemande !

Éditions Actes Sud, 2018

4ème de couv :

Brasier noirAncien procureur devenu maire de Natchez, Mississippi, sa ville natale, Penn Cage a appris tout ce qu’il sait de l’honneur et du devoir de son père, le Dr Tom Cage. Mais aujourd’hui, le médecin de famille respecté de tous et pilier de sa communauté est accusé du meurtre de Viola Turner, l’infirmière noire avec laquelle il travaillait dans les années 1960. Penn est déterminé à sauver son père, mais Tom invoque obstinément le secret professionnel et refuse de se défendre. Son fils n’a alors d’autre choix que d’aller fouiller dans le passé du médecin. Lorsqu’il comprend que celui-ci a eu maille à partir avec les Aigles Bicéphales, un groupuscule raciste et ultra-violent issu du Ku Klux Klan, Penn est confronté au plus grand dilemme de sa vie : choisir entre la loyauté envers son père et la poursuite de la vérité.

Imprégnées de l’atmosphère poisseuse du Sud, tendues par une écriture au cordeau et un sens absolu du suspense, les mille pages de ce Brasier noir éclairent avec maestria la question raciale qui continue de hanter les États-Unis. Dans ce volume inaugural d’une saga qui s’annonce comme l’un des projets les plus ambitieux du polar US, Greg Iles met à nu rien de moins que l’âme torturée de l’Amérique.

L’auteur :

Greg Iles est un romancier, scénariste et guitariste américain né en 1960 à Stuttgart (Allemagne) et vivant dans le Mississippi.
La première passion de Greg Iles, avant l’écriture, est la musique. Il était guitariste, chanteur et parolier dans un groupe de rock.
Il publie en 1993 son premier roman Spandau Phoenix (1993), un thriller centré autour du criminel nazi Rudolf Hess,
Il publie ses romans a un rythme effréné, mais fait une brusque pause à partir de 2009 et passe 5 ans sans sortir un seul livre. En 2011, il est victime d’un accident de voiture qui le plonge dans un coma de 8 jours et lui coûte l’usage de sa jambe droite.
Pendant sa longue rééducation, il commence une trilogie de thrillers consacrés au sud profond et sort “Brasier noir”, livre centré autour de l’ancien procureur Penn Cage. Les deux volumes suivants ne sont pas encore traduits en Français.

 

Richard Montanari – Confession

Bienvenue à Devil’s Pocket (La Poche du Diable). C’est « dans l’ombre du pont de South Street un petit quartier d’environ soixante-dix familles replié sur la rive est du cours d’eau, un amas de maisons mitoyennes à bardeaux délabrées, de terrains de jeux bitumés, de petites épiceries et de bâtiments en briques brunes, aussi vieux que la ville elle-même. »

Il y a 40 ans, Kevin Byrne était en vacances à Devil’s Pocket. Lors de cet été 1976, une gentille fillette du quartier a été assassinée. « Catriona Daugherty était morte. Elle était morte et le monde ne serait plus jamais le même. » C’était une amie de Kevin et de sa bande de copains, dont aucun n’avait atteint l’âge de 14 ans. Moins d’une semaine plus tard, Desmond Farren, le fils ainé du clan Farren, notoirement malfaisants, est retrouvé mort, tué d’une seule balle à l’arrière du crâne.

De nos jours, Kevin Byrne, inspecteur à la Criminelle de Philadelphie, se trouve confronté à une série de meurtres atroces. A chaque fois le tueur découpe et emporte le visage de sa victime. Bien que les meurtres présentent des similitudes évidentes, rien ne semble relier les victimes. Sur chaque scène de crime, on découvre un mouchoir de lin portant une mystérieuse inscription : cinq lettres qui restent pour les enquêteurs une énigme, et prouvent que ces meurtres ne sont pas dus au hasard.

Dès le début, le lecteur sait que ces meurtres sont l’œuvre de « Billy le Loup », un des frères de Desmond, qui poursuit une vendetta personnelle.

Ces meurtres résonnent comme l’écho d’un meurtre commis il y a des années dans le quartier de Devil’s Pocket, et jamais élucidé. Au fur et à mesure de l’enquête, l’intrigue criminelle colle à l’histoire captivante des résidents du quartier, de ceux qui ont pu en partir, ceux qui y sont restés, et ceux qui y sont enterrés.

On retrouve dans ce roman le duo Byrne/Balzano. Kevin Byrne est toujours inspecteur, et Jessica, son ancienne coéquipière, est maintenant assistante au Bureau du Procureur. Toute cette affaire semble trouver ses racines dans le passé, dans ce quartier populaire de Devil’s Pocket, peuplé de gens de condition très modeste et où Kevin Byrne passait ses vacances. En fait, tout un échantillon d’humanité, depuis Flagg, le vieux grincheux propriétaire du magasin où les gamins volent à l’étalage, jusqu’à Anjelica Leary, une infirmière à domicile fatiguée et dévouée. L’auteur prend soin de montrer l’humanité qui habite chacun des personnages. Même Billy, vraiment monstrueux, peut aussi nous inspirer de la sympathie et de la pitié, dans sa relation avec Emily.

L’écriture est parfaitement maîtrisée, au service d’une intrigue impeccable dans sa construction, avec une description très précise des procédures policières et médico-légales. Même si ce roman, admirable de noirceur, n’est pas un « whodunnit », le développement du scénario compte nombre de coups de théâtre pour tenir le lecteur en haleine jusqu’à son dénouement.
Les familiers de Montanari et de son détective Kevin Byrne auront apprécié les flash-backs sur l’enfance de ce dernier, nous permettant de connaître et d’apprécier davantage le personnage.
Comme Michael Connelly avec los Angeles, George Pelecanos avec Washington DC, ou Dennis Lehane avec Boston, Richard Montanari est l’écrivain d’une ville, Philadelphie « la ville de l’amour fraternel ». Surnom quelque peu galvaudé si l’on songe au taux de criminalité de cette ville, l’un des plus élevés des États-Unis.
C’est pour ma part une très bonne lecture, et Montanari s’affirme encore avec ce roman parmi les grands auteurs de thrillers Américains.
Éditions, Le Cherche Midi, 2018

4ème de couv :

Lorsqu’on est flic trop longtemps dans la même ville, toutes les rues mènent à des souvenirs que l’on préférerait oublier.
Chaque nouveau meurtre vous en rappelle un autre.
L’obsession n’est jamais loin.
Pour Kevin Byrne, inspecteur des homicides à Philadelphie, le traumatisme originel a eu lieu en 1976. Encore adolescent dans le quartier défavorisé de Devil’s Pocket, il a été impliqué de près dans un meurtre jamais résolu.
La fin de l’innocence pour Byrne.
Quarante ans plus tard, une affaire de meurtres en série le ramène à Devil’s Pocket, à ses amis d’alors, à ce passé qu’il a essayé, en vain, d’oublier.
Bientôt, le voile va se lever sur des secrets, des mensonges et une vérité qu’il aurait peut-être mieux valu ne jamais connaître.

L’auteur :

Richard Montanari, né en 1952 est un journaliste, essayiste et auteur de roman policier Américain.
Né dans une famille Italiano-Américaine traditionnelle, il a fait ses études d’anglais à l’Université Case Western Reserve et à Cleveland Institute of Art sans toutefois obtenir de diplôme. Il a beaucoup voyagé à travers l’Europe, vivant à Londres pendant un certain temps, où il a exercé plusieurs petits métiers.
Après avoir travaillé pendant cinq ans dans la société familiale spécialisée dans le bâtiment, il se lance dans l’écriture et le journalisme. Pendant plus de dix ans, il a écrit des essais, des critiques littéraires et des articles.
En 1995, il publie son premier roman, « Deviant Way » (aussi paru sous le titre Don’t Look Now), premier volume d’une série consacrée à Jack Paris, un détective de Cleveland. Le livre devient un bestseller et obtient le prix Online Mystery (OLMA) de premier roman policier en 1996.
Le premier roman de la série mettant en scène le duo Byrne-Balzano, « Déviances » (The Rosary Girls), est publié en 2006 aux éditions « Le Cherche Midi ».

Cathi Unsworth – Bad penny blues

Situé à Londres au début des années 60, les « Swinging Sixties », Bad Penny Blues est l’histoire de la traque d’un tueur en série qui cible les prostituées dans le West-end de Londres, melting-pot où se mêlent immigrés des îles Caraïbes et d’Irlande, artistes bohêmes, professionnels des media et même des pairs du royaume.
Carnaby Street devient le centre de la mode à Londres, et la décennie qui commence s’annonce pleine de promesses.

Pete Bradley est un jeune officier de police affecté comme stagiaire au CID (Criminal Investigation Department). Lors d’une patrouille, il découvre le cadavre d’une jeune femme, Roberta Clarke. Lors de son arrivée sur la scène de crime, l’inspecteur Bell est impressionné par son sens du détail et son esprit de synthèse de ce tout jeune policier.
Entre 1959 et 1965, le temps que va durer l’enquête, Pete Bradley aura toujours en mémoire la vision du pauvre corps de Roberta, dite Bobby, retrouvée au bord de la Tamise.

Dans le même temps, Stella, jeune créatrice de mode, commence à faire de terribles cauchemars, rêves qui semblent représenter les derniers instants de femmes assassinées. Elle sait que faire part de ses visions pourrait aider la police, mais qui la prendrait au sérieux ?

« Et d’un coup, plus rien. Des feux se rapprochent sur l’avenue, une longue automobile sombre glisse sous les arbres, comme au ralenti. Ca y est, me dis-je, et curieusement cette pensée me libère de tous mes tourments. La résignation m’engourdit. C’est le rayon du phare, la lumière sur l’eau qui me rappelle à la maison. J’arrange mes cheveux coupés il y a peu, un carré court ondulé à la manière d’une actrice que j’admirais lorsqu’elle était au sommet de sa gloire. Je lisse ma robe rayée bleu et blanc. Voilà à quoi je ressemble alors que je vis mes derniers instants sur terre. J’avance vers mon destin, me penche vers la vitre qui descend lentement.
Il y a deux occupants à l’intérieur, mais leur visage est noyé dans l’ombre. »

Au cours des années qui suivent, alors que sa vie professionnelle et sentimentale évolue, qu’elle se marie, que son travail de styliste est reconnu et enfin rentable, Stella continue à avoir ces cauchemars, qui se reproduisent au même rythme que les meurtres. Mais malgré des heures et des heures d’enquête et des milliers de témoignages, « Jack l’Effeuilleur » reste insaisissable.

Cathi Unsworth réalise une peinture très vivante du Londres des années 1960. C’est le Londres des Teddy boys, de la montée de l’immigration, d’une nouvelle ère de liberté où tout devient possible. C’est une période de renouveau, un bouillonnement d’énergie créatrice dans des domaines variés, de la mode, de la musique et des arts. Cette période est politiquement marquée par le scandale Profumo, du nom d’un premier ministre coupable d’avoir eu des relations avec une call-girl.

Dans ce roman gravitent toute une cohorte de personnages : patrons de boîte de nuit et truands, musiciens, artistes, policiers véreux, pairs du royaume adeptes de pratiques sexuelles extrêmes et, si j’ose m’exprimer ainsi, les prostituées, dernier maillon de la chaîne alimentaire. Celles-ci ne sont pas seulement des victimes, ce sont aussi des femmes avec des espoirs, des rêves d’une vie meilleure.

La narration, tendue, colle à la violence du sujet. Le récit alterne de façon binaire les points de vue de Pete et de Stella, ce qui contribue à lui conserver son rythme. Les nombreux personnages sont tous très bien dessinés, habités par leurs qualités, leurs défauts ou leurs perversions.
La bande-son d’une extrême richesse, porte la marque de l’auteure, par ailleurs critique de rock, illustrant chaque chapitre d’un titre de chanson de l’époque, tout comme le titre du roman.

Ce roman, fort bien documenté d’un point de vue historique, social, et musical, ravira tous ceux qui, comme moi ont grandi durant cette période et qui se sont abondamment nourris de toutes ces influences. Je termine tout de même ce roman avec une petite pointe de frustration, car j’avais deviné l’identité du méchant depuis quelques pages déjà.
En réalité, Jack the Stripper (Jack l’Effeuilleur), presque homonyme du tristement célèbre Jack the Ripper (Jack l’Éventreur) n’a jamais été identifié.
En conclusion, malgré le petit (mais alors, tout petit !) bémol que j’ai mentionné plus haut, ce roman reste une très bonne lecture.
Éditions Rivages/Noir, 2012

4ème de couv :

A l’aube des « Swinging sixties », l’avenir semble sourire à Stella et Tobie, deux étudiants londoniens. Mais Stella voit en rêve des femmes sur le point de mourir l’appeler à l’aide, et ces femmes ressemblent aux véritables victimes que traque Pete Bradley, jeune flic idéaliste et ambitieux.

Fondé sur une affaire réelle jamais élucidée, « Bad penny blues » mêle réalité et fantasmes pour recréer de manière remarquable l’Angleterre des années soixante.

L’auteure :

Cathi Unsworth est une critique rock et auteur britannique de romans policiers vivant à Londres.
Elle débute à l’âge de 19 ans au magazine musical Sounds, et a écrit pour diverses publications, dont Melody Maker, Bizarre et Mojo.
Son premier roman, The Not Knowing (Au risque de se perdre en français), un polar situé dans le milieu du cinéma et du rock à Londres au début des années quatre-vingt-dix, est publié en 2005 en Angleterre chez Serpent’s Tail. Ses livres mêlent culture populaire et critique sociale.
Suivront :
Le Chanteur, Rivages/Thriller, 2011
Bad Penny Blues, Rivages/Thriller, 2012
Zarbi, Rivages/Thriller, 2014
Without the Moon (2015)

R.J. Ellory – Un cœur sombre

RJ Ellory explore dans ce roman un thème qui est familier à tous les habitués du roman noir. Son personnage, Vincent Madigan, est un flic corrompu, alcoolique et accro aux médicaments. Mauvais mari et père absent, il a foiré ses trois premiers mariages.
« Et maintenant elle avait la moitié de son fric et la moitié de ses couilles et la moitié de tout le reste. Il repensa alors à l’autre, la femme d’avant. C’était elle qui avait l’autre moitié, mais ça, c’était également une autre histoire. Et Madigan ? Il n’avait rien. C’était comme s’il avait commencé avec rien, et qu’il en était toujours à peu près au même stade. Tout ça à cause d’elle. À cause d’elles deux. Et des autres. Toutes les mêmes. Et, bordel, il se sentait vraiment trop con. »
En une succession de compromissions au bénéfice de Sandía, un baron de la drogue, il s’est laissé entraîner dans une chute sans fin, accumulant une dette de près de 200.000 dollars envers lui, « l’homme-pastèque », qui règne sur le « Yard », quartier de East-Harlem. Pour se sortir de cette situation, et effacer son ardoise, il a la folle idée de braquer 400.000 dollars dans une des planques du baron.
Hélas, lors de ce braquage les choses tournent mal et, pour préserver son anonymat, il se trouve obligé de se débarrasser de ses complices, trois petits malfrats recrutés pour cette occasion. Malheureusement, Melissa, une petite fille qui se trouve dans la maison, est gravement blessée dans l’échange de coups de feu.
Sandía ne risque pas de prévenir la police de ce vol. Et pour cause : nous apprendrons bientôt que ces billets provenant du braquage d’une banque sont marqués et donc inutilisables en l’état.
Il convoque donc Madigan et lui enjoint de faire la lumière sur ce braquage.

Madigan va devoir se sortir de cet imbroglio, pour d’une part se dédouaner de toute implication dans le vol, et les meurtres vis-à-vis de Sandía, et d’autre part éviter toute mise en cause sur l’enquête de police concernant les 7 cadavres trouvés sur les lieux du braquage.

Hanté par un fort sentiment de culpabilité et pour se sortir de la situation dans laquelle il s’est empêtré, il va, sans états d’âme, impliquer d’autres personnes, dans une machination particulièrement compliquée. Demeure la question de savoir si l’on peut échapper à sa conscience et où cet engrenage va le mener. Pour réparer les torts qu’il a causés, devra-t-il y laisser son âme ou même sa vie ?

Les personnages qui peuplent ce roman sont bien campés : Sandía le truand, les petits malfrats qui servent d’indics à Madigan, et Walsh le flic de l’Inspection des services. Isabella, la maman de la fillette, est la seule à apporter un peu de lumière et de douceur dans cet univers très sombre.
Vincent Madigan, lui n’est pas un être très sympathique au premier abord. Il a de nombreux défauts, il est voleur, menteur, manipulateur, violent, a peu de considération pour son entourage, et sa fréquentation n’est pas sans risques.

Malgré tout cela, on se rend compte que cet homme imparfait, a un cœur, un cœur sombre, mais un cœur tout de même. Sa conscience lui donne la capacité d’assumer les conséquences que ses propres décisions ont provoquées.

« Il frissonna. Il se sentait transparent. Il avait l’impression que le monde entier le voyait tel qu’il était vraiment, que le monde entier voyait le petit poing serré de son cœur sombre dans sa poitrine.il avait honte. Non, il n’avait pas honte. Il se sentait juste petit, infiniment petit. »
On se laisse emporter par cette histoire, menée sans temps mort, pleine de rebondissements, au travers de laquelle l’auteur nous dépeint une Amérique en proie à ses démons, la violence et la corruption, omniprésentes. Il nous donne à voir le parcours oppressant d’un homme aux deux visages, qui tente de retrouver un peu de lumière, et se frayer un chemin vers une impossible rédemption.
R.J. Ellory signe là encore un très bon roman et conforte, s’il en était encore besoin, sa position parmi les meilleurs auteurs de romans noirs du moment.
Une très bonne lecture, que je recommande sans réserve…
Éditions Sonatine, 2016

4ème de couv :

Sous sa façade respectable, Vincent Madigan, mauvais mari et mauvais père, est un homme que ses démons ont entraîné dans une spirale infernale. Aujourd’hui, il a touché le fond, et la grosse somme d’argent qu’il doit à Sandià, le roi de la pègre d’East Harlem, risque de compromettre toute son existence, voire de lui coûter la vie. Il n’a plus le choix, il doit cette fois franchir la ligne jaune pour pouvoir prendre un nouveau départ. Il décide donc de braquer 400 000 dollars dans une des planques de Sandià. Mais les choses tournent mal : il doit se débarrasser de ses complices, et une petite fille est blessée lors d’échanges de tirs. Rongé par l’angoisse et la culpabilité, Madigan va s’engager sur la dernière voie qu’il lui reste : celle d’une impossible rédemption.

L’auteur :

R.J. Ellory, auteur anglais, est né en 1965. Après l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rythm and blues, avant de se tourner vers la photographie. Bien que Britannique, tous ses romans ont pour cadre les États-Unis.
Ses autres romans, publiés chez Sonatine Éditions :
Seul le silence, 2008
Vendetta,  2009
Les Anonymes, 2010
Les Anges de New York
, 2012
Mauvaise étoile, 2013
Les Neuf Cercles, 2014
Les Assassins, 2015
Papillon de nuit, 2016

 

Kris Nelscott – La route de tous les dangers

 « C’est une route sinueuse, idéale pour les embuscades… C’est la route de tous les dangers. » Martin Luther King, 3 avril 1968.

Décembre 1939, Atlanta : La nuit suivant l’avant-première d’ « Autant en emporte le vent », Billy âgé de 7 ans, et son ami Martin chantent dans le chœur  de l’église baptiste Ebenezer, dirigé par le Dr King, le père de Martin. Habillés en négrillons, et les adultes en esclaves, ils participent à la soirée du Cercle des jeunes d’Atlanta.
La nuit suivante, les parents de Billy sont lynchés. Lui, caché dans un placard, échappe au massacre.

Trente ans plus tard, Billy, devenu Smokey Dalton, travaille comme détective privé pour la communauté noire de Memphis. Quand on  lui demande de constituer une équipe pour la protection de Martin Luther King, son ami d’enfance, qui doit venir en ville pour conduire une marche pour la paix,  Smokey refuse, en une tentative pour rester apolitique.
Des rumeurs circulent sur la présence en ville de groupes violents,  les Black Panthers, et  les Invaders, et des émeutes sont à redouter.
Dans le même temps, une jeune femme blanche, Laura Hathaway, débarque dans le bureau de Smokey. Elle lui annonce qu’il hérite de 10000 dollars de la part de sa mère, et elle se demande pourquoi sa mère lui a fait ce legs.
C’est la deuxième fois que Smokey reçoit un don de 10000 dollars, et ses premières recherches semblent indiquer que Laura et lui ont quelque chose de leur passé en commun, mais quoi ?
Pendant ce temps, Memphis est au milieu d’une crise grave. Les éboueurs de la ville sont en grève, dans un conflit qui s’éternise. Smokey doit aussi s’occuper de Jimmy, un jeune garçon qu’il a pris en affection, dont la mère se désintéresse,  et dont  le grand frère Joe s’est laissé entraîner dans les trafics de drogue et fréquente les groupes d’agitateurs.
« Je suis de ceux qui ont le plus failli à leur tâche.
Normalement, je suis celui qui sait interpréter les indices, celui qui gagne sa vie à rassembler les morceaux disparates du puzzle. Je savais qu’il allait arriver quelque chose, mais je ne me suis jamais douté que ce quelque chose, ce serait la mort de Martin Luther. »
Les esprits s’échauffent, jusqu’au jour fatidique qui verra Martin Luther King tomber sous les balles de son assassin.

Entre temps, pour mener son enquête sur ce mystérieux legs et les liens qui le relient à Laura, Smokey effectue un douloureux voyage  à Atlanta, où il va mettre au jour de cruelles vérités.
Pour improbable que soit leur alliance au départ de l’histoire, un détective noir pauvre et une femme blanche fortunée, qui ont peu en commun si ce n’est une méfiance réciproque, ils auront à collaborer à la recherche de leurs racines, inexplicablement liées et depuis longtemps enterrées.

La trame narrative nous réserve quelques retours dans le passé, comme autant de petits cailloux que laisse Smokey à notre intention, pour que nous trouvions notre chemin. Les personnages principaux sont bien campés, d’une  belle complexité.
Laura et Smokey  auront à faire des choix difficiles faciles et devront en assumer les conséquences.
Smokey Dalton n’est pas sans nous rappeler  Easy Rawlins : l’un est un vétéran de la guerre de 39-45, l’autre un vétéran de la guerre de Corée. Sûrement un clin d’œil de l’auteure à son aîné Walter Mosley. Peut-être Smokey Dalton est-il moins « hard-boiled » que ne l’était Easy Rawlins. Ceci étant, de par ses fêlures et son passé, il demeure un personnage éminemment attachant et touchant.
Ce roman est très bien structuré, imbriquant dans le scénario des éléments de l’Histoire réelle, les événements qui ont secoué les États-Unis, lors de ce printemps de 1968. Les données historiques nous éclairent un peu plus sur la vie de l’époque, et sur la difficile cohabitation entre Noirs et Blancs, dans la ville de Memphis en 1968.
A propos de l’assassinat de Martin Luther King, l’auteure met en doute la théorie du tueur solitaire, et  s’oriente plutôt vers la thèse du complot.
Dans le contexte de la grève et des protestations qui aboutiront à l’assassinat de  Martin L. King, La route de tous les dangers combine les thèmes de la politique, du racisme, de la trahison et de l’amour déçu. Kris Nelscott nous donne une fascinante leçon d’histoire et porte un regard lucide sur ces gens qui vivent dans la même ville, séparés par la couleur de leur peau, la colère et la peur.
Ce roman, paru pour la première fois en France en 2005, et en 2018 pour la présente mouture, méritait bien une seconde chance. Je remercie vivement mon ami Pierre de l’excellent blog Blacknovel, de me l’avoir mis entre les mains, pour ce qui fut un très bon moment de lecture.

Éditions L’aube Noire, 2018

4ème de couv :

« Normalement, je suis celui qui sait interpréter les indices, celui qui gagne sa vie à rassembler les morceaux disparates du puzzle. Je savais qu’il allait arriver quelque chose, mais je ne me suis jamais douté que ce quelque chose, ce serait la mort de Martin Luther King. »
Nous sommes en 1968: Smokey Dalton est détective privé, installé à Memphis. Il est Noir. Alors que le pasteur le plus célèbre d’Amérique est assassiné, une riche Blanche débarque dans le bureau et la vie de Smokey: elle voudrait savoir pourquoi sa mère a décidé de lui léguer, à lui, une part de son héritage. Entre secrets de famille, tensions raciales et violences policières, ce polar admirablement mené offre une part d’Amérique.

L’auteure :

Kristine Kathryn Rusch est née le 4 juin 1960 à Oneonta dans l’État de New York. Elle reçoit, entre autres, le prix Hugo 1994et le prix World Fantasy pour son travail d’éditrice du The Magazine of Fantasy & Science Fiction, ainsi que le prix Locus du meilleur roman court 1992 pour la nouvelle La Galerie de ses rêves (The Gallery of His Dreams) et du meilleur essai. Elle écrit de nombreuses nouvelles de science-fiction et de fantastique avant de se lancer dans la fantasy avec son grand cycle des Fey. Elle vit avec son mari, l’écrivain Dean Wesley Smith, dans les montagnes de l’Oregon.
« La route de tous les dangers » est le point de départ d’une série avec le personnage de Smokey Dalton.

Sandrine Collette – Les larmes noires sur la terre

La jolie Moe a quitté Tahiti pour suivre Rodolphe en métropole. Elle imaginait la ville, les lumières et la fête, loin de l’avenir étriqué que lui réservait son île.
Une fois arrivée « au pays », la réalité s’avère toute autre. En fait de ville et de lumières, elle se retrouve là où la campagne commence, dans une maison sombre et humide. De princesse exotique  qu’elle était là bas, elle est ici rejetée au rang d’indésirable.  Pour Rodolphe et ses proches elle est la « colorée », la « taïpouet », entre autres amabilités.  La vie même avec Rodolphe n’a rien de romantique. Après son travail, abruti de fatigue et d’alcool, il  s’endort devant la TV.
Sa grand-mère est hébergée chez eux, une vieille carne, clone de « Tatie Danielle »,  qui joint ses reproches à ceux de Rodolphe. Entre les ménages que fait Moe à l’extérieur pour gagner un peu d’argent,  et les soins donnés à la vieille, toilettes et escarres, le temps s’écoule, d’une lugubre monotonie.
Pour échapper à ce quotidien, et devant le peu d’intérêt que lui manifeste son compagnon, Moe commence à sortir le soir, fréquente les bals, jusqu’à se retrouver enceinte d’un amant de rencontre.  Avec la naissance de l’enfant, Rodolphe ajoute la violence physique à la violence verbale et après les insultes, viennent les coups.

Moe quitte alors la maison pour aller habiter chez Réjane, la fille d’une dame chez qui elle faisait des ménages. Au bout de quelques semaines,  Moe n’ayant toujours pas trouvé de travail, Réjane la met dehors. Sa descente aux enfers se poursuit, jusqu’au soir où, simplement pour trouver un abri pour elle et son enfant, elle se réfugie aux urgences de l’hôpital. Elle voulait seulement se mettre au chaud pour quelques  heures. C’est là que les services sociaux vont les prendre en charge, pour les placer d’office dans un centre d’accueil.

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ».
Ces quelques mots de la Divine comédie de Dante illustrent fort bien ce qui attend Moe et son enfant. La « ville-Casse », emplacement 2167. C’est là, au milieu de carcasses de voitures, que se retrouvent Moe et son enfant, dans ce centre d’accueil social. Leur logement est une épave de Peugeot 306, dont les portes ne sont pas verrouillées, laissant leurs maigres possessions à la merci des chapardages.

« Avec tout ce qu’on fait pour les gens comme vous, et jamais d’efforts, et jamais de reconnaissance, quand son tour arrive, elle ne dit rien pour ne pas fâcher la dame de mauvaise humeur, juste bonjour, c’est tout. La grosse l’observe par en dessous. Moe ne sait pas encore qu’ici les habitants la haïssent. L’appellent la Chiasse, parce qu’ils racontent qu’un jour elle s’est tant mise en rage contre des nouveaux arrivants qu’elle s’en est fait dessus, rouge et violette et noire de fureur, avec cette méchanceté dans le sang, à ne pas croire, une teigne, une hargneuse, cette femme-là. »

Centre d’accueil ou bien prison ? La différence n’est pas si grande. Pour subvenir à leurs besoins, et payer leur loyer les résidents sont obligés de travailler dans une entreprise de maraîchage voisine pour un salaire horaire de 80 centimes d’Euro.

Là elle rencontre d’autres femmes à qui la vie n’a pas fait de cadeau : Ada la vieille afghane, à qui le statut  d’herboriste et aussi de guérisseuse vaut de vivre à peu près tranquille dans ce camp, et de bénéficier d’une certaine protection pour  sa « famille ». Il y a Poule, rescapée des attentats de 2015 où son mari a été tué, et échouée ici après une longue errance dans toute l’Europe avec sa roulotte.
Jaja l’arabe, enfant maltraitée, abandonnée par sa mère aux soins de sa grand-mère, qui finira par fuir la maison, pour suivre une troupe de cirque, goûter à la drogue, finir par faire la « mule » et se retrouver emprisonnée en Thaïlande. Marie-Thé, l’Haïtienne, adoptée à l’âge de 6 ans par un couple de bourgeois Français, dans le seul but d’en faire leur bonne à tout faire, ce qu’elle sera pendant plus de dix ans.
 Nini Peau de chien, qui arrondit son pécule en se prostituant pour 3 euros la passe, dans l’espoir d’amasser assez d’argent pour pouvoir  quitter le camp. Toutes vont accueillir Moe et son enfant dans leur communauté.

Dans cet univers sordide d’une rare violence, fait de misères physiques et morales, ces femmes exploitées, démunies de tout, vont retrouver le sentiment d’appartenance à une famille, sur laquelle veille la vieille Ada. Au milieu de toute ce triste quotidien, le simple partage de rochers au chocolat prend des allures de fête et les emplit d’une joie enfantine et immense.
« L’orage les met à nu et les exhibe, quand les gardiens passent à côté ils regardent. Et elles superbes dans leur fierté si vulnérable, tête haute et les yeux ailleurs, repliées sur elles ces dangereuses silhouettes de femmes, les tentatrices, les salopes, c’est ce qu’ils disent quand ils en déshabillent une, elles savent qu’il faut rester ensemble, s’ils s’approchent elles crieront, des hurlements à casser les pare-brise des épaves, ils n’oseront pas. »

Ce centre aux allures de prison fonctionne selon un système de quasi-esclavage moderne. Les résidents travaillent dans les champs pour 6,40 euros par jour. Pour quitter le centre, ils doivent s’acquitter d’un droit de sortie de 15000€, une somme astronomique que peu d’entre eux auront la chance de pouvoir réunir.

Au travers de ces magnifiques portraits de femmes, inoubliables et attachantes, dont les trajectoires  individuelles forment la trame de ce roman, l’auteur brosse un portrait bien pessimiste de notre société : travail forcé, racket ou prostitution à la chaîne, tels sont les maux auxquels elles sont confrontées.  Et dans toute cette noirceur, peuvent malgré tout poindre  ça et là quelques fugaces lueurs d’espoir, vite mouchées par la réalité du quotidien.

Pour ce roman, l’auteure s’est inspirée de personnages qu’elle a croisés dans sa vie. Elle leur rend hommage, d’une plume magistrale, dans cette histoire extrêmement dure, d’un noir absolu.
C’est un roman d’anticipation qui a le mérite de donner un coup de projecteur sur des réalités déjà existantes, et qui nous met en garde contre des dérives toujours possibles de notre société.

D’une grande force émotionnelle, qui vous laisse une sensation d’inconfort et un zeste de mauvaise conscience, c’est un roman absolument bouleversant.
Pour moi le premier coup de cœur de cette année 2018.
Je recommande chaudement !

Éditions Denoël, 2017.

4ème de couv:

Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse». 
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir. 
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser. 
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix? 

L’auteure:

Sandrine Collette  est Française, née à Paris en 1970 . Docteur en Sciences politiques, Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
Ses romans parus à ce jour sont :
Des nœuds d’acier – Grand prix de littérature policière 2013,
Un vent de cendres (2014)
Six fourmis blanches (2015)
Il reste la poussière
  (2015) Prix Landerneau du polar 2016

Philippe Setbon – Il et moi

Constantin Lepage, dit « Costa » : un putain d’acteur, selon ses proches. Mais voilà, ce putain d’acteur est maintenant réduit pour gagner sa vie à faire des doublages de télénovelas brésiliennes ou des pubs à la radio. Jean-Louis Rey, un de ses amis de longue date, écrivain et scénariste, se trouve lui aussi dans le creux de la vague.
De plus, son éditeur Willy Willemetz, contrairement à un engagement qu’il avait pris, vient de lui refuser la publication d’un roman. Dans la conversation animée qui s’ensuit avec Jean-Louis, Willy est amené à parler de sa femme Irène qui veut divorcer, prendre ses enfants à l’étranger et le dépouiller, euro après euro.

« Tu te rends compte ? Il paraît qu’elle est déjà en négociation pour une maison sur pilotis à Malibu. Cette salope est complètement malade ! Si je pouvais la tuer ! La tuer ! Tu n’imagines pas avec quel plaisir… Quel bonheur… Quel soulagement…
– C’est faisable, le coupa Jean-Louis d’une voix calme et posée. »

Cet échange va faire germer dans le cerveau de Jean-Louis l’idée d’une mystification aux dépens de Willy, et l’occasion  de le délester de quelques milliers d’euros. Il s’en ouvre à son ami Costa, qui les met en rapport avec Henk Van der Weld, un soi-disant tueur à gages, pour supprimer Irène.

Irène meurt quelques jours après. Sa mort a toutes les apparences d’un suicide. La mystification à l’égard de Willemetz s’avère d’une vraisemblance que Jean-Louis et Costa n’avaient pas prévue. La situation leur échappe alors complètement, les laissant impuissants, observateurs plus qu’acteurs de la marche inéluctable du destin.

Après ce premier contrat, les événements se bousculent et Costa va être amené à faire encore appel à Henk Van der Weld, qui gagne en efficacité dans son rôle de tueur, prenant encore plus d’assurance et d’initiative, allant même jusqu’à s’affranchir de la tutelle de Costa.

Au long des chapitres, les cadavres s’accumulent, Et arrivé à ce point, le lecteur se demande qui, dans ce jeu macabre, tire les ficelles. Costa a-t’il toujours le contrôle de la situation ? Ou bien est-ce Van der Weld qui échappe à son commanditaire ?

Dans un style très dynamique, l’auteur déroule son intrigue, découpée en des chapitres courts qui contribuent au rythme de l’ensemble. Sa formation de graphiste et de scénariste n’est pas étrangère au fait que son récit soit très visuel, piqué par endroits de petites pointes d’humour, comme pour alléger la noirceur du propos.
Ses personnages sont bien marqués et psychologiquement bien dessinés. Ils ont des sentiments et des réactions qui les rendent proches de vous ou moi, très humains en somme, avec ce que cela suppose comme qualités, mais aussi comme défauts.

Ce roman très noir nous met aux prises avec la complexité de l’esprit humain, en proie à des pulsions de violence et de mort, à travers la trajectoire d’un homme qui bascule dans la folie meurtrière, allant crescendo vers l’inéluctable dénouement dramatique.

Cette dernière publication d’un auteur aux multiples facettes m’a donné l’occasion d’une très agréable lecture.
Éditions TohuBohu, Janvier 2018.

4ème de couv :

D’un côté, Constantin Lepage, dit Costa, un « putain d’acteur » pour sa femme et ses amis, un peu aigri et alcoolo.
De l’autre Henk Van der Weld, un nom batave qui sonne comme un pseudo, une fine moustache, des lunettes teintées, un bon sourire.
Une rencontre impossible mais quelques points communs. Et surtout une question lancinante :
Mais qui a tué ?

Avec Il et moi, Philippe Setbon emmène le lecteur dans les espaces incertains d’un cerveau assassin, jusqu’à lui couper le souffle.

L’auteur :

Philippe Setbon, né en 1957, débute comme auteur et dessinateur de de B.D dans les revues Pilote et Métal Hurlant avant de bifurquer vers le cinéma. Il signe les scénarios de plusieurs longs métrages comme Détective de Jean-Luc Godardou Mort un dimanche de pluie, réalise Mister Frost puis se consacre à la télévision. Il écrit de nombreux téléfilms et séries dont Les Enquêtes d’Héloïse Rome, Fabio Montale, Franck Riva, etc… Il en réalise lui-même une vingtaine dont la minisérie à succès Ange De Feu.
Il est également l’auteur d’une douzaine de romans chez Rivages, Flammarion, Buchet-Chastel et aux Éditions du Caïman.