Catharina Ingelman-Sundberg – Comment braquer une banque sans perdre son dentier

Dans l’éventail des productions du polar nordique, à l’atmosphère  plutôt sombre, voilà une vraie parenthèse de douceur et d’humour que ce petit polar, qui m’a beaucoup fait penser au film de Gilles Grangier «Les vieux de la vieille » et à leur Hospice de Gouyette.

« L’élégant, dit le Râteau, toujours saisi d’une fringale au milieu de la nuit, prit la tête du cortège, suivi du Génie, l’inventeur, et des deux amies de Märtha : Stina qui raffolait des chocolats belges, et Anna-Greta, dont la beauté faisait pâlir d’envie toutes les autres femmes. Personne n’était dupe : Märtha leur offrait de la liqueur seulement quand elle mijotait quelque chose. Cela ne lui était pas arrivé depuis un bon moment, d’ailleurs, mais visiblement, elle avait une idée derrière la tête. »

Ces personnages sont pensionnaires d’une maison de retraite. Depuis quelques temps, leurs conditions de vie se dégradent car l’administration de l’établissement rogne sur tous les postes. De plus, on les bourre de médicaments pour les abrutir et « avoir la paix ». 
« La veille, elle s’était assoupie devant la télé et, en rouvrant les yeux, avait vu qu’on diffusait un documentaire sur la prison. Elle s’était réveillée d’un coup, avait cherché la télécommande et appuyé sur « enregistrement ». Avec un intérêt grandissant, elle avait regardé le journaliste pénétrer dans l’atelier et dans la laverie, et les prisonniers montrer leur cellule. Dans la salle à manger, les détenus choisissaient entre du poisson, de la viande ou un plat végétarien, et ils avaient même droit à des frites. Le tout accompagné de différentes salades et de fruits. C’est là que Märtha s’était précipitée chez le Génie. Ensemble, ils avaient regardé le DVD et, malgré l’heure tardive, en avaient discuté jusqu’à minuit. »
Après avoir vu ce reportage sur les prisons Märtha, persuadée que la vie en prison est plus agréable que dans leur maison de retraite, forme le projet de commettre un délit pour se faire emprisonner et bénéficier ainsi d’un hébergement plus agréable. Elle se met donc en devoir de convaincre ses compagnons de participer à un casse.

Pour leur premier méfait, ils s’enfuient de la maison de retraite et vont prendre pension au Grand Hotel, aux frais d’Anna-Greta, la comptable du groupe. Ils ont l’intention de cambrioler cet établissement de luxe. Hélas, ces débutants manquant cruellement d’expérience dans le domaine, leur butin sera plutôt maigre : quelques bijoux et bracelets…

Mais Märtha n’est pas femme à se laisser abattre. De son passé d’enseignante,  elle garde un sens certain de l’organisation. Leur prochaine cible sera le Musée National. Leur but ? « Kidnapper » deux tableaux de grands maîtres et les restituer contre une rançon substantielle.
La préparation de ce forfait, à l’aide de divers accessoires comme leurs déambulateurs et leurs cannes, en application des idées lumineuses du Génie est propice à des scènes tout à fait cocasses.

Je vous ferai grâce des différentes péripéties et des détails de ce kidnapping.
Il n’y a pas vraiment d’intrigue policière, car les cinq coupables nous sont connus dès le début de l’histoire. C’est, sous le couvert de l’humour et de la fantaisie, un constat de société sur le vieillissement de notre population, de l’inaction à laquelle ils sont condamnés et le sentiment d’inutilité qui en découle. Placer nos aînés dans des maisons de retraite, ou résidences pour personnes âgées, quel que soit le nom qu’on leur donne, cela reste une forme d’abandon.

Ce roman, pas très moral, est écrit dans un style plutôt alerte et agréable. Les personnages sont dépeints avec beaucoup d’humour et de tendresse. Les vicissitudes de ces petits vieux bien sympathiques sont agréables à suivre. Il ne faudra pas se montrer trop regardant sur certaines invraisemblances. Et accepter de se laisser mener en bateau, pardon, en déambulateur, dans le but de passer un agréable moment de détente.

En ce qui me concerne, le but a été atteint. J’ai passé un agréable moment, sans prise de tête, à la lecture de ce roman. C’est l’idéal pour les chaudes après-midi d’été.

Fleuve Éditions, mars 2014

Gang dentiers4ème de couv :
Wanted : Ils sont cinq, trois femmes, deux hommes. Cheveux blancs, déambulateurs, ils s’apprêtent à commettre le casse du siècle. Si vous les croisez, restez prudents, et surtout ne tentez pas de vous interposer.

Ils s’appellent Märtha, Stina, Anna-Greta, le Génie, le Râteau, ils chantent dans la même chorale et vivent dans la même maison de retraite. Nourriture insipide, traitement lamentable, restrictions constantes, pas étonnant que les résidents passent l’arme à gauche. Franchement, la vie ne serait pas pire en prison ! D’ailleurs, à Stockholm, elles ont plutôt bonne presse… Voilà l’idée ! Les cinq amis vont commettre un délit et faire en sorte d’être condamnés : en plus d’avoir la vie douce, ils pourraient redistribuer les bénéfices aux pauvres et aux vieux du pays.

Un brin rebelles et idéalistes, un peu fous aussi, les cinq comparses se lancent dans le grand banditisme. Mais évidemment rien ne va se passer comme prévu…

 

L’auteure :
Catharina Ingelman-Sundberg est une auteure suédoise très populaire. Elle a commencé sa carrière en tant qu’archéologue sous-marin et a participé à plusieurs explorations, à la recherche, notamment, de drakkars ensevelis. Elle a écrit de nombreux romans historiques pour lesquels elle a été primée et partage son temps entre la rédaction de romans et d’articles pour un grand quotidien suédois, le Svenska Dagbladet.
Elle est également l’auteure de :
« Le gang des dentiers fait sauter la banque » (2015) et
« Comment prendre le large sans perdre son dentier » (2016).

 

Simone Gélin – L’affaire Jane de Boy

Madrid, janvier 2011. Abril revient dans sa ville natale, après une absence de près de 50 ans.
Cinquante ans plus tôt, dans le village de Jane de Boy, près du bassin d’Arcachon, une petite fille de 3 ans, Jane, joue sur la plage devant sa maison, sous le regard de sa maman. Il est près de 17h, et Justina rentre à l’intérieur pour prendre un gilet.
Une absence d’une minute ou deux, pas plus…

A son retour, la plage est déserte. Jane a disparu. Les recherches entamées immédiatement ne donnent aucun résultat. Jane s’est littéralement volatilisée, sans laisser aucune trace.
Enlèvement ? La récente affaire du petit Eric Peugeot est encore présente dans les mémoires, mais  n’y a pas eu de demande de rançon. De plus, Félix et Justina Ibañez, même s’ils paraissent à l’abri du besoin, ne sont pas d’une extrême richesse.
Le Commissaire Lasserre, en charge du dossier, éprouve pas mal d’empathie pour ces parents déboussolés, dévastés par la disparition de leur fillette. Il fait appel à Hippolyte, un ancien de la maison, qui connait bien le quartier Saint-Michel, « la petite Espagne », et qui pourra ainsi activer son réseau de connaissances et d’indics.
Le comportement de Félix et Justina, ce jeune couple d’immigrés espagnols, intrigue les policiers. Pourquoi avoir émigré en France ? Ils n’avaient rien ni personne à fuir dans leur pays. Justina est même la fille d’un haut responsable de la Phalange, le parti du Général Franco. Ils ne se sont pas non plus intégrés à la communauté espagnole du quartier Saint-Michel. Ne cachant pas leur peu de sympathie pour le régime franquiste, ils ne militent pourtant dans aucun mouvement.
De plus, Félix a récemment monté une affaire d’import- export de produits espagnols, qui lui assure de bons revenus, mais que l’on pourrait imaginer comme paravent à un quelconque trafic.
Dans la maison à côté vivent Sarah, la seule amie du couple, et son fils Paul. Sarah, à peine âgée de 15 ans, a échappé à la déportation en couchant avec des soldats S.S. Tondue à la libération, elle évoque cet épisode sans aucune gêne, et arrondit ses fins de mois en se prostituant occasionnellement.
Alternant avec les chapitres consacrés à l’enquête, Abril, une jeune espagnole, raconte dans une longue lettre sa jeunesse, son passé de militante anarchiste, son premier amour, sa grossesse et la naissance de Nieves…

« Il ne me connaissait pas, et pour cause ! Ma mère ne savait encore pas que j’étais en route quand il avait été arrêté en 39…
Je voyais cet homme, grand, raide dans ses habits comme s’il portait tout le malheur du monde caché sous sa veste, un pantalon de flanelle flottant sur sa maigreur, une figure allongée, faite de rectangles et de lignes droites, des os saillants, maxillaires apparentes, des yeux qui paraissaient perdus dans un ailleurs que lui seul pouvait voir, capables en même temps de pénétrer intensément les miens, une bouche de géant qui lui mangeait tout le visage, il me faisait peur.
Je me jetai au cou de ma mère et lui demandai à l’oreille si c’était un ogre qui tendait les bras pour me prendre. Elle rit : »C’est ton père, Abril. » »

Au-delà de deux magnifiques portraits de femmes, de part et d’autre des Pyrénées, l’une et l’autre confrontées à la perte d’un enfant, ce roman nous plonge dans les tristes heures d’un passé pas si lointain. A cette époque où le gouvernement français encourageait la collaboration de la police française avec les services secrets de Franco, ce dictateur enfin devenu « fréquentable ». Cette collaboration consistait bien souvent à rechercher des anti-franquistes réfugiés en France, en vue de leur élimination.

Ce roman aborde également le thème des enfants volés, enlevés à des jeunes femmes dans une situation difficile, pour être proposés à l’adoption, ou même vendus à des couples en mal d’enfant.

S’appuyant sur une solide documentation historique, et  beaucoup de témoignages « de première main », ce roman a valeur de document sur cette période récente.

D’une écriture agréable et poétique, sans aucune outrance, Simone Gélin nous propose une intrigue habilement construite, mêlant la fiction avec des évènements réels de notre Histoire récente, imbriqués de façon très étroite à son roman, sans que cela ne nuise à sa fluidité. Elle pose un regard plein de bienveillance et d’amour sur ces hommes et ces femmes, victimes d’un régime inique et de pratiques indignes.
La scène finale, au cœur de la manifestation de la Puerta del Sol, en janvier 2011 à Madrid, en mémoire des enfants volés, est porteuse d’une intense émotion.

« Regards éperdus, en quête d’un ou d’une inconnue, d’une part d’eux-mêmes qu’on leur a dérobée à la naissance. Certains brandissent des pancartes comme s’ils jetaient des bouteilles à la mer. Des dates, des lieux, des appels au secours….
Une multitude de ballons blancs est lâchée.
Des ballons pour des enfants volés, qui s’élèvent dans le ciel gris de Madrid. »

Comme avec « Le journal de Julia « , et les sujets qu’elle aborde, Simone Gélin a su encore une fois me toucher au cœur, car j’ai retrouvé au travers de ce livre pas mal de points communs avec ma propre histoire.

Un immense merci pour ce très beau roman, que j’ai reçu comme un magnifique cadeau, et qui fut pour moi l’occasion d’un excellent moment de lecture, un véritable coup de cœur.

Éditions Vents salés, mai 2016

 

4ème de couv :

Jane-de-Boy_2240En 1960, dans le village de Jane de Boy, une petite fille de 3 ans disparaît sur la plage.
Enlèvement ? Crime politique, passionnel, crapuleux ?
Qu’est venu faire en France ce jeune couple d’Espagnols, Felix et Justina ? Que sait Sarah, la voisine, prostituée du samedi soir ? Le commissaire Lasserre s’interroge, aidé par son vieux camarade Hippolyte.
L’enquête se déroule à Bordeaux, dans l’ambiance du mythique hôtel de police de Castéja, au cœur du quartier Saint-Michel, dans les ruelles de la petite Espagne, au marché des Capus… Et se corse aux bassins à flot.

L’ auteure :

Enseignante retraitée, Simone Gélin vit à Lège-Cap-Ferret, dans la région de Bordeaux.
Elle a obtenu le prix de la nouvelle au salon d’Hossegor pour « Entre chiens et loups ».
« L’affaire Jane de Boy » est son cinquième roman.

Autres romans :
« La fille du port de la lune » (2010)
« Le banc de l’injustice » (2011),
« Le journal de Julia » (2013) ,
« Le truc vert »  (2014)

 

Matthew F. Jones – Une semaine en enfer

Il suffit d’un instant pour changer le cours d’une vie. John Moon est un gars qui n’a pas de chance. Il vit seul dans une vieille caravane dans les bois. Depuis que sa femme l’a quitté, emmenant son fils avec elle, il se cantonne à des petits boulots. Il supporte mal de vivre ainsi sur les terres qui jadis appartenaient à sa famille, avant que son père ne soit ruiné.

Alors qu’il braconne, sur les traces d’un cerf qu’il a blessé, John Moon entend un bruit dans un fourré et, instinctivement, il tire. Derrière le buisson, au lieu du cerf qu’il visait, gît le corps d’une très  jeune femme, morte, la poitrine trouée par une balle. Il découvre près d’elle un sac rempli de dollars, et sur elle une lettre adressée à une amie.  Un terrible dilemme s’impose donc à lui : doit-il déclarer l’accident, et reconnaître ainsi son délit de braconnage ? Ou bien prendre l’argent et ignorer sa responsabilité dans la mort de la fille ? Moon fait son choix : il cache le corps et prend l’argent.
A partir de ce moment, John Moon, le chasseur, est devenu la proie.

La lettre qu’il a trouvée sur la jeune femme la rend plus présente à ses yeux, et renforce son sentiment de culpabilité. Chacune des décisions qu’il prendra par la suite, vont le précipiter au-devant de problèmes, dans une sorte de fuite en avant. En pensant faire pour le mieux, il accumule les mauvais choix.

« John se méfie de ses propres pensées. Il se sent mal à l’aise, comme si en ce premier jour entier de sa nouvelle vie il ne s’était pas encore habitué à une autre façon de penser. Il suspecte tous ceux qui le regardent de deviner qu’il dissimule un sombre secret. Dans son esprit, il n’arrête pas de revoir l’éclair marron et blanc qui était la fille morte, l’herbe aplatie qu’il a remarquée sur la route avant de lui tirer dessus, puis la pelle-pioche contre la paroi de la carrière. »

Le personnage de Moon est assez complexe. C’est une vraie calamité : chacune de ses initiatives, même la plus anodine, enchaîne des réactions catastrophiques. C’est un perdant qui, jusqu’à ce jour, a subi les évènements, davantage spectateur qu’acteur de sa vie.

« Tout à coup, il est furieux contre la fille morte de lui faire voir qu’il est aussi lâche que la majeure partie de l’humanité. Il arrête de marcher et se touche le front du revers de la main. On dirait de la viande à température ambiante. « Tu es morte et moi pas, lui dit-il. Et je veux pas aller en prison, d’accord ? »
Il évolue entre le rêve et l’instant présent, vivant son cauchemar dans sa chair autant que dans son esprit enfiévré. On se demande toujours quel est le sentiment qui prédomine chez lui, entre la moralité induite par son sentiment de culpabilité, ou bien sa cupidité.

L’auteur a le talent de nous faire accueillir favorablement  chacune des mauvaises décisions de John. Son entêtement à se foutre dans la merde finit par générer une certaine sympathie à son encontre, lui qui cherche son chemin vers la rédemption.

La narration est fluide, l’auteur passe avec brio de la réalité au fantasme. Incroyablement sombre, et parfois déprimant, il y a peu de lumière dans ce roman particulièrement noir.
« Il rêve d’incendie, d’hectares de flammes orange aussi hautes que les arbres qu’elles dévorent. D’une conflagration, attisée par un vent violent. D’un pan de montagne entier s’élevant comme une chandelle romaine. D’un brasier qui anéantit les plantes, les animaux, les humains ; infeste l’air de son souffle ; soulève la terre ; transforme les chairs en fumée et les os en cendres ; n’épargne aucune vie, grande ou petite. Après l’incendie, sur le champ calciné de Dieu, ne s’étend plus qu’un silence de mort. »

L’ambiance de ce roman, la galerie de personnages secondaires très disparates, parfaits archétypes de « rednecks » de cambrousse, ainsi que l’omniprésente nature,   m’ont fait penser à maintes reprises au film « Deliverance » de John Boorman. On y trouve la même noirceur, la même sauvagerie et la même déréliction.

Dans la lignée des grands écrivains de « nature writing », Matthew F. Jones signe là un roman âpre et sauvage, un mélange puissant d’amour et de violence, d’une sombre flamboyance. Un très bon moment de lecture.

Éditions Denoël, 2013

4ème de couv :
Une-semaine-en-enfer_6453Abandonné par sa femme et leur jeune fils, John Moon vit dans une misérable caravane en lisière de la forêt, désabusé et aigri : son père, ruiné, a vendu la ferme, et depuis John survit de petit boulot en petit boulot.
Un jour, il part braconner et, croyant tirer sur un daim qui s’enfuit à travers les bois, il abat une jeune fille. C’est sa première faute, les autres suivront…
Pourtant, cette fois-ci, John ne se laissera pas faire. Il se lance dans une fuite en avant désespérée, bien décidé à prouver à tous qu’il peut s’en sortir.
Mais depuis quand les losers auraient-ils une seconde chance?

L’auteur :

Matthew F. Jones est écrivain, scénariste et producteur. Né à Boston, il a grandi à la campagne, au fin fond de l’état de New-York.
Son roman « Deepwater » (1999) a été adapté au cinéma en 2005. Il a écrit le scénario du film « A Single Shot » (Une semaine en enfer) d’après son livre (1996), sorti en 2013.
Il est également scénariste de « La mort en sursis », sorti en 2012.
« Une semaine en enfer »  est son troisième roman sur les six écrits à ce jour.

James Crumley – Fausse piste

Ce deuxième roman de James Crumley, paru en 1975, est réédité aux Éditions Gallmeister dans une nouvelle traduction, agrémenté d’ illustrations en noir et blanc de Chabouté qui s’intègrent parfaitement bien dans le récit.  Sorti en période post-Vietnam, son ton sombre et son humour désabusé sont annonciateurs de ce que sera son œuvre future.
A souligner la belle présentation de ce roman par Caryl Férey, qui signe là une préface très inspirée.

Meriwether, ville fictive du Montana : Milo Milodragovitch est détective privé. Héritier d’une des plus grosses fortunes de la ville, son héritage a été confié à un administrateur et bloqué jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de 53 ans. Le début du roman le trouve dans un état de profonde déprime.
« Pendant près de quatre-vingts ans, la seule façon d’obtenir un divorce dans notre État était de faire condamner votre conjoint pour un délit grave ou de le prendre en flagrant délit d’adultère. La violence physique ne comptait même pas, pas plus que la folie… »
« Nous avons désormais le divorce par consentement mutuel. Les partisans et les opposants de cette évolution furent pareillement choqués par la soudaineté de l’action du législateur, mais pas aussi choqués que moi. J’ai passé les deux jours suivants à broyer du noir dans mon bureau, à me saouler en admirant la vue, à évaluer les perspectives que m’offrait mon avenir brutalement assombri. La vue était sensiblement plus belle que mes perspectives. »

Suite à un changement des lois sur le divorce, sa clientèle de maris trompés s’est considérablement réduite. Il en est à  se demander comment il va payer son loyer, lorsqu’une femme se présente à son bureau.  Helen Duffy  est à la recherche de son frère Raymond, qui n’a plus donné signe de vie depuis qu’il est venu à Meriwether pour terminer sa thèse. Milo n’est vraiment pas tenté par ce dossier, mais comme il a grand besoin de liquidités, et qu’il n’est pas insensible au charme de sa cliente, il accepte l’affaire, et l’avance substantielle  qui va avec.

Milo Milodragovitch n’est pas un modèle de détective : alcoolique  et paresseux, il passe le plus clair du roman d’une cuite à l’autre. Il n’a ni l’intelligence, ni la perspicacité du bon détective de roman, dont on rencontre maints exemples dans la littérature du genre. Mais il est obstiné, et ne recule devant rien, même quand il s’agit de prendre des coups, et là, il va être servi !
« Et alors ? J’étais déjà à moitié foutu, je crevais de solitude et d’auto-apitoiement, le peu de vie qu’il me restait n’était que de la gueule de bois sans plus aucune ivresse. Je voulais me sentir de nouveau humain, et la seule méthode que je connaissais était de vivre avec une femme, et les seules femmes que je connaissais étaient des lesbiennes divorcées, des hippies défoncées, des barmaids fatiguées aux sentiments aussi gravement fracassés que les miens, et j’en voulais plus, je voulais cette professeur de littérature aux faux airs de petit écureuil, cette professeur de littérature à l’allure étrangement virginale, venue de je ne sais quel foutu trou de l’Iowa, je la voulais comme je n’avais rien voulu depuis très longtemps, trop longtemps. »

Helen Duffy, pour qui il éprouve une tendre inclination, semble être la seule en mesure de lui insuffler le minimum d’énergie nécessaire pour avancer dans son enquête. Milo va bien vite découvrir que Raymond n’est pas le jeune homme bien sous tous rapports que lui décrit sa sœur, et que l’affaire se révèle bien plus compliquée que prévu. Lorsque Raymond est retrouvé, mort d’une overdose, Milo se trouve entraîné dans un drame où sont impliquées pas mal de personnalités de la pègre locale.
Son enquête va le mener dans les bars de Meriwether, qu’il a assidument fréquentés depuis des années, parmi de fieffés ivrognes qu’il connaît bien. Cela ne va pas sans déranger quelques malfrats, qui lui envoient des hommes de main pour lui refaire le portrait, et le dissuader de pousser trop avant ses investigations.
Milo progresse, au rythme de ses rares ilots de sobriété dans l’océan d’une ivresse chronique.
La description des tournées des bars que Milo faisait, enfant, en compagnie de son père a des accents criants de vérité. Une période heureuse de sa vie, qui lui fait dire : « À sa mort, les bars m’ont manqué aussi cruellement qu’à un alcoolique en période de sevrage. »

Le charme du roman n’est pas seulement du à la qualité de l’intrigue, à plusieurs tiroirs, mais surtout aux personnages très attachants qui peuplent le roman. Soumis aux caprices du destin, ils n’ont que peu de prise sur leur propre existence. Ils rebondissent, de mésaventures en déconvenues,  comme de butoir en butoir, dans un gigantesque jeu de flipper.
« En regardant le père et le fils sonder les profondeurs de la machine infernale de Pierre, faisant jaillir dans la quiétude de l’après-midi des bouquets de lumières et des étincelles de bruits mécaniques comme des pièces d’or jetées sur un coin de table, je me sentis heureux. Heureux, mais troublé. J’avais vu l’autre versant. J’espérais que personne n’aurait jamais à déplier aucune couverture grise pour recouvrir leurs corps déchiquetés, ni à expliquer à un chauffard ivre au cerveau embrumé qu’il venait de tuer le jeune fils de quelqu’un. C’étaient peut-être les automobiles qu’il fallait interdire plutôt que l’ivrognerie, mais… »
L’auteur a mis une grande part de lui-même dans le  personnage de Milo, qui lui ressemble comme un frère, et partagent le même goût des boissons alcoolisées.

Le récit est dur et violent, et l’on y croise toute une galerie de personnages hauts en couleurs, souvent cabossés par l’existence. James Crumley, qui a servi dans l’Armée et l’a quittée avant la guerre du Vietnam intègre dans ce roman l’effet dévastateur qu’a eu cette guerre sur toute une génération. Il dépeint sans concession l’Amérique des seventies, post Vietnam, où les drogues de plus en plus dures commencent à faire leur apparition, générant tous les trafics et la délinquance qui y sont généralement associés.

 Au-delà des cuites mémorables de Milo et de ses acolytes,  ce roman laisse entrevoir une certaine tristesse et une  certaine mélancolie, notamment dans l’évocation du père disparu. Le fait que sa mère ait donné tous ses biens aux œuvres, prive Milo des derniers liens qu’il avait avec lui. Et la manière quasi obsessionnelle qu’il a de racheter tous les vêtements lui ayant appartenu, ne sert qu’à combler ce manque.
Il flotte sur ce roman le parfum de nostalgie douce-amère d’un paradis perdu.
Digne héritier de Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou Ross Mac Donald, James Crumley, à mi-chemin entre le « hard-boiled » et le « nature-writing », est l’une des figures marquantes du roman policier, qui explore la mythologie de l’Ouest américain comme personne.

Fort et tendre à la fois, parfumé au vapeurs de whisky, « Fausse piste » est un excellent roman, à redécouvrir pour ceux qui n’en auraient pas eu l’opportunité lors de sa sortie, il y a déjà 30 ans…
Je le recommande chaudement !

Éditions Gallmeister, 2016

4ème de couv:

couv rivireDans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante.

L’auteur :

James Crumley est né au Texas en 1939. Il sert deux ans dans l’armée, aux Philippines, puis continue ses études et sort diplômé de l’Université de l’Iowa. Au milieu des années 1960, il part vivre et enseigner dans le Montana, un État qu’il ne quittera plus.
Il y côtoiera notamment Richard Hugo et James Lee Burke.
Son premier roman « Un pour marquer la cadence », paraît en 1969.
Suivront en 1975 « Fausse piste » et d’autres romans mettant en scène  ses personnages de détectives Milo Milodragovitch et C.W. Sughrue.
Il décède le 17 septembre 2008, à Missoula.

 

 

 

 

Philippe Setbon – Cécile et le monsieur d’à côté

« Cécile et le monsieur d’à côté » est le premier volume d’une trilogie « Les trois visages de la vengeance ».

 » Elle repassa devant la porte de Servais, trop vite pour qu’il puisse vraiment la voir, mais suffisamment pour confirmer sa première impression. Le vieux cœur du voisin s’emballa… Mais ses jambes commençaient déjà à céder sous les poids de ses cent-cinquante kilos, aussi s’éloigna-t-il de la porte pour aller préparer son petit-déjeuner. Il fit grincer le plancher disjoint et entendit la fille faire « chut ! » à ses déménageurs, de l’autre côté de la porte.
Belle et attentionnée…
Servais Marcuse détestait les dimanches. Mais pas celui-ci.. »

Après une rupture sentimentale, Cécile vient de d’emménager dans son nouvel appartement. Elle fait la connaissance de son voisin d’à côté, un charmant et serviable vieux monsieur, Servais Marcuse. Sensible à la sollicitude que lui manifeste ce sympathique grand-père, elle se laisse aller à quelques confidences, sur sa rupture, et sur le chagrin qu’elle a d’avoir dû laisser son chat Bruce chez Alain, son ex, qui ne veut pas le lui rendre. Quelques jours après, en rentrant chez elle, elle trouve Bruce, que lui a ramené Servais. Il a fermement convaincu Alain  qu’il était mieux pour lui de laisser le chat à la garde de Cécile. Et au fil des jours de leur cohabitation, tous les problèmes de Cécile se trouvent aplanis,  de manière plutôt violente, et définitive. Qui est donc ce Servais Marcuse, et pourquoi se sent-il à ce point concerné par le sort de Cécile ? 

Le problème, c’est que les expéditions punitives de Servais vont générer quelques morts violentes dans l’entourage de Cécile, qui ne vont pas manquer d’attirer l’attention de la police.

« L’enfer est pavé de bonnes intentions. », dit le proverbe. Ce très court roman est mené sans temps mort, porté par une écriture très dynamique et très visuelle. Le ton, résolument noir, mais teinté d’humour, noir lui aussi, nous fait forcément penser à ces comédies policières délicieusement rétro, où Jean Gabin aurait incarné un Servais Marcuse tout à fait crédible.

Les personnages sont bien dessinés, Servais Marcuse le papy redresseur de torts, Cécile la jeune ingénue, Nicky Lassalle la femme jalouse, Antoine Natividad le policier amoureux de Cécile. Pour moi la bonne trouvaille de ce roman est le personnage de Charley, le chauffeur de taxi et associé occasionnel de Servais, qui prend de l’importance au fil du roman.
« Charley ne se prénommait pas Charles.
Mais il n’aimait pas « Gratien » et l’avait fait savoir très tôt à ses parents. Il avait toujours eu du caractère Charley. A Bamako, il avait grandi avec divers surnoms, dont le plus durable fut « Fernandel » puisque, effectivement, il accusait une indéniable ressemblance avec l’acteur marseillais. Il était une sorte d’avatar africain affublé d’une coupe afro sortie tout droit des « sixties » de la star de « Don Camillo » ».

Le casting est assez réduit, mais largement suffisant pour que l’intrigue tienne la route et nous réserve quelques surprises et rebondissements du meilleur effet, jusqu’à sa conclusion, que l’on aurait pu souhaiter plus… morale peut-être.
Un excellent moment de lecture, pour un polar réjouissant et jubilatoire.

A recommander aux amateurs de bons petits noirs…

Éditions du Caïman, 2015

 

4ème de couv:

CécileCécile, obligée de déménager suite à une déception sentimentale aurait-elle trouvé son ange-gardien en s’installant dans le quartier des Batignolles ? Toujours est-il que ses problèmes se règlent les uns après les autres, de manière pour le moins expéditive. Simple hasard ou intervention extérieure ? Quel rôle joue son voisin, Servais Marcuse, un grand-père débonnaire qui vit dans les souvenirs d’une vie aventureuse ? Aurait-il repris du service pour les beaux yeux de sa nouvelle voisine ? L’aurait-il côtoyée dans une vie antérieure ? Il faudra attendre les dernières pages de ce roman pour dénouer les fils, découvrir les secrets et les motivations de chacun des personnages de ce nouveau polar de Philippe Setbon…

L’auteur:

Philippe Setbon, né en 1957, débute comme auteur et dessinateur de de B.D dans les revues Pilote et Métal Hurlant avant de bifurquer vers le cinéma. Il signe les scénarios de plusieurs longs métrages comme Détective de Jean-Luc Godard, ou Mort un dimanche de pluie, réalise Mister Frost puis se consacre à la télévision. Il écrit de nombreux téléfilms et séries dont Les Enquêtes d’Héloïse Rome, Fabio Montale, Franck Riva, etc… Il en réalise lui-même une vingtaine dont la minisérie à succès Ange De Feu.
Il a également signé six romans chez Rivages, Flammarion et Buchet-Chastel.

(Source : site de l’éditeur)

John Vaillant – Les enfants du jaguar

Bulletin d’information :
« Par une journée caniculaire de mai 2003, un camion remorque bourré d’immigrants essayant de traverser illégalement la frontière des Etats Unis était abandonné dans les environs de Victoria, Texas. On retrouva à l’intérieur 17 personnes, dont un petit mexicain de 5 ans, mortes de chaleur et de déshydratation. Deux survivants sont décédés peu après leur admission à l’hôpital.  On voyait, dans l’isolation de la porte fermée des trous que des personnes avaient fait, pour se gratter un passage vers de l’air respirable. »

« Les enfants du jaguar », commence par un court message texte d’un jeune homme nommé Hector :
« Jeudi 05/04 – 0831 [SMS]
salut désolé de te déranger mais j’ai besoin de ton aide – je suis hector – l’ami de césar – pour césar il y a urgence – tu es dans el norte ? nous aussi je crois – dans l’arizona près de nogales ou de sonoita – depuis hier on est dans ce camion et personne ne vient – il nous faut de l’eau et un médecin – et un chalumeau pour découper le métal. »
Nous apprendrons bientôt qu’Hector fait partie d’un groupe d’immigrants clandestins abandonnés là par leurs passeurs, cyniquement dénommés les coyotes. Dans la citerne de ce camion où ils sont enfermés, l’atmosphère est humide et étouffante le jour, glaciale la nuit.

Près de lui gît son ami César, grièvement blessé, sur le sol de la citerne. Dans les contacts du téléphone de César, Hector a trouvé un contact américain – « AnniMac». Dans une série de fichiers audio,  Hector raconte la saga de leur famille et de leur communauté: la dure vie paysanne de son grand-père, ouvrier agricole, cet « abuelo » qui avait appris à lire l’espagnol, devenant affamé de livres et de savoir. Il trouve dans le souvenir de cet aïeul, à la conscience profonde de ses racines zapotèques, la force nécessaire de vivre, alors que sa vie même s’étiole dans ce camion. Il nous dit également la violence et la déception de son père, l’amour inconditionnel de sa mère, effacée et pourtant si présente, véritable pilier de la famille.

Au rythme des SMS et des messages audio qu’enregistre Hector, on suit avec un réel intérêt et même une véritable inquiétude l’enfermement de ce jeune homme, jour après jour et heure après heure, véritable journal de bord d’une lente agonie. Il nous conte comment, avec le temps qui passe, la diminution des réserves d’eau, l’espoir s’amenuise et cède la place à la résignation.
« Certains se tapaient la tête contre les parois de la citerne jusqu’à se réduire eux-mêmes au silence. D’autres griffaient ces mêmes parois jusqu’à avoir les doigts en sang – et que je finisse par comprendre que ce n’était pas le bruit de leurs ongles que j’entendais, mais celui de leurs os sur le métal.
L’âme humaine n’est pas faite pour survivre à ça. »…
« Pour la plupart, les passagers de ce camion croyaient en Dieu à leur arrivée à Altar. Même après avoir été abandonnés par les coyotes, ils croyaient en Lui et en Ses voies impénétrables. Je le sais, j’ai entendu leurs prières. Mais maintenant ? S’ils pouvaient parler, je crois qu’ils lèveraient le poing et te diraient, à toi ou au pape en personne : « Quelles voies ? Dieu ne suit aucune putain de voie ! »
Sauf celle de la souffrance. »

Hector part aux Etats-Unis pour réaliser le rêve de son père, qui avait déjà émigré mais avait été expulsé au bout d’un an. César quant a lui a d’autres motifs. Il n’est pas vraiment malheureux, il est docteur en biologie et de condition aisée. Ses recherches sur le maïs transgénique l’ont amené à mettre au jour des pratiques qu’il veut dénoncer, mettant de ce fait sa vie en danger, face aux grands groupes semenciers et leurs méthodes mafieuses.
« Voilà sans doute notre destin – non pas que le Mexique perde ses citoyens ou les Américains leur âme, mais qu’ensemble on forme une seule nation : les Etats-Unis d’Amexique. Une nouvelle superpuissance, où la nourriture sera meilleure. »

L’auteur décrit avec précision l’ambiance colorée et animée des marchés locaux, la vie des Zapotèques, leurs croyances et nombreuses superstitions.
Le style adopté pour décrire l’horreur dans le camion-citerne, sous forme de courts messages,  donne du rythme au récit, également ponctué de scènes plus personnelles comme les passages consacrés à l’aïeul et à la mère d’Hector, qui sont les plus émouvants du roman. Il émaille également son récit de nombre de mots en espagnol, apportant une touche supplémentaire d’authenticité.
En revanche, je trouve la partie de la narration consacrée à César moins réussie. Le scénario paraît trop délibéré, le trait trop appuyé, même s’il peut refléter la vérité sur la façon dont la NAFTA (Traité de libre-échange entre les pays d’Amérique du Nord) et l’avidité commerciale ont rendu les choses difficiles pour le Mexique.

« Les Enfants du jaguar » est un portrait dévastateur de la vie contemporaine dans ce pays, de la ville d’Oaxaca, où vit une communauté indienne Zapotèque pauvre, dont les traditions séculaires sont détruites. La misère grandissante et la soif de liberté conduisent de plus en plus de mexicains à remettre (à prix d’or !) leur avenir entre les mains de passeurs sans scrupules, qui les considèrent à peine mieux que du bétail. La quête de l’Eldorado se transforme souvent en un voyage en enfer.

C’est un bon roman, audacieux, déchirant, empreint d’amour pour un pays aux abois. Une lecture très instructive pour comprendre un peu mieux ce qui motive des milliers d’hommes et de femmes pour aller, au péril de leur vie, passer cette frontière dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Editions Buchet-Chastel, 2016

4ème de couv :

Les-enfants-du-jaguarHector, un clandestin mexicain, se retrouve coincé avec d’autres passagers illégaux dans le camion de leurs passeurs, en plein désert, alors qu’ils tentent comme tant d’autres de rejoindre les États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure.
Les coyotes – comme on appelle les trafiquants d’êtres humains de ce côté de l’Atlantique –, prétextant une panne, ont soutiré aux passagers leur argent avant de partir chercher des secours. Quatre longs jours vont s’écouler : alors que les réserves d’eau s’épuisent et que les chances de réchapper de cet enfer s’amenuisent, Héctor, qui ne dispose que du numéro de téléphone d’une femme aux États-Unis, retrace son parcours de Oaxaca à la frontière et révèle par là même la communauté de destins qui unit ces territoires hostiles de part et d’autre du Río Bravo.
Un roman haletant, qui dit l’horreur du trafic de migrants entre le Mexique et les États-Unis et l’incroyable instinct de survie qui nous anime.

L’auteur :

John Vaillant vit aujourd’hui à Vancouver et collabore à divers journaux et revues, comme The New Yorker, The Atlantic, National Geographic. S’intéressant aux frictions entre l’homme et son milieu naturel, il a voyagé à travers les cinq continents. L’Arbre d’or, son premier livre (Noir sur Blanc, 2014), est paru au Canada en 2005 et a été récompensé par le prestigieux prix du Gouverneur général. Le Tigre (Noir sur Blanc, 2011) lui a assuré un succès dans de nombreux pays ; en France, ce titre a reçu le prix Nicolas Bouvier en 2012. Les Enfants du jaguar est son troisième roman.

(Source :site de l’éditeur)

Karen Maitland – La compagnie des menteurs

Amateurs d’un Moyen-âge flamboyant, de majestueuses cathédrales gothiques, de châteaux-forts peuplés de nobles chevaliers en armure, passez votre chemin. Vous n’y trouverez pas davantage de ménestrels ni de troubadours chantant les délices de l’amour courtois à de gentes dames en belles robes et hennins.

C’est à un sinistre pèlerinage médiéval auquel nous invite Karen Maitland : en 1348, une pluie ininterrompue trempe l’Angleterre depuis des mois. La peste a frappé les villes portuaires et se répand, ainsi que la famine, dans tout le pays. Ceux qui échappaient à la « mort noire » étaient susceptibles de mourir de faim.
« Il resta  un moment stupéfait, comme s’il n’en croyait pas ses yeux, puis il attrapa le charretier et déclara d’une voix rauque : « Mort bleue». Les quelques hommes qui s’étaient massés autour d’eux regardaient sans comprendre le marchand et la forme qui se tordait de douleur par terre. Le marchand tendit le doigt, sa main tremblant. « Mort bleue, mort bleue ! » se mit-il à hurler, élevant la voix de façon hystérique avant de retrouver le peu d’esprit qui lui restait et de s’écrier : « Il a la pestilence ! » »

Camelot, un colporteur défiguré, à moitié aveugle,  s’arrête dans une foire de village pour vendre ses fausses reliques saintes. Il prévoit de voyager vers un monastère à l’intérieur des terres, dans l’espoir de passer l’hiver loin de l’épidémie qui s’étend. Le hasard lui fait rencontrer 8 compagnons, pour effectuer ce long et difficile voyage. Ces pèlerins cherchent le salut du corps plutôt que de l’âme, unis seulement par leur désir désespéré d’échapper à la propagation de l’infection.
Dans ce monde dominé par la peur, la foi, et les superstitions, ces neuf étrangers vont partir sur les routes d’Angleterre, vers le Nord. Le froid, croient-ils, seul peut enrayer la « pestilence ».

A Camelot le narrateur, s’ajoutent le musicien de cour Rodrigo le  vénitien,  et son maussade apprenti Jofre,  le magicien grincheux Zophiel, un jeune peintre Osmond et sa femme enceinte Adela, Cygnus le conteur qui a une aile à la place d’un bras, Plaisance la sage-femme et guérisseuse, et l’inquiétante fillette albinos Narigorm, qui prédit le futur en lisant les runes.

« Le jour où j’avais quitté ma maison, j’avais prié pour que mes enfants m’oublient. Je voulais leur épargner la douleur du souvenir. Mais cette nuit-là, tandis que je veillais dans la brume blanche, je compris que ce que je voulais plus que tout, c’était qu’ils se souviennent. Je voulais continuer à vivre dans la mémoire de quelqu’un. Si personne ne se souvient de nous, nous sommes plus que morts, car c’est comme si nous n’avions jamais existé. »
Les pèlerins en fuite ne peuvent jamais s’abriter longtemps dans une ville ; soit leur propre comportement (notamment les escapades de Jofre) ou l’arrivée de la peste les jettent à nouveau sur les routes. Ils vont braver le froid, la faim, à la merci des détrousseurs de tout acabit. Tout au long de leur périple, ils sont poursuivis par les hurlements d’un loup qui paraît suivre leur piste, et bientôt la mort prélève son tribut sur leur groupe. Plaisance sera la première, retrouvée pendue : suicide ou meurtre déguisé ?

Les personnages, simplement esquissés au début, sont pleinement développés au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Chacun a sa propre histoire à raconter, et aucun n’est vraiment celui qu’il paraît être. Et un, parmi eux, détient le plus sombre des secrets.

L’auteure crée un climat de menace écrasante, la compagnie devant échapper à la peste et à d’autres menaces extérieures.  Les voyageurs eux-mêmes ne savent pas s’ils peuvent faire confiance aux autres membres de leur groupe qui peu à peu se réduit.
Tout le roman baigne dans un climat très sombre, voire glauque. Le paysage est détrempé et inhospitalier, les gens qui le peuplent sont cruels et primaires ; en fait tout est laid, mauvais ou pourri.

Karen Maitland  a construit un roman intelligent, historiquement bien documenté, dépeignant avec précision une époque dominée par la foi et les superstitions.
Ses recherches ont été très fouillées et la vie dans le monde médiéval pendant la peste y est décrite de façon très détaillée. A ce propos, l’épisode du mariage entre infirmes est tout à fait surprenant dans sa cruauté.
Elle donne vie à une Angleterre moyenâgeuse aux rues embourbées où des enfants à demi-nus se disputent les crottes de chien qu’ils revendent aux tanneurs, et où le fait de voler un mouton est passible de la pendaison. Elle saisit parfaitement l’esprit des superstitions primitives de la vie de l’époque pour les intégrer à son histoire.

« La compagnie des menteurs » est un bon roman, plein de suspense, de personnages fascinants, un mélange ingénieux d’histoire, de mystère et de drames humains. Au-delà de la puissante évocation qui fait revivre une terrible période de l’Histoire de l’Angleterre, le roman souffre d’un certain manque de rythme, jusqu’à sa conclusion et un dernier retournement superflu.
Un agréable moment de lecture, tout de même.

Éditions Sonatine, 2010

4ème de couv:

karen-maitland-compagnie-menteurs1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays, en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf parias réunis par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Neuf laissés-pour-compte qui fuient la peste mais aussi un passé trouble. _ Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu, puis un autre noyé, un troisième démembré… Seraient-ils la proie d’un tueur plus impitoyable encore que l’épidémie ? Et si celui-ci se trouvait parmi eux ?   Toutes les apparences ne vont pas tarder à s’avérer trompeuses et, avec la mort qui rôde de toutes parts, les survivants devront faire preuve d’une incroyable sagacité, au milieu des secrets et des mensonges, pour trouver le mobile des meurtres et résoudre l’énigme avant qu’il ne soit trop tard.

Avec cette formidable évocation du Moyen Âge, d’un réalisme stupéfiant, saluée comme un événement majeur dans le monde entier, Karen Maitland nous offre un roman qui captive et ensorcelle le lecteur jusqu’à l’incroyable coup de théâtre final. Rarement authenticité historique et sens de l’intrigue auront été conjugués avec un tel talent. Indispensable !

L’auteure:

Karen Maitland est anglaise, née en 1956.
Titulaire d’un baccalauréat spécialisé en communication et d’un doctorat en psycholinguistique.
Son premier roman, La Chambre Blanche (1996) a été sélectionné pour le Prix du meilleur premier roman par L’Authors Club.
La Compagnie des menteurs (2010 Editions Sonatine) est son premier roman publié en France.
Suivent Les âges sombres (2012), et La malédiction du Norfolk (2014), également publiés chez Sonatine.

Ryan David Jahn – De bons voisins

Kat Marino rentre chez elle à 4 heures du matin,  après sa nuit de travail. Tout ce qu’elle désire, c’est prendre un bon bain chaud  et se glisser sous les draps. A deux pas de la porte d’entrée de son immeuble, sous les fenêtres des autres habitants  un homme l’aborde, la poignarde à plusieurs reprises, et s’enfuit. Il reviendra plus tard pour l’agresser à nouveau.
Au cœur de ce roman, il y a une authentique question de psychologie sociale, basée sur des faits réels. En 1964, une jeune femme de 30 ans, Kitty Genovese était poignardée à mort sous les fenêtres de son immeuble. Malgré ses cris, aucun des voisins (on avance le chiffre de 38) ayant assisté à la scène, qui a duré une heure et demie n’est intervenu ou n’a appelé la police. Ce fait met en évidence un phénomène connu de la psychologie de groupe : la diffusion de responsabilité.

Après la scène décrivant la première agression de Kat, la narration prend un tour particulier, passant d’un voisin à un autre, tous préoccupés par leurs propres problèmes : le jeune conscrit avec sa maman malade, l’infirmière qui croit avoir écrasé un bébé avec sa voiture, la femme qui soupçonne son mari de la tromper, Thomas sur le point de se suicider et qui prend conscience de son homosexualité, et d’autres… Autant d’histoires distinctes qui forment les fils d’un seul et même écheveau.

L’auteur nous décrit les actions de ces personnages durant ce laps de temps, et comment le temps se traîne, deux heures durant, jusqu’au petit matin. Il nous conte comment, au vu et au su de personnes accaparées par leurs propres problèmes, une femme est poignardée dans la cour sur laquelle donnent toutes leurs fenêtres, au travers desquelles ils sont témoins de l’attaque, et comment toutes ces personnes restent passives.

Ryan David Jahn revisite ce fait divers, examine les vies et les psychés des voisins, témoins passifs de ce drame, et le développe en une suite de  courtes histoires. Chacune est particulière, soit triste, soit tordue ou bien amusante. Les crises et les drames se déroulent, seulement troublés, de façon fugitive, par les cris de la victime. La violence dans cette histoire n’est pas seulement limitée au calvaire horrible de Kat. Elle exsude littéralement de toutes les fibres de ce roman.

Les personnages pourraient apparaître prévisibles ou stéréotypés, mais il se trouve en chacun d’eux une réelle profondeur, et leur histoire personnelle, à ce moment précis de leur  vie, occulte tout ce qui les entoure, et les rend sourds à une quelconque empathie.
L’auteur éprouve pourtant une grande compassion avec la victime dont il décrit le supplice et l’agonie, et sa volonté farouche de vivre, de survivre, en opposition à la morne passivité de ses voisins.
C’est un roman d’une grande violence, physique et psychologique. Néanmoins il y a des moments de douceur et des personnages réellement beaux, comme Patrick le conscrit, prêt à risquer la prison pour rester au chevet de sa mère malade, ou bien Frank Riva, prêt à endosser la faute d’une autre, par amour. Ces moments de douceur tempèrent le propos très pessimiste du livre. Pourquoi les personnes sont-elles tellement absorbées par leurs problèmes au point de laisser quelqu’un se faire assassiner sous leurs yeux ?
C’est un roman particulièrement noir et brutal, un tableau sans concession sur l’Amérique citadine des années 60, un monde sans pitié, qui préfigure notre époque actuelle, dans laquelle des gens peuvent passer des années à vivre côte à côte sans jamais se voir, processus de déshumanisation qui touche la majorité de nos grandes cités occidentales, où les mots de « convivialité » et d’« entraide » se sont peu à peu vidés de leur sens.
Une belle lecture, qui pourtant n’incite pas à l’optimisme.

Éditions Actes Sud (Babel Noir), 2012

4ème de couv:

DebonsvoisinsA quatre heures du matin le 13 mars 1964, à New York, dans le Queens, une jeune femme qui rentre chez elle est agressée dans la cour de son immeuble. Des voisins entendent ses cris, mais personne n’appelle les secours. Concentré sur deux heures, De bons voisins raconte les derniers instants de cette femme. Mais c’est aussi l’histoire de ses voisins, témoins inertes de son calvaire : une jeune recrue de l’armée, angoissée à la veille de la visite médicale qui décidera de son départ pour le Viêtnam ; une femme qui pense avoir tué un enfant ; un couple qui fait sa première expérience échangiste… C’est enfin l’histoire de la ville, de ses nuits faussement calmes, de sa violence aveugle.
Ryan David Jahn s’empare ici d’un fait divers réel, le meurtre de Kitty Genovese, qui a défrayé la chronique dans les années 1960 et donné naissance à la notion d’“effet du témoin” : lors d’une situation d’urgence, les témoins sont d’autant moins susceptibles d’intervenir qu’ils sont nombreux.
Usant de toutes les ressources du roman pour interroger cette criminelle passivité, l’auteur mène de concert de multiples fils narratifs, les entrecroise avec un art consommé du récit et tisse le sordide canevas de nos démissions ordinaires.

L’auteur:
Né en 1979, Ryan David Jahn vit à Los Angeles.
Écrivain et scénariste, son premier roman De bons voisins (Actes noirs, 2012 ; Babel noir n° 86) a été Couronné par la Crime Writers’Association, et a également rencontré la faveur de la critique et du public français.
Autres romans:
Emergency 911,  Actes Sud (Babel Noir), 2013
Le dernier lendemain, Actes Sud, 2014

 

Richard Montanari – Funérailles

L’inspecteur Kevin Byrne est de retour à Philadelphie après une semaine de vacances dans les monts Poconos. Il va prendre un verre dans son « diner » favori, manière de renouer le contact avec sa ville, avant de reprendre le travail. Dans un coin du bar, il remarque une tête connue : Anton Klotz, un dangereux tueur de sang-froid à qui il a eu affaire par le passé. Byrne, la main sur son arme, se tient prêt à toute éventualité, mais Klotz lui aussi l’a reconnu. Pour se protéger, il prend une jeune femme en otage et, malgré les efforts de Byrne pour le raisonner, il l’égorge, sous les yeux de son mari, avant d’être abattu par les snipers de la police. Byrne se reprochera longtemps d’avoir privilégié le dialogue et de ne pas avoir abattu Klotz quand il en avait l’occasion.
« Byrne avait souvent été confronté à la douleur du deuil, mais rarement si tôt après un assassinat. Cet homme venait d’assister au meurtre sauvage de sa femme. Il s’était trouvé à quelques dizaines de centimètres d’elle. L’homme leva les yeux vers lui, et Byrne y lut une douleur bien plus profonde, bien plus sombre qu’il n’en avait jamais vu. » …
« Elle s’appelait Laura.
Elle avait les yeux noisette.
Kevin Byrne avait le sentiment que ces yeux le hanteraient encore longtemps.»

Deux jours plus tard, il retrouve sa coéquipière Jessica Balzano et, ensemble ils se replongent dans le train-train quotidien des officiers de la « Crime », fait d’agressions et de meurtres. Par cette nuit froide de décembre, ils sont appelés sur une scène de crime : au bord de la rivière Schuylkill, une jeune femme est assise, habillée d’une longue robe ancienne, comme surgie d’un temps oublié. Elle semble contempler la lune, comme une princesse de conte de fées figée dans le temps.  Au premier abord, on ne croirait même pas qu’elle est morte,  à la voir ainsi  drapée dans sa fine pellicule de givre.
Balzano et Byrne prennent l’affaire en charge, découvrant nombre d’indices, certains bizarres et d’autres plus macabres. La victime a été amputée des deux pieds, et elle porte sur l’abdomen, la représentation d’une lune, peinte avec un mélange de sperme et de sang.
Peu après, une autre victime  est trouvée en amont de la rivière dans un château d’eau abandonné, assise sur un rebord de fenêtre avec, aux creux de ses mains jointes, quelque chose d’invraisemblable.  A l’autopsie, on retrouve sur son corps la même représentation de la lune, exécutée de la même manière.

Alors qu’il venait de fêter son départ en retraite, et envisageait de prendre une licence de Privé, l’inspecteur Walt Brigham est retrouvé mort carbonisé. Il continuait à enquêter sur une affaire non résolue qui le hantait, le meurtre de deux petites filles dans Fairmount Park, dont l’une était la fille d’un policier de leur unité.
Les deux partenaires vont recevoir le renfort d’un jeune officier, l’inspecteur Joshua Bontrager, une curiosité, qui se définit lui-même comme le premier flic amish de Philadelphie.
Lors de leurs investigations sur les meurtres de ces jeunes femmes et de l’inspecteur Brigham, les enquêteurs vont être amenés à faire la connaissance du pasteur Roland Hannah, de « l’Eglise de la Nouvelle Page de la Flamme Divine », et du diacre Charles Waite, son demi-frère. Le pasteur anime un groupe de parole dans cette église, et ces deux hommes se sont donné une mission qui finalement va leur faire croiser la route des policiers et celle du tueur.

Ce roman, après « Déviances » et « Psycho », est le troisième de la série mettant en scène Kevin Byrne et Jessica Balzano, que j’ai retrouvés avec grand plaisir. Ce sympathique duo bien rodé travaille ensemble depuis plusieurs années déjà, et attire immédiatement la sympathie du lecteur. Jessica, jeune maman, mène de front son travail, le mariage et la maternité. Byrne est un père divorcé, portant le fardeau d’affaires passées. Depuis qu’il a reçu une balle dans la tête il est sujet à des cauchemars, des crises de migraine, mais il a également des visions et des intuitions, souvent déterminantes.

Leur relation est un curieux mélange de professionnalisme et d’une très solide amitié. Lorsque l’on affecte pour quelque temps un nouveau partenaire à Byrne, Jessica ne peut s’empêcher d’en être jalouse.
L’intrigue bien menée et la psychologie des personnages sont de tout premier ordre.  Les deux personnages principaux sont bien développés, et leur vie professionnelle et familiale bien décrite.

Philadelphie et sa triste météo hivernale offrent un cadre bien morne à cette enquête, et prennent dans ce roman autant d’importance que les personnages eux-mêmes.
L’auteur s’offre pour l’occasion une critique des médias, qui choisissent un angle bien précis pour relater une affaire, modifiant ainsi sa perception aux yeux du public.
« Les médias avaient déjà commencé de réhabiliter Anton Krotz aux yeux du public – sa terrible enfance, la manière dont le système l’avait maltraité. Il y avait aussi eu un article sur Laura Clarke. Byrne était certain que c’était une femme bien, mais l’article en faisait une sainte.»

L’auteur entraîne ses lecteurs dans plusieurs directions, ce qui pourrait faire craindre que parfois l’histoire ne s’enlise, mais ce n’est pas le cas. Quand les pièces du puzzle commencent à se mettre en place, le roman décolle, pour de bon, et conserve son altitude de croisière jusqu’à la descente finale, forcément inattendue.

S’il ne révolutionne pas le monde du thriller, ce roman est un très honnête travail d’artisan, un bon « page turner ». C’est un roman prenant, et les quelques heures passées à sa lecture sont loin d’être du temps perdu.

Editions Le Cherche Midi, 2008

4ème de couv :

Funérailles« Chaque flic a son affaire non résolue, un crime qui le hante à chaque instant, qui le harcèle dans ses rêves. Si vous échappiez aux balles à la bouteille, au cancer, alors Dieu vous donnait une affaire non résolue. »
Celle dont il est question ici date d’un jour de 1995 ou deux petites filles sont entrées dans le bois de Fairmount Park et n’en sont jamais ressorties.
Dix ans plus tard, c’est l’hiver, la saison froide, venteuse, et les ténèbres sont tombées sur Philadelphie, que la proximité de Noël rend plus sinistre encore. Le corps amputé d’une jeune femme, habillée d’une robe ancienne, est retrouvé sur les berges de la rivière Schuylkill.
Quel est le rapport entre les deux affaires ?
L’enquête de Byrne et Balzano va les conduire dans les lieux les plus désolés de la ville, sur les traces d’un tueur terrifiant, hanté par des contes de fées, dont l’identité restera une énigme jusqu’à la fin.

L’auteur:

Romancier, scénariste, essayiste, Richard Montanari est né à Cleveland, dans l’Ohio.

Il a écrit pour le Chicago Tribune, le Detroit Free Press et de nombreuses autres publications.

Il signe avec « Déviances » (Cherche Midi, 2006), son premier thriller traduit en français, l’entrée en scène du duo de détectives Byrne et Balzano – qui réapparaîtront dans « Psycho » (2007), « Funérailles » (2008) et son nouveau roman, « 7 », tous publiés au Cherche Midi.

Source : http://www.pocket.fr

 

 

Jean-Luc Bizien – L’évangile des ténèbres

Seth Ballahan, ex-grand reporter, placardisé dans un quotidien régional du New Jersey, apprend qu’un de ses collaborateurs, le jeune Michael Wong, se retrouve coincé en Corée du Nord, où il était parti faire un reportage sur les filières d’évasion. Face à l’inertie de sa hiérarchie, Seth s’émeut de cette situation et obtient d’être envoyé sur place pour le retrouver, et le ramener s’il est encore en vie.

Dans ce pays, depuis quelque temps, sévit un tueur en série de la pire espèce. Sanguinaire et d’une cruauté sans bornes, il prélève un organe de ses victimes alors qu’elles sont encore en vie, et le dépose à un endroit donné, élément isolé d’un jeu de piste macabre.
« Il s’accroupit et marqua une pause, afin de s’assurer que personne ne traînait dans les parages. À quelques coudées en dessous de lui, les ténèbres noyaient la silhouette allongée dans l’herbe. Le chasseur descendit la pente avec précaution, attentif au moindre bruit.
À mesure qu’il avançait, il sentait monter en lui l’excitation. De la main, il palpa la besace qui pendait à son épaule. Tout y était : le sac hermétique, le coton, les antiseptiques. Dans la poche de sa veste, le poignard pesait lourd. Son contact était apaisant. Il s’agenouilla près du corps inerte et demeura un instant silencieux. Il détailla à loisir la nuque fine, les cheveux de jais, coupés courts, la ligne du menton, le dessin de l’oreille. Il parcourut les jambes longues, que l’on devinait sculpturales sous la toile du pantalon. Un instant, il fut sur le point de les caresser mais résista à la tentation.
Les paysannes lui faisaient toujours le même effet, il émanait de ces filles dressées dans les champs une animalité que l’on ne rencontrait jamais en ville…
Le chasseur prit une profonde inspiration.
Attendre, encore un peu. Retarder le moment. »

Le Lieutenant Paik Dong-Soo, brillant officier Nord-Coréen, en poste à la frontière au sud du pays, est convoqué à Pyongyang par sa hiérarchie.  Il se voit confier la mission d’enquêter sur ces crimes, et ce dans la plus grande discrétion. Dès ses premiers contacts avec les autres enquêteurs, et dès la première autopsie à laquelle il assiste, il se rend compte qu’on lui cache des éléments du dossier. En effet, cette affaire ne doit pas être ébruitée. Pensez donc ! Un tueur en série en Corée du Nord, le paradis communiste du Grand Leader Kim Jung Il… Une telle déviance n’est absolument pas imaginable ici et reconnaître son existence équivaudrait à se rabaisser au rang des États-Unis, l’ennemi capitaliste et décadent…
Paik Dong-Soo va donc reprendre point par point les éléments du dossier, pour essayer de trouver un point commun à ces meurtres et identifier le tueur qui semble prendre un malin plaisir à provoquer la police, et à éliminer l’une après l’autre les personnes impliquées dans l’enquête.

Parallèlement, nous suivons l’arrivée de Seth Ballahan en Corée du Nord. Bon américain pétri de son importance, il aurait tendance à froisser quelques susceptibilités locales. D’autant, que comme tous les visiteurs étrangers, il se trouve affublé d’un traducteur local, plutôt garde-chiourme que traducteur. Heureusement, son contact sur place, Suzan Chartier, une expatriée Canadienne qui travaille en Corée pour une ONG depuis quelques années, est là pour le tempérer et lui éviter de se faire trop vite repérer.
Au travers des histoires de Seth Ballahan, de son périple à la recherche de Michael, et de l’enquête de Paik Dong-Soo, l’auteur nous propose un voyage au cœur du pays le plus fermé de la planète. Dans cette dictature communiste, le culte de la personnalité est omniprésent et dès le plus jeune âge, les habitants subissent un véritable lavage de cerveau et sont conditionnés à la dévotion envers leur Grand Leader.

« Je sais ce que vous pensez, ajouta Suzan. Mais vous faites fausse route. Vous ne voyez de lui que l’image caricaturale d’un pantin s’agitant. Ici, on considère au contraire le Cher leader comme le cerveau parfait. Il semble naturel au peuple de le voir choisir la coupe des uniformes, monter des spectacles et diriger le pays. Il est omniscient et omnipotent, vous comprenez ? Le peuple croit dur comme fer que Kim Jong-Il est un génie d’essence divine, et qu’il suffit d’appliquer ses directives pour que tout réussisse. »

A la lecture des descriptions de la vie nocturne de la ville de Pyongyang, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec ces images satellite prises de nuit où, parmi les pays environnants sous un halo lumineux, la Corée reste dans le noir, isolée de tout…

Sombre aussi est l’ambiance, particulièrement anxiogène, de ce thriller, qui reflète bien l’ambiance de ce pays si secret. Dans la capitale Pyongyang,  vitrine de ce régime totalitaire, se cache un pays délabré dont on ne connaît rien, ou presque. La ville est quadrillée d’avenues  où ne circule aucun véhicule, seulement des groupes de piétons. Il n’y a quasiment aucun éclairage urbain. Dans le quartier réservé aux étrangers, un supermarché rempli de produits que personne n’achète,  déambulent des clients aux sacs vides, des figurants censés donner le change aux visiteurs étrangers.
« En entrant dans la capitale, Seth eut le souffle coupé. Il s’attendait à une ville miteuse, une espèce de cimetière de béton – reproduction gigantesque des boardwalks du New Jersey…
Il en fut pour ses frais. Pyongyang était une collection de constructions pharaoniques. Dans le couchant, tandis que le ciel virait au rose, il aperçut des ponts monumentaux, des autoroutes suspendues, des pylônes de béton, des infrastructures incroyables… Mais à bien y regarder, il nota que la plupart des projets débouchaient sur le néant. Les autoroutes s’arrêtaient net, déversant le vide en pleine nature. Les artères n’étaient pas empruntées par des véhicules, mais seulement par des petits groupes de piétons.
Il songea au Truman Show, ce film visionnaire qui offrait à Jim Carrey un rôle sur mesure, emprisonné dans un vaste programme de télé-réalité.
« Une illusion, se dit-il. Un décor de cinéma, avec des milliers de figurants… »

Le récit, addictif, est articulé en chapitres courts, très rythmés et qui nous donnent une sensation d’urgence. Il alterne les points de vue des différents personnages de l’histoire. Les personnages principaux, Seth Ballahan, Michaël Wong, Suzan Chartier, Paik Dong-Soo, et « le chasseur » sont tous d’une réelle épaisseur. Paik Dong-Soo et le chasseur sont vraiment un niveau au-dessus des autres, et leur histoire se suffirait à elle-même pour constituer le roman, les premiers ne servant selon moi qu’à nous apporter un éclairage occidental sur ce pays, soumis à un régime absurde, oppressant et cauchemardesque, en un mot, kafkaïen.

La Corée du Nord peut d’ailleurs être considérée comme une entité  à part entière de ce roman, tant on ressent à chaque page le poids de  la méfiance et de la peur latente qui pèsent comme une chape de plomb sur ce pays  et ses habitants.  L’auteur nous en brosse un panorama saisissant, un véritable « voyage en terre inconnue ». C’est là à mon sens le véritable atout de ce roman, cette immersion, ce dépaysement total dans un monde que nous autres occidentaux avons bien du mal à imaginer, bien installés dans notre quotidien douillet.

J’ai refermé ce roman, un peu sonné, l’esprit encore marqué par la triste  condition du peuple de Corée du Nord. Et le mérite n’est pas mince pour l’auteur, d’avoir trouvé dans l’environnement géopolitique tellement sombre de ce pays, un excellent terreau pour y planter son intrigue, tout à fait instructive et absolument passionnante, qui m’a procuré un vrai bon moment de lecture.
En conclusion, c’est un roman que je ne peux que vous recommander.

Éditions du Toucan, 2011

 

Pour aller plus loin,  et prolonger votre voyage à Pyongyang, je vous invite à parcourir la galerie de photos de Michal Huniewicz, « Ostensiblement ordinaire » : Pyongyang »

http://www.m1key.me/photography/ostensibly_ordinary_pyongyang/

4ème de couv:

l-evangile-des-tenebres-Le Chasseur est un tueur sanguinaire, une bête fauve que l’odeur du sang et la souffrance de ses victimes assouvissent à peine. Il traque ses proies, frappe vite et fort. Il les torture, les mutile puis disparaît dans l’ombre en emportant d’abominables trophées. Qui est-il ? Que veut-il ? Nul ne le sait.
Et ils sont bien peu à se soucier de son existence, de ce côté de la frontière coréenne.
Au fin fond du New Jersey, Seth Ballahan, rédacteur en chef d’un quotidien local, apprend que Michaël Wong – l’un de ses collaborateurs – se retrouve piégé en Corée du Nord. Michaël effectuait un reportage sur les filières d’évasion, quand une patrouille l’a surpris. On est sans nouvelles depuis…
Face au manque de réaction de sa hiérarchie, Ballahan voit rouge. Contre vents et marées, il décide de secourir le jeune Wong. Une lutte sans merci, par delà la haie de barbelés, au plus profond des ténèbres.

L’auteur:

BizienJean-Luc Bizien est né en 1963 à Pnom-Penh. Très jeune, il découvre la bande dessinée et le cinéma.

Il débute dans le Jeu de rôle avec Hurlements (1989), puis Chimères (1994, Prix Casus Belli dans les catégories « Meilleure création française » et « Meilleur jeu de l’année »)

Depuis, il écrit dans tous les genres, passant avec bonheur de la littérature blanche (Marie Joly, éditions Sabine Wespieser, 2004) au thriller, de la jeunesse à la fantasy.

Plus de deux millions cinq cent mille exemplaires de ses livres-jeux (collections « Vivez l’Aventure » et « 50 surprises ») ont été vendus par les éditions Gründ, pour lesquelles il a créé la série Justin Case.

Travailleur insatiable, il vient d’achever La Trilogie des ténèbres pour les éditions du Toucan, poursuit la série La Cour des miracles chez 10-18, songe à une nouvelle série de thrillers historiques et rêve d’écrire un roman dont l’action se déroulerait en Corse, où il vit aujourd’hui.