Gustavo Malajovich – Le jardin de bronze

Moira, fille de Lila et Fabián Danubio, disparaît alors qu’elle se rendait, accompagnée de sa baby-sitter, à un goûter d’anniversaire. Rapidement, la police est alertée, mais les premières recherches ne donnent aucun résultat. Malgré des appels à témoins, dans la presse et à la télévision, l’enquête n’avance pas d’un pouce.

« Par la suite il devait se rappeler cette sensation, le quai, les secondes qui firent la différence, l’instant que Fabián devina sur-le-champ comme décisif, mais sans comprendre pourquoi. Plus tard, en proie à la douleur et aux ténèbres, il se souviendrait à maintes reprises que la sensation avait perduré en lui toute la journée et qu’il ne s’agissait pas seulement de l’envie de partager quelque chose avec Moira, torturé comme il l’était par le sentiment de culpabilité engendré par la dispute avec Lila la veille au soir. C’était plus que cela, et si ce fut une légère prémonition, une perception qui transcendait le moment présent, Fabián n’en eut pas clairement conscience. Ce fut plutôt comme écouter l’écho d’un son déjà éteint, percevoir l’ombre de quelque chose qu’on ne parvient pas à distinguer. »

Les jours passent, et ensuite les semaines, sans aucune nouvelle de la fillette. Sa compagne Lila, incapable de surmonter la disparition de Moira, se donne la mort. C’est un autre coup dur pour Fabián, qui commence à désespérer de ne jamais retrouver sa fille.
Doberti, un détective privé dont l’expérience se limite à la filature de conjoints infidèles dans des affaires de divorce, vient lui proposer son aide. Il est très motivé pour aider Fabián, probablement intéressé par la récompense promise. Cette rencontre, et un regard neuf sur l’affaire vont mettre en évidence de nouvelles pistes de recherches.

Ils reprennent les interrogatoires des témoins, à la station du métro où la fillette a été vue pour la dernière fois. Une vendeuse de rue déclare les avoir vues monter dans un taxi.
Cette piste les conduit jusqu’à une pension de famille, dans la cour de laquelle ils découvrent le cadavre de Cecilia, la baby-sitter, tuée par balles.

« C’étaient comme les noces des vers et de la femme dans une sorte de sabbat. Parce que c’était bien une femme qui gisait là, et, sans aucun doute, pour le pire des dénouements. Elle-même ressemblait à une espèce de ver géant qui se serait arrêté à une étape intermédiaire de sa métamorphose. Mais elle ne parviendrait pas au stade de papillon. Le ver humain était mort dans sa chrysalide. Fabián reconnut, parmi les lambeaux de peau et le grouillement des vers, le foulard vert clair de Cecilia. En quelques secondes, un manteau de petites mouches recouvrit le corps, le transformant en une ombre échouée. »

Cette scène de crime offre bien peu d’indices exploitables. Et pendant une dizaine d’années, l’enquête reste en sommeil. Fabián reprend peu à peu une vie presque normale, jusqu’à ce que Doberti reprenne contact avec lui et soit tué quelques jours après.

Ce roman est l’histoire d’un homme ordinaire, pris dans la tragédie que représente la disparition de son enfant. Malgré le malheur, et le chagrin, il partira à la recherche de sa fille perdue. Sur un dossier négligé par la police et oublié des médias, il s’improvise enquêteur. Lui semble être le seul en mesure de retrouver Moira. Suite à la découverte d’une petite araignée de bronze, il va parcourir des milliers de kilomètres, et parvenir à la fin de sa quête, au cœur même de la toile tissée par le ravisseur.
Toutes les épreuves qu’il doit endurer, loin de l’abattre, le rendront paradoxalement plus fort.

Ce roman est très bien écrit, les situations et les personnages bien dessinés. Le scénario est bien construit et l’intrigue policière se développe intelligemment.
Petit reproche : il comporte quelques longueurs. L’auteur aurait pu faire l’économie d’une bonne centaine de pages sans que cela nuise à son intérêt.
Malgré tout, il est remarquablement structuré, avec un bel équilibre narratif. L’auteur ménage ce qu’il faut de fausses pistes et de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine jusqu’au dénouement.

Aucune couleur ne vient éclairer cette histoire, sombre, hantée par la douleur de l’absence. C’est un récit envoûtant et original, qui gagne en épaisseur et en intensité au fur et à mesure de sa lecture. Les derniers chapitres situés dans la jungle du Paraná, où se trouve le jardin de bronze, sont éclairés d’une sombre poésie.
Un premier roman absolument maîtrisé. Un auteur à découvrir, et à suivre.

Éditions Actes Sud, 2014

4ème de couv :
le-jardin-de-bronzeMystérieusement disparue à la sortie du métro en compagnie de sa baby-sitter, la petite Moira n’arrivera jamais au goûter d’anniversaire où l’attend son père.
Ses parents placent d’abord tous leurs espoirs dans les appels à témoins, puis se déchirent à mesure que l’enquête policière piétine. L’homme, seul, continuera la lutte. Après une dizaine d’années de recherches et d’innombrables impasses, une petite araignée en bronze, et l’alliage particulier de son métal, déporte l’enquête des pavés de Buenos Aires aux confins d’Entre Ríos, où un Kurtz argentin règne au coeur des ténèbres du Paraná. Et c’est dans un jardin de bronze aux arbres métalliques envahis par la végétation que des statues de femmes, ou plutôt d’une même femme reproduite à l’infini, révèlent l’effroyable aliénation des liens du sang.
Un Buenos Aires gothique où des édifices majestueux abritent des bureaux démantelés, une police corrompue, des médias à la solde du pouvoir : si la réalité argentine est ici bien prégnante, la singularité de ce roman tient surtout à la conduite de la tragédie intime d’un homme qui était loin de chercher la terrible vérité qu’il s’est acharné à découvrir.

L’auteur :

Gustavo Malajovich est un auteur argentin.
Il abandonne son métier d’architecte pour se consacrer à l’écriture. Après plusieurs scénarios pour le cinéma et des séries télévisées à succès, il signe avec « Le jardin de bronze » son premier roman.

Martine Nougué – Le vrai du faux et même pire

Après « Les Belges reconnaissants », je retrouve avec plaisir la Lieutenante Pénélope Cissé. Son succès dans la précédente enquête au village de Castellac, lui a valu une promotion au grade de Capitaine. Mais elle n’a rien perdu de son franc-parler. Elle rentre du Sénégal en compagnie de sa fille Lisa-Fatouh, venue passer quelques semaines de vacances chez sa maman.

Trois figures incontournables de La Pointe, petit quartier au bord de l’étang de Thau, ont disparu. Le plus gros producteur d’huitres du bassin, aux méthodes discutables; le patron du café de La Pointe qui prostituait sa femme, et même sa fille auprès de ses clients ; le troisième individu était lui, un petit malfrat sans envergure du milieu sétois.

Les conchyliculteurs connaissant une recrudescence des vols dans les parcs à huîtres du bassin de Thau, c’est fort logiquement que la Gendarmerie oriente son enquête sur cette piste, sans faire montre d’un zèle excessif.

Marceline, une octogénaire ex- militante écologiste et féministe, veut alerter l’opinion sur les évènements étranges qui surviennent autour de l’étang : des morts suspectes d’animaux, des pelotes de filaments qui flottent sur le bassin. En plus de l’usine chimique, elle va même jusqu’à évoquer la main de la CIA derrière tous ces phénomènes.

Pénélope, de prime abord réticente à accepter les divagations de Marceline, sera bien obligée de réviser son jugement lorsqu’elle sera elle-même témoin d’une attaque massive de chats, évènement on ne peut plus inhabituel.

Pénélope, toute à son enquête, ne peut pas passer avec sa fille autant de temps qu’elle le voudrait. Son ami Luigi le libraire, que Lisa-Fatouh a rapidement adopté, est ravi de jouer le rôle de tonton, de faire découvrir à la petite les trésors de sa librairie et les beautés du coin, ainsi que les « figures » de la Pointe, parmi lesquelles Marceline.
« D’abord, je m’appelle pas Blanche-Neige, mais Lisa-Fatouh ! Et oui, je viens dr’Afrique, du Sénégal. Mais faites attention : chez nous en Afrique, les méchantes vieilles, ON LES MANGE ! D’abord on fait une grande fête, on danse comme les singes avec des masques et des plumes, puis on allume un grand feu, le sorcier fait des incantations, on fait cuire la vieille, et quand elle est bien rôtie, on la mange. Sauf moi. J’ai jamais aimé les vieilles, c’est trop sec et ça sent mauvais ! »

La présence de sa fille va mettre Pénélope en face de ses responsabilités en tant que mère. Lisa-Fatouh, qui au départ venait pour des vacances, n’a pas l’intention de rentrer au Sénégal et entend bien vivre en France avec sa mère.

Ce roman est habité d’une galerie de personnages très bien dessinés. Des gentils, et des beaucoup moins gentils qui ne lèveraient pas le petit doigt pour aider la police à retrouver les trois disparus, dont l’absence ne semble pas émouvoir leurs proches, bien au contraire. J’ai bien aimé l’accueil un tantinet potache réservé aux « Men in grey », deux consultants en technocratie venus faire un audit du commissariat. En plus de Pénélope j’ai eu plaisir à retrouver tous les seconds rôles rencontrés lors du précédent opus : de Garamont le divisionnaire « pas de vagues », Berluchon le collègue raciste et misogyne, Luigi l’ancien journaliste reconverti en bouquiniste.

Tous sont au service d’une histoire originale, située dans un quartier mythique de « Sète la singulière », une île entre l’étang et la mer, plus particulièrement dans le quartier de la Pointe Courte, un monde à part, un village dans la ville, « un confetti de terre échoué au nord de Sète ». Petites maisons et bateaux de pêcheurs composent le décor, au milieu d’un capharnaüm d‘improbables sculptures, de barques, de casiers et de filets séchant au soleil.

L’enquête obéit à un schéma très bien structuré, la narration est plaisante et bien rythmée. Le ton se teinte parfois de galéjade méridionale, et nous réserve des séquences particulièrement plaisantes.
Les thèmes abordés témoignent des préoccupations de l’auteure qui, par le truchement de la vieille Marceline, pasionaria féministe et écologiste, fait passer son message et ses préoccupations : la violence faite aux femmes, le droit à la différence, l’accueil de l’autre, l’omniprésence des médias qui brident notre capacité de réflexion.

« Les médias sont bavards quand ils n’ont rien à dire, mais on a une chance : ils sont futiles et volages. Dans une semaine, il y a le foot qui commence, ils auront un nouvel os à ronger et nous oublieront vite. En attendant, faut faire le dos rond et continuer à travailler sans se laisser distraire par l’hystérie de ce petit monde. « Le jour chasse la nuit et le baobab pousse », comme on dit chez moi.
– On dit ça chez vous ? C’est pas plutôt « les chiens aboient et la caravane passe » ?
– Non, ça c’est plus au nord, Chef ! »

Ce roman porte en lui la poésie, la lumière et les parfums de la Méditerranée. La Pointe Courte conserve une part de cette culture authentique et populaire, qui résiste encore à l’agitation frénétique du monde moderne.
Ce roman du terroir est un très agréable voyage entre lagune et étangs. Écrit « avé l’assent », il résonne d’une douce musique à l’oreille du Languedocien que je suis.
Une lecture que je recommande, en attendant le prochain…

Éditions du Caïman, Janvier 2017

4ème de couv :
vrai-du-fauxLa Pointe, un quartier pittoresque de Sète, petit port sur l’étang de Thau. Trois figures locales pas très recommandables ont disparu : le plus gros producteur d’huîtres du bassin, le patron proxénète du café de La Pointe et un petit malfrat coutumier des mauvais coups. La gendarmerie relie ces disparitions aux vols et trafics de coquillages qui se multiplient sur la lagune. Ce n’est pas l’avis de Marceline, vieille militante éco-féministe, qui oriente l’opinion sur les événements pour le moins bizarres qui surviennent depuis quelques temps dans le coin : morts suspectes d’animaux, pluies de pelotes de filaments, odeurs pestilentielles certains jours…
Qui empoisonne La Pointe, et à quelles fins? Qui tue sur le bassin et pourquoi? L’opinion s’enflamme et la rumeur court : des savants fous ? Des services secrets ? Des sociétés occultes ? Le capitaine Pénélope Cissé, chargée de l’enquête, va chercher à démêler le vrai du faux…

L’auteure :

Martine Nougué a vécu ses premières années en Afrique, au Cameroun et, depuis, n’a plus cessé de voyager, à la découverte des cultures du monde…

Après des études de sciences politiques et de sociologie, elle a mené sa carrière en entreprise, dans le conseil et la communication. Passionnée par l’observation de ses contemporains et celle de l’évolution des sociétés, Martine Nougué voyage, rencontre, écrit…

Elle vit aujourd’hui entre Paris et son village du Languedoc où elle s’investit dans la promotion du livre et de la lecture. Après Les Belges reconnaissants, Le vrai du faux et même pire est son deuxième roman publié.

Don Winslow – Cartel

Après « La griffe du chien », qui était déjà un monument, on pensait déjà avoir atteint les sommets dans la description du monde des cartels de la drogue. Avec « Cartel », Don Winslow réussit le tour de force d’aller plus haut et de nous surprendre encore. Ce roman est un véritable chef-d’œuvre dans le genre. James Ellroy ne dit-il pas à son propos que ce livre est le « Guerre et paix » des romans sur la drogue.
Ce roman s’étend sur une décennie, durant laquelle le trafic de drogue n’a cessé de croître et de prospérer, malgré tous les moyens employés pour le combattre.
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu « La griffe du chien » pour apprécier pleinement « Cartel », mais je ne saurais que vous recommander de les lire l’un après l’autre, pas forcément à la suite, hein…

Adán Barrera, baron de la drogue, est emprisonné à San Diego. Âgé de 50 ans, il bénéficie d’un véritable statut de VIP : il verse de généreux pots de vin aux gardiens et autres responsables de la prison. Il mène une vie tranquille de détenu sans histoires, et continue à diriger son empire tentaculaire. Inquiet de l’influence grandissante de l’un de ses plus sérieux rivaux, il décide de s’évader.

A des kilomètres de là Art Keller, l’agent de la DEA à l’origine de sa capture et de son emprisonnement, s’est retiré dans un monastère où les soins des abeilles et des ruches occupent son quotidien. Lorsque son ancien supérieur Tim Taylor vient le trouver pour lui apprendre l’évasion d’Adán, il quitte le monastère pour se lancer à sa poursuite.  Il est bien déterminé à en finir une bonne fois pour toutes avec lui et de l’éliminer cette fois, définitivement.

Le scénario prend forme, au travers de la traque que mène Keller contre Barrera, et de la lutte que mène le trafiquant pour préserver et étendre son empire. Il a fort à faire, car durant son emprisonnement ses rivaux ne sont pas restés inactifs et ont investi plusieurs de ses fiefs. Dans ce milieu là, le profit facile attise toutes les convoitises et motive de fragiles alliances entre les gangs, fluctuantes selon les circonstances. La complexité de cette situation demande beaucoup d’attention de la part du lecteur. J’ai été amené à plusieurs reprises à revenir sur ma lecture, pour ne pas perdre le fil de l’histoire. Ces gangs, jusqu’ici habitués à la violence instinctive, au crime brutal, s’adaptent au changement de notre monde moderne. Ils prennent en compte l’omniprésence des média et des nouvelles formes de communication, telles qu’Internet et les réseaux sociaux.  Ils se servent de ces nouveaux vecteurs pour véhiculer leurs messages de terreur et de mort, clairement inspirés des formes de propagande des groupes djihadistes.
Le nombre d’exactions et de meurtres d’une sauvagerie extrême, (décapitations, démembrements…), exposés aux yeux de tous comme de macabres avertissements, dépasse l’entendement. La description en est crue, souvent choquante et reflète bien l’horreur vécue par les populations.
J’ai également été frappé par le jeune âge (à peine 11 ans pour l’un d’entre eux, Jesus Chuy) de ces « sicarios », débutant dans le crime avant même l’adolescence.

« D’une certaine façon, se dit Pablo, « Les Nouveaux » ont déjà publié les noms, n’est-ce pas ? C’est le nouveau visage de la guerre des narcos. Ils savent utiliser les médias. Autrefois, ils dissimulaient leurs crimes, aujourd’hui, ils les rendent publics. Je me demande s’ils n’ont pas pris exemple sur al-Qaida : À quoi bon commettre une atrocité si personne ne le sait ? C’est peut-être ça le fond de mon article ? « Les crimes qui restaient tapis dans l’ombre cherchent à présent l’éclat du soleil. » »

L’auteur détaille les interactions entre tous ces gangs, les luttes d’influence pour obtenir des territoires. Les narcotrafiquants mettent le pays entier en coupe réglée, ils agissent sur les leviers de toutes les institutions, civiles, militaires et politiques. Plus dure encore que la violence pure et simple, on assiste à la lente destruction des idéalistes, ce ceux qui croient encore à une société plus juste et plus égalitaire. On ne peut même plus être sûr de la police ni de l’armée dans ce pays dans un système complètement gangrené. Les citoyens, vivant dans une terreur permanente, n’ont guère le choix : la soumission aux cartels, la mort ou l’exil.

La dédicace en début d’ouvrage, en hommage aux plus de 130 journalistes assassinés ou « disparus », durant la période que couvre ce roman, montre bien à quel point de déréliction en est arrivé le Mexique, sous la coupe des « Narcos », ce qui provoque chez Pablo cet amer constat :

« Et mon pays, le Mexique, patrie d’écrivains et de poètes … , patrie de peintres et de sculpteurs…, de compositeurs …, d’architectes …, de merveilleux cinéastes …, d’acteurs et actrices. Aujourd’hui, les « célébrités » sont des narcos, des tueurs psychopathes dont l’unique contribution à la culture sont les narcocorridas chantées par des flagorneurs sans talent. Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir. »

Cartel est un roman complexe. Il appréhende dans sa globalité le problème que représente le trafic de drogue dans l’équilibre géopolitique et économique du continent américain, et du monde moderne en particulier. Ces mêmes réseaux, qui trouvent des ramifications jusqu’en Europe par le biais des différentes mafias, vont jusqu’à s’associer avec les réseaux terroristes. Don Winslow, qui fut détective, a poussé très loin ses recherches, s’appuyant sur une solide documentation et au prix d’un très sérieux travail d’enquête, impliquant une réelle connaissance de tous ces réseaux.

Dans ce pandémonium de tortures, de meurtres et de sang, quelques trop rares personnes tentent de lutter contre cet état de choses. Leur courage et leur abnégation forcent l’admiration et donnent lieu à de belles histoires, d’amour, d’humanité et de rédemption. Autour d’Art Keller, la docteure Marisol Cisneros et les journalistes Ana, Oscar et Pablo sont des figures éminemment positives, tout à l’opposé des trafiquants Barrera, Nacho et Ochoa, pour ne citer qu’eux…

L’écriture est précise, efficace et ne s’embarrasse pas de fioritures. Dans un style proche du reportage journalistique, Winslow nous livre un roman d’une grande densité. Il ne se limite pas à relater des faits, il les inclut dans un vrai roman, une histoire dont les personnages reflètent toute la palette des sentiments humains, depuis le plus obscène jusqu’au sacrifice le plus sublime.
Des villes frontières du Mexique,  points de passage de la drogue, jusqu’aux forêts du Guatemala, il signe là une épopée sanglante, sombre et désespérée ponctuée par des milliers de victimes.

Ce roman est dur, dérangeant, passionnant aussi et je le dis sans ambages, c’est un véritable chef d’œuvre ! A la fois mon dernier coup de cœur pour 2016 et le premier pour 2017. Un livre  absolument indispensable.

Éditions du Seuil, 2016.

 

4ème de couv:

cartelDix ans après La Griffe du chien, Don Winslow revient avec un livre encore plus fort sur la montée en puissance des narco-empires.

2004. Adan Barrera, incarnation romanesque d’El Chapo, ronge son frein dans une prison fédérale de Californie, tandis qu’Art Keller, l’ex-agent de la DEA qui a causé sa chute, veille sur les abeilles dans un monastère.

Quand Barrera s’échappe, reprend les affaires en main et met la tête de Keller à prix, la CIA et les Mexicains sortent l’Américain de sa retraite : lui seul connaît intimement le fugitif.

La guerre de la drogue reprend de plus belle entre les différentes organisations, brillamment orchestrée par Barrera qui tire toutes les ficelles : la police, l’armée et jusqu’aux plus hauts fonctionnaires mexicains sont à sa solde. Alors que la lutte pour le contrôle de tous les cartels fait rage, avec une violence inouïe, Art Keller s’emploie à abattre son ennemi de toujours.

Jusqu’où ira cette vendetta ?

 

L’auteur :

Né en 1953 à New York, Don Winslow a été comédien, metteur en scène, détective privé et guide de safari. Il est l’auteur de nombreux romans traduits en seize langues, dont plusieurs ont été adaptés par Hollywood. Après avoir vécu dans le Nebraska et à Londres, Don Winslow s’est établi à San Diego, paradis du surf et théâtre de ses derniers romans.

Thomas H. Cook – Sur les hauteurs du mont Crève-cœur

C’est toujours avec une grande gourmandise que je découvre un nouveau roman de Thomas H. Cook, et celui-ci, dès le prologue, tient toutes ses promesses :

« Voici le récit le plus tragique qu’il m’ait été donné d’entendre. Toute ma vie, je me suis évertué à le garder pour moi. »

Ainsi commence ce 12ème roman de Thomas H. Cook, l’un des écrivains les plus lyriques du roman noir. Écrit en 1995 et paru en France en 2016 seulement,  il démontre, s’il en était encore besoin, que l’histoire importe moins que la façon dont elle est contée.
Choctaw, Alabama : Ben Wade, la quarantaine bien entamée, médecin dans cette petite ville du sud profond, remonte le fil de ses souvenirs pour nous relater les évènements qui ont conduit à la sauvage agression de Kelli Troy, sur les hauteurs du mont Crèvecœur.

Il rappelle l’arrivée de la jeune Kelli, à la rentrée scolaire, en provenance de Baltimore, son intégration difficile dans la bande d’étudiants, ses premiers pas auprès de Ben comme corédactrice du Wildcat, le journal de l’école. Il décrit son engagement pour les droits civiques, éveillés en elle par une manifestation de noirs dans la ville voisine de Gadsden.
Il évoque aussi l’éveil de Ben à une passion adolescente qui se révèlera sans espoir.
« Elle hocha la tête, puis prononça les paroles les plus sombres et les plus tragiques qu’il m’ait été donné d’entendre.
– Aimer quelqu’un n’oblige pas cette personne à vous aimer en retour, dit-elle. »

L’agression de Kelli est le pivot de l’histoire. L’auteur l’aborde par de fréquents va et vient, entre le passé  le présent et le futur. C’est un peu déstabilisant au début, mais on s’y fait vite. Il nous décrit le quotidien d’une petite ville du sud des États Unis, au tout début de la déségrégation et de l’émancipation des populations de couleur.

« Qu’allait faire Kelli sur le mont Crève-Cœur ce jour-là ? Qu’allait-elle chercher, seule dans la profondeur de ces bois ? »

Ces questions, revenant comme un leitmotiv, jalonnent notre lecture. Comme le lecteur progresse dans l’histoire, qui dépeint avec beaucoup de justesse le mode de vie des  petites villes américaines, l’auteur nous décrit avec beaucoup d’empathie et de justesse le mal être de ces adolescents, prisonniers d’une société qu’ils trouvent étriquée et dont tous rêvent de partir.

“Chaque lieu renferme le monde entier… Mais peut-être que dans une petite ville, où les choses se passent plus lentement qu’ailleurs, ne les voit-on que mieux” dit Kelli.

Tout au long de la lecture nous reste en mémoire le premier chapitre, glaçant… Nous savons que Ben, à travers ses souvenirs, nous emmène vers quelque chose de terrible, forcément tragique.

« Et je me dis que tout Choctaw devait être relégué dans cette même ignorance, le monde entier, pour reprendre la formule de Kelli, composé de tout ce qui existe et n’existera peut-être jamais. Et là, tissé quelque part, une blessure en infectant une autre qui en entraînait une autre, le sombre tracé de la longue veine de ce mal qu’on n’a pas voulu. »

Et il demeure pour le lecteur la sensation diffuse et persistante que Ben est impliqué dans ce qui est arrivé à Kelli, mais on ignore de quelle façon et jusqu’à quel point.

« En chemin, je pensai à mon existence, à la manière dont, au fil des années, j’avais assumé le noble rôle de médecin de campagne et de bienfaiteur public. Seulement je savais à présent que chaque fois que je m’étais autorisé à m’imaginer en personnage aussi respectable, une troublante petite voix intérieure avait retenti, semblable à celle qui chuchotait à l’oreille des Romains de retour de conquêtes, les incitant à la prudence en leur rappelant que la gloire est éphémère. Mais en moi, cette voix était sans relâche celle de Luke, porteuse d’un tout autre message que celui entendu par les vainqueurs.»
Thomas H Cook, est un fin observateur de ses semblables et nous les décrit de fort belle manière. Il n’évite pas certains stéréotypes de la jeunesse américaine, comme le « fort en thème » à lunettes, ni la traditionnelle reine de beauté du lycée et son pendant masculin, le beau « quarterback » de l’équipe de football.
Mais on lui pardonne bien volontiers, tant son histoire est prenante et bien construite, une formidable évocation qui gagne en puissance au fur et à mesure que la narration s’approche de l’inéluctable drame.
Et la fin du roman, totalement inattendue, nous laisse proprement abasourdis.

Un des romans les plus passionnés, et selon le propre aveu de l’auteur, des plus personnels, dans lequel il a mis tout son cœur. Il voulait écrire sur la politique et les passions amoureuses, étroitement imbriquées dans ce cas, dans ce sud profond, héritier d’une longue tradition d’esclavage et de ségrégation, au plus fort du mouvement pour les droits civiques.
C’est essentiellement une histoire d’amour, sombre et tragique, mais aussi une histoire sur le regret. Nous nous sommes tous posé la question : avec la perspective que donne l’âge, sur la vision des évènements passés, aurions nous fait les mêmes choix ?
C’est l’histoire d’un homme qui se retourne sur sa vie passée, de manière authentique et honnête, pour essayer de comprendre, d’une certaine façon, quelle fut son erreur.

Un excellent cru de Thomas H. Cook que je vous recommande tout particulièrement.

Editions  Seuil Policiers, 2016

Une interview de l’auteur :
https://www.youtube.com/watch?v=PBd66ZdMhD8

 

4ème de couv :

mont-crevecoeur« Qu’allait faire Kelli sur le mont Crève-Cœur ce jour-là ? Qu’allait-elle chercher, seule dans la profondeur de ces bois ? »
Trente ans après le drame, Ben demeure obsédé par l’image du corps de Kelli tel qu’il a été découvert sur la hauteur de ce mont où, jadis, l’on organisait une course de Noirs avant les enchères du marché aux esclaves.
Dans un de ces flash-back troublants que Thomas H. Cook maîtrise à merveille, le lecteur revisite avec Ben, ancien condisciple de la victime devenu médecin de campagne, les événements qui ont bouleversé la petite communauté blanche et conservatrice de Choctaw, Alabama, au mois de mai 1962.
Le meilleur ami de Ben le soupçonne toujours d’en savoir plus qu’il ne l’admet sur l’agression de la jeune beauté venue de Baltimore : Kelli a-t-elle été tuée parce que Todd, le bourreau des cœurs local, avait plaqué sa petite amie pour elle ou parce qu’elle soutenait la cause des Noirs dans le journal du lycée ?

 

L’auteur :
Thomas H. Cook est né en 1947.
Il a été professeur d’anglais et d’histoire ainsi que secrétaire de rédaction au magazine américain Atlanta avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Ses romans, réputés pour leur finesse psychologique, privilégient les thèmes des secrets de famille, de la culpabilité et de la rédemption.
Il a reçu en 1997 le prix Edgar Allan Poe pour son roman « Au lieu-dit Noir-étang ».

Jean-Luc Bizien – Le berceau des ténèbres

Après son dernier voyage mouvementé en Corée du Nord, Seth Ballahan est revenu à New York, où il coule des jours tranquilles, entre son travail de rédacteur en chef du journal et sa famille. A Little Italy et Chinatown, des enfants disparaissent, enlevés en plein jour, sans laisser de traces. Le NYPD ne semble pas très concerné par ces enlèvements. Seth, quant à lui,  pressent que ces disparitions pourraient donner matière à un article. Le naturel du journaliste reprend vite le dessus et, il commence à mettre en branle son réseau d’informateurs pour mener sa propre enquête.

Contrairement à la police, le vieux parrain de la mafia italienne, Vito Del Piero, et son homologue Wang, de la triade chinoise, prennent ces disparitions très au sérieux. Il pourrait s’agir de trafic d’enfants. A l’approche de Noël, la psychose qui pourrait en découler serait sans aucun doute néfaste pour leur business. Ils confient donc à leurs hommes de main la recherche des enfants disparus et la capture de leur ravisseur.
Ces « porte-flingues » n’étant clairement pas formés à ce travail d’investigation, Monsieur Wang, le parrain chinois fait appel au transfuge Paik Dong-Soo, ex-officier du renseignement en Corée du Nord, qui paraît être la personne la plus adaptée à la situation.

Ce que le parrain ignore, c’est que Dong-Soo n’est plus que l’ombre du brillant officier qui est arrivé aux Etats-Unis. Orphelin de son ancien monde et incapable de s’adapter à sa nouvelle vie, il a sombré dans la dépression. Sale et obèse, il passe le plus clair de son temps dans son canapé, dans un laisser-aller suicidaire.
« Paik Dong-Soo eut une moue écœurée en avisant son reflet dans le miroir de la salle de bains. Des cernes violacés soulignaient ses paupières, ses yeux creusaient deux cicatrices noires sur son visage. Sa peau était fripée et terne, ses cheveux longs atteindraient bientôt ses épaules. Pire encore : ses joues bouffies étaient couvertes d’une barbe épaisse, une broussaille de poils qui le transformait en caricature de primate. Pour un peu, il se serait cru de retour en Section 49. »

Il est tout d’abord réticent, mais comme le sort d’enfants est en jeu, il va accepter la mission. Les semaines qui suivent le voient s’astreindre à un entraînement forcené pour se remettre en condition physique et mentale pour être en mesure de remplir la mission qu’on lui a confiée.
Une fois lancé dans la chasse aux indics, les méthodes, plutôt extrêmes, qu’il employait en Corée du Nord vont rapidement porter leur fruits, et dessiner une première esquisse du suspect. Il se fait appeler The Ace, on ne sait si c’est un homme ou une femme, nul ne l’a jamais vraiment vu.  Son identité donne lieu à toutes sortes de spéculations et de fantasmes.
 « Certains disent que c’est un homme, d’autres jurent que c’est une femme. Il apparaît et disparaît, à la manière d’un fantôme. Les gens qui ont entendu sa voix sont incapables de la décrire. Ils disent que c’est un mélange entre une voix d’enfant… et la plainte d’un animal à l’agonie. Quelque chose de doux et grinçant à la fois. »
Au travers de la recherche du kidnappeur se joue également une lutte d’influence entre les deux parrains, chacun voulant s’attribuer le mérite de sa capture.
Seth et Dong-Soo enquêtent séparément, sans rien savoir de l’implication de l’autre. Mais quand leurs recherches les mettent en contact, ils vont comme par le passé, travailler ensemble. Ce qui n’est pas sans poser à Seth quelques problèmes de conscience, car Dong-Soo ne s’embarrasse pas de considérations éthiques pour faire parler ses témoins.

Dès le prologue et le premier chapitre, on entre de plain-pied dans l’action : le lecteur est mis en condition pour plonger dans ce que sera cette histoire, un condensé de violence, de terreur et de douleur.
« Au dessus de moi, le géant se redresse. Je tremble. Mon crâne me fait mal et je voudrais sangloter pour chasser la douleur, mais le monstre me fait trop peur. Je n’ose relever la tête et je ne distingue, à travers le rideau de mes larmes, que sa silhouette massive. Il émet un grognement et je devine la moue écœurée qui prend naissance sur son visage aux traits épais.
L’ogre me regarde un moment en silence, puis il secoue le menton de droite et de gauche avant de libérer un ricanement.
– Regarde-toi ! Tu n’es qu’une pathétique petite merde. Une sale pourriture de gosse, lâche et geignard… »

Jean-Luc Bizien déroule  son histoire comme un film, en une succession de courts plans-séquences, chacun consacré aux différents personnages du roman. Les personnages, parlons-en, justement ! Ils sont nombreux, bien dessinés, depuis nos deux héros, jusqu’aux truands italiens, ou chinois, ou même les personnages de cette cour des miracles qui peuple les souterrains oubliés de la ville. On pourrait craindre de « s’emmêler les crayons » dans toute cette cohorte de personnages, mais non. Ils sont tous clairement identifiés et intégrés à l’histoire. Le découpage et l’articulation de tous ces plans, bien agencés au service d’un scénario bien construit, donnent au récit une dynamique naturelle, qui nous pousse toujours plus avant vers le dénouement.
Comme le dit si justement Bernard Minier, c’est « un putain de page-turner, impossible à lâcher ».

La force de ce roman tient également à la psychologie très travaillée de ses personnages : Seth Ballahan en journaliste obstiné et risque-tout, tiraillé entre son métier de journaliste et le souci de sa famille, Paik Dong-Soo en vengeur mutique, avare de démonstrations futiles, mais d’une redoutable efficacité. Tous deux sont prêts à tout dès que leurs proches sont menacés. Et puis, il y a The Ace, un vrai méchant comme on en fait peu, d’une froide cruauté, d’une intelligence redoutable et d’une imagination fertile dans les sévices qu’il inflige à ses victimes.
« Le loup-garou des souterrains était sûr de sa victoire, sûr de la terreur qu’il inspirait. Il souriait toujours plus, dévoilant une dentition de prédateur. L’intrus était grand, solide… Il devait être lourd. Et probablement trop lent. Il s’accorda encore deux pas, avant de lancer son attaque. »

Les descriptions des quartiers pittoresques de Little Italy et de Chinatown, et la visite des souterrains désaffectés de l’ancien métro de New York donnent au récit une ambiance toute particulière. L’auteur apporte aussi des informations particulièrement intéressantes du point de vue de la médecine légale, notamment sur l’ADN et ses particularités, mais chut… Je n’en dirai pas plus.
En forme de clin d’œil, la présence de Joshua Brolin, le profileur de Portland, Oregon. Il m’a bien fallu quelques chapitres pour percuter et enfin me souvenir : où ai-je déjà vu ce nom ???  
– Bon sang, mais c’est bien sûr !!!   « L’âme du mal », de Maxime Chattam, lu il y a plus de 10 ans…

L’écriture très fluide, le sens du rythme et de la narration sont parfaitement maîtrisés pour nous donner un thriller tout à fait captivant et  je le répète, « impossible à lâcher ».
Un excellent moment de lecture, 480 pages avalées en un rien de temps, que je pourrais résumer en  deux mots : terriblement efficace.
A lire de toute urgence.

Éditions Toucan Noir, 2015

4ème de couv :

le-berceau-des-tenebres-653827Ancien officier des services de renseignements, militaire parfaitement entraîné, le lieutenant Paik Dong Soo est parvenu à quitter l’enfer de son pays-prison, la Corée du Nord. Grâce à son ami le journaliste américain Seth Ballahan, il a réussi à exfiltrer sa femme et son fils et à gagner New York. Pour lui, le plus dur est désormais de s’adapter à ce nouveau monde, où la liberté le paralyse.
Jusqu’au jour où un étrange visiteur fait appel à ses anciennes compétences. Des enfants ont été enlevés en plein Chinatown, les gens sont inquiets et pour les commerçants, la peur est le pire ennemi des affaires. Incapable de son côté de recueillir le moindre renseignement fiable au coeur d’une communauté fermée, la police est impuissante. Pourtant, jour après jour, les rumeurs les plus atroces se propagent.
Il faut intervenir vite. Puisque les voies judiciaires sont lentes, restent les méthodes radicales de Paik Dong Soo. Avec les risques qu’elles comportent…

L’auteur :
Jean-Luc Bizien est né en 1963 à Pnom-Penh. Très jeune, il découvre la bande dessinée et le cinéma.
Il débute dans le Jeu de rôle avec Hurlements (1989), puis Chimères (1994, Prix Casus Belli dans les catégories « Meilleure création française » et « Meilleur jeu de l’année »)
Depuis, il écrit dans tous les genres, passant avec bonheur de la littérature blanche (Marie Joly, éditions Sabine Wespieser, 2004) au thriller, de la jeunesse à la fantasy.

Plus de deux millions cinq cent mille exemplaires de ses livres-jeux (collections « Vivez l’Aventure » et « 50 surprises ») ont été vendus par les éditions Gründ, pour lesquelles il a créé la série Justin Case.

Travailleur insatiable, il vient d’achever avec ce roman La Trilogie des ténèbres pour les éditions du Toucan, poursuit la série La Cour des miracles chez 10-18, songe à une nouvelle série de thrillers historiques et rêve d’écrire un roman dont l’action se déroulerait en Corse, où il vit aujourd’hui.

Ce dernier roman « Le berceau des ténèbres », vient de se voir récompensé du prix « Sang d’encre 2016 » au Salon du Polar de Vienne.

Gregory Mc Donald – Rafael, derniers jours

De « The Brave », de Gregory Mc Donald, je ne connaissais que l’adaptation cinématographique réalisée et interprétée par Johnny Depp.  La chronique de mon amie la Belette, dont je suis attentivement les avis, avait attiré mon attention sur ce roman : « Rafael, derniers jours ».

C’est un très court roman, à peine 180 pages, ou une longue nouvelle, comme vous voudrez, mais qui dégage une intensité dramatique peu commune.
« Morgantown n’était pas une ville au sens propre.
À l’origine, il y avait là une station-service qui faisait aussi magasin général, plus un terrain immense, le tout appartenant à un vieillard du nom de Morgan. Il vivait encore quand Rafael était petit. Cette station-service desservait une route à deux voies. Morgan possédait des roulottes, qu’il installa à proximité et qu’il loua. Lui-même, tant que vécut sa femme, habita dans une caravane double située juste derrière le commerce. L’électricité et l’eau étaient fournies à tous les résidents directement par le magasin. »

Rafael, 21 ans, sa femme et ses trois enfants vivent à Morgantown. Ce n’est même pas une ville, à peine un lieu-dit, entre l’autoroute et une décharge publique, où la récupération de marchandises est le seul moyen de gagner un peu d’argent. Ici vit aussi toute une population de laissés-pour-compte, complètement exclus du système. L’alcoolisme y est endémique, seul dérivatif pour supporter le dénuement de leur quotidien.
Dans cet univers misérable, Rafael ne voit pas de perspectives d’amélioration pour sa femme et ses trois enfants.

Aussi, lorsque au détour d’une conversation de bistrot, il entend parler de l’opportunité d’un boulot pouvant lui rapporter 25.000 dollars, il voit là une planche de salut qui peut lui permettre d’offrir un avenir meilleur à sa famille.
Il rencontre le réalisateur, M. Mc Carthy, pour négocier les conditions de son embauche. Ce travail n’a rien de compliqué, il s’agit « seulement » de tourner dans un « snuff movie », un film où il doit être torturé à mort.
Les deux hommes tombent d’accord sur un cachet de 30.000 dollars, 300 d’avance et le solde devant être versé une fois le travail effectué.

Naïf et illettré, Rafael signe le contrat, un bout de papier portant quelques chiffres et sa signature, sans aucune valeur.  Persuadé d’avoir bien négocié, il empoche son contrat, les 300 dollars d’acompte, va ouvrir un compte à la banque et rentre chez lui, avec la promesse de revenir trois jours plus tard pour « le travail ».

L’auteur,  en début d’ouvrage, avertit les âmes sensibles qu’ils peuvent sauter le chapitre 3.  Si la lecture de ce chapitre est particulièrement éprouvante, de par la description détaillée des épreuves qu’il devra endurer au cours de sa mise à mort, elle est pour moi nécessaire pour prendre toute la mesure du sacrifice que Rafael va accomplir pour sa famille.
Sacrifice inutile, car il est fort probable que sa famille ne voie jamais la couleur des 30.000 dollars promis à Rafael.
Le roman se concentre sur les derniers jours de la vie de Rafael, les trois jours précédant sa mise à mort. Pendant ces trois jours, il va dépenser l’avance qu’il a reçue en cadeaux pour sa famille : deux robes pour sa femme Rita, et des jouets pour les enfants parmi lesquels un gant de base-ball pour son fils, qui n’a même pas un an. C’est dire toute la confiance qu’il a en l’avenir.

Pendant trois jours, il va jouer à avoir une vie presque normale. Cette soudaine rentrée d’argent étonne les gens de sa communauté, et sa famille à qui il dit avoir trouvé un travail, « dans un entrepôt », sans plus de précisions.
Il ne dispose pas de gaz chez lui, et il a pourtant acheté une dinde énorme, qu’il partagera avec sa communauté pour un son dernier repas, comme en une allégorie du Christ avant sa Passion.
La description des derniers jours de la vie de Rafael est l’occasion pour l’auteur d’une mise en accusation de l’Amérique. Que des gens vivent dans de telles conditions nous paraît inconcevable, et pourtant… Ce pays est divisé en deux camps : ceux qui possèdent tout, et d’autres qui n’ont rien. Il dénonce également l’alcoolisme fréquent dans les classes défavorisées, le racisme latent. Dans cette communauté, il n’existe pas d’espoir, la seule délivrance vient avec la mort. Le propos du livre est une métaphore, stigmatisant l’exploitation des démunis par les possédants, illustrée par l’innocence et l’honnêteté de Rafael, face à ceux qui s’apprêtent à lui voler sa vie.

Pourtant, de nos jours, avec l’augmentation du chômage,  de la pauvreté, et l’émergence  d’une toute puissante téléréalité, l’idée d’un homme se sacrifiant dans un « snuff movie », est complètement farfelue mais néanmoins possible .

Cette lecture est une expérience viscéralement bouleversante, profondément déprimante, qui  marquera sans aucun doute tout lecteur qui en fera l’expérience.
Même s’il nous laisse un goût amer, il faut avoir lu ce roman, horrible, macabre, tragique et réaliste, mais avant tout profondément humain.

Editions 10-18, 2005

4ème de couv :

rafael_derniers_joursIl est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d’une décharge publique, quelque part dans le sud-ouest des États-Unis. Mais l’Amérique ne l’a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s’appelle Rafael, et il n’a plus que trois jours à vivre… Avec ce roman, Gregory Mc  Donald n’a pas seulement sondé le cœur de la misère humaine, il lui a aussi donné un visage et une dignité.

L’auteur :

Gregory Mc Donald est un écrivain américain auteur de romans, et en particulier de romans policiers.
Il a étudié à Harvard et fut journaliste au Boston Globe pendant sept ans (1966-1973) avant de se consacrer à la littérature.

Il est connu pour ses séries de romans policiers, l’une avec Fletch et l’autre avec l’inspecteur Flynn.
Les deux premiers romans de la série Fletch ont obtenu le prix Edgar-Allan-Poe en 1975 et 1977.
« Rafael, derniers jours » (1991, traduit en 1996), a obtenu le Trophées 813 du meilleur roman étranger en 1997.

Bruce Holbert – Animaux solitaires

Comté de l’Okanogan, État de Washington, en 1932. L’ Amérique se relève à peine de la Grande Dépression de 1929. Les effets du New deal mis en place par Roosevelt pour donner un coup de fouet à l’économie tardent à se faire sentir. Un serial killer sévit dans la région, laissant derrière lui des cadavres d’indiens, les dépouilles minutieusement sculptées en une savante mise en scène. Devant l’inefficacité du Bureau des Affaires Indiennes, le comté fait appel au shérif Russell Strawl, aujourd’hui à la retraite.
« Ce qui le distinguait de sa proie, c’était sa facilité à enfouir son cœur et son âme dans les fontes de sa selle. Cette aptitude n’avait pas grand-chose d’humain. Et pourtant, Strawl était convaincu que l’esprit de tous les hommes était fait de la même façon et il y voyait la vérité centrale autour de laquelle chaque individu gravitait, sans envisager un instant que l’étoile qui le tenait captif de sa gravitation pouvait ne pas être une étoile du tout, mais une planète noire, et lui un astre insignifiant qui tournait autour d’elle. »

Par le passé, Strawl a acquis une certaine notoriété pour son habileté dans la traque des criminels de tout poil. Connu pour avoir des méthodes d’investigation surprenantes, souvent brutales, mais diablement efficaces, il est à la fois craint et respecté des populations dans tout le comté, et même au delà. C’est une force de la nature, doté de capacités physiques étonnantes, un atout majeur dans l’accomplissement de sa mission.
« L’ouïe de Strawl était aussi infaillible que l’odorat d’un chien de chasse qui suit une piste, et pour lui les sons étaient aussi distincts et identifiables que des odeurs. Il pouvait repérer un bruit de pas à trois kilomètres et dans la plupart des cas deviner qui le produisait, et cela, même sous une averse d’orage ».

En compagnie de son fils adoptif, Elijah, prophète autoproclamé, Strawl chevauche à travers les trois comtés, sur la piste du tueur, au sein de la population des pionniers blancs et des indiens.
Au rythme du pas des chevaux et des bivouacs à la belle étoile, son enquête avance lentement. Parmi les différents témoins qu’il rencontre, certains sont de vieilles connaissances. Ces personnages secondaires, hauts en couleurs, ne sont pas très coopératifs avec lui, ce qui engendre quelques affrontements.
Personnage monolithique, Strawl semble porter cette fureur en lui depuis toujours, comme en témoignent son passé agité, et sa famille disloquée.
Il est responsable de la mort de sa première femme, Emma. Sur un coup de colère (elle ne lui donnait pas le poivre assez vite !), il lui avait asséné un coup de poêlon en pleine tête, entraînant sa mort. Il s’était dénoncé et, curieusement, n’avait même pas été inculpé.
Sa deuxième femme Ida, une indienne Salish qu’il avait recueillie, avant de l’épouser, disparut dans les eaux de la rivière, le laissant avec son fils Elijah.
Ses accès de fureur incontrôlée donnent lieu à des scènes d’une violence baroque, et non dénuées d’une certaine fantaisie, comme celle où il lâche un taureau, rendu furieux par ses soins, dans le bureau des policiers des Affaires Indiennes, coupables à ses yeux d’une bien molle collaboration.
« Il entortilla les orties autour de la matraque, puis les fixa à l’aide d’une bride sortie d’une sacoche de selle et mena le taureau jusqu’à la seule porte dont il n’avait pas condamné l’accès… Il ouvrit la porte, tira le taureau à l’intérieur, souleva la queue de l’animal et lui enfonça dans l’anus la matraque et les orties, puis lui expédia un coup de pied dans les testicules. »
L’écriture est puissante et élégante à la fois,les dialogues souvent teintés d’ironie. L’auteur passe avec aisance de scènes violentes et scabreuses, à de longues descriptions poétiques de la nature, de la faune et de la flore, bien la veine du « nature writing ».
Ces passages de grand calme, presque contemplatifs, sont pour Strawl propices à la réflexion et à l’introspection.

Pour ce roman, Bruce Holbert s’est inspiré de l’histoire vraie de son arrière-grand-père, un éclaireur indien de l’Armée des Etats-Unis, un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, le grand-père de l’auteur.
C’est un roman qui joue avec les codes du western et du roman noir, dans lequel l’intrigue criminelle assez simpliste nous réserve bien peu de surprises et demeure accessoire. La force de ce roman réside surtout dans la peinture de cet Ouest où apparaissent les premiers signes de la civilisation, dans lesderniers soubresauts d’un monde finissant.
On est bien loin de la vision de l’Ouest héroïque et flamboyant. Dans ce monde crépusculaire, Strawl, héros vieillissant et fatigué, s’interroge sur le sens de sa vie, marquée par cette sourde violence, faisant écho à celle des criminels qu’il a pourchassés durant toute sa vie. Il se dégage de ce récit le même pessimisme lyrique et désabusé que dans « No country for old men » de Cormac Mc Carthy.  Je serais curieux de voir ce que donnerait une adaptation cinématographique de ce roman, confiée à un réalisateur inspiré. 

Ce premier roman de Bruce Holbert est une incontestable réussite, un roman qui fait date, et nul doute que le personnage de Russell Strawl restera longtemps présent dans nos mémoires.
Un excellent moment de lecture !

Editions Gallmeister, 2016

4ème de couv :

animaux-solitaires2Comté de l’Okanogan, État de Washington, 1932. Russell Strawl, ancien officier de police, reprend du service pour participer à la traque d’un tueur laissant dans son sillage des cadavres d’Indiens minutieusement mutilés. Ses recherches l’entraînent au cœur des plus sauvages vallées de l’Ouest, là où les hommes qui n’ont pas de sang sur les mains sont rares et où le progrès n’a pas encore eu raison de la barbarie. De vieilles connaissances croisent sa route, sinistres échos d’une vie qu’il avait laissée derrière lui, tandis que se révèlent petit à petit les noirs mystères qui entourent le passé du policier et de sa famille.

L’auteur :

Bruce Holbert a grandi au pied des Okanogan Mountains, dans l’État de Washington. Son arrière-grand-père, éclaireur indien de l’armée des États-Unis, était un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, grand-père de l’auteur, qui s’est inspiré de cette tragédie pour ce premier roman.
Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans des revues littéraires et ont remporté divers prix littéraires. 

Son second roman, L’Heure de plomb, paru en France en septembre 2016, prend place dans les régions rocheuses et désertiques où il a passé son enfance.

 

Tony Parsons – Des garçons bien élevés

« Prologue:
Dans ses derniers instants, elle pensa à sa famille qui ne la reverrait plus jamais et – au-delà, comme un chemin aperçu brièvement mais jamais emprunté – elle vit très clairement l’époux quelle ne rencontrerait jamais, ses enfants qui ne naîtraient pas, la vie heureuse et remplie damour qui lui avait été arrachée.
Alors, tandis que son âme s
’éteignait, son dernier soupir fut un cri silencieux de colère et de chagrin pour tout ce quils lui avaient volé, la nuit de sa mort. « 

20 ans après…
Max Wolfe, héros de la brigade antiterroriste, a été décoré pour son action où, ignorant les directives de sa supérieure, il avait neutralisé un terroriste avant que celui-ci n’actionne sa charge explosive.

Père célibataire, il élève seul sa fille Scout âgée de 5 ans, et jongle avec les nécessités du service pour donner à sa fille le cadre d’une vraie famille. Sa femme les a abandonnés, partie un jour pour un autre homme, une autre vie.
Il a une personnalité plutôt individualiste, du genre « loup solitaire » (quand on s’appelle Wolfe !), et a tendance à se fier plus à son propre raisonnement et à ses  intuitions plutôt que de se conformer strictement à la procédure, ce qui lui vaut l’inimitié de sa supérieure, la Superintendante Elizabeth Swire.

Ayant demandé son transfert à la Brigade criminelle, sous les ordres du DCI Mallory, la première affaire qui lui échoit est l’assassinat d’Hugo Buck, un banquier, égorgé et quasiment décapité.
« La gorge du banquier avait été plus que tranchée. Elle était béante. La partie antérieure de son cou avait été découpée proprement, avec une grande précision. Il était allongé sur le dos et on aurait dit que seul un fragment de cartilage grisâtre reliait encore sa tête à son corps. Le sang avait jailli de son cou en larges giclées. Sa chemise et sa cravate se confondaient en une sorte de monstrueux bavoir rougi. »
Les premiers soupçons se portent sur son épouse Natasha, avec qui il avait eu une violente dispute.

Quelques jours après, un SDF est retrouvé mort, égorgé de la même façon.
Les deux victimes ne sont apparemment pas du même monde, mais on retrouve au domicile de chacun d’eux, la même photo de 7 jeunes gens en uniforme : 7 représentants de la bonne société britannique issus de familles riches et privilégiées.

Cette photo date de leur adolescence, lors de leur scolarité à  « Potter’s Field », sorte de pensionnat paramilitaire privé.

Vengeance de classe, ou vengeance de femme battue ? Wolfe n’a pas la moindre piste, contrairement à nous lecteurs qui, après avoir lu le prologue, avons une idée très précise, sinon de l’auteur, au moins de son mobile.
Et lorsque un après l’autre, les membres de ce groupe sont victimes du tueur, apparaît sur Facebook un certain « Bob le boucher » qui revendique ces meurtres.
Wolfe ne croit pas à ces déclarations, et demeure persuadé que la réponse à toutes ses interrogations se trouve entre les murs de Potter’s Field, qui paraissent abriter de bien sombres secrets.
C’est donc dans cette direction qu’il va orienter son enquête, assisté de la jeune inspectrice Edie Wren.

« Pas un mot à la presse, compris ? Jamais. On a des gens pour ça. Nos spécialistes du service médias. Il faut les laisser sen occuper, OK ? Parce que, dès qu’on commence à parler aux journalistes, dès qu’on commence à leur exposer nos petites théories, tous les gentils garçons frustrés par la société dégainent leur iMac, sortent du bois et déversent sur les réseaux sociaux leurs prétendus exploits antisociaux. Et une fois qu’ils ont commencé… une fois qu’ils ont proclamé que Bob le Boucher, c’est eux… alors on doit leur emboîter le pas, traquer leur adresse IP, se pointer chez eux et leur dire qu’ils ont été méchants, très méchants. Bref : on ne parle pas à la presse, nos experts s’en chargent. OK ? ».
Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête dans les milieux huppés de la bourgeoisie britannique, jusque dans l’antichambre du pouvoir, émerge une critique à l’égard de cette classe sociale de « nantis », de leur morgue et leur dédain par rapport aux classes « inférieures ». C’est également l’occasion de quelques coups de griffes aux média, au travers de la journaliste de tabloïd Scarlet Bush, et autres réseaux sociaux qui s’invitent dans l’actualité et la parasitent.

« Des garçons bien élevés » est le premier volet d’une trilogie policière mettant en scène le Détective Constable Max Wolfe. Pour cette première incursion dans le monde du polar, j’ai l’impression que Tony Parsons s’est  surtout attaché à respecter les « fondamentaux » du genre. Et, ma foi, force m’est de reconnaître qu’il s’en tire plutôt bien. Les différents personnages sont bien dessinés, le récit est rapide, rythmé et bien équilibré, entre les scènes d’action, les scènes d’enquête, et celles où nous voyons Wolfe sous un jour plus attendrissant dans son rôle de père. L’intrigue est intelligemment construite, les indices nous sont dévoilés en temps voulu, avec les nécessaires rebondissements pour maintenir le suspense, jusqu’au dénouement que pour ma part, j’ai trouvé un peu escamoté.

Si les visites au Black Museum, le musée du crime de Scotland Yard ajoutent une vision documentaire sur le travail de la police, elles n’apportent pas grand-chose à l’intrigue.

Il demeure, en fin de lecture, cette impression de trop bien léché. L’auteur aurait sans doute pu lâcher la bride et se laisser aller.
Il n’empêche que ce roman est d’une très agréable lecture, et que cet essai appelle une transformation, que j’attends avec le second volet de sa trilogie « Les anges sans visage ».
Read you soon, Mr Parsons !

Editions La Martinière, octobre 2015

4ème de couv :
garcons-bien-elevesIls sont sept. Ils se connaissent depuis vingt ans, tous anciens élèves de la très prestigieuse école de Potter’s Field. Des hommes venus des meilleures familles, riches et privilégiés. Mais quelqu’un a décidé de les égorger, un à un. Quel secret effroyable les lie ? Sur quel mensonge ont-ils construit leur vie ? L’inspecteur Max Wolfe va mener l’enquête, depuis les bas-fonds de Londres jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Au péril de sa vie.


L’auteur :

Né dans le Comté d’Essex, en Angleterre, Tony Parsons abandonne ses études à l’âge de 16 ans ; les jobs mal payés qu’il enchaîne lui laissent le temps de se consacrer à son seul vrai but : la littérature.
Devenu journaliste, spécialisé dans le punk rock, il traîne avec les Sex Pistols, enchaîne femmes, drogues et nuits sans sommeil.

Dix ans plus tard, changement de vie : il connaît un immense succès mondial avec Man and Boy (Un homme et son fils), Presses de la cité, 2001), publié dans 39 langues, vendu à plus de deux millions d’exemplaires, lauréat du British Book Award.

En 2014, il publie son premier roman policier, « Des garçons bien élevés ».
« Les anges sans visage »
, deuxième volet de la trilogie Max Wolfe, vient de paraître aux Editions La Martinière, en septembre 2016.

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Don Winslow – La griffe du chien

En 1975  au Mexique, en pleine opération Condor, des hélicos aspergent de désherbant toutes les cultures d’opium, dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue.
« Ici, on ne récolte pas le riz, on récolte l’opium. Il entend le barattage sourd des rotors d’hélicoptères et lève la tête. Comme pour des tas de mecs qui ont fait le Vietnam, le “whop-whop-whop” des pales est évocateur. Ouais, mais de quoi ? se demande-t-il, avant de décider qu’il existe certains souvenirs qu’il vaut mieux ne pas déterrer. »

Art Keller, agent de la DEA américaine, se trouve sur place pour coordonner l’opération. L’élimination physique de Don Pedro Aviles, seigneur de la drogue du Sinaloa, est aussi au programme.
« La DEA est une organisation encore vagissante, à l’époque, elle avait à peine deux ans. En déclarant la Guerre à la Drogue, Richard Nixon avait dû trouver les soldats pour la livrer. La plupart des nouvelles recrues venaient de l’ancien Bureau des narcotiques et des drogues dangereuses ; beaucoup appartenaient à différents services de police du pays. Pourtant, au moment de la mise en place de la DEA, les hommes, pour un grand nombre, venaient de la Compagnie. »

Tout au long de trente ans d’histoire, de 1975 à 2004, l’auteur brosse  un portrait saisissant de la situation géopolitique en Amérique centrale. Il  nous raconte l’histoire du « Tremplin Mexicain », autrement dit le trafic de cocaïne « de Medellin aux États-Unis via le Honduras et le  Mexique », à travers ces pays où les régimes et les fortunes se font et se défont au gré des alliances passées ou non avec les gros producteurs et trafiquants de drogue.

Je ne me hasarderai pas à essayer de vous raconter l’intrigue, particulièrement touffue et rendue d’autant plus complexe et prenante, par les différentes connexions entre la Mafia, les barons de la drogue Mexicains ou Colombiens  et un gouvernement américain qui ferme les yeux sur les cargaisons de coke, la « boue mexicaine ».

Le fil conducteur du roman est le combat entre Art Keller, et Adan Barrera, l’héritier aux dents longues d’une toute puissante famille des cartels mexicains. Tout d’abord amis, les deux hommes en viendront à s’opposer de plus en plus violemment, car l’obsession de Keller est de faire tomber l’organisation de Barrera, le nouveau patron du cartel, quitte à  y sacrifier sa vie de mari et de père.

Cette volonté farouche est le moteur de ce roman, par ailleurs tentaculaire, avec une galerie de personnages aussi variés tels que Adán et Raúl Barrera, les héritiers désignés; Sean Callan, un tueur à gages irlandais ; Nora Hayden, une prostituée de luxe ; un truand surnommé Peaches, amateur de pêches au sirop ; le Père Juan Parada, évêque peu orthodoxe ; et Ramos, un incorruptible flic Mexicain.
Tous ces personnages ne sont ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais. Les pires salauds peuvent se révéler des parents aimants, des gens soucieux de faire le bien de leur communauté, fut-ce aux dépens des autres. Ils sont le reflet de  l’image que nous renvoient ces pays, en proie à leurs propres contradictions.

Une fois commencée la lecture, vous êtes pris dans l’engrenage. D’un personnage à l’autre,  et de chapitre en chapitre, l’auteur vous entraîne dans un véritable maelstrom d’émotions.  En passant de scènes très intimes à des scènes d’une violence extrême, voire très “gore” (certaines scènes nécessitent d’avoir le cœur bien accroché), il fait de cette histoire un roman prenant et difficile à lâcher. Pour arriver plus vite au bout, vous pourriez avoir  la tentation (je n’y ai pas cédé !) de sauter un, voire plusieurs  repas.

Pour l’écriture de ce roman, l’auteur a fait un énorme travail de documentation, tant sur le plan historique que stratégique et socio-économique quant aux enjeux relatifs à la lutte contre la drogue.
Il évoque dans le récit le tremblement de terre meurtrier de Mexico, en 1985, où se révèle la grande humanité du père Juan Parada, et qui transformera la vie de Nora Hayden.

Il rappelle aussi, dans ces pages, la nébuleuse affaire de l’Irangate, qui impliquait une sorte de cabinet secret au sein du gouvernement Reagan, dont l’objectif visait à financer les rebelles sandinistes au Nicaragua, et par extension entraîner la chute du régime pro-soviétique. Il dénonce également l’influence grandissante de l’Opus Dei, qui profite de la précarité des populations locales pour asseoir son influence.

La collaboration la plus étroite et la plus sinistre entre les Contras Nicaraguayens, les barons de la drogue Mexicains, les FARC Colombiennes et la Mafia, décrite par Winslow, est tout à fait plausible et terrifiante. D’un côté, le Mexique subit la pression du gouvernement américain pour réprimer le trafic de drogue; et dans le même temps ce sont les toxicomanes américains qui financent ce trafic. Le Mexique comme les Etats-Unis engloutissent dans cette lutte des milliards de dollars, dépense insignifiante en regard de ce que rapporte la consommation de drogue.

“Il est incapable de décider si la guerre contre la drogue est une absurdité obscène ou une obscénité absurde. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est qu’une farce, tragique et sanglante. »

C’est un constat bien amer que fait l’auteur sur l’état de la politique anti-drogue dans la région. Ce roman, ce “narco-thriller” a parfois des accents de documentaire. Mais il s’agit bien d’un roman, même s’il ne fait aucun doute que cette fiction prend sa source dans le monde bien réel.
On ressort de cette histoire forcément  secoué, et notre vision d’une société américaine idyllique s’en trouve passablement ternie.
C’est un excellent roman que cette « Griffe du chien », peut-être le meilleur roman jamais écrit sur ce sujet.

Je recommande sans réserve.

Editions Le cercle Points, 2008

4ème de couv :
griffe-du-chienArt Keller, le « seigneur de la frontière », est en guerre contre les narcotrafiquants qui gangrènent le Mexique. Adán et Raúl Barrera, les « seigneurs des cieux », règnent sans partage sur les sicarios, des tueurs armés recrutés dans les quartiers les plus démunis. Contre une poignée de dollars et un shoot d’héroïne, ils assassinent policiers, députés et archevêques. La guerre est sans pitié.

 

 

L’auteur :
Né en 1953 à New York, Don Winslow a été comédien, metteur en scène, détective privé et guide de safari. Il est l’auteur de nombreux romans traduits en seize langues, dont plusieurs ont été adaptés par Hollywood. Après avoir vécu dans le Nebraska et à Londres, Don Winslow s’est établi à San Diego, paradis du surf et théâtre de ses derniers romans.

Lee Child – Jack Reacher, Retour interdit

 Jack Reacher, héros récurrent de Lee Child, est un ex-officier de la police militaire dont le quotidien consiste en une suite quasiment ininterrompue d’affrontements physiques avec des malfaisants de tout acabit. Il n’a pas d’adresse fixe, ni de bagages, sauf sa brosse à dents pliante. Il parcourt le pays en auto-stop (à l’occasion en bus Greyhound) et mange dans des « diners » bon marché. « C’était pas cher, et ça ne m’a pas tué ».
Il a un don certain pour se mettre dans les ennuis, et s’en sortir à son avantage, moyennant la distribution gracieuse de quelques horions.

Reacher est en Virginie du Nord pour enfin rencontrer le Major Susan Turner, maintenant commandant de son ancienne unité. Il ne connaît que sa voix, n’ayant eu avec elle que des échanges téléphoniques, une sorte de flirt à distance, lors d’aventures précédentes.
Au motel où il réside, deux types se présentent à sa porte et lui enjoignent de quitter la ville, à moins qu’il ne veuille être traduit en cour martiale sous le motif qu’il aurait discrédité son unité ! Mais Reacher n’est pas homme à se laisser intimider. Au terme d’une séance de baston dont il a le secret, rapide et efficace, il se débarrasse des deux fâcheux.

« Le type sur la gauche tanguait comme sur un bateau. Celui sur la droite chancelait en arrière. Tout déséquilibré, le type de gauche se tenait sur les talons, le torse exposé. Reacher lui décocha une droite genre coup de gourdin au plexus solaire, assez forte pour lui couper le souffle, assez douce pour ne pas causer de lésions neurologiques durables. Le type se replia sur lui-même, s’accroupit, et agrippa ses genoux. Reacher passa à côté de lui et s’attaqua au type de droite, qui le voyait venir et lui décocha une faible droite de son cru. Reacher la contra avec l’avant-bras gauche et en remit une couche dans le matraquage en plein plexus.
Le type se plia en deux, tout pareil.
Ensuite, il fut assez facile de les faire pivoter pour qu’ils regardent dans la bonne direction puis, d’un coup de semelle de grosse chaussure, de les pousser vers leur voiture, d’abord l’un, puis l’autre. Ils la heurtèrent tête la première, plutôt violemment, jusqu’à cabosser les portières, s’étalèrent et restèrent allongés par terre, haletants mais encore conscients.
Une voiture cabossée à justifier et des maux de tête le matin. Rien de plus. Plutôt clément vu les circonstances. Charitable. Attentionné. Délicat, presque. »

Au Q.G de son unité, les ennuis commencent : Susan Turner n’est pas à son bureau. A sa place, le colonel Morgan, qui explique à Reacher qu’elle est suspectée de fraude, possédant un compte aux Iles Caïman crédité de 100.000 dollars. Elle est emprisonnée et mise au secret. Pour Jack, cette explication est insuffisante.  Il  insiste pour la voir, ce qu’on lui refuse.
Comme par hasard, il se trouve bientôt accusé d’un homicide qu’il aurait commis  16 ans auparavant, et d’une recherche en paternité pour une jeune fille de 14 ans, née d’une femme qu’il ne se rappelle même pas avoir connue.

De plus, à cause de renvois en tout petit caractères, au bas d’un formulaire qu’il avait signé lors de son engagement, et qui stipulent qu’il peut être rappelé dans un certain délai, Reacher se retrouve réintégré dans l’Armée, et donc contraint d’obéir aux ordres.

Ça commence à faire beaucoup pour Jack qui y voit là une volonté délibérée de le mettre à l’écart. Pour libérer Susan Turner, il va lui-même se laisser incarcérer et manœuvrer pour être placé dans une cellule contiguë. Au moyen de  quelques ruses et subterfuges, agrémentés de plusieurs plaies et bosses, les « enfermants » se retrouvent enfermés, et les ex-enfermés prennent la clef des champs.

Les deux majors de la police militaire, l’ancien et la nouvelle, vont se retrouver embarqués dans un sacré imbroglio, sur fond de trafic d’armes et de drogue dans lequel sont impliqués la D.E.A (Agence Anti-Drogues), et des militaires de très haut rang. Une fois leurs forces mises en commun, Turner et Reacher font faire la preuve de leur efficacité.
Tout au long de leur périple à travers les Etats Unis, leurs déplacements font l’objet de plusieurs échanges téléphoniques entre deux mystérieux individus.  Juliette et Roméo, probablement  des noms de code, ont l’air particulièrement bien renseignés sur le parcours des fugitifs, ce qui laisse supposer des fuites dans la chaîne de commandement.

Au contact de Turner, Reacher va s’ouvrir un peu et dévoiler au lecteur un peu de son passé, des choses qui font de lui l’homme qu’il est devenu. On le découvre dans ce roman sous un jour un peu différent, mais toujours aussi déterminé et ne reculant pas devant la violence gratuite en plusieurs occasions.

En revanche, il se trouve curieusement attendri devant Samantha, cette jeune adolescente qui pourrait être sa fille et en qui il veut se reconnaitre un peu. Leur rencontre, complètement inattendue est l’occasion de belles pages, qui nous font voir un Reacher un peu moins monolithique et enfin plus humain.

L’auteur nous capte dans les filets de son histoire, entre Virginie et Californie, avec moult rebondissements et retournements de situation. Et dans ce panier de crabes militaro-politique, Reacher et Turner naviguent avec une aisance confondante, l’intuition de l’une s’ajoutant à la force de l’autre.

Lee Child est un véritable « storyteller », qui pimente son récit de pas mal de touches d’humour. A ce propos, la description physique de Reacher vaut son pesant de cacahuètes.
« La puberté lui avait apporté des améliorations sans qu’il ait rien demandé, dont sa stature, son poids et un corps extrêmement mésomorphe, avec des abdos découpés comme une rue pavée, des pectoraux dignes d’épaulières de football américain, des biceps comme des ballons de basket et de la graisse sous-cutanée de l’épaisseur d’un Kleenex. Il n’avait jamais rien trafiqué. Ni régimes. Ni haltères. Ni club de gym. « Si ce n’est pas abîmé, on ne répare pas », tel était son point de vue. »

Reacher prend parfois quelques libertés avec la légalité, comme le montre l’emprunt d’un cabriolet Chevrolet Corvette, et de la modique somme de 80.000 $ à un dealer de drogue. Il n’en avait plus l’utilité, vu qu’il était  mort dans l’incendie de son labo.
« – Il n’en a plus besoin. Et nous n’avons plus que quatre-vingt-huit cents. »
A noter le petit clin d’œil à destination d’un confrère : l’usurpation d’identité et l’utilisation frauduleuse d’une carte de crédit au nom de David Baldacci, auteur de thrillers bien connu, qui serviront à couvrir et financer la fuite de Reacher et de sa compagne.

Aux grincheux qui me diront « Oui, on a lu cent fois cette histoire », je répondrai : c’est vrai, mais que voulez-vous, j’aime Jack Reacher! Comme j’aime Dave Robicheaux, Walt Longmire, Harry Bosch ou Jack Taylor. Je suis attaché à ces personnages, et qu’importe si la qualité des romans est inégale, c’est un vrai plaisir, chaque fois renouvelé, de les retrouver, comme on retrouve de vieux amis.

Ce roman, 18ème de la série, n’a pas dérogé à la règle. Je ne vais pas crier « Géniaaaal!!! », ni au coup de cœur, mais il m’a permis de passer un très bon moment d’évasion et de détente sans prise de tête, en compagnie de Jack.
Et c’est bien là le principal!

Editions Calmann-Lévy, 2016

 

4ème de couv :
retour-interditDes déserts glacés du Dakota du Sud à son ancien bureau de la 110e unité de police de WashingtonDC, la route est longue et semée d’embûches, mais après bien des péripéties et avoir expédié au tapis deux individus qui lui conseillaient de filer s’il ne voulait pas être traduit en cour martiale, Reacher, intrigué et séduit, pousse enfin la porte du bureau de celle dont il ne connaît pourtant que la voix, le major Susan Turner. Et là, surprise: il tombe sur un commandant Morgan qui l’informe que «le major Susan Turner n’est plus là». Et qu’il est, lui, accusé d’avoir tué un dénommé Rodriguez il y a seize ans de ça.
Pendant ce temps, un certain «Romeo» appelle un certain «Juliet» pour suivre pas à pas les faits et gestes de Reacher. Ils savent qu’il va tout faire pour retrouver Susan Turner.
Reacher n’a certes peur de rien et arrive toujours à ses fins, mais quand les mauvaises nouvelles se multiplient.

 

L’auteur:

Lee Child
, de son vrai nom Jim Grant, né le 29 octobre 1954 à Coventry, est un écrivain britannique. Il a fait des études de droit à Sheffield puis il rejoint la chaîne de télévision Granada Television à Manchester. Il y resta dix-huit ans puis se lança dans l’écriture. Il vit actuellement à New York.

Il écrit des thrillers dont le héros récurrent, Jack Reacher, ancien officier de police militaire, pérégrine au travers des États-Unis. Comme tout dur à cuire du polar, Reacher est solitaire, froid, efficace et hanté par son passé. Ses ouvrages sont des best-sellers.