Sandrine Collette – Il reste la poussière

La steppe de la Patagonie argentine.
« Sur ces prairies d’herbe rongée, des clôtures de barbelés parcellaient les milliers d’hectares où les troupeaux vaquaient inlassablement, cherchant de quoi manger et parcourant des kilomètres pour survivre. La lande à perte de vue, aride et plate, si sèche que les arbres l’avaient désertée, remplacés vaille que vaille par quelques bosquets chétifs dont personne ne savait comment ils pouvaient subsister avec aussi peu de terre. »

Une estancia, dans laquelle vit une famille, la mère, et ses 4 enfants : les jumeaux Mauro et Joaquín, Steban le « débile », et le petit dernier Rafael. Point d’amour dans cette famille. Leur vie toute entière est vouée au travail de la ferme : la culture de la terre, l’élevage et la tonte des moutons, le seul élevage à pouvoir prospérer sur cette plaine austère. Les relations familiales sont marquées par la violence et la haine.
Il n’y a pas de père dans le tableau. C’était un bon à rien, paresseux et ivrogne, qui est parti peu avant la naissance de Rafael.

« — Tu vois le chemin ? Il est parti là-bas. Au bout, tout au bout. On ne le voit plus. Il ne reviendra pas. » – leur avait dit la mère. En réalité, comme le lecteur l’apprendra assez vite, un soir, après une dispute de trop, elle a laissé libre cours à des années de colère et de rancœur accumulées et l’a tué. Elle a ensuite chargé le corps sur un criollo et a été l’enterrer dans la plaine.
Cette nuit-là, Steban, âgé de 4 ans, a vu sa mère emporter le corps inanimé de son père, sur son cheval aux flancs tachés de sang. Il s’est depuis muré dans le silence. Ses aînés l’appellent « le muet » ou « le débile ».

« Peut-être que cela couvait depuis des années, cette rage qui sortait toute seule, sans qu’elle y pense, cette furie qui la prenait soudain, à se demander si elle n’attendait pas que ça, et les couinements du père là-dessous, qu’il n’avait rien à dire celui-là, qu’à se taire, et elle frappait encore et encore. Et peut-être était-ce à la fin le coup qu’elle lui avait mis dans la gorge avec la pointe de sa botte, la fureur de voir sa vie détruite, ses moutons et ses bœufs vendus en bouteilles de gnôle depuis des années : elle ne s’était arrêtée que quand il n’avait plus bougé.
Et il n’avait plus jamais bougé. »

Rafael, le petit dernier, est le souffre-douleur de ses frères aînés, qui passent leur temps à le maltraiter et à le brutaliser. Depuis sa naissance, la place qu’il occupe paraît grappillée aux autres, une surcharge de plus pour la mère déjà seule.
Dès qu’ils sont en âge de monter à cheval, le jeu favori des grands est de se saisir de leur frère et de l’emporter, au galop de leurs chevaux. En grandissant, ils corsent un peu le jeu, dans une variante argentine du « bouzkachi » afghan.
« Bien sûr, tout le printemps, Mauro, Joaquin et même Steban attrapèrent le petit, le soulevèrent, se le passèrent de main en main au galop de leurs chevaux. Le jetèrent au milieu du buisson griffu en s’exclamant, tordus de rire sur leurs selles. Il ne disait rien. Attendait sa revanche, et pas qu’un peu, quand il s’envolerait sur son incroyable criollo. »
Et quelle tendresse peut-il attendre de la mère, femme sévère, inflexible et mutique, arrivée jeune fille dans cette estancia et obligée de la tenir à bout de bras, avec l’aide de ses fils ?

« Elle les déteste tout le temps, tous. Mais ça aussi, c’est la vie, elle n’a pas eu le choix. Maintenant qu’ils sont là. Parfois elle se dit qu’elle aurait dû les noyer à la naissance, comme on le réserve aux chatons dont on ne veut pas ; mais voilà, il faut le faire tout de suite. Après, c’est trop tard. Ce n’est pas qu’on s’attache : il n’est plus temps, c’est tout. Après, ils vous regardent. Ils ont les yeux ouverts. »

A intervalles réguliers, la mère se rend à San León, la ville voisine, pour faire des achats, payer les fournisseurs, et passer à la banque voir l’état de ses finances. Ensuite, elle va au bar et passe la soirée entière à boire jusqu’à l’ivresse et jouer au poker. Un jour, dans une spirale autodestructrice, elle va jouer, jusqu’à miser et perdre Joaquín, l’un des jumeaux. Mauro, le jumeau restant va vivre cette séparation comme un déchirement. A partir de là, l’histoire déjà glauque, va s’accélérer et prendre un tour un peu plus tragique.
Dans l’immensité des plaines argentines se joue un drame, aux accents de tragédie antique. Un huis clos, au milieu de la pampa, dont les acteurs sont  les membres de cette famille qui se jalousent et se détestent.
La psychologie des personnages et d’une force peu commune: La mère, dont le nom n’est jamais prononcé, reste murée dans sa carapace de froide indifférence. Mauro, l’aîné des jumeaux, un condensé de force et de violence incontrôlables, efface complètement son double Joaquín. Steban, le « débile », est un peu plus fin qu’il n’y paraît. Rafael, le petit dernier, maltraité à l’excès, est le fil conducteur, le personnage central, de l’histoire.
Comment passer sous silence les chevaux criollos, rustiques et endurants compagnons des gauchos des plaines d’Argentine. Omniprésents dans le roman, ils sont le lien entre les personnages et la terre qu’ils parcourent, de l’aube au crépuscule. L’auteure, qui en connaît un rayon en matière de chevaux, les dépeint avec infiniment de réalisme, de poésie et d’amour.

Sandrine Collette signe là un hymne à la nature sauvage, à cette pampa argentine si exigeante avec ses occupants et si belle dans sa désolation. Elle vous happe dès le début et ne vous lâche plus, jusqu’au dénouement. C’est un magnifique roman où se mêle toute la palette des sentiments humains, une fresque familiale sans concession où le sordide côtoie le sublime…

Comment ne pas aimer Rafael? Ce jeune garçon qui, au milieu de cette noirceur et cette violence, éclaire le récit d’une lumière d’espoir.
Un excellent moment de lecture, un vrai coup de cœur.

Editions Denoël, 2015

4ème de couv:

il-reste-la-poussierePatagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux.
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l’a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien.
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille?

L’auteure:
Sandrine Collette  est Française, née à Paris en 1970 . Docteur en Sciences politiques, Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
Ses romans parus à ce jour sont:
Des nœuds d’acier – Grand prix de littérature policière 2013,
Un vent de cendres (2014)
Six fourmis blanches (2015)
Il reste la poussière
– Prix Landerneau du polar 2016

 

 

Franck Bouysse – Oxymort

Après « Grossir le ciel » et «Plateau », qui m’avaient enthousiasmé, j’étais curieux de découvrir les écrits précédents de Franck Bouysse. J’ai donc commencé par « Oxymort », qui se trouvait disponible à la Bibliothèque de mon village.
Ce roman, au sous-titre évocateur, « Limoges: requiem en sous-sol » est un véritable huis-clos, au sens premier du terme.
Enfermé dans une cave, Louis Forell ne sait ni pourquoi ni comment il est arrivé jusqu’ici. De l’autre côté de la porte, une présence qu’il devine plus qu’il ne la voit, qui joue avec lui, qui se borne à le nourrir et lui faire parvenir des énigmes sous forme de dessins.

« Ma joue gauche collée au sol, écrasée contre la terre battue. Mes yeux exorbités. La chaîne tendue du mur à mon poignet blesse mon flanc. Ma peau se déchire, comme de l’écorce dépecée par un outil de charron. Je sens ma chair se fendre. Mon sang s’accumule en anneaux de xylème. Reste bloqué. Pas mal. Je veux voir et je ne vois rien. Je vrille mon corps. J’essaie de gagner quelques centimètres. Petit lombric enfermé dans une boîte. Couvercle ajouré d’écailles de lumière. »

Les conditions de détention sont dégradantes, et pour ne pas sombrer dans la folie et arriver à comprendre le pourquoi de cette séquestration, il remonte le fil de ses souvenirs. Jour après jour, depuis les dernières semaines qu’il vient de vivre, jusqu‘à son réveil dans cette cave. Son travail au lycée, sa rencontre avec Lilly dont il est tombé amoureux, autant d’épisodes heureux de sa vie passée.

Et nous lecteurs, nous retrouvons à subir son enfermement, à nous interroger sur l’identité de ce mystérieux garde-chiourme : serait-ce Hubert, amoureux de Suzanne sa voisine de palier, qui lui dédicace des chansons à la radio. Suzanne, cinquantenaire fanée, qui n’a d’yeux que pour son collègue Louis Forell ? Ou bien ce jeune disquaire, précédent compagnon de Lilly, exclusif et jaloux ?

 « Elle aurait tant aimé que ce soit son collègue Louis Forell qui lui fasse une déclaration. Aucune chance. L’homme idéal. Trop vieille. Pas assez appétissante. Et puis il y a cette jeune fille qui a séduit Forell, la petite salope. Elle la déteste. Avec ses jambes fines et son visage d’ange. Toute cette beauté qui attriste le cœur de Suzanne. Toute cette beauté que vomit son ventre en circuit fermé. »

La narration se déroule en courts chapitres consacrés aux divers personnages : Louis, son geôlier, Lilly, le commandant Farque ainsi que d’autres personnages secondaires comme Hubert ou Suzanne.
L’enfermement, la mort et la folie sont omniprésents dans cet ouvrage. On y retrouve aussi d’autres thèmes relatifs à la difficulté de communiquer, d’aimer ou d’être aimé, de l’amour exclusif qui tourne à l’obsession.
L’écriture est agréable : phrases courtes et rythmées, qui impriment au roman son tempo et sa cadence. Parfois le phrasé d’un slam donne au lecteur un sentiment d’urgence, l’envie d’aller plus loin dans la lecture.

Sans atteindre la puissance d’évocation de ses deux dernières parutions, c’est un bon roman sous lequel on sent déjà poindre les prémices des romans à venir. C’est dans le terreau de cette cave humide et sombre que prennent racine « Grossir le ciel » et « Plateau », pour apparaître en pleine lumière.

Geste Editions, 2014

4ème de couv :

oxymort« Nuit horizontale. Nuit verticale. Pas vu la lumière depuis deux jours. Deux jours que je me réveille avec un terrible mal de crâne, que je ne sais pas pourquoi je suis enfermé ici, dans une pièce froide et humide, que je n’ai aucune idée de ce que j’ai mangé, que l’odeur de ma sueur ne parvient plus jusqu’à mes narines, que mes doigts n’ont rencontré que des murs. Deux jours que je pisse et chie dans un seau rempli d’eau de javel. Deux jours que je suis réduit à un animal piégé au fond d’un trou.»
Un homme s’éveille, enchaîné sur la terre battue d’une cave. Engourdissement, incompréhension. Qui ? Pourquoi ? La seule façon de repousser son désespoir, de lutter : remonter le temps, errer dans les corridors de sa mémoire et chercher à comprendre pour tenir en laisse la folie. Guetter l’apparition d’une femme, au moment où les ombres s’étirent dans le crépuscule. Jouer la musique de sa survie.

 

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965. Il vit à Limoges où il est enseignant en biologie dans un Lycée.
Il a publié à ce jour:
– La Paix du désespoir, Éditions Le Manuscrit, 2004
– L’Entomologiste, Éditions Lucien Souny, 2007
– Noire porcelaine, « Le Geste noir »  2013
– Vagabond, Éditions Écorce, 2013
– Oxymort. Limoges : requiem en sous-sol, « Le Geste noir » , 2014
– Pur Sang, Éditions Écorce, 2014
– Grossir le ciel, Éditions La Manufacture de livres, 2014
     – Prix Polar Michel-Lebrun 2015
     – Prix Polars Pourpres 2015
     – Prix des lecteurs Festival du Polar Villeneuve lèz Avignon 2015
– Plateau, Éditions La Manufacture de livres, coll. « Territori » , 2015

 

Mimmo Gangemi – La revanche du petit juge

Giorgio Maremmi, juge d’une petite ville de la province Calabraise est menacé de mort par le prévenu, en pleine audience. Ultime bravade d’un criminel, pense le juge, qui ne prend pas la menace très au sérieux. La suite lui donnera tort. Quelques jours après, il est abattu  dans le hall de son immeuble. Le juge Alberto Lenzi, son collègue et meilleur ami, est choqué par cette mort brutale et injuste.
 « Même s’ils étaient radicalement différents. Alberto pétillait, faisait la ribouldingue, les quatre cents coups, toujours en quête de sensations fortes, de nouveautés, de moments qui mettent de l’effervescence dans la vie de tous les jours. Presque tous les matins il arrivait au tribunal les yeux gonflés pire qu’un crapaud des marécages, sa tête manquant de s’écrouler brusquement de sommeil. Et des bâillements à n’en plus finir. »
Alberto est divorcé de Marta, qui a la garde de leur fils Enrico. Sa relation avec son fils est lointaine, voire inexistante. De plus Marta ne manque pas une occasion de dénigrer Alberto devant le petit garçon, ce qui rend encore plus difficile le contact entre les deux, lors des rares moments qu’ils passent ensemble.

« Enrico leva le nez de sa glace. « Toi, t’es un juge, hein ? demanda-t-il à son père.
– Ben oui, répondit Alberto.
– Mais t’es un juge comme ci comme ça…
– Qu’est-ce que ça veut dire, que je suis un juge comme ci comme ça ?
– C’est maman qui dit que t’es un juge comme ci comme ça. » Et il fit pivoter la paume de sa main ouverte, imitant certainement un geste de sa mère. »

En un sens, il y avait un fond de vérité dans ce que disait le garçon. Alberto Lenzi était davantage connu comme un macho, jouisseur, plus intéressé par la fréquentation du sexe opposé que celle des dossiers criminels. Mais la révélation de la piètre opinion que son fils a de lui, ajoutée au réel chagrin d’avoir perdu un ami très cher, va transformer son indolence en une sainte colère. Il va tout mettre en œuvre pour trouver le coupable, et se découvrir de réelles qualités d’enquêteur. De plus, étant originaire de la région, il y est comme un poisson dans l’eau, et décrypte aisément les codes en vigueur dans cette petite ville.
 
Don Mico Rota, « chef de bâton » (entendez par là parrain) de la branche locale de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, est emprisonné depuis 14 ans. Agé et malade (selon ses dires), il demande à bénéficier d’un allègement de sa détention, pour finir ses jours chez lui. Son avocat lui obtient une entrevue avec le juge Lenzi. Bien qu’emprisonné, le vieux chef mafieux garde toujours la main mise sur sa région, et il tient à faire savoir que son organisation n’est en rien impliquée dans cet assassinat. Après une entrevue toute en faux-semblants (genre je vous dis, mais je n’ai rien dit),  il va aiguiller Lenzi sur la voie de la vérité, distillant avec parcimonie des  paraboles énigmatiques.

Au sein d’institutions gangrenées par la corruption, le juge Lenzi va petit à petit,
dévider l’écheveau, découvrant des mobiles qui vont bien plus loin que les menaces adressées à l’encontre de Giorgio, son collègue assassiné, et mettre à son tour sa vie en danger.
Avec une écriture vivante et imagée, parsemée d’expressions empruntées au dialecte local, Mimmo Gangemi nous décrit le spectacle d’une société calabraise gangrenée, mise en coupe réglée par la ‘Ndrangheta, et dans laquelle à tous les niveaux, par habitude ou par lâcheté, on s’accommode de cet état de faits.
Cette démission collective est bien illustrée par les réunions au cercle culturel Vincenzo Spatò, où les notables du village passent leur temps à ragoter sur les uns et les autres, pour combler la vacuité de leurs existences.
« …mieux aussi que le soir où était tombée la nouvelle comme quoi la fille du docteur Scuto, encore demoiselle – mais seulement des oreilles, selon le qu’en dira-t-on – avait dans le four une miche mitonnée par le fils d’un cordonnier qui était plus souvent à la cave que dans son échoppe, nouvelle ensuite démentie par les actes officiels, le fruit du péché n’ayant jamais paru, mais dont tout le monde savait qu’elle était vraie, le four ayant été nettoyé nuitamment. »

C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous gratifier d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleurs, au premier rang desquels Don Mico Rota, un mafieux « à l’ancienne », du temps où les bandits avaient encore un certain code d’honneur.
« Don Mico n’avait pas eu le cœur à ça. Les autres, les nouveaux, qu’ils fassent ce qu’ils voulaient, lui, sur les femmes, les vieux et les enfants, il ne levait pas le petit doigt, quand bien même on lui prouverait par a plus b que ces enfants, une fois adultes, n’auraient pas ce genre de scrupules envers lui.
Maintenant, c’est d’ici qu’il était obligé de diriger ses troupes. Ce n’était pas la même chose. D’ailleurs, il était souvent obligé d’intervenir pour réparer les conneries que faisaient ses enfants et petits-enfants, trop désinvoltes et trop violents. Il avait mis un vrai gâchis, Roijo, en se repentant. »
A côté de certaines descriptions particulièrement « gore », telle la découverte d’un cadavre écrasé sous la meule du moulin à huile de Don Peppino Salemi, on trouve certains passages plus drolatiques, comme la croustillante relation des  amours caprines de Rocco Scorda, dont je vous ferai grâce ici.

« Don Mico en prison, ça n’avait été utile à personne, pas même à la Loi. À lui en tout cas, qui ne savait même plus à quoi ressemblait une femme, sûr que non. Et ça, c’était la poisse. Insupportable. Il en avait vu passer sous son nombril à n’en plus finir. Avant. Ça, c’était la belle vie. S’il obtenait la détention à domicile, ses petits-enfants penseraient à lui faire un gentil petit cadeau, histoire de vérifier au passage si le vieux maîtrisait encore sa canne – avec sa vieille, même pas la peine d’y songer, elle était trop dure à cuire et son chapelet s’était incrusté dans sa main. »

En conclusion, un roman policier très agréable, conté dans une langue vivante, imagée  et peuplé de personnages attachants. Même le juge Lenzi, s’il ne nous est pas très sympathique au début, prend de l’épaisseur et se révèle plus humain au fur et à mesure de l’avancée du roman.
C’est également une peinture sociale de l’Italie du sud, particulièrement pauvre, soumise à l’influence de la ‘Ndrangheta, qui profite largement de la déréliction de l’État, et de la corruption et des compromissions érigées en système à tous les niveaux de la société italienne.
Un très bon moment de lecture, en compagnie du juge Lenzi, que je compte bien retrouver dans d’autres enquêtes.

Merci à la Bibliothèque de Saint-Jean de Buèges pour la découverte de cet auteur, à suivre…

Editions Seuil Policiers, 2015

4ème de couv:
gangemiLa Calabre, de nos jours. Giorgio Maremmi, substitut du procureur, est assassiné peu après qu’un prévenu l’a menacé de mort en plein prétoire. Son ami et collègue Alberto Lenzi, dit « le petit juge », décide de le venger. Mieux connu pour ses conquêtes féminines et sa gourmandise que pour son ardeur au travail, Lenzi se révèle un enquêteur tenace et audacieux. Son principal indicateur, don Mico Rota, boss local de la ‘Ndrangheta, est emprisonné à vie mais rien ne lui échappe. De sa cellule, il continue à défendre l’honneur de la « famille ». Il s’exprime curieusement, par le truchement de symboles obscurs et de paraboles colorées, mais pour qui sait entendre entre les lignes… Lenzi le peut, apparemment, et, mettant sa carrière en péril, il s’acharne à faire la lumière sur un scandale qui dépasse de loin la criminalité mafieuse habituelle.

L’auteur:

Né en Calabre en 1950, Mimmo (Domenico) Gangemi est ingénieur civil à la retraite. Ayant toujours vécu en Calabre, aujourd’hui à il a publié, depuis 1995, neuf romans policiers à succès qui lui ont valu de nombreux prix et récompenses. Il a été surnommé Le Sciascia de l’Aspromonte

La revanche du petit juge (2009) a été publié par les Editions du Seuil en avril 2015. Un second roman, Le pacte du petit juge (2013), est paru au Seuil en mars 2016.

En 2014, La revanche du petit juge a fait l’objet d’une mini-série fiction de la part de la télévision italienne RAI.

Catharina Ingelman-Sundberg – Comment braquer une banque sans perdre son dentier

Dans l’éventail des productions du polar nordique, à l’atmosphère  plutôt sombre, voilà une vraie parenthèse de douceur et d’humour que ce petit polar, qui m’a beaucoup fait penser au film de Gilles Grangier «Les vieux de la vieille » et à leur Hospice de Gouyette.

« L’élégant, dit le Râteau, toujours saisi d’une fringale au milieu de la nuit, prit la tête du cortège, suivi du Génie, l’inventeur, et des deux amies de Märtha : Stina qui raffolait des chocolats belges, et Anna-Greta, dont la beauté faisait pâlir d’envie toutes les autres femmes. Personne n’était dupe : Märtha leur offrait de la liqueur seulement quand elle mijotait quelque chose. Cela ne lui était pas arrivé depuis un bon moment, d’ailleurs, mais visiblement, elle avait une idée derrière la tête. »

Ces personnages sont pensionnaires d’une maison de retraite. Depuis quelques temps, leurs conditions de vie se dégradent car l’administration de l’établissement rogne sur tous les postes. De plus, on les bourre de médicaments pour les abrutir et « avoir la paix ». 
« La veille, elle s’était assoupie devant la télé et, en rouvrant les yeux, avait vu qu’on diffusait un documentaire sur la prison. Elle s’était réveillée d’un coup, avait cherché la télécommande et appuyé sur « enregistrement ». Avec un intérêt grandissant, elle avait regardé le journaliste pénétrer dans l’atelier et dans la laverie, et les prisonniers montrer leur cellule. Dans la salle à manger, les détenus choisissaient entre du poisson, de la viande ou un plat végétarien, et ils avaient même droit à des frites. Le tout accompagné de différentes salades et de fruits. C’est là que Märtha s’était précipitée chez le Génie. Ensemble, ils avaient regardé le DVD et, malgré l’heure tardive, en avaient discuté jusqu’à minuit. »
Après avoir vu ce reportage sur les prisons Märtha, persuadée que la vie en prison est plus agréable que dans leur maison de retraite, forme le projet de commettre un délit pour se faire emprisonner et bénéficier ainsi d’un hébergement plus agréable. Elle se met donc en devoir de convaincre ses compagnons de participer à un casse.

Pour leur premier méfait, ils s’enfuient de la maison de retraite et vont prendre pension au Grand Hotel, aux frais d’Anna-Greta, la comptable du groupe. Ils ont l’intention de cambrioler cet établissement de luxe. Hélas, ces débutants manquant cruellement d’expérience dans le domaine, leur butin sera plutôt maigre : quelques bijoux et bracelets…

Mais Märtha n’est pas femme à se laisser abattre. De son passé d’enseignante,  elle garde un sens certain de l’organisation. Leur prochaine cible sera le Musée National. Leur but ? « Kidnapper » deux tableaux de grands maîtres et les restituer contre une rançon substantielle.
La préparation de ce forfait, à l’aide de divers accessoires comme leurs déambulateurs et leurs cannes, en application des idées lumineuses du Génie est propice à des scènes tout à fait cocasses.

Je vous ferai grâce des différentes péripéties et des détails de ce kidnapping.
Il n’y a pas vraiment d’intrigue policière, car les cinq coupables nous sont connus dès le début de l’histoire. C’est, sous le couvert de l’humour et de la fantaisie, un constat de société sur le vieillissement de notre population, de l’inaction à laquelle ils sont condamnés et le sentiment d’inutilité qui en découle. Placer nos aînés dans des maisons de retraite, ou résidences pour personnes âgées, quel que soit le nom qu’on leur donne, cela reste une forme d’abandon.

Ce roman, pas très moral, est écrit dans un style plutôt alerte et agréable. Les personnages sont dépeints avec beaucoup d’humour et de tendresse. Les vicissitudes de ces petits vieux bien sympathiques sont agréables à suivre. Il ne faudra pas se montrer trop regardant sur certaines invraisemblances. Et accepter de se laisser mener en bateau, pardon, en déambulateur, dans le but de passer un agréable moment de détente.

En ce qui me concerne, le but a été atteint. J’ai passé un agréable moment, sans prise de tête, à la lecture de ce roman. C’est l’idéal pour les chaudes après-midi d’été.

Fleuve Éditions, mars 2014

Gang dentiers4ème de couv :
Wanted : Ils sont cinq, trois femmes, deux hommes. Cheveux blancs, déambulateurs, ils s’apprêtent à commettre le casse du siècle. Si vous les croisez, restez prudents, et surtout ne tentez pas de vous interposer.

Ils s’appellent Märtha, Stina, Anna-Greta, le Génie, le Râteau, ils chantent dans la même chorale et vivent dans la même maison de retraite. Nourriture insipide, traitement lamentable, restrictions constantes, pas étonnant que les résidents passent l’arme à gauche. Franchement, la vie ne serait pas pire en prison ! D’ailleurs, à Stockholm, elles ont plutôt bonne presse… Voilà l’idée ! Les cinq amis vont commettre un délit et faire en sorte d’être condamnés : en plus d’avoir la vie douce, ils pourraient redistribuer les bénéfices aux pauvres et aux vieux du pays.

Un brin rebelles et idéalistes, un peu fous aussi, les cinq comparses se lancent dans le grand banditisme. Mais évidemment rien ne va se passer comme prévu…

 

L’auteure :
Catharina Ingelman-Sundberg est une auteure suédoise très populaire. Elle a commencé sa carrière en tant qu’archéologue sous-marin et a participé à plusieurs explorations, à la recherche, notamment, de drakkars ensevelis. Elle a écrit de nombreux romans historiques pour lesquels elle a été primée et partage son temps entre la rédaction de romans et d’articles pour un grand quotidien suédois, le Svenska Dagbladet.
Elle est également l’auteure de :
« Le gang des dentiers fait sauter la banque » (2015) et
« Comment prendre le large sans perdre son dentier » (2016).

 

Simone Gélin – L’affaire Jane de Boy

Madrid, janvier 2011. Abril revient dans sa ville natale, après une absence de près de 50 ans.
Cinquante ans plus tôt, dans le village de Jane de Boy, près du bassin d’Arcachon, une petite fille de 3 ans, Jane, joue sur la plage devant sa maison, sous le regard de sa maman. Il est près de 17h, et Justina rentre à l’intérieur pour prendre un gilet.
Une absence d’une minute ou deux, pas plus…

A son retour, la plage est déserte. Jane a disparu. Les recherches entamées immédiatement ne donnent aucun résultat. Jane s’est littéralement volatilisée, sans laisser aucune trace.
Enlèvement ? La récente affaire du petit Eric Peugeot est encore présente dans les mémoires, mais  n’y a pas eu de demande de rançon. De plus, Félix et Justina Ibañez, même s’ils paraissent à l’abri du besoin, ne sont pas d’une extrême richesse.
Le Commissaire Lasserre, en charge du dossier, éprouve pas mal d’empathie pour ces parents déboussolés, dévastés par la disparition de leur fillette. Il fait appel à Hippolyte, un ancien de la maison, qui connait bien le quartier Saint-Michel, « la petite Espagne », et qui pourra ainsi activer son réseau de connaissances et d’indics.
Le comportement de Félix et Justina, ce jeune couple d’immigrés espagnols, intrigue les policiers. Pourquoi avoir émigré en France ? Ils n’avaient rien ni personne à fuir dans leur pays. Justina est même la fille d’un haut responsable de la Phalange, le parti du Général Franco. Ils ne se sont pas non plus intégrés à la communauté espagnole du quartier Saint-Michel. Ne cachant pas leur peu de sympathie pour le régime franquiste, ils ne militent pourtant dans aucun mouvement.
De plus, Félix a récemment monté une affaire d’import- export de produits espagnols, qui lui assure de bons revenus, mais que l’on pourrait imaginer comme paravent à un quelconque trafic.
Dans la maison à côté vivent Sarah, la seule amie du couple, et son fils Paul. Sarah, à peine âgée de 15 ans, a échappé à la déportation en couchant avec des soldats S.S. Tondue à la libération, elle évoque cet épisode sans aucune gêne, et arrondit ses fins de mois en se prostituant occasionnellement.
Alternant avec les chapitres consacrés à l’enquête, Abril, une jeune espagnole, raconte dans une longue lettre sa jeunesse, son passé de militante anarchiste, son premier amour, sa grossesse et la naissance de Nieves…

« Il ne me connaissait pas, et pour cause ! Ma mère ne savait encore pas que j’étais en route quand il avait été arrêté en 39…
Je voyais cet homme, grand, raide dans ses habits comme s’il portait tout le malheur du monde caché sous sa veste, un pantalon de flanelle flottant sur sa maigreur, une figure allongée, faite de rectangles et de lignes droites, des os saillants, maxillaires apparentes, des yeux qui paraissaient perdus dans un ailleurs que lui seul pouvait voir, capables en même temps de pénétrer intensément les miens, une bouche de géant qui lui mangeait tout le visage, il me faisait peur.
Je me jetai au cou de ma mère et lui demandai à l’oreille si c’était un ogre qui tendait les bras pour me prendre. Elle rit : »C’est ton père, Abril. » »

Au-delà de deux magnifiques portraits de femmes, de part et d’autre des Pyrénées, l’une et l’autre confrontées à la perte d’un enfant, ce roman nous plonge dans les tristes heures d’un passé pas si lointain. A cette époque où le gouvernement français encourageait la collaboration de la police française avec les services secrets de Franco, ce dictateur enfin devenu « fréquentable ». Cette collaboration consistait bien souvent à rechercher des anti-franquistes réfugiés en France, en vue de leur élimination.

Ce roman aborde également le thème des enfants volés, enlevés à des jeunes femmes dans une situation difficile, pour être proposés à l’adoption, ou même vendus à des couples en mal d’enfant.

S’appuyant sur une solide documentation historique, et  beaucoup de témoignages « de première main », ce roman a valeur de document sur cette période récente.

D’une écriture agréable et poétique, sans aucune outrance, Simone Gélin nous propose une intrigue habilement construite, mêlant la fiction avec des évènements réels de notre Histoire récente, imbriqués de façon très étroite à son roman, sans que cela ne nuise à sa fluidité. Elle pose un regard plein de bienveillance et d’amour sur ces hommes et ces femmes, victimes d’un régime inique et de pratiques indignes.
La scène finale, au cœur de la manifestation de la Puerta del Sol, en janvier 2011 à Madrid, en mémoire des enfants volés, est porteuse d’une intense émotion.

« Regards éperdus, en quête d’un ou d’une inconnue, d’une part d’eux-mêmes qu’on leur a dérobée à la naissance. Certains brandissent des pancartes comme s’ils jetaient des bouteilles à la mer. Des dates, des lieux, des appels au secours….
Une multitude de ballons blancs est lâchée.
Des ballons pour des enfants volés, qui s’élèvent dans le ciel gris de Madrid. »

Comme avec « Le journal de Julia « , et les sujets qu’elle aborde, Simone Gélin a su encore une fois me toucher au cœur, car j’ai retrouvé au travers de ce livre pas mal de points communs avec ma propre histoire.

Un immense merci pour ce très beau roman, que j’ai reçu comme un magnifique cadeau, et qui fut pour moi l’occasion d’un excellent moment de lecture, un véritable coup de cœur.

Éditions Vents salés, mai 2016

 

4ème de couv :

Jane-de-Boy_2240En 1960, dans le village de Jane de Boy, une petite fille de 3 ans disparaît sur la plage.
Enlèvement ? Crime politique, passionnel, crapuleux ?
Qu’est venu faire en France ce jeune couple d’Espagnols, Felix et Justina ? Que sait Sarah, la voisine, prostituée du samedi soir ? Le commissaire Lasserre s’interroge, aidé par son vieux camarade Hippolyte.
L’enquête se déroule à Bordeaux, dans l’ambiance du mythique hôtel de police de Castéja, au cœur du quartier Saint-Michel, dans les ruelles de la petite Espagne, au marché des Capus… Et se corse aux bassins à flot.

L’ auteure :

Enseignante retraitée, Simone Gélin vit à Lège-Cap-Ferret, dans la région de Bordeaux.
Elle a obtenu le prix de la nouvelle au salon d’Hossegor pour « Entre chiens et loups ».
« L’affaire Jane de Boy » est son cinquième roman.

Autres romans :
« La fille du port de la lune » (2010)
« Le banc de l’injustice » (2011),
« Le journal de Julia » (2013) ,
« Le truc vert »  (2014)

 

Matthew F. Jones – Une semaine en enfer

Il suffit d’un instant pour changer le cours d’une vie. John Moon est un gars qui n’a pas de chance. Il vit seul dans une vieille caravane dans les bois. Depuis que sa femme l’a quitté, emmenant son fils avec elle, il se cantonne à des petits boulots. Il supporte mal de vivre ainsi sur les terres qui jadis appartenaient à sa famille, avant que son père ne soit ruiné.

Alors qu’il braconne, sur les traces d’un cerf qu’il a blessé, John Moon entend un bruit dans un fourré et, instinctivement, il tire. Derrière le buisson, au lieu du cerf qu’il visait, gît le corps d’une très  jeune femme, morte, la poitrine trouée par une balle. Il découvre près d’elle un sac rempli de dollars, et sur elle une lettre adressée à une amie.  Un terrible dilemme s’impose donc à lui : doit-il déclarer l’accident, et reconnaître ainsi son délit de braconnage ? Ou bien prendre l’argent et ignorer sa responsabilité dans la mort de la fille ? Moon fait son choix : il cache le corps et prend l’argent.
A partir de ce moment, John Moon, le chasseur, est devenu la proie.

La lettre qu’il a trouvée sur la jeune femme la rend plus présente à ses yeux, et renforce son sentiment de culpabilité. Chacune des décisions qu’il prendra par la suite, vont le précipiter au-devant de problèmes, dans une sorte de fuite en avant. En pensant faire pour le mieux, il accumule les mauvais choix.

« John se méfie de ses propres pensées. Il se sent mal à l’aise, comme si en ce premier jour entier de sa nouvelle vie il ne s’était pas encore habitué à une autre façon de penser. Il suspecte tous ceux qui le regardent de deviner qu’il dissimule un sombre secret. Dans son esprit, il n’arrête pas de revoir l’éclair marron et blanc qui était la fille morte, l’herbe aplatie qu’il a remarquée sur la route avant de lui tirer dessus, puis la pelle-pioche contre la paroi de la carrière. »

Le personnage de Moon est assez complexe. C’est une vraie calamité : chacune de ses initiatives, même la plus anodine, enchaîne des réactions catastrophiques. C’est un perdant qui, jusqu’à ce jour, a subi les évènements, davantage spectateur qu’acteur de sa vie.

« Tout à coup, il est furieux contre la fille morte de lui faire voir qu’il est aussi lâche que la majeure partie de l’humanité. Il arrête de marcher et se touche le front du revers de la main. On dirait de la viande à température ambiante. « Tu es morte et moi pas, lui dit-il. Et je veux pas aller en prison, d’accord ? »
Il évolue entre le rêve et l’instant présent, vivant son cauchemar dans sa chair autant que dans son esprit enfiévré. On se demande toujours quel est le sentiment qui prédomine chez lui, entre la moralité induite par son sentiment de culpabilité, ou bien sa cupidité.

L’auteur a le talent de nous faire accueillir favorablement  chacune des mauvaises décisions de John. Son entêtement à se foutre dans la merde finit par générer une certaine sympathie à son encontre, lui qui cherche son chemin vers la rédemption.

La narration est fluide, l’auteur passe avec brio de la réalité au fantasme. Incroyablement sombre, et parfois déprimant, il y a peu de lumière dans ce roman particulièrement noir.
« Il rêve d’incendie, d’hectares de flammes orange aussi hautes que les arbres qu’elles dévorent. D’une conflagration, attisée par un vent violent. D’un pan de montagne entier s’élevant comme une chandelle romaine. D’un brasier qui anéantit les plantes, les animaux, les humains ; infeste l’air de son souffle ; soulève la terre ; transforme les chairs en fumée et les os en cendres ; n’épargne aucune vie, grande ou petite. Après l’incendie, sur le champ calciné de Dieu, ne s’étend plus qu’un silence de mort. »

L’ambiance de ce roman, la galerie de personnages secondaires très disparates, parfaits archétypes de « rednecks » de cambrousse, ainsi que l’omniprésente nature,   m’ont fait penser à maintes reprises au film « Deliverance » de John Boorman. On y trouve la même noirceur, la même sauvagerie et la même déréliction.

Dans la lignée des grands écrivains de « nature writing », Matthew F. Jones signe là un roman âpre et sauvage, un mélange puissant d’amour et de violence, d’une sombre flamboyance. Un très bon moment de lecture.

Éditions Denoël, 2013

4ème de couv :
Une-semaine-en-enfer_6453Abandonné par sa femme et leur jeune fils, John Moon vit dans une misérable caravane en lisière de la forêt, désabusé et aigri : son père, ruiné, a vendu la ferme, et depuis John survit de petit boulot en petit boulot.
Un jour, il part braconner et, croyant tirer sur un daim qui s’enfuit à travers les bois, il abat une jeune fille. C’est sa première faute, les autres suivront…
Pourtant, cette fois-ci, John ne se laissera pas faire. Il se lance dans une fuite en avant désespérée, bien décidé à prouver à tous qu’il peut s’en sortir.
Mais depuis quand les losers auraient-ils une seconde chance?

L’auteur :

Matthew F. Jones est écrivain, scénariste et producteur. Né à Boston, il a grandi à la campagne, au fin fond de l’état de New-York.
Son roman « Deepwater » (1999) a été adapté au cinéma en 2005. Il a écrit le scénario du film « A Single Shot » (Une semaine en enfer) d’après son livre (1996), sorti en 2013.
Il est également scénariste de « La mort en sursis », sorti en 2012.
« Une semaine en enfer »  est son troisième roman sur les six écrits à ce jour.

James Crumley – Fausse piste

Ce deuxième roman de James Crumley, paru en 1975, est réédité aux Éditions Gallmeister dans une nouvelle traduction, agrémenté d’ illustrations en noir et blanc de Chabouté qui s’intègrent parfaitement bien dans le récit.  Sorti en période post-Vietnam, son ton sombre et son humour désabusé sont annonciateurs de ce que sera son œuvre future.
A souligner la belle présentation de ce roman par Caryl Férey, qui signe là une préface très inspirée.

Meriwether, ville fictive du Montana : Milo Milodragovitch est détective privé. Héritier d’une des plus grosses fortunes de la ville, son héritage a été confié à un administrateur et bloqué jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de 53 ans. Le début du roman le trouve dans un état de profonde déprime.
« Pendant près de quatre-vingts ans, la seule façon d’obtenir un divorce dans notre État était de faire condamner votre conjoint pour un délit grave ou de le prendre en flagrant délit d’adultère. La violence physique ne comptait même pas, pas plus que la folie… »
« Nous avons désormais le divorce par consentement mutuel. Les partisans et les opposants de cette évolution furent pareillement choqués par la soudaineté de l’action du législateur, mais pas aussi choqués que moi. J’ai passé les deux jours suivants à broyer du noir dans mon bureau, à me saouler en admirant la vue, à évaluer les perspectives que m’offrait mon avenir brutalement assombri. La vue était sensiblement plus belle que mes perspectives. »

Suite à un changement des lois sur le divorce, sa clientèle de maris trompés s’est considérablement réduite. Il en est à  se demander comment il va payer son loyer, lorsqu’une femme se présente à son bureau.  Helen Duffy  est à la recherche de son frère Raymond, qui n’a plus donné signe de vie depuis qu’il est venu à Meriwether pour terminer sa thèse. Milo n’est vraiment pas tenté par ce dossier, mais comme il a grand besoin de liquidités, et qu’il n’est pas insensible au charme de sa cliente, il accepte l’affaire, et l’avance substantielle  qui va avec.

Milo Milodragovitch n’est pas un modèle de détective : alcoolique  et paresseux, il passe le plus clair du roman d’une cuite à l’autre. Il n’a ni l’intelligence, ni la perspicacité du bon détective de roman, dont on rencontre maints exemples dans la littérature du genre. Mais il est obstiné, et ne recule devant rien, même quand il s’agit de prendre des coups, et là, il va être servi !
« Et alors ? J’étais déjà à moitié foutu, je crevais de solitude et d’auto-apitoiement, le peu de vie qu’il me restait n’était que de la gueule de bois sans plus aucune ivresse. Je voulais me sentir de nouveau humain, et la seule méthode que je connaissais était de vivre avec une femme, et les seules femmes que je connaissais étaient des lesbiennes divorcées, des hippies défoncées, des barmaids fatiguées aux sentiments aussi gravement fracassés que les miens, et j’en voulais plus, je voulais cette professeur de littérature aux faux airs de petit écureuil, cette professeur de littérature à l’allure étrangement virginale, venue de je ne sais quel foutu trou de l’Iowa, je la voulais comme je n’avais rien voulu depuis très longtemps, trop longtemps. »

Helen Duffy, pour qui il éprouve une tendre inclination, semble être la seule en mesure de lui insuffler le minimum d’énergie nécessaire pour avancer dans son enquête. Milo va bien vite découvrir que Raymond n’est pas le jeune homme bien sous tous rapports que lui décrit sa sœur, et que l’affaire se révèle bien plus compliquée que prévu. Lorsque Raymond est retrouvé, mort d’une overdose, Milo se trouve entraîné dans un drame où sont impliquées pas mal de personnalités de la pègre locale.
Son enquête va le mener dans les bars de Meriwether, qu’il a assidument fréquentés depuis des années, parmi de fieffés ivrognes qu’il connaît bien. Cela ne va pas sans déranger quelques malfrats, qui lui envoient des hommes de main pour lui refaire le portrait, et le dissuader de pousser trop avant ses investigations.
Milo progresse, au rythme de ses rares ilots de sobriété dans l’océan d’une ivresse chronique.
La description des tournées des bars que Milo faisait, enfant, en compagnie de son père a des accents criants de vérité. Une période heureuse de sa vie, qui lui fait dire : « À sa mort, les bars m’ont manqué aussi cruellement qu’à un alcoolique en période de sevrage. »

Le charme du roman n’est pas seulement du à la qualité de l’intrigue, à plusieurs tiroirs, mais surtout aux personnages très attachants qui peuplent le roman. Soumis aux caprices du destin, ils n’ont que peu de prise sur leur propre existence. Ils rebondissent, de mésaventures en déconvenues,  comme de butoir en butoir, dans un gigantesque jeu de flipper.
« En regardant le père et le fils sonder les profondeurs de la machine infernale de Pierre, faisant jaillir dans la quiétude de l’après-midi des bouquets de lumières et des étincelles de bruits mécaniques comme des pièces d’or jetées sur un coin de table, je me sentis heureux. Heureux, mais troublé. J’avais vu l’autre versant. J’espérais que personne n’aurait jamais à déplier aucune couverture grise pour recouvrir leurs corps déchiquetés, ni à expliquer à un chauffard ivre au cerveau embrumé qu’il venait de tuer le jeune fils de quelqu’un. C’étaient peut-être les automobiles qu’il fallait interdire plutôt que l’ivrognerie, mais… »
L’auteur a mis une grande part de lui-même dans le  personnage de Milo, qui lui ressemble comme un frère, et partagent le même goût des boissons alcoolisées.

Le récit est dur et violent, et l’on y croise toute une galerie de personnages hauts en couleurs, souvent cabossés par l’existence. James Crumley, qui a servi dans l’Armée et l’a quittée avant la guerre du Vietnam intègre dans ce roman l’effet dévastateur qu’a eu cette guerre sur toute une génération. Il dépeint sans concession l’Amérique des seventies, post Vietnam, où les drogues de plus en plus dures commencent à faire leur apparition, générant tous les trafics et la délinquance qui y sont généralement associés.

 Au-delà des cuites mémorables de Milo et de ses acolytes,  ce roman laisse entrevoir une certaine tristesse et une  certaine mélancolie, notamment dans l’évocation du père disparu. Le fait que sa mère ait donné tous ses biens aux œuvres, prive Milo des derniers liens qu’il avait avec lui. Et la manière quasi obsessionnelle qu’il a de racheter tous les vêtements lui ayant appartenu, ne sert qu’à combler ce manque.
Il flotte sur ce roman le parfum de nostalgie douce-amère d’un paradis perdu.
Digne héritier de Dashiell Hammett, Raymond Chandler ou Ross Mac Donald, James Crumley, à mi-chemin entre le « hard-boiled » et le « nature-writing », est l’une des figures marquantes du roman policier, qui explore la mythologie de l’Ouest américain comme personne.

Fort et tendre à la fois, parfumé au vapeurs de whisky, « Fausse piste » est un excellent roman, à redécouvrir pour ceux qui n’en auraient pas eu l’opportunité lors de sa sortie, il y a déjà 30 ans…
Je le recommande chaudement !

Éditions Gallmeister, 2016

4ème de couv:

couv rivireDans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante.

L’auteur :

James Crumley est né au Texas en 1939. Il sert deux ans dans l’armée, aux Philippines, puis continue ses études et sort diplômé de l’Université de l’Iowa. Au milieu des années 1960, il part vivre et enseigner dans le Montana, un État qu’il ne quittera plus.
Il y côtoiera notamment Richard Hugo et James Lee Burke.
Son premier roman « Un pour marquer la cadence », paraît en 1969.
Suivront en 1975 « Fausse piste » et d’autres romans mettant en scène  ses personnages de détectives Milo Milodragovitch et C.W. Sughrue.
Il décède le 17 septembre 2008, à Missoula.

 

 

 

 

Philippe Setbon – Cécile et le monsieur d’à côté

« Cécile et le monsieur d’à côté » est le premier volume d’une trilogie « Les trois visages de la vengeance ».

 » Elle repassa devant la porte de Servais, trop vite pour qu’il puisse vraiment la voir, mais suffisamment pour confirmer sa première impression. Le vieux cœur du voisin s’emballa… Mais ses jambes commençaient déjà à céder sous les poids de ses cent-cinquante kilos, aussi s’éloigna-t-il de la porte pour aller préparer son petit-déjeuner. Il fit grincer le plancher disjoint et entendit la fille faire « chut ! » à ses déménageurs, de l’autre côté de la porte.
Belle et attentionnée…
Servais Marcuse détestait les dimanches. Mais pas celui-ci.. »

Après une rupture sentimentale, Cécile vient de d’emménager dans son nouvel appartement. Elle fait la connaissance de son voisin d’à côté, un charmant et serviable vieux monsieur, Servais Marcuse. Sensible à la sollicitude que lui manifeste ce sympathique grand-père, elle se laisse aller à quelques confidences, sur sa rupture, et sur le chagrin qu’elle a d’avoir dû laisser son chat Bruce chez Alain, son ex, qui ne veut pas le lui rendre. Quelques jours après, en rentrant chez elle, elle trouve Bruce, que lui a ramené Servais. Il a fermement convaincu Alain  qu’il était mieux pour lui de laisser le chat à la garde de Cécile. Et au fil des jours de leur cohabitation, tous les problèmes de Cécile se trouvent aplanis,  de manière plutôt violente, et définitive. Qui est donc ce Servais Marcuse, et pourquoi se sent-il à ce point concerné par le sort de Cécile ? 

Le problème, c’est que les expéditions punitives de Servais vont générer quelques morts violentes dans l’entourage de Cécile, qui ne vont pas manquer d’attirer l’attention de la police.

« L’enfer est pavé de bonnes intentions. », dit le proverbe. Ce très court roman est mené sans temps mort, porté par une écriture très dynamique et très visuelle. Le ton, résolument noir, mais teinté d’humour, noir lui aussi, nous fait forcément penser à ces comédies policières délicieusement rétro, où Jean Gabin aurait incarné un Servais Marcuse tout à fait crédible.

Les personnages sont bien dessinés, Servais Marcuse le papy redresseur de torts, Cécile la jeune ingénue, Nicky Lassalle la femme jalouse, Antoine Natividad le policier amoureux de Cécile. Pour moi la bonne trouvaille de ce roman est le personnage de Charley, le chauffeur de taxi et associé occasionnel de Servais, qui prend de l’importance au fil du roman.
« Charley ne se prénommait pas Charles.
Mais il n’aimait pas « Gratien » et l’avait fait savoir très tôt à ses parents. Il avait toujours eu du caractère Charley. A Bamako, il avait grandi avec divers surnoms, dont le plus durable fut « Fernandel » puisque, effectivement, il accusait une indéniable ressemblance avec l’acteur marseillais. Il était une sorte d’avatar africain affublé d’une coupe afro sortie tout droit des « sixties » de la star de « Don Camillo » ».

Le casting est assez réduit, mais largement suffisant pour que l’intrigue tienne la route et nous réserve quelques surprises et rebondissements du meilleur effet, jusqu’à sa conclusion, que l’on aurait pu souhaiter plus… morale peut-être.
Un excellent moment de lecture, pour un polar réjouissant et jubilatoire.

A recommander aux amateurs de bons petits noirs…

Éditions du Caïman, 2015

 

4ème de couv:

CécileCécile, obligée de déménager suite à une déception sentimentale aurait-elle trouvé son ange-gardien en s’installant dans le quartier des Batignolles ? Toujours est-il que ses problèmes se règlent les uns après les autres, de manière pour le moins expéditive. Simple hasard ou intervention extérieure ? Quel rôle joue son voisin, Servais Marcuse, un grand-père débonnaire qui vit dans les souvenirs d’une vie aventureuse ? Aurait-il repris du service pour les beaux yeux de sa nouvelle voisine ? L’aurait-il côtoyée dans une vie antérieure ? Il faudra attendre les dernières pages de ce roman pour dénouer les fils, découvrir les secrets et les motivations de chacun des personnages de ce nouveau polar de Philippe Setbon…

L’auteur:

Philippe Setbon, né en 1957, débute comme auteur et dessinateur de de B.D dans les revues Pilote et Métal Hurlant avant de bifurquer vers le cinéma. Il signe les scénarios de plusieurs longs métrages comme Détective de Jean-Luc Godard, ou Mort un dimanche de pluie, réalise Mister Frost puis se consacre à la télévision. Il écrit de nombreux téléfilms et séries dont Les Enquêtes d’Héloïse Rome, Fabio Montale, Franck Riva, etc… Il en réalise lui-même une vingtaine dont la minisérie à succès Ange De Feu.
Il a également signé six romans chez Rivages, Flammarion et Buchet-Chastel.

(Source : site de l’éditeur)

John Vaillant – Les enfants du jaguar

Bulletin d’information :
« Par une journée caniculaire de mai 2003, un camion remorque bourré d’immigrants essayant de traverser illégalement la frontière des Etats Unis était abandonné dans les environs de Victoria, Texas. On retrouva à l’intérieur 17 personnes, dont un petit mexicain de 5 ans, mortes de chaleur et de déshydratation. Deux survivants sont décédés peu après leur admission à l’hôpital.  On voyait, dans l’isolation de la porte fermée des trous que des personnes avaient fait, pour se gratter un passage vers de l’air respirable. »

« Les enfants du jaguar », commence par un court message texte d’un jeune homme nommé Hector :
« Jeudi 05/04 – 0831 [SMS]
salut désolé de te déranger mais j’ai besoin de ton aide – je suis hector – l’ami de césar – pour césar il y a urgence – tu es dans el norte ? nous aussi je crois – dans l’arizona près de nogales ou de sonoita – depuis hier on est dans ce camion et personne ne vient – il nous faut de l’eau et un médecin – et un chalumeau pour découper le métal. »
Nous apprendrons bientôt qu’Hector fait partie d’un groupe d’immigrants clandestins abandonnés là par leurs passeurs, cyniquement dénommés les coyotes. Dans la citerne de ce camion où ils sont enfermés, l’atmosphère est humide et étouffante le jour, glaciale la nuit.

Près de lui gît son ami César, grièvement blessé, sur le sol de la citerne. Dans les contacts du téléphone de César, Hector a trouvé un contact américain – « AnniMac». Dans une série de fichiers audio,  Hector raconte la saga de leur famille et de leur communauté: la dure vie paysanne de son grand-père, ouvrier agricole, cet « abuelo » qui avait appris à lire l’espagnol, devenant affamé de livres et de savoir. Il trouve dans le souvenir de cet aïeul, à la conscience profonde de ses racines zapotèques, la force nécessaire de vivre, alors que sa vie même s’étiole dans ce camion. Il nous dit également la violence et la déception de son père, l’amour inconditionnel de sa mère, effacée et pourtant si présente, véritable pilier de la famille.

Au rythme des SMS et des messages audio qu’enregistre Hector, on suit avec un réel intérêt et même une véritable inquiétude l’enfermement de ce jeune homme, jour après jour et heure après heure, véritable journal de bord d’une lente agonie. Il nous conte comment, avec le temps qui passe, la diminution des réserves d’eau, l’espoir s’amenuise et cède la place à la résignation.
« Certains se tapaient la tête contre les parois de la citerne jusqu’à se réduire eux-mêmes au silence. D’autres griffaient ces mêmes parois jusqu’à avoir les doigts en sang – et que je finisse par comprendre que ce n’était pas le bruit de leurs ongles que j’entendais, mais celui de leurs os sur le métal.
L’âme humaine n’est pas faite pour survivre à ça. »…
« Pour la plupart, les passagers de ce camion croyaient en Dieu à leur arrivée à Altar. Même après avoir été abandonnés par les coyotes, ils croyaient en Lui et en Ses voies impénétrables. Je le sais, j’ai entendu leurs prières. Mais maintenant ? S’ils pouvaient parler, je crois qu’ils lèveraient le poing et te diraient, à toi ou au pape en personne : « Quelles voies ? Dieu ne suit aucune putain de voie ! »
Sauf celle de la souffrance. »

Hector part aux Etats-Unis pour réaliser le rêve de son père, qui avait déjà émigré mais avait été expulsé au bout d’un an. César quant a lui a d’autres motifs. Il n’est pas vraiment malheureux, il est docteur en biologie et de condition aisée. Ses recherches sur le maïs transgénique l’ont amené à mettre au jour des pratiques qu’il veut dénoncer, mettant de ce fait sa vie en danger, face aux grands groupes semenciers et leurs méthodes mafieuses.
« Voilà sans doute notre destin – non pas que le Mexique perde ses citoyens ou les Américains leur âme, mais qu’ensemble on forme une seule nation : les Etats-Unis d’Amexique. Une nouvelle superpuissance, où la nourriture sera meilleure. »

L’auteur décrit avec précision l’ambiance colorée et animée des marchés locaux, la vie des Zapotèques, leurs croyances et nombreuses superstitions.
Le style adopté pour décrire l’horreur dans le camion-citerne, sous forme de courts messages,  donne du rythme au récit, également ponctué de scènes plus personnelles comme les passages consacrés à l’aïeul et à la mère d’Hector, qui sont les plus émouvants du roman. Il émaille également son récit de nombre de mots en espagnol, apportant une touche supplémentaire d’authenticité.
En revanche, je trouve la partie de la narration consacrée à César moins réussie. Le scénario paraît trop délibéré, le trait trop appuyé, même s’il peut refléter la vérité sur la façon dont la NAFTA (Traité de libre-échange entre les pays d’Amérique du Nord) et l’avidité commerciale ont rendu les choses difficiles pour le Mexique.

« Les Enfants du jaguar » est un portrait dévastateur de la vie contemporaine dans ce pays, de la ville d’Oaxaca, où vit une communauté indienne Zapotèque pauvre, dont les traditions séculaires sont détruites. La misère grandissante et la soif de liberté conduisent de plus en plus de mexicains à remettre (à prix d’or !) leur avenir entre les mains de passeurs sans scrupules, qui les considèrent à peine mieux que du bétail. La quête de l’Eldorado se transforme souvent en un voyage en enfer.

C’est un bon roman, audacieux, déchirant, empreint d’amour pour un pays aux abois. Une lecture très instructive pour comprendre un peu mieux ce qui motive des milliers d’hommes et de femmes pour aller, au péril de leur vie, passer cette frontière dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Editions Buchet-Chastel, 2016

4ème de couv :

Les-enfants-du-jaguarHector, un clandestin mexicain, se retrouve coincé avec d’autres passagers illégaux dans le camion de leurs passeurs, en plein désert, alors qu’ils tentent comme tant d’autres de rejoindre les États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure.
Les coyotes – comme on appelle les trafiquants d’êtres humains de ce côté de l’Atlantique –, prétextant une panne, ont soutiré aux passagers leur argent avant de partir chercher des secours. Quatre longs jours vont s’écouler : alors que les réserves d’eau s’épuisent et que les chances de réchapper de cet enfer s’amenuisent, Héctor, qui ne dispose que du numéro de téléphone d’une femme aux États-Unis, retrace son parcours de Oaxaca à la frontière et révèle par là même la communauté de destins qui unit ces territoires hostiles de part et d’autre du Río Bravo.
Un roman haletant, qui dit l’horreur du trafic de migrants entre le Mexique et les États-Unis et l’incroyable instinct de survie qui nous anime.

L’auteur :

John Vaillant vit aujourd’hui à Vancouver et collabore à divers journaux et revues, comme The New Yorker, The Atlantic, National Geographic. S’intéressant aux frictions entre l’homme et son milieu naturel, il a voyagé à travers les cinq continents. L’Arbre d’or, son premier livre (Noir sur Blanc, 2014), est paru au Canada en 2005 et a été récompensé par le prestigieux prix du Gouverneur général. Le Tigre (Noir sur Blanc, 2011) lui a assuré un succès dans de nombreux pays ; en France, ce titre a reçu le prix Nicolas Bouvier en 2012. Les Enfants du jaguar est son troisième roman.

(Source :site de l’éditeur)

Karen Maitland – La compagnie des menteurs

Amateurs d’un Moyen-âge flamboyant, de majestueuses cathédrales gothiques, de châteaux-forts peuplés de nobles chevaliers en armure, passez votre chemin. Vous n’y trouverez pas davantage de ménestrels ni de troubadours chantant les délices de l’amour courtois à de gentes dames en belles robes et hennins.

C’est à un sinistre pèlerinage médiéval auquel nous invite Karen Maitland : en 1348, une pluie ininterrompue trempe l’Angleterre depuis des mois. La peste a frappé les villes portuaires et se répand, ainsi que la famine, dans tout le pays. Ceux qui échappaient à la « mort noire » étaient susceptibles de mourir de faim.
« Il resta  un moment stupéfait, comme s’il n’en croyait pas ses yeux, puis il attrapa le charretier et déclara d’une voix rauque : « Mort bleue». Les quelques hommes qui s’étaient massés autour d’eux regardaient sans comprendre le marchand et la forme qui se tordait de douleur par terre. Le marchand tendit le doigt, sa main tremblant. « Mort bleue, mort bleue ! » se mit-il à hurler, élevant la voix de façon hystérique avant de retrouver le peu d’esprit qui lui restait et de s’écrier : « Il a la pestilence ! » »

Camelot, un colporteur défiguré, à moitié aveugle,  s’arrête dans une foire de village pour vendre ses fausses reliques saintes. Il prévoit de voyager vers un monastère à l’intérieur des terres, dans l’espoir de passer l’hiver loin de l’épidémie qui s’étend. Le hasard lui fait rencontrer 8 compagnons, pour effectuer ce long et difficile voyage. Ces pèlerins cherchent le salut du corps plutôt que de l’âme, unis seulement par leur désir désespéré d’échapper à la propagation de l’infection.
Dans ce monde dominé par la peur, la foi, et les superstitions, ces neuf étrangers vont partir sur les routes d’Angleterre, vers le Nord. Le froid, croient-ils, seul peut enrayer la « pestilence ».

A Camelot le narrateur, s’ajoutent le musicien de cour Rodrigo le  vénitien,  et son maussade apprenti Jofre,  le magicien grincheux Zophiel, un jeune peintre Osmond et sa femme enceinte Adela, Cygnus le conteur qui a une aile à la place d’un bras, Plaisance la sage-femme et guérisseuse, et l’inquiétante fillette albinos Narigorm, qui prédit le futur en lisant les runes.

« Le jour où j’avais quitté ma maison, j’avais prié pour que mes enfants m’oublient. Je voulais leur épargner la douleur du souvenir. Mais cette nuit-là, tandis que je veillais dans la brume blanche, je compris que ce que je voulais plus que tout, c’était qu’ils se souviennent. Je voulais continuer à vivre dans la mémoire de quelqu’un. Si personne ne se souvient de nous, nous sommes plus que morts, car c’est comme si nous n’avions jamais existé. »
Les pèlerins en fuite ne peuvent jamais s’abriter longtemps dans une ville ; soit leur propre comportement (notamment les escapades de Jofre) ou l’arrivée de la peste les jettent à nouveau sur les routes. Ils vont braver le froid, la faim, à la merci des détrousseurs de tout acabit. Tout au long de leur périple, ils sont poursuivis par les hurlements d’un loup qui paraît suivre leur piste, et bientôt la mort prélève son tribut sur leur groupe. Plaisance sera la première, retrouvée pendue : suicide ou meurtre déguisé ?

Les personnages, simplement esquissés au début, sont pleinement développés au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Chacun a sa propre histoire à raconter, et aucun n’est vraiment celui qu’il paraît être. Et un, parmi eux, détient le plus sombre des secrets.

L’auteure crée un climat de menace écrasante, la compagnie devant échapper à la peste et à d’autres menaces extérieures.  Les voyageurs eux-mêmes ne savent pas s’ils peuvent faire confiance aux autres membres de leur groupe qui peu à peu se réduit.
Tout le roman baigne dans un climat très sombre, voire glauque. Le paysage est détrempé et inhospitalier, les gens qui le peuplent sont cruels et primaires ; en fait tout est laid, mauvais ou pourri.

Karen Maitland  a construit un roman intelligent, historiquement bien documenté, dépeignant avec précision une époque dominée par la foi et les superstitions.
Ses recherches ont été très fouillées et la vie dans le monde médiéval pendant la peste y est décrite de façon très détaillée. A ce propos, l’épisode du mariage entre infirmes est tout à fait surprenant dans sa cruauté.
Elle donne vie à une Angleterre moyenâgeuse aux rues embourbées où des enfants à demi-nus se disputent les crottes de chien qu’ils revendent aux tanneurs, et où le fait de voler un mouton est passible de la pendaison. Elle saisit parfaitement l’esprit des superstitions primitives de la vie de l’époque pour les intégrer à son histoire.

« La compagnie des menteurs » est un bon roman, plein de suspense, de personnages fascinants, un mélange ingénieux d’histoire, de mystère et de drames humains. Au-delà de la puissante évocation qui fait revivre une terrible période de l’Histoire de l’Angleterre, le roman souffre d’un certain manque de rythme, jusqu’à sa conclusion et un dernier retournement superflu.
Un agréable moment de lecture, tout de même.

Éditions Sonatine, 2010

4ème de couv:

karen-maitland-compagnie-menteurs1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays, en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf parias réunis par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Neuf laissés-pour-compte qui fuient la peste mais aussi un passé trouble. _ Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu, puis un autre noyé, un troisième démembré… Seraient-ils la proie d’un tueur plus impitoyable encore que l’épidémie ? Et si celui-ci se trouvait parmi eux ?   Toutes les apparences ne vont pas tarder à s’avérer trompeuses et, avec la mort qui rôde de toutes parts, les survivants devront faire preuve d’une incroyable sagacité, au milieu des secrets et des mensonges, pour trouver le mobile des meurtres et résoudre l’énigme avant qu’il ne soit trop tard.

Avec cette formidable évocation du Moyen Âge, d’un réalisme stupéfiant, saluée comme un événement majeur dans le monde entier, Karen Maitland nous offre un roman qui captive et ensorcelle le lecteur jusqu’à l’incroyable coup de théâtre final. Rarement authenticité historique et sens de l’intrigue auront été conjugués avec un tel talent. Indispensable !

L’auteure:

Karen Maitland est anglaise, née en 1956.
Titulaire d’un baccalauréat spécialisé en communication et d’un doctorat en psycholinguistique.
Son premier roman, La Chambre Blanche (1996) a été sélectionné pour le Prix du meilleur premier roman par L’Authors Club.
La Compagnie des menteurs (2010 Editions Sonatine) est son premier roman publié en France.
Suivent Les âges sombres (2012), et La malédiction du Norfolk (2014), également publiés chez Sonatine.