Maurice Gouiran – Le diable n’est pas mort à Dachau

Janvier 1943, au Revier (infirmerie) du camp de Dachau, les docteurs Nowitski, Plötner et Rascher  mènent des expériences scientifiques sur les déportés, afin de mettre au point de nouvelles applications pour l’armée.

Automne 1967, Henri Majencoules revient à Agnost-d’en-haut, son village natal, pour les obsèques de sa mère. Après de brillantes études à Normale Sup. il avait quitté la France pour faire carrière en Californie. Il travaille sur de nouveaux projets d’avenir auprès de l’ARPA, une agence de recherche de pointe du Ministère de la défense des Etats-Unis.
Il retrouve son petit hameau montagnard en proie à une grande agitation, envahi d’une cohorte de journalistes. Un couple d’américains, les Stockton et leur fillette d’une dizaine d’années viennent d’y être assassinés. (Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec l’affaire Dominici et le meurtre de la famille Drummond).

A Agnost-d’en-haut, Henri est perçu presque comme un étranger. Dans ce hameau, qui pourrait être des Cévennes ou de Provence, les gens sont avares de mots. Ce n’est pas qu’ils n’ont pas de sentiments, c’est qu’ils n’ont pas l’habitude de les exprimer.

« Léonard observe son fils.
Ici, on l’appelle l’Américain avec une once de moquerie dans la voix. Tout ce qui est étranger au village est forcément futile… Henri n’est sûrement pas un mauvais bougre, mais il lui a toujours été inaccessible. La faute à ces foutues études que les jeunes s’entêtent à suivre. Ca les éloigne du pays et ça leur fiche de mauvaises idées en tête. Est-ce qu’on a besoin d’élimer ses fonds de culotte sur les bancs des écoles pour se marier, faire des gosses, garder un troupeau, récolter des châtaignes ou ramasser des champignons ?
Est-ce qu’on est plus heureux dans les villes ? »

L’enquête sur le meurtre piétine, il y a peu d’indices exploitables. Au bistrot du coin, on ne se prive pas pour émettre des hypothèses. C’est ainsi que Nando Avigliana se trouve bientôt mis en cause. Il est d’une famille Piémontaise, étrangère au pays…
« issu d’une famille de travailleurs, de montagnards durs à la tâche qui ont toujours bossé comme des dingues… Ils vivent ici depuis vingt ans, mais pour tous les habitants, ce seront toujours de sales babis ! »

Henri subit de plein fouet le décalage entre sa vie aux USA, à l’époque de la libération des mœurs, de l’apparition des drogues, du sexe sans contrainte et du « flower power », et le silence oppressant de son village, la compagnie de ses amis d’enfance dans lesquels il ne se reconnaît plus.
Antoine Camaro, son ami de Lycée, devenu grand reporter, couvre l’affaire pour « France-Soir ». Avec Henri, ils vont s’attacher à résoudre cette énigme, d’autant plus que Stokton avait donné rendez-vous au jeune journaliste pour lui remettre certains documents, et a été assassiné avant de pouvoir le faire.

Maurice Gouiran nous dresse un panorama non exhaustif, mais tout de même effrayant, des expérimentations médicales faites par les nazis sur les déportés des camps de concentration. Certaines de ces expériences seront poursuivies après la guerre par la CIA et l’Armée américaine au détriment de populations civiles. Il mentionne au passage l’épisode « du pain maudit » de Pont Saint-Esprit, dont beaucoup pensent qu’il s’agirait d’expériences de manipulation mentale par l’emploi de LSD. Le nombre de diverses expérimentations conduites de façon illégale est tout bonnement effarant…

« De la justification de ces actes pour la survie de la grande Allemagne, à celle de la CIA soucieuse de sauver le monde libre.
Les mêmes mots.
Les mêmes maux. »

L’auteur a consulté pour ce roman une documentation impressionnante, qu’il a utilisée pour bien intégrer l’Histoire à son histoire, où elle s’imbrique parfaitement, à travers les lieux qui lui servent de cadre, des hommes, et des femmes qui les peuplent.

Dans ce roman, l’essentiel n’est pas l’identification du coupable.
Maurice Gouiran, en observateur éclairé de notre temps, et des excès d’un passé pas si lointain, nous met en garde et nous incite à la vigilance. Est-ce que les progrès de la médecine, de la science, la préservation de notre mode de vie peuvent justifier de telles horreurs ?

C’est un roman noir, violent. Il nous incite à la réflexion sur des dérives qui, à la lumière des soubresauts agitant notre monde, pourraient devenir à nouveau d’une brûlante actualité.

Éditions Jigal Polar, 2017

 

4ème de couv :

Lorsque Henri Majencoules, un jeune mathématicien qui travaille en Californie sur le projet Arpanet, revient à Agnost-d’en-haut en 1967, son village natal focalise l’attention de tous les médias du pays : une famille d’Américains, les Stokton, vient d’y être massacrée.

Imprégné par la contre-culture qui bouillonne alors à San Francisco – du Flower Power à la pop musique et de l’été de l’amour au LSD –, Henri supporte mal le silence oppressant de la terre de son enfance…

Mais avec l’aide d’Antoine Camaro, son ami journaliste, il va tenter d’en savoir plus sur ce Paul Stokton, son épouse et sa fille assassinés. Il découvre alors l’existence d’un des programmes militaires les plus secrets et les plus audacieux de l’après-guerre…

De Dachau à la CIA, de l’US Army à Pont-Saint-Esprit, les hommes changent, les manipulations jamais…

L’auteur :
Maurice Gouiran est un écrivain français né le 21 mars 1946 au Rove (Bouches-du-Rhône), près de Marseille, dans une famille de bergers et de félibres.
Il passe son enfance dans les collines de l’Estaque, avant d’effectuer ses études au lycée Saint-Charles et au lycée Nord de Marseille, puis à la Faculté, où il obtient un doctorat en mathématiques.
Spécialiste de l’informatique appliquée aux risques et à la gestion des feux de forêts, il a été consultant pour l’ONU. Il enseigne également à l’université.
Depuis 2000, il a écrit de nombreux romans policiers, dont plusieurs ont été primés.

 

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Jon Sealy – Un seul parmi les vivants

En Caroline du Sud, pendant la Prohibition.
Larthan Tull, « The whiskey baron » (titre original) découvre que son business est menacé par deux de ses coursiers et leur partenaire, un homme au nom étrange de Mary-Jane Hopewell. Les deux coursiers sont abattus devant le bar du Hillside Inn, qui sert de couverture au trafic d’alcool de Tull. Le coupable désigné par les témoins est Mary Jane Hopewell. Le shérif Furman Chambers, près de la retraite, s’estime obligé de se charger de cette affaire car elle implique des amis, des voisins et leur familles.
« L’alcool était interdit dans le comté depuis maintenant douze ans, mais même en des temps où l’on avait à peine de quoi s’offrir de l’eau sucrée, les gens paraissaient encore avoir assez d’argent pour se payer de la gnôle. La moitié des habitants de la ville – de bons et pieux citoyens – exigeaient que Chambers mette fin aux activités de Tull, mais l’autre moitié, dont Chambers lui-même, quoiqu’ils n’approuvent pas toute cette débauche, lui achetaient du bourbon. Fermer le Hillside Inn serait revenu à couper la source d’approvisionnement en bourbon pour tout le comté, ce que refusaient même certains des bons et pieux citoyens. »

Mary-Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, était connu comme un marginal, non violent. Un tantinet ivrogne, ce n’était pas le genre à faire du mal à qui que ce soit. Après interrogatoire du barman, témoin du meurtre, et du propriétaire du bar, le trafiquant d’alcool Larthan Tull, le shérif Chambers est convaincu de l’innocence de Mary-Jane.
Il va donc se mettre à sa recherche, nourrissant l’espoir de le retrouver avant Larthan Tull, qu’il soupçonne d’être responsable de ces meurtres.
Son enquête le conduit à plonger dans le quotidien d’une communauté menant une vie misérable, parmi les ouvriers des manufactures de coton et le petit personnel chargé des opérations clandestines de distillation. L’instinct du shérif s’avère être bon. Il découvre bientôt que son comté rural, en apparence idyllique, est le cadre d’un trafic d’alcool dont il ne mesurait pas l’importance, et sur lequel Tull règne sans partage. L’enquête de Chambers se complique avec la présence de deux agents fédéraux chargés d’enquêter sur la fabrique de soda de Tull, qui sert de paravent à son trafic.

A la fois roman policier et chronique sociale, ce roman, encensé par Ron Rash, nous brosse le tableau saisissant d’un petit comté rural du sud des Etats-Unis, à l’époque de la « Grande dépression » et de la prohibition. Les personnages sont d’une réelle épaisseur psychologique, depuis Furman Chambers, le shérif vieillissant, jusqu’à Larthan Tull le « bootlegger » un homme d’une extrême dureté, et d’un égoïsme forcené. Les autres personnages de ce roman, sont tous plus ou moins en relation avec l’alcool : les ouvriers des filatures de coton en sont les consommateurs, et les paysans de la région écoulent leur maïs pour alimenter le trafic. Ainsi la boucle est bouclée.

D’une plume très juste, l’auteur évoque à merveille l’ambiance d’une époque et d’un lieu, il aborde des thèmes universels tels que la famille, le travail, ou la religion. La description des personnages est très travaillée, qui explore les diverses facettes de la nature humaine, le libre-arbitre, la prédétermination et la lutte continuelle entre le bien et le mal.

 « – Voyez-vous, Furman, on ne peut jamais savoir de quelle violence la bête humaine est capable quand elle considère les choses à travers l’illusion du libre arbitre.
– Le libre arbitre ?
– Nous sommes tous retenus prisonniers sur une scène. Vous avez un boulot à faire. J’ai un boulot à faire. Et le boulot de Mary Jane, c’était de se soûler. Tant qu’on s’en tient à son rôle, les choses se déroulent sans accroc. Le spectacle continue. »

L’intrigue est très bien construite, la tension est permanente et progresse au fur et à mesure de la lecture jusqu’à un final stupéfiant.
C’est un page-turner excitant, mais c’est beaucoup plus que cela. C’est de la vraie littérature, un roman magnifiquement évocateur, nostalgique et poétique, d’un monde aujourd’hui disparu. Ses personnages resteront en nous, bien après que nous ayons tourné la dernière page.

C’est un très bon roman d’un jeune auteur prometteur, à suivre assurément ! Une lecture que je recommande chaudement.

4ème de couv.

Caroline du Sud, 1932. Par un soir d’été caniculaire, le vieux shérif Furman Chambers est tiré de son sommeil par un coup de téléphone : deux hommes ont été froidement abattus à la sortie d’une ancienne auberge qui sert désormais de couverture au trafic d’alcool de Larthan Tull, le « magnat du bourbon ».
 Quand Chambers arrive sur les lieux, le nom du coupable circule déjà : Mary Jane Hopewell, un vétéran de la Grande Guerre, qui vit en marge de la société. Mais le shérif, sceptique de nature, décide de mener l’enquête et se retrouve plongé dans une spirale de violence qui va bouleverser le destin de personnages inoubliables.
 Alliant exigence littéraire et talent de conteur, Jon Sealy ressuscite avec brio l’époque de la Grande Dépression. Il y mêle noirceur et moments de grâce inattendus, créant une intensité dramatique saisissante autour des relations familiales, de la folie du pouvoir et des limites de la justice.
 
« Ce roman, c’est un peu comme si Cormac McCarthy et William Faulkner réécrivaient le scénario de la série Boardwalk Empire, aidés dans leur inspiration existentialiste par un bon alcool fort. » Richmond Times Dispatch

L’auteur:

Jon Sealy, jeune auteur au talent stupéfiant, a publié de nombreuses nouvelles dans plusieurs magazines et revues littéraires. Originaire de Caroline du Sud, il vit aujourd’hui à Richmond, en Virginie. Avec Un seul parmi les vivants, son premier roman qui a été salué par une presse unanime, il s’impose comme une nouvelle voix particulièrement prometteuse.

 

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Don Winslow – Cartel

Après « La griffe du chien », qui était déjà un monument, on pensait déjà avoir atteint les sommets dans la description du monde des cartels de la drogue. Avec « Cartel », Don Winslow réussit le tour de force d’aller plus haut et de nous surprendre encore. Ce roman est un véritable chef-d’œuvre dans le genre. James Ellroy ne dit-il pas à son propos que ce livre est le « Guerre et paix » des romans sur la drogue.
Ce roman s’étend sur une décennie, durant laquelle le trafic de drogue n’a cessé de croître et de prospérer, malgré tous les moyens employés pour le combattre.
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu « La griffe du chien » pour apprécier pleinement « Cartel », mais je ne saurais que vous recommander de les lire l’un après l’autre, pas forcément à la suite, hein…

Adán Barrera, baron de la drogue, est emprisonné à San Diego. Âgé de 50 ans, il bénéficie d’un véritable statut de VIP : il verse de généreux pots de vin aux gardiens et autres responsables de la prison. Il mène une vie tranquille de détenu sans histoires, et continue à diriger son empire tentaculaire. Inquiet de l’influence grandissante de l’un de ses plus sérieux rivaux, il décide de s’évader.

A des kilomètres de là Art Keller, l’agent de la DEA à l’origine de sa capture et de son emprisonnement, s’est retiré dans un monastère où les soins des abeilles et des ruches occupent son quotidien. Lorsque son ancien supérieur Tim Taylor vient le trouver pour lui apprendre l’évasion d’Adán, il quitte le monastère pour se lancer à sa poursuite.  Il est bien déterminé à en finir une bonne fois pour toutes avec lui et de l’éliminer cette fois, définitivement.

Le scénario prend forme, au travers de la traque que mène Keller contre Barrera, et de la lutte que mène le trafiquant pour préserver et étendre son empire. Il a fort à faire, car durant son emprisonnement ses rivaux ne sont pas restés inactifs et ont investi plusieurs de ses fiefs. Dans ce milieu là, le profit facile attise toutes les convoitises et motive de fragiles alliances entre les gangs, fluctuantes selon les circonstances. La complexité de cette situation demande beaucoup d’attention de la part du lecteur. J’ai été amené à plusieurs reprises à revenir sur ma lecture, pour ne pas perdre le fil de l’histoire. Ces gangs, jusqu’ici habitués à la violence instinctive, au crime brutal, s’adaptent au changement de notre monde moderne. Ils prennent en compte l’omniprésence des média et des nouvelles formes de communication, telles qu’Internet et les réseaux sociaux.  Ils se servent de ces nouveaux vecteurs pour véhiculer leurs messages de terreur et de mort, clairement inspirés des formes de propagande des groupes djihadistes.
Le nombre d’exactions et de meurtres d’une sauvagerie extrême, (décapitations, démembrements…), exposés aux yeux de tous comme de macabres avertissements, dépasse l’entendement. La description en est crue, souvent choquante et reflète bien l’horreur vécue par les populations.
J’ai également été frappé par le jeune âge (à peine 11 ans pour l’un d’entre eux, Jesus Chuy) de ces « sicarios », débutant dans le crime avant même l’adolescence.

« D’une certaine façon, se dit Pablo, « Les Nouveaux » ont déjà publié les noms, n’est-ce pas ? C’est le nouveau visage de la guerre des narcos. Ils savent utiliser les médias. Autrefois, ils dissimulaient leurs crimes, aujourd’hui, ils les rendent publics. Je me demande s’ils n’ont pas pris exemple sur al-Qaida : À quoi bon commettre une atrocité si personne ne le sait ? C’est peut-être ça le fond de mon article ? « Les crimes qui restaient tapis dans l’ombre cherchent à présent l’éclat du soleil. » »

L’auteur détaille les interactions entre tous ces gangs, les luttes d’influence pour obtenir des territoires. Les narcotrafiquants mettent le pays entier en coupe réglée, ils agissent sur les leviers de toutes les institutions, civiles, militaires et politiques. Plus dure encore que la violence pure et simple, on assiste à la lente destruction des idéalistes, ce ceux qui croient encore à une société plus juste et plus égalitaire. On ne peut même plus être sûr de la police ni de l’armée dans ce pays dans un système complètement gangrené. Les citoyens, vivant dans une terreur permanente, n’ont guère le choix : la soumission aux cartels, la mort ou l’exil.

La dédicace en début d’ouvrage, en hommage aux plus de 130 journalistes assassinés ou « disparus », durant la période que couvre ce roman, montre bien à quel point de déréliction en est arrivé le Mexique, sous la coupe des « Narcos », ce qui provoque chez Pablo cet amer constat :

« Et mon pays, le Mexique, patrie d’écrivains et de poètes … , patrie de peintres et de sculpteurs…, de compositeurs …, d’architectes …, de merveilleux cinéastes …, d’acteurs et actrices. Aujourd’hui, les « célébrités » sont des narcos, des tueurs psychopathes dont l’unique contribution à la culture sont les narcocorridas chantées par des flagorneurs sans talent. Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir. »

Cartel est un roman complexe. Il appréhende dans sa globalité le problème que représente le trafic de drogue dans l’équilibre géopolitique et économique du continent américain, et du monde moderne en particulier. Ces mêmes réseaux, qui trouvent des ramifications jusqu’en Europe par le biais des différentes mafias, vont jusqu’à s’associer avec les réseaux terroristes. Don Winslow, qui fut détective, a poussé très loin ses recherches, s’appuyant sur une solide documentation et au prix d’un très sérieux travail d’enquête, impliquant une réelle connaissance de tous ces réseaux.

Dans ce pandémonium de tortures, de meurtres et de sang, quelques trop rares personnes tentent de lutter contre cet état de choses. Leur courage et leur abnégation forcent l’admiration et donnent lieu à de belles histoires, d’amour, d’humanité et de rédemption. Autour d’Art Keller, la docteure Marisol Cisneros et les journalistes Ana, Oscar et Pablo sont des figures éminemment positives, tout à l’opposé des trafiquants Barrera, Nacho et Ochoa, pour ne citer qu’eux…

L’écriture est précise, efficace et ne s’embarrasse pas de fioritures. Dans un style proche du reportage journalistique, Winslow nous livre un roman d’une grande densité. Il ne se limite pas à relater des faits, il les inclut dans un vrai roman, une histoire dont les personnages reflètent toute la palette des sentiments humains, depuis le plus obscène jusqu’au sacrifice le plus sublime.
Des villes frontières du Mexique,  points de passage de la drogue, jusqu’aux forêts du Guatemala, il signe là une épopée sanglante, sombre et désespérée ponctuée par des milliers de victimes.

Ce roman est dur, dérangeant, passionnant aussi et je le dis sans ambages, c’est un véritable chef d’œuvre ! A la fois mon dernier coup de cœur pour 2016 et le premier pour 2017. Un livre  absolument indispensable.

Éditions du Seuil, 2016.

 

4ème de couv:

cartelDix ans après La Griffe du chien, Don Winslow revient avec un livre encore plus fort sur la montée en puissance des narco-empires.

2004. Adan Barrera, incarnation romanesque d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, tandis qu’Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, veille sur les abeilles dans un monastère.

Quand Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix, la CIA et les Mexicains sortent l’Américain de sa retraite : lui seul connaît intimement le fugitif.

La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde. Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence inouïe, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours.

Jusqu’où ira cette vendetta ?

 

L’auteur :

Né en 1953 à New York, Don Winslow a été comédien, metteur en scène, détective privé et guide de safari. Il est l’auteur de nombreux romans traduits en seize langues, dont plusieurs ont été adaptés par Hollywood. Après avoir vécu dans le Nebraska et à Londres, Don Winslow s’est établi à San Diego, paradis du surf et théâtre de ses derniers romans.

Thomas H. Cook – Sur les hauteurs du mont Crève-cœur

C’est toujours avec une grande gourmandise que je découvre un nouveau roman de Thomas H. Cook, et celui-ci, dès le prologue, tient toutes ses promesses :

« Voici le récit le plus tragique qu’il m’ait été donné d’entendre. Toute ma vie, je me suis évertué à le garder pour moi. »

Ainsi commence ce 12ème roman de Thomas H. Cook, l’un des écrivains les plus lyriques du roman noir. Écrit en 1995 et paru en France en 2016 seulement,  il démontre, s’il en était encore besoin, que l’histoire importe moins que la façon dont elle est contée.
Choctaw, Alabama : Ben Wade, la quarantaine bien entamée, médecin dans cette petite ville du sud profond, remonte le fil de ses souvenirs pour nous relater les évènements qui ont conduit à la sauvage agression de Kelli Troy, sur les hauteurs du mont Crèvecœur.

Il rappelle l’arrivée de la jeune Kelli, à la rentrée scolaire, en provenance de Baltimore, son intégration difficile dans la bande d’étudiants, ses premiers pas auprès de Ben comme corédactrice du Wildcat, le journal de l’école. Il décrit son engagement pour les droits civiques, éveillés en elle par une manifestation de noirs dans la ville voisine de Gadsden.
Il évoque aussi l’éveil de Ben à une passion adolescente qui se révèlera sans espoir.
« Elle hocha la tête, puis prononça les paroles les plus sombres et les plus tragiques qu’il m’ait été donné d’entendre.
– Aimer quelqu’un n’oblige pas cette personne à vous aimer en retour, dit-elle. »

L’agression de Kelli est le pivot de l’histoire. L’auteur l’aborde par de fréquents va et vient, entre le passé  le présent et le futur. C’est un peu déstabilisant au début, mais on s’y fait vite. Il nous décrit le quotidien d’une petite ville du sud des États Unis, au tout début de la déségrégation et de l’émancipation des populations de couleur.

« Qu’allait faire Kelli sur le mont Crève-Cœur ce jour-là ? Qu’allait-elle chercher, seule dans la profondeur de ces bois ? »

Ces questions, revenant comme un leitmotiv, jalonnent notre lecture. Comme le lecteur progresse dans l’histoire, qui dépeint avec beaucoup de justesse le mode de vie des  petites villes américaines, l’auteur nous décrit avec beaucoup d’empathie et de justesse le mal être de ces adolescents, prisonniers d’une société qu’ils trouvent étriquée et dont tous rêvent de partir.

“Chaque lieu renferme le monde entier… Mais peut-être que dans une petite ville, où les choses se passent plus lentement qu’ailleurs, ne les voit-on que mieux” dit Kelli.

Tout au long de la lecture nous reste en mémoire le premier chapitre, glaçant… Nous savons que Ben, à travers ses souvenirs, nous emmène vers quelque chose de terrible, forcément tragique.

« Et je me dis que tout Choctaw devait être relégué dans cette même ignorance, le monde entier, pour reprendre la formule de Kelli, composé de tout ce qui existe et n’existera peut-être jamais. Et là, tissé quelque part, une blessure en infectant une autre qui en entraînait une autre, le sombre tracé de la longue veine de ce mal qu’on n’a pas voulu. »

Et il demeure pour le lecteur la sensation diffuse et persistante que Ben est impliqué dans ce qui est arrivé à Kelli, mais on ignore de quelle façon et jusqu’à quel point.

« En chemin, je pensai à mon existence, à la manière dont, au fil des années, j’avais assumé le noble rôle de médecin de campagne et de bienfaiteur public. Seulement je savais à présent que chaque fois que je m’étais autorisé à m’imaginer en personnage aussi respectable, une troublante petite voix intérieure avait retenti, semblable à celle qui chuchotait à l’oreille des Romains de retour de conquêtes, les incitant à la prudence en leur rappelant que la gloire est éphémère. Mais en moi, cette voix était sans relâche celle de Luke, porteuse d’un tout autre message que celui entendu par les vainqueurs.»
Thomas H Cook, est un fin observateur de ses semblables et nous les décrit de fort belle manière. Il n’évite pas certains stéréotypes de la jeunesse américaine, comme le « fort en thème » à lunettes, ni la traditionnelle reine de beauté du lycée et son pendant masculin, le beau « quarterback » de l’équipe de football.
Mais on lui pardonne bien volontiers, tant son histoire est prenante et bien construite, une formidable évocation qui gagne en puissance au fur et à mesure que la narration s’approche de l’inéluctable drame.
Et la fin du roman, totalement inattendue, nous laisse proprement abasourdis.

Un des romans les plus passionnés, et selon le propre aveu de l’auteur, des plus personnels, dans lequel il a mis tout son cœur. Il voulait écrire sur la politique et les passions amoureuses, étroitement imbriquées dans ce cas, dans ce sud profond, héritier d’une longue tradition d’esclavage et de ségrégation, au plus fort du mouvement pour les droits civiques.
C’est essentiellement une histoire d’amour, sombre et tragique, mais aussi une histoire sur le regret. Nous nous sommes tous posé la question : avec la perspective que donne l’âge, sur la vision des évènements passés, aurions nous fait les mêmes choix ?
C’est l’histoire d’un homme qui se retourne sur sa vie passée, de manière authentique et honnête, pour essayer de comprendre, d’une certaine façon, quelle fut son erreur.

Un excellent cru de Thomas H. Cook que je vous recommande tout particulièrement.

Editions  Seuil Policiers, 2016

Une interview de l’auteur :
https://www.youtube.com/watch?v=PBd66ZdMhD8

 

4ème de couv :

mont-crevecoeur« Qu’allait faire Kelli sur le mont Crève-Cœur ce jour-là ? Qu’allait-elle chercher, seule dans la profondeur de ces bois ? »
Trente ans après le drame, Ben demeure obsédé par l’image du corps de Kelli tel qu’il a été découvert sur la hauteur de ce mont où, jadis, l’on organisait une course de Noirs avant les enchères du marché aux esclaves.
Dans un de ces flash-back troublants que Thomas H. Cook maîtrise à merveille, le lecteur revisite avec Ben, ancien condisciple de la victime devenu médecin de campagne, les événements qui ont bouleversé la petite communauté blanche et conservatrice de Choctaw, Alabama, au mois de mai 1962.
Le meilleur ami de Ben le soupçonne toujours d’en savoir plus qu’il ne l’admet sur l’agression de la jeune beauté venue de Baltimore : Kelli a-t-elle été tuée parce que Todd, le bourreau des cœurs local, avait plaqué sa petite amie pour elle ou parce qu’elle soutenait la cause des Noirs dans le journal du lycée ?

 

L’auteur :
Thomas H. Cook est né en 1947.
Il a été professeur d’anglais et d’histoire ainsi que secrétaire de rédaction au magazine américain Atlanta avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Ses romans, réputés pour leur finesse psychologique, privilégient les thèmes des secrets de famille, de la culpabilité et de la rédemption.
Il a reçu en 1997 le prix Edgar Allan Poe pour son roman « Au lieu-dit Noir-étang ».

Gregory Mc Donald – Rafael, derniers jours

De « The Brave », de Gregory Mc Donald, je ne connaissais que l’adaptation cinématographique réalisée et interprétée par Johnny Depp.  La chronique de mon amie la Belette, dont je suis attentivement les avis, avait attiré mon attention sur ce roman : « Rafael, derniers jours ».

C’est un très court roman, à peine 180 pages, ou une longue nouvelle, comme vous voudrez, mais qui dégage une intensité dramatique peu commune.
« Morgantown n’était pas une ville au sens propre.
À l’origine, il y avait là une station-service qui faisait aussi magasin général, plus un terrain immense, le tout appartenant à un vieillard du nom de Morgan. Il vivait encore quand Rafael était petit. Cette station-service desservait une route à deux voies. Morgan possédait des roulottes, qu’il installa à proximité et qu’il loua. Lui-même, tant que vécut sa femme, habita dans une caravane double située juste derrière le commerce. L’électricité et l’eau étaient fournies à tous les résidents directement par le magasin. »

Rafael, 21 ans, sa femme et ses trois enfants vivent à Morgantown. Ce n’est même pas une ville, à peine un lieu-dit, entre l’autoroute et une décharge publique, où la récupération de marchandises est le seul moyen de gagner un peu d’argent. Ici vit aussi toute une population de laissés-pour-compte, complètement exclus du système. L’alcoolisme y est endémique, seul dérivatif pour supporter le dénuement de leur quotidien.
Dans cet univers misérable, Rafael ne voit pas de perspectives d’amélioration pour sa femme et ses trois enfants.

Aussi, lorsque au détour d’une conversation de bistrot, il entend parler de l’opportunité d’un boulot pouvant lui rapporter 25.000 dollars, il voit là une planche de salut qui peut lui permettre d’offrir un avenir meilleur à sa famille.
Il rencontre le réalisateur, M. Mc Carthy, pour négocier les conditions de son embauche. Ce travail n’a rien de compliqué, il s’agit « seulement » de tourner dans un « snuff movie », un film où il doit être torturé à mort.
Les deux hommes tombent d’accord sur un cachet de 30.000 dollars, 300 d’avance et le solde devant être versé une fois le travail effectué.

Naïf et illettré, Rafael signe le contrat, un bout de papier portant quelques chiffres et sa signature, sans aucune valeur.  Persuadé d’avoir bien négocié, il empoche son contrat, les 300 dollars d’acompte, va ouvrir un compte à la banque et rentre chez lui, avec la promesse de revenir trois jours plus tard pour « le travail ».

L’auteur,  en début d’ouvrage, avertit les âmes sensibles qu’ils peuvent sauter le chapitre 3.  Si la lecture de ce chapitre est particulièrement éprouvante, de par la description détaillée des épreuves qu’il devra endurer au cours de sa mise à mort, elle est pour moi nécessaire pour prendre toute la mesure du sacrifice que Rafael va accomplir pour sa famille.
Sacrifice inutile, car il est fort probable que sa famille ne voie jamais la couleur des 30.000 dollars promis à Rafael.
Le roman se concentre sur les derniers jours de la vie de Rafael, les trois jours précédant sa mise à mort. Pendant ces trois jours, il va dépenser l’avance qu’il a reçue en cadeaux pour sa famille : deux robes pour sa femme Rita, et des jouets pour les enfants parmi lesquels un gant de base-ball pour son fils, qui n’a même pas un an. C’est dire toute la confiance qu’il a en l’avenir.

Pendant trois jours, il va jouer à avoir une vie presque normale. Cette soudaine rentrée d’argent étonne les gens de sa communauté, et sa famille à qui il dit avoir trouvé un travail, « dans un entrepôt », sans plus de précisions.
Il ne dispose pas de gaz chez lui, et il a pourtant acheté une dinde énorme, qu’il partagera avec sa communauté pour un son dernier repas, comme en une allégorie du Christ avant sa Passion.
La description des derniers jours de la vie de Rafael est l’occasion pour l’auteur d’une mise en accusation de l’Amérique. Que des gens vivent dans de telles conditions nous paraît inconcevable, et pourtant… Ce pays est divisé en deux camps : ceux qui possèdent tout, et d’autres qui n’ont rien. Il dénonce également l’alcoolisme fréquent dans les classes défavorisées, le racisme latent. Dans cette communauté, il n’existe pas d’espoir, la seule délivrance vient avec la mort. Le propos du livre est une métaphore, stigmatisant l’exploitation des démunis par les possédants, illustrée par l’innocence et l’honnêteté de Rafael, face à ceux qui s’apprêtent à lui voler sa vie.

Pourtant, de nos jours, avec l’augmentation du chômage,  de la pauvreté, et l’émergence  d’une toute puissante téléréalité, l’idée d’un homme se sacrifiant dans un « snuff movie », est complètement farfelue mais néanmoins possible .

Cette lecture est une expérience viscéralement bouleversante, profondément déprimante, qui  marquera sans aucun doute tout lecteur qui en fera l’expérience.
Même s’il nous laisse un goût amer, il faut avoir lu ce roman, horrible, macabre, tragique et réaliste, mais avant tout profondément humain.

Editions 10-18, 2005

4ème de couv :

rafael_derniers_joursIl est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d’une décharge publique, quelque part dans le sud-ouest des États-Unis. Mais l’Amérique ne l’a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s’appelle Rafael, et il n’a plus que trois jours à vivre… Avec ce roman, Gregory Mc  Donald n’a pas seulement sondé le cœur de la misère humaine, il lui a aussi donné un visage et une dignité.

L’auteur :

Gregory Mc Donald est un écrivain américain auteur de romans, et en particulier de romans policiers.
Il a étudié à Harvard et fut journaliste au Boston Globe pendant sept ans (1966-1973) avant de se consacrer à la littérature.

Il est connu pour ses séries de romans policiers, l’une avec Fletch et l’autre avec l’inspecteur Flynn.
Les deux premiers romans de la série Fletch ont obtenu le prix Edgar-Allan-Poe en 1975 et 1977.
« Rafael, derniers jours » (1991, traduit en 1996), a obtenu le Trophées 813 du meilleur roman étranger en 1997.

Bruce Holbert – Animaux solitaires

Comté de l’Okanogan, État de Washington, en 1932. L’ Amérique se relève à peine de la Grande Dépression de 1929. Les effets du New deal mis en place par Roosevelt pour donner un coup de fouet à l’économie tardent à se faire sentir. Un serial killer sévit dans la région, laissant derrière lui des cadavres d’indiens, les dépouilles minutieusement sculptées en une savante mise en scène. Devant l’inefficacité du Bureau des Affaires Indiennes, le comté fait appel au shérif Russell Strawl, aujourd’hui à la retraite.
« Ce qui le distinguait de sa proie, c’était sa facilité à enfouir son cœur et son âme dans les fontes de sa selle. Cette aptitude n’avait pas grand-chose d’humain. Et pourtant, Strawl était convaincu que l’esprit de tous les hommes était fait de la même façon et il y voyait la vérité centrale autour de laquelle chaque individu gravitait, sans envisager un instant que l’étoile qui le tenait captif de sa gravitation pouvait ne pas être une étoile du tout, mais une planète noire, et lui un astre insignifiant qui tournait autour d’elle. »

Par le passé, Strawl a acquis une certaine notoriété pour son habileté dans la traque des criminels de tout poil. Connu pour avoir des méthodes d’investigation surprenantes, souvent brutales, mais diablement efficaces, il est à la fois craint et respecté des populations dans tout le comté, et même au delà. C’est une force de la nature, doté de capacités physiques étonnantes, un atout majeur dans l’accomplissement de sa mission.
« L’ouïe de Strawl était aussi infaillible que l’odorat d’un chien de chasse qui suit une piste, et pour lui les sons étaient aussi distincts et identifiables que des odeurs. Il pouvait repérer un bruit de pas à trois kilomètres et dans la plupart des cas deviner qui le produisait, et cela, même sous une averse d’orage ».

En compagnie de son fils adoptif, Elijah, prophète autoproclamé, Strawl chevauche à travers les trois comtés, sur la piste du tueur, au sein de la population des pionniers blancs et des indiens.
Au rythme du pas des chevaux et des bivouacs à la belle étoile, son enquête avance lentement. Parmi les différents témoins qu’il rencontre, certains sont de vieilles connaissances. Ces personnages secondaires, hauts en couleurs, ne sont pas très coopératifs avec lui, ce qui engendre quelques affrontements.
Personnage monolithique, Strawl semble porter cette fureur en lui depuis toujours, comme en témoignent son passé agité, et sa famille disloquée.
Il est responsable de la mort de sa première femme, Emma. Sur un coup de colère (elle ne lui donnait pas le poivre assez vite !), il lui avait asséné un coup de poêlon en pleine tête, entraînant sa mort. Il s’était dénoncé et, curieusement, n’avait même pas été inculpé.
Sa deuxième femme Ida, une indienne Salish qu’il avait recueillie, avant de l’épouser, disparut dans les eaux de la rivière, le laissant avec son fils Elijah.
Ses accès de fureur incontrôlée donnent lieu à des scènes d’une violence baroque, et non dénuées d’une certaine fantaisie, comme celle où il lâche un taureau, rendu furieux par ses soins, dans le bureau des policiers des Affaires Indiennes, coupables à ses yeux d’une bien molle collaboration.
« Il entortilla les orties autour de la matraque, puis les fixa à l’aide d’une bride sortie d’une sacoche de selle et mena le taureau jusqu’à la seule porte dont il n’avait pas condamné l’accès… Il ouvrit la porte, tira le taureau à l’intérieur, souleva la queue de l’animal et lui enfonça dans l’anus la matraque et les orties, puis lui expédia un coup de pied dans les testicules. »
L’écriture est puissante et élégante à la fois,les dialogues souvent teintés d’ironie. L’auteur passe avec aisance de scènes violentes et scabreuses, à de longues descriptions poétiques de la nature, de la faune et de la flore, bien la veine du « nature writing ».
Ces passages de grand calme, presque contemplatifs, sont pour Strawl propices à la réflexion et à l’introspection.

Pour ce roman, Bruce Holbert s’est inspiré de l’histoire vraie de son arrière-grand-père, un éclaireur indien de l’Armée des Etats-Unis, un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, le grand-père de l’auteur.
C’est un roman qui joue avec les codes du western et du roman noir, dans lequel l’intrigue criminelle assez simpliste nous réserve bien peu de surprises et demeure accessoire. La force de ce roman réside surtout dans la peinture de cet Ouest où apparaissent les premiers signes de la civilisation, dans lesderniers soubresauts d’un monde finissant.
On est bien loin de la vision de l’Ouest héroïque et flamboyant. Dans ce monde crépusculaire, Strawl, héros vieillissant et fatigué, s’interroge sur le sens de sa vie, marquée par cette sourde violence, faisant écho à celle des criminels qu’il a pourchassés durant toute sa vie. Il se dégage de ce récit le même pessimisme lyrique et désabusé que dans « No country for old men » de Cormac Mc Carthy.  Je serais curieux de voir ce que donnerait une adaptation cinématographique de ce roman, confiée à un réalisateur inspiré. 

Ce premier roman de Bruce Holbert est une incontestable réussite, un roman qui fait date, et nul doute que le personnage de Russell Strawl restera longtemps présent dans nos mémoires.
Un excellent moment de lecture !

Editions Gallmeister, 2016

4ème de couv :

animaux-solitaires2Comté de l’Okanogan, État de Washington, 1932. Russell Strawl, ancien officier de police, reprend du service pour participer à la traque d’un tueur laissant dans son sillage des cadavres d’Indiens minutieusement mutilés. Ses recherches l’entraînent au cœur des plus sauvages vallées de l’Ouest, là où les hommes qui n’ont pas de sang sur les mains sont rares et où le progrès n’a pas encore eu raison de la barbarie. De vieilles connaissances croisent sa route, sinistres échos d’une vie qu’il avait laissée derrière lui, tandis que se révèlent petit à petit les noirs mystères qui entourent le passé du policier et de sa famille.

L’auteur :

Bruce Holbert a grandi au pied des Okanogan Mountains, dans l’État de Washington. Son arrière-grand-père, éclaireur indien de l’armée des États-Unis, était un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, grand-père de l’auteur, qui s’est inspiré de cette tragédie pour ce premier roman.
Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans des revues littéraires et ont remporté divers prix littéraires. 

Son second roman, L’Heure de plomb, paru en France en septembre 2016, prend place dans les régions rocheuses et désertiques où il a passé son enfance.

 

Franck Bouysse – Oxymort

Après « Grossir le ciel » et «Plateau », qui m’avaient enthousiasmé, j’étais curieux de découvrir les écrits précédents de Franck Bouysse. J’ai donc commencé par « Oxymort », qui se trouvait disponible à la Bibliothèque de mon village.
Ce roman, au sous-titre évocateur, « Limoges: requiem en sous-sol » est un véritable huis-clos, au sens premier du terme.
Enfermé dans une cave, Louis Forell ne sait ni pourquoi ni comment il est arrivé jusqu’ici. De l’autre côté de la porte, une présence qu’il devine plus qu’il ne la voit, qui joue avec lui, qui se borne à le nourrir et lui faire parvenir des énigmes sous forme de dessins.

« Ma joue gauche collée au sol, écrasée contre la terre battue. Mes yeux exorbités. La chaîne tendue du mur à mon poignet blesse mon flanc. Ma peau se déchire, comme de l’écorce dépecée par un outil de charron. Je sens ma chair se fendre. Mon sang s’accumule en anneaux de xylème. Reste bloqué. Pas mal. Je veux voir et je ne vois rien. Je vrille mon corps. J’essaie de gagner quelques centimètres. Petit lombric enfermé dans une boîte. Couvercle ajouré d’écailles de lumière. »

Les conditions de détention sont dégradantes, et pour ne pas sombrer dans la folie et arriver à comprendre le pourquoi de cette séquestration, il remonte le fil de ses souvenirs. Jour après jour, depuis les dernières semaines qu’il vient de vivre, jusqu‘à son réveil dans cette cave. Son travail au lycée, sa rencontre avec Lilly dont il est tombé amoureux, autant d’épisodes heureux de sa vie passée.

Et nous lecteurs, nous retrouvons à subir son enfermement, à nous interroger sur l’identité de ce mystérieux garde-chiourme : serait-ce Hubert, amoureux de Suzanne sa voisine de palier, qui lui dédicace des chansons à la radio. Suzanne, cinquantenaire fanée, qui n’a d’yeux que pour son collègue Louis Forell ? Ou bien ce jeune disquaire, précédent compagnon de Lilly, exclusif et jaloux ?

 « Elle aurait tant aimé que ce soit son collègue Louis Forell qui lui fasse une déclaration. Aucune chance. L’homme idéal. Trop vieille. Pas assez appétissante. Et puis il y a cette jeune fille qui a séduit Forell, la petite salope. Elle la déteste. Avec ses jambes fines et son visage d’ange. Toute cette beauté qui attriste le cœur de Suzanne. Toute cette beauté que vomit son ventre en circuit fermé. »

La narration se déroule en courts chapitres consacrés aux divers personnages : Louis, son geôlier, Lilly, le commandant Farque ainsi que d’autres personnages secondaires comme Hubert ou Suzanne.
L’enfermement, la mort et la folie sont omniprésents dans cet ouvrage. On y retrouve aussi d’autres thèmes relatifs à la difficulté de communiquer, d’aimer ou d’être aimé, de l’amour exclusif qui tourne à l’obsession.
L’écriture est agréable : phrases courtes et rythmées, qui impriment au roman son tempo et sa cadence. Parfois le phrasé d’un slam donne au lecteur un sentiment d’urgence, l’envie d’aller plus loin dans la lecture.

Sans atteindre la puissance d’évocation de ses deux dernières parutions, c’est un bon roman sous lequel on sent déjà poindre les prémices des romans à venir. C’est dans le terreau de cette cave humide et sombre que prennent racine « Grossir le ciel » et « Plateau », pour apparaître en pleine lumière.

Geste Editions, 2014

4ème de couv :

oxymort« Nuit horizontale. Nuit verticale. Pas vu la lumière depuis deux jours. Deux jours que je me réveille avec un terrible mal de crâne, que je ne sais pas pourquoi je suis enfermé ici, dans une pièce froide et humide, que je n’ai aucune idée de ce que j’ai mangé, que l’odeur de ma sueur ne parvient plus jusqu’à mes narines, que mes doigts n’ont rencontré que des murs. Deux jours que je pisse et chie dans un seau rempli d’eau de javel. Deux jours que je suis réduit à un animal piégé au fond d’un trou.»
Un homme s’éveille, enchaîné sur la terre battue d’une cave. Engourdissement, incompréhension. Qui ? Pourquoi ? La seule façon de repousser son désespoir, de lutter : remonter le temps, errer dans les corridors de sa mémoire et chercher à comprendre pour tenir en laisse la folie. Guetter l’apparition d’une femme, au moment où les ombres s’étirent dans le crépuscule. Jouer la musique de sa survie.

 

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965. Il vit à Limoges où il est enseignant en biologie dans un Lycée.
Il a publié à ce jour:
– La Paix du désespoir, Éditions Le Manuscrit, 2004
– L’Entomologiste, Éditions Lucien Souny, 2007
– Noire porcelaine, « Le Geste noir »  2013
– Vagabond, Éditions Écorce, 2013
– Oxymort. Limoges : requiem en sous-sol, « Le Geste noir » , 2014
– Pur Sang, Éditions Écorce, 2014
– Grossir le ciel, Éditions La Manufacture de livres, 2014
     – Prix Polar Michel-Lebrun 2015
     – Prix Polars Pourpres 2015
     – Prix des lecteurs Festival du Polar Villeneuve lèz Avignon 2015
– Plateau, Éditions La Manufacture de livres, coll. « Territori » , 2015

 

Philippe Setbon – Cécile et le monsieur d’à côté

« Cécile et le monsieur d’à côté » est le premier volume d’une trilogie « Les trois visages de la vengeance ».

 » Elle repassa devant la porte de Servais, trop vite pour qu’il puisse vraiment la voir, mais suffisamment pour confirmer sa première impression. Le vieux cœur du voisin s’emballa… Mais ses jambes commençaient déjà à céder sous les poids de ses cent-cinquante kilos, aussi s’éloigna-t-il de la porte pour aller préparer son petit-déjeuner. Il fit grincer le plancher disjoint et entendit la fille faire « chut ! » à ses déménageurs, de l’autre côté de la porte.
Belle et attentionnée…
Servais Marcuse détestait les dimanches. Mais pas celui-ci.. »

Après une rupture sentimentale, Cécile vient de d’emménager dans son nouvel appartement. Elle fait la connaissance de son voisin d’à côté, un charmant et serviable vieux monsieur, Servais Marcuse. Sensible à la sollicitude que lui manifeste ce sympathique grand-père, elle se laisse aller à quelques confidences, sur sa rupture, et sur le chagrin qu’elle a d’avoir dû laisser son chat Bruce chez Alain, son ex, qui ne veut pas le lui rendre. Quelques jours après, en rentrant chez elle, elle trouve Bruce, que lui a ramené Servais. Il a fermement convaincu Alain  qu’il était mieux pour lui de laisser le chat à la garde de Cécile. Et au fil des jours de leur cohabitation, tous les problèmes de Cécile se trouvent aplanis,  de manière plutôt violente, et définitive. Qui est donc ce Servais Marcuse, et pourquoi se sent-il à ce point concerné par le sort de Cécile ? 

Le problème, c’est que les expéditions punitives de Servais vont générer quelques morts violentes dans l’entourage de Cécile, qui ne vont pas manquer d’attirer l’attention de la police.

« L’enfer est pavé de bonnes intentions. », dit le proverbe. Ce très court roman est mené sans temps mort, porté par une écriture très dynamique et très visuelle. Le ton, résolument noir, mais teinté d’humour, noir lui aussi, nous fait forcément penser à ces comédies policières délicieusement rétro, où Jean Gabin aurait incarné un Servais Marcuse tout à fait crédible.

Les personnages sont bien dessinés, Servais Marcuse le papy redresseur de torts, Cécile la jeune ingénue, Nicky Lassalle la femme jalouse, Antoine Natividad le policier amoureux de Cécile. Pour moi la bonne trouvaille de ce roman est le personnage de Charley, le chauffeur de taxi et associé occasionnel de Servais, qui prend de l’importance au fil du roman.
« Charley ne se prénommait pas Charles.
Mais il n’aimait pas « Gratien » et l’avait fait savoir très tôt à ses parents. Il avait toujours eu du caractère Charley. A Bamako, il avait grandi avec divers surnoms, dont le plus durable fut « Fernandel » puisque, effectivement, il accusait une indéniable ressemblance avec l’acteur marseillais. Il était une sorte d’avatar africain affublé d’une coupe afro sortie tout droit des « sixties » de la star de « Don Camillo » ».

Le casting est assez réduit, mais largement suffisant pour que l’intrigue tienne la route et nous réserve quelques surprises et rebondissements du meilleur effet, jusqu’à sa conclusion, que l’on aurait pu souhaiter plus… morale peut-être.
Un excellent moment de lecture, pour un polar réjouissant et jubilatoire.

A recommander aux amateurs de bons petits noirs…

Éditions du Caïman, 2015

 

4ème de couv:

CécileCécile, obligée de déménager suite à une déception sentimentale aurait-elle trouvé son ange-gardien en s’installant dans le quartier des Batignolles ? Toujours est-il que ses problèmes se règlent les uns après les autres, de manière pour le moins expéditive. Simple hasard ou intervention extérieure ? Quel rôle joue son voisin, Servais Marcuse, un grand-père débonnaire qui vit dans les souvenirs d’une vie aventureuse ? Aurait-il repris du service pour les beaux yeux de sa nouvelle voisine ? L’aurait-il côtoyée dans une vie antérieure ? Il faudra attendre les dernières pages de ce roman pour dénouer les fils, découvrir les secrets et les motivations de chacun des personnages de ce nouveau polar de Philippe Setbon…

L’auteur:

Philippe Setbon, né en 1957, débute comme auteur et dessinateur de de B.D dans les revues Pilote et Métal Hurlant avant de bifurquer vers le cinéma. Il signe les scénarios de plusieurs longs métrages comme Détective de Jean-Luc Godard, ou Mort un dimanche de pluie, réalise Mister Frost puis se consacre à la télévision. Il écrit de nombreux téléfilms et séries dont Les Enquêtes d’Héloïse Rome, Fabio Montale, Franck Riva, etc… Il en réalise lui-même une vingtaine dont la minisérie à succès Ange De Feu.
Il a également signé six romans chez Rivages, Flammarion et Buchet-Chastel.

(Source : site de l’éditeur)

Ryan David Jahn – De bons voisins

Kat Marino rentre chez elle à 4 heures du matin,  après sa nuit de travail. Tout ce qu’elle désire, c’est prendre un bon bain chaud  et se glisser sous les draps. A deux pas de la porte d’entrée de son immeuble, sous les fenêtres des autres habitants  un homme l’aborde, la poignarde à plusieurs reprises, et s’enfuit. Il reviendra plus tard pour l’agresser à nouveau.
Au cœur de ce roman, il y a une authentique question de psychologie sociale, basée sur des faits réels. En 1964, une jeune femme de 30 ans, Kitty Genovese était poignardée à mort sous les fenêtres de son immeuble. Malgré ses cris, aucun des voisins (on avance le chiffre de 38) ayant assisté à la scène, qui a duré une heure et demie n’est intervenu ou n’a appelé la police. Ce fait met en évidence un phénomène connu de la psychologie de groupe : la diffusion de responsabilité.

Après la scène décrivant la première agression de Kat, la narration prend un tour particulier, passant d’un voisin à un autre, tous préoccupés par leurs propres problèmes : le jeune conscrit avec sa maman malade, l’infirmière qui croit avoir écrasé un bébé avec sa voiture, la femme qui soupçonne son mari de la tromper, Thomas sur le point de se suicider et qui prend conscience de son homosexualité, et d’autres… Autant d’histoires distinctes qui forment les fils d’un seul et même écheveau.

L’auteur nous décrit les actions de ces personnages durant ce laps de temps, et comment le temps se traîne, deux heures durant, jusqu’au petit matin. Il nous conte comment, au vu et au su de personnes accaparées par leurs propres problèmes, une femme est poignardée dans la cour sur laquelle donnent toutes leurs fenêtres, au travers desquelles ils sont témoins de l’attaque, et comment toutes ces personnes restent passives.

Ryan David Jahn revisite ce fait divers, examine les vies et les psychés des voisins, témoins passifs de ce drame, et le développe en une suite de  courtes histoires. Chacune est particulière, soit triste, soit tordue ou bien amusante. Les crises et les drames se déroulent, seulement troublés, de façon fugitive, par les cris de la victime. La violence dans cette histoire n’est pas seulement limitée au calvaire horrible de Kat. Elle exsude littéralement de toutes les fibres de ce roman.

Les personnages pourraient apparaître prévisibles ou stéréotypés, mais il se trouve en chacun d’eux une réelle profondeur, et leur histoire personnelle, à ce moment précis de leur  vie, occulte tout ce qui les entoure, et les rend sourds à une quelconque empathie.
L’auteur éprouve pourtant une grande compassion avec la victime dont il décrit le supplice et l’agonie, et sa volonté farouche de vivre, de survivre, en opposition à la morne passivité de ses voisins.
C’est un roman d’une grande violence, physique et psychologique. Néanmoins il y a des moments de douceur et des personnages réellement beaux, comme Patrick le conscrit, prêt à risquer la prison pour rester au chevet de sa mère malade, ou bien Frank Riva, prêt à endosser la faute d’une autre, par amour. Ces moments de douceur tempèrent le propos très pessimiste du livre. Pourquoi les personnes sont-elles tellement absorbées par leurs problèmes au point de laisser quelqu’un se faire assassiner sous leurs yeux ?
C’est un roman particulièrement noir et brutal, un tableau sans concession sur l’Amérique citadine des années 60, un monde sans pitié, qui préfigure notre époque actuelle, dans laquelle des gens peuvent passer des années à vivre côte à côte sans jamais se voir, processus de déshumanisation qui touche la majorité de nos grandes cités occidentales, où les mots de « convivialité » et d’« entraide » se sont peu à peu vidés de leur sens.
Une belle lecture, qui pourtant n’incite pas à l’optimisme.

Éditions Actes Sud (Babel Noir), 2012

4ème de couv:

DebonsvoisinsA quatre heures du matin le 13 mars 1964, à New York, dans le Queens, une jeune femme qui rentre chez elle est agressée dans la cour de son immeuble. Des voisins entendent ses cris, mais personne n’appelle les secours. Concentré sur deux heures, De bons voisins raconte les derniers instants de cette femme. Mais c’est aussi l’histoire de ses voisins, témoins inertes de son calvaire : une jeune recrue de l’armée, angoissée à la veille de la visite médicale qui décidera de son départ pour le Viêtnam ; une femme qui pense avoir tué un enfant ; un couple qui fait sa première expérience échangiste… C’est enfin l’histoire de la ville, de ses nuits faussement calmes, de sa violence aveugle.
Ryan David Jahn s’empare ici d’un fait divers réel, le meurtre de Kitty Genovese, qui a défrayé la chronique dans les années 1960 et donné naissance à la notion d’“effet du témoin” : lors d’une situation d’urgence, les témoins sont d’autant moins susceptibles d’intervenir qu’ils sont nombreux.
Usant de toutes les ressources du roman pour interroger cette criminelle passivité, l’auteur mène de concert de multiples fils narratifs, les entrecroise avec un art consommé du récit et tisse le sordide canevas de nos démissions ordinaires.

L’auteur:
Né en 1979, Ryan David Jahn vit à Los Angeles.
Écrivain et scénariste, son premier roman De bons voisins (Actes noirs, 2012 ; Babel noir n° 86) a été Couronné par la Crime Writers’Association, et a également rencontré la faveur de la critique et du public français.
Autres romans:
Emergency 911,  Actes Sud (Babel Noir), 2013
Le dernier lendemain, Actes Sud, 2014

 

Franck Bouysse – Plateau

Plateau de Millevaches, en Limousin.
C’est là, aux Cabanes, hameau de la commune de Toy, que vivent Virgile et Judith, un couple  de vieux paysans  en mal d’enfant. Virgile commence à perdre la vue, et  Judith, est maintenant atteinte d’Alzheimer, ses souvenirs s’effritent peu à peu, lui laissant de rares moments de lucidité.
Près de chez eux vit Georges, leur neveu, qu’ils ont élevé comme leur fils, comme l’enfant qu’ils n’ont pas eu, depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à ses parents, alors qu’il était âgé de 5 ans.  Il habite dans une caravane, face à la maison de ses parents décédés, dans laquelle il n’a jamais osé entrer.
Dans une ferme voisine vit l’énigmatique Karl, arrivé ici comme un vagabond, venant de nulle part. Il a acheté la maison du vieux Clovis, mort de froid pendant l’hiver. On ne sait rien de son passé, que l’on devine difficile. Ancien boxeur, il émane de lui une force, une violence contenue. Il est très mystique, et animé par un mystérieux besoin de rédemption. Pour expier quels péchés ?
Un beau jour débarque Cory, la nièce de Judith. Elle fuit « l’homme-torture », un mari violent dont elle était la victime. Virgile l’accueille avec peu d’enthousiasme et l’installe chez Georges. Son arrivée va bousculer tout leur quotidien bien ordonné, et faire remonter des choses du passé, enfouies au fond des mémoires.
En observateur attentif de tout ce monde, un inconnu, appelé le Chasseur. D’une cache à l’autre, il se poste pour observer la vie des habitants du hameau, les observant  tour à tour à travers le viseur de sa carabine. Il laisse à chaque poste de guet les reliefs de son repas du jour,  un crâne d’animal fiché sur un bâton, trophée dérisoire et mystérieux.

« Là où la mort modèle la vie jusqu’à la déraison, là où des rochers se dressent vers le ciel, desquels dévalent des ombres impénitentes et se retirent en terre sainte. Là où le vent se laisse aller à parfaire les sons pour rien d’humain. Là où de peureuses sirènes viennent et repartent, leurs voix atones disparaissant dans la canopée torturée par la brise. Où de pauvres graals emplis de sève et de sang sont attirés par un même cœur enfoui dans les tréfonds de la terre. Où l’alternance des saisons bride les espoirs de ce monde. Où la seule obsession de la fleur visitée par l’abeille est de faire face à l’hiver glacé. Là. Où la pluie ruisselle sur des tuiles d’écorce pour s’en aller rejoindre de profondes citernes. »

Le prologue, magnifiquement écrit, est  comme un beau paquet cadeau que nos doigts tremblants d’impatience brûlent de défaire. Et ces quelques lignes, en forme de blasonnement, ont piqué ma curiosité et m’ont conduit jusqu’aux armoiries de Toy-Viam, la commune du Plateau où se déroule l’histoire.

Blason3« Ici, c’est le pays des sources inatteignables, des ruisseaux et des rivières aux allures de mues sinuant entre le clair et l’obscur. Un pays d’argent à trois rochers de gueules, au chef d’azur à trois étoiles d’or.
Ici, c’est le Plateau »
.

 

Franck Bouysse nous livre ici un roman d’une force peu commune.  Dans ces contrées rudes, isolées et loin de tout, l’âpreté du milieu va de pair avec  l’âpreté des personnages. Les destins des hommes sont tracés de génération en génération. Vestiges d’une agriculture ancienne, les fermes vont en déclinant, sans enfants pour les reprendre, sans perspectives d’avenir. On perpétue les mêmes gestes ancestraux, sans passion, sans envie, par habitude, parce que l’on a toujours fait comme ça.

L’arrivée de Cory dans la caravane de Georges, et aussi dans sa vie, pour lui qui a toujours vécu seul, représente un grand chamboulement. Il va affronter ses peurs et oser pénétrer à nouveau dans la maison familiale. A son corps défendant, elle va servir de déclencheur, faisant remonter de vieilles histoires du temps de la guerre, au parfum de vengeance, de jalousie, d’envies et d’ héritages convoités. Ressurgiront aussi des secrets de famille, comme cette vieille histoire d’ancêtre guérisseur, considéré comme un sorcier et enseveli sous un cairn de pierres, le curé lui ayant refusé une sépulture chrétienne.

Sous cette apparente aridité des cœurs et des âmes, les passions sont là et ne demandent qu’à s’exprimer : Judith et Virgile, dans leur pacte d’amour fou. Cory, qui après son passé de violences subies, voit sous la rude carapace de Georges des trésors de prévenance. Karl, aux prises avec sa sourde violence, qui continue régulièrement à martyriser son sac de frappe, en marmonnant des citations des Écritures. Et le Chasseur, ombre mystérieuse toujours aux aguets.

« Le chasseur arpente le Plateau depuis le matin. Il explore d’anciennes carrières. Sur les hauteurs du cirque rocheux mué en égratignure dans le regard hautain du circaète, des buissons de genêts fabriquent une perruque ridicule dont les tiges charbonnées claquent dans le vent en essaimant une poussière de mirobolants gamètes. Le godet rouillé d’une pelleteuse gît au milieu des ronces et des orties, coquillage abandonné, témoin du passage d’une race disparue. Il s’attarde sur les murs de granit découpés en strates, sur lesquels, parfois, de délicates silhouettes fossilisées de trilobites et de fougères semblent défier l’éternité dans un rire calcifié. Du bout des doigts, il en suit les excroissances, comme si une de ses missions, et non la moindre, était de s’inscrire lui-même dans la roche. Une mission fidèle à sa démesure, tout juste digne. Avec la sensation de palper le sang figé de cette terre. »

Dès le début, l’auteur nous emprisonne dans les rets de son histoire, addictive. Il installe, par petites touches, une tension grandissante,  au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, jusqu’au dénouement,  forcément tragique. Il laisse à notre imagination le soin de combler les blancs sur les incertitudes ou les non-dits relevant des liens de parenté et de filiation entre les acteurs de l’histoire. Les personnages, sur lesquels l’auteur porte un regard très affectueux, sont d’une psychologie très construite.  Les relations entre eux sont davantage  suggérées qu’expliquées. Ce sont tous des taiseux, des gens de la terre, peu accoutumés à parler de leurs sentiments, et encore moins  à les montrer.
« Chacun demeura toujours à distance respectable, sûrement pour ne pas avoir trop à donner, ni trop à recevoir, et en quelque manière, se préserver ainsi de sa propre imposture. Comme sa présence sur ce Plateau, ce bout du monde sur pilotis, cette nature bâclée qui dénude les sentiments. »

Franck Bouysse a un talent certain pour raconter la nature dans laquelle s’inscrit son roman, et la magnifier. C’est un contemplatif, très attentif aux choses et à la beauté qu’elles dégagent. En ce sens, ce roman est très sensuel, dans le sens où il nous  fait entendre, voir, sentir et presque toucher le décor de son histoire. L’ amour qu’il porte à  sa région transparaît de façon évidente au travers de son écriture.

C’est écrit dans une belle langue, riche, poétique et érudite sans être pédante. Professeur de biologie, il a l’art de nous décrire avec une extrême précision les paysages, les minéraux et les animaux. Ce besoin de précision, de trouver le mot ou l’expression juste, au service d’une intrigue brillamment construite,  donne à ce roman une dimension lyrique et poétique, un tempo presque incantatoire, .  Ça se déguste avec un vrai plaisir, pour le lecteur peu pressé.

Curieusement, ce roman donne une sensation d’enfermement, comme un huis-clos à ciel ouvert. Habité par les passions, vengeance, solitude, jalousie, c’est aussi un magnifique roman d’amour qui laisse présager une impression  de malheur inéluctable, comme dans une tragédie antique. C’est beau mais habité d’une sombre lumière,  d’une éclatante noirceur.
C’est fascinant, prenant et bouleversant. Un vrai coup de cœur!

Éditions La manufacture de livres (Territori, 2015)

4ème de couv:

Plateau

Un hameau du plateau de Millevaches où vivent Judith et Virgile. Le couple a élévé Georges, ce neveu dont les parents sont morts dans un accident de la route quand il avait cinq ans. Lorsqu’une jeune femme vient s’installer chez Georges; lorsque Karl, ancien boxeur tiraillé entre pulsions sexuelles et croyance en Dieu, emménage dans une maison du même village; et lorsqu’un mystérieux chasseur sans visage rôde alentour, les masques s’effritent et des coups de feu résonnent sur le Plateau.

 

 

L’auteur :

bouysse.Franck Bouysse est né en 1965. Il vit à Limoges où il est enseignant en biologie.
Il a publié à ce jour:
2013 – Vagabond (Écorce « No collection », juin 2013)
2013 – Noire porcelaine (Geste Editions, collection Geste noir, 2013)
2014 – Pur sang (Écorce « Territori », juin 2014)
2014 – Grossir le ciel (La Manufacture de livres, octobre 2014), prix Michel Lebrun 2015 et prix des lecteurs au Festival du Polar de Villeneuve-lès-Avignon.