Jean-Luc Bizien – Le berceau des ténèbres

Après son dernier voyage mouvementé en Corée du Nord, Seth Ballahan est revenu à New York, où il coule des jours tranquilles, entre son travail de rédacteur en chef du journal et sa famille. A Little Italy et Chinatown, des enfants disparaissent, enlevés en plein jour, sans laisser de traces. Le NYPD ne semble pas très concerné par ces enlèvements. Seth, quant à lui,  pressent que ces disparitions pourraient donner matière à un article. Le naturel du journaliste reprend vite le dessus et, il commence à mettre en branle son réseau d’informateurs pour mener sa propre enquête.

Contrairement à la police, le vieux parrain de la mafia italienne, Vito Del Piero, et son homologue Wang, de la triade chinoise, prennent ces disparitions très au sérieux. Il pourrait s’agir de trafic d’enfants. A l’approche de Noël, la psychose qui pourrait en découler serait sans aucun doute néfaste pour leur business. Ils confient donc à leurs hommes de main la recherche des enfants disparus et la capture de leur ravisseur.
Ces « porte-flingues » n’étant clairement pas formés à ce travail d’investigation, Monsieur Wang, le parrain chinois fait appel au transfuge Paik Dong-Soo, ex-officier du renseignement en Corée du Nord, qui paraît être la personne la plus adaptée à la situation.

Ce que le parrain ignore, c’est que Dong-Soo n’est plus que l’ombre du brillant officier qui est arrivé aux Etats-Unis. Orphelin de son ancien monde et incapable de s’adapter à sa nouvelle vie, il a sombré dans la dépression. Sale et obèse, il passe le plus clair de son temps dans son canapé, dans un laisser-aller suicidaire.
« Paik Dong-Soo eut une moue écœurée en avisant son reflet dans le miroir de la salle de bains. Des cernes violacés soulignaient ses paupières, ses yeux creusaient deux cicatrices noires sur son visage. Sa peau était fripée et terne, ses cheveux longs atteindraient bientôt ses épaules. Pire encore : ses joues bouffies étaient couvertes d’une barbe épaisse, une broussaille de poils qui le transformait en caricature de primate. Pour un peu, il se serait cru de retour en Section 49. »

Il est tout d’abord réticent, mais comme le sort d’enfants est en jeu, il va accepter la mission. Les semaines qui suivent le voient s’astreindre à un entraînement forcené pour se remettre en condition physique et mentale pour être en mesure de remplir la mission qu’on lui a confiée.
Une fois lancé dans la chasse aux indics, les méthodes, plutôt extrêmes, qu’il employait en Corée du Nord vont rapidement porter leur fruits, et dessiner une première esquisse du suspect. Il se fait appeler The Ace, on ne sait si c’est un homme ou une femme, nul ne l’a jamais vraiment vu.  Son identité donne lieu à toutes sortes de spéculations et de fantasmes.
 « Certains disent que c’est un homme, d’autres jurent que c’est une femme. Il apparaît et disparaît, à la manière d’un fantôme. Les gens qui ont entendu sa voix sont incapables de la décrire. Ils disent que c’est un mélange entre une voix d’enfant… et la plainte d’un animal à l’agonie. Quelque chose de doux et grinçant à la fois. »
Au travers de la recherche du kidnappeur se joue également une lutte d’influence entre les deux parrains, chacun voulant s’attribuer le mérite de sa capture.
Seth et Dong-Soo enquêtent séparément, sans rien savoir de l’implication de l’autre. Mais quand leurs recherches les mettent en contact, ils vont comme par le passé, travailler ensemble. Ce qui n’est pas sans poser à Seth quelques problèmes de conscience, car Dong-Soo ne s’embarrasse pas de considérations éthiques pour faire parler ses témoins.

Dès le prologue et le premier chapitre, on entre de plain-pied dans l’action : le lecteur est mis en condition pour plonger dans ce que sera cette histoire, un condensé de violence, de terreur et de douleur.
« Au dessus de moi, le géant se redresse. Je tremble. Mon crâne me fait mal et je voudrais sangloter pour chasser la douleur, mais le monstre me fait trop peur. Je n’ose relever la tête et je ne distingue, à travers le rideau de mes larmes, que sa silhouette massive. Il émet un grognement et je devine la moue écœurée qui prend naissance sur son visage aux traits épais.
L’ogre me regarde un moment en silence, puis il secoue le menton de droite et de gauche avant de libérer un ricanement.
– Regarde-toi ! Tu n’es qu’une pathétique petite merde. Une sale pourriture de gosse, lâche et geignard… »

Jean-Luc Bizien déroule  son histoire comme un film, en une succession de courts plans-séquences, chacun consacré aux différents personnages du roman. Les personnages, parlons-en, justement ! Ils sont nombreux, bien dessinés, depuis nos deux héros, jusqu’aux truands italiens, ou chinois, ou même les personnages de cette cour des miracles qui peuple les souterrains oubliés de la ville. On pourrait craindre de « s’emmêler les crayons » dans toute cette cohorte de personnages, mais non. Ils sont tous clairement identifiés et intégrés à l’histoire. Le découpage et l’articulation de tous ces plans, bien agencés au service d’un scénario bien construit, donnent au récit une dynamique naturelle, qui nous pousse toujours plus avant vers le dénouement.
Comme le dit si justement Bernard Minier, c’est « un putain de page-turner, impossible à lâcher ».

La force de ce roman tient également à la psychologie très travaillée de ses personnages : Seth Ballahan en journaliste obstiné et risque-tout, tiraillé entre son métier de journaliste et le souci de sa famille, Paik Dong-Soo en vengeur mutique, avare de démonstrations futiles, mais d’une redoutable efficacité. Tous deux sont prêts à tout dès que leurs proches sont menacés. Et puis, il y a The Ace, un vrai méchant comme on en fait peu, d’une froide cruauté, d’une intelligence redoutable et d’une imagination fertile dans les sévices qu’il inflige à ses victimes.
« Le loup-garou des souterrains était sûr de sa victoire, sûr de la terreur qu’il inspirait. Il souriait toujours plus, dévoilant une dentition de prédateur. L’intrus était grand, solide… Il devait être lourd. Et probablement trop lent. Il s’accorda encore deux pas, avant de lancer son attaque. »

Les descriptions des quartiers pittoresques de Little Italy et de Chinatown, et la visite des souterrains désaffectés de l’ancien métro de New York donnent au récit une ambiance toute particulière. L’auteur apporte aussi des informations particulièrement intéressantes du point de vue de la médecine légale, notamment sur l’ADN et ses particularités, mais chut… Je n’en dirai pas plus.
En forme de clin d’œil, la présence de Joshua Brolin, le profileur de Portland, Oregon. Il m’a bien fallu quelques chapitres pour percuter et enfin me souvenir : où ai-je déjà vu ce nom ???  
– Bon sang, mais c’est bien sûr !!!   « L’âme du mal », de Maxime Chattam, lu il y a plus de 10 ans…

L’écriture très fluide, le sens du rythme et de la narration sont parfaitement maîtrisés pour nous donner un thriller tout à fait captivant et  je le répète, « impossible à lâcher ».
Un excellent moment de lecture, 480 pages avalées en un rien de temps, que je pourrais résumer en  deux mots : terriblement efficace.
A lire de toute urgence.

Éditions Toucan Noir, 2015

4ème de couv :

le-berceau-des-tenebres-653827Ancien officier des services de renseignements, militaire parfaitement entraîné, le lieutenant Paik Dong Soo est parvenu à quitter l’enfer de son pays-prison, la Corée du Nord. Grâce à son ami le journaliste américain Seth Ballahan, il a réussi à exfiltrer sa femme et son fils et à gagner New York. Pour lui, le plus dur est désormais de s’adapter à ce nouveau monde, où la liberté le paralyse.
Jusqu’au jour où un étrange visiteur fait appel à ses anciennes compétences. Des enfants ont été enlevés en plein Chinatown, les gens sont inquiets et pour les commerçants, la peur est le pire ennemi des affaires. Incapable de son côté de recueillir le moindre renseignement fiable au coeur d’une communauté fermée, la police est impuissante. Pourtant, jour après jour, les rumeurs les plus atroces se propagent.
Il faut intervenir vite. Puisque les voies judiciaires sont lentes, restent les méthodes radicales de Paik Dong Soo. Avec les risques qu’elles comportent…

L’auteur :
Jean-Luc Bizien est né en 1963 à Pnom-Penh. Très jeune, il découvre la bande dessinée et le cinéma.
Il débute dans le Jeu de rôle avec Hurlements (1989), puis Chimères (1994, Prix Casus Belli dans les catégories « Meilleure création française » et « Meilleur jeu de l’année »)
Depuis, il écrit dans tous les genres, passant avec bonheur de la littérature blanche (Marie Joly, éditions Sabine Wespieser, 2004) au thriller, de la jeunesse à la fantasy.

Plus de deux millions cinq cent mille exemplaires de ses livres-jeux (collections « Vivez l’Aventure » et « 50 surprises ») ont été vendus par les éditions Gründ, pour lesquelles il a créé la série Justin Case.

Travailleur insatiable, il vient d’achever avec ce roman La Trilogie des ténèbres pour les éditions du Toucan, poursuit la série La Cour des miracles chez 10-18, songe à une nouvelle série de thrillers historiques et rêve d’écrire un roman dont l’action se déroulerait en Corse, où il vit aujourd’hui.

Ce dernier roman « Le berceau des ténèbres », vient de se voir récompensé du prix « Sang d’encre 2016 » au Salon du Polar de Vienne.

Gregory Mc Donald – Rafael, derniers jours

De « The Brave », de Gregory Mc Donald, je ne connaissais que l’adaptation cinématographique réalisée et interprétée par Johnny Depp.  La chronique de mon amie la Belette, dont je suis attentivement les avis, avait attiré mon attention sur ce roman : « Rafael, derniers jours ».

C’est un très court roman, à peine 180 pages, ou une longue nouvelle, comme vous voudrez, mais qui dégage une intensité dramatique peu commune.
« Morgantown n’était pas une ville au sens propre.
À l’origine, il y avait là une station-service qui faisait aussi magasin général, plus un terrain immense, le tout appartenant à un vieillard du nom de Morgan. Il vivait encore quand Rafael était petit. Cette station-service desservait une route à deux voies. Morgan possédait des roulottes, qu’il installa à proximité et qu’il loua. Lui-même, tant que vécut sa femme, habita dans une caravane double située juste derrière le commerce. L’électricité et l’eau étaient fournies à tous les résidents directement par le magasin. »

Rafael, 21 ans, sa femme et ses trois enfants vivent à Morgantown. Ce n’est même pas une ville, à peine un lieu-dit, entre l’autoroute et une décharge publique, où la récupération de marchandises est le seul moyen de gagner un peu d’argent. Ici vit aussi toute une population de laissés-pour-compte, complètement exclus du système. L’alcoolisme y est endémique, seul dérivatif pour supporter le dénuement de leur quotidien.
Dans cet univers misérable, Rafael ne voit pas de perspectives d’amélioration pour sa femme et ses trois enfants.

Aussi, lorsque au détour d’une conversation de bistrot, il entend parler de l’opportunité d’un boulot pouvant lui rapporter 25.000 dollars, il voit là une planche de salut qui peut lui permettre d’offrir un avenir meilleur à sa famille.
Il rencontre le réalisateur, M. Mc Carthy, pour négocier les conditions de son embauche. Ce travail n’a rien de compliqué, il s’agit « seulement » de tourner dans un « snuff movie », un film où il doit être torturé à mort.
Les deux hommes tombent d’accord sur un cachet de 30.000 dollars, 300 d’avance et le solde devant être versé une fois le travail effectué.

Naïf et illettré, Rafael signe le contrat, un bout de papier portant quelques chiffres et sa signature, sans aucune valeur.  Persuadé d’avoir bien négocié, il empoche son contrat, les 300 dollars d’acompte, va ouvrir un compte à la banque et rentre chez lui, avec la promesse de revenir trois jours plus tard pour « le travail ».

L’auteur,  en début d’ouvrage, avertit les âmes sensibles qu’ils peuvent sauter le chapitre 3.  Si la lecture de ce chapitre est particulièrement éprouvante, de par la description détaillée des épreuves qu’il devra endurer au cours de sa mise à mort, elle est pour moi nécessaire pour prendre toute la mesure du sacrifice que Rafael va accomplir pour sa famille.
Sacrifice inutile, car il est fort probable que sa famille ne voie jamais la couleur des 30.000 dollars promis à Rafael.
Le roman se concentre sur les derniers jours de la vie de Rafael, les trois jours précédant sa mise à mort. Pendant ces trois jours, il va dépenser l’avance qu’il a reçue en cadeaux pour sa famille : deux robes pour sa femme Rita, et des jouets pour les enfants parmi lesquels un gant de base-ball pour son fils, qui n’a même pas un an. C’est dire toute la confiance qu’il a en l’avenir.

Pendant trois jours, il va jouer à avoir une vie presque normale. Cette soudaine rentrée d’argent étonne les gens de sa communauté, et sa famille à qui il dit avoir trouvé un travail, « dans un entrepôt », sans plus de précisions.
Il ne dispose pas de gaz chez lui, et il a pourtant acheté une dinde énorme, qu’il partagera avec sa communauté pour un son dernier repas, comme en une allégorie du Christ avant sa Passion.
La description des derniers jours de la vie de Rafael est l’occasion pour l’auteur d’une mise en accusation de l’Amérique. Que des gens vivent dans de telles conditions nous paraît inconcevable, et pourtant… Ce pays est divisé en deux camps : ceux qui possèdent tout, et d’autres qui n’ont rien. Il dénonce également l’alcoolisme fréquent dans les classes défavorisées, le racisme latent. Dans cette communauté, il n’existe pas d’espoir, la seule délivrance vient avec la mort. Le propos du livre est une métaphore, stigmatisant l’exploitation des démunis par les possédants, illustrée par l’innocence et l’honnêteté de Rafael, face à ceux qui s’apprêtent à lui voler sa vie.

Pourtant, de nos jours, avec l’augmentation du chômage,  de la pauvreté, et l’émergence  d’une toute puissante téléréalité, l’idée d’un homme se sacrifiant dans un « snuff movie », est complètement farfelue mais néanmoins possible .

Cette lecture est une expérience viscéralement bouleversante, profondément déprimante, qui  marquera sans aucun doute tout lecteur qui en fera l’expérience.
Même s’il nous laisse un goût amer, il faut avoir lu ce roman, horrible, macabre, tragique et réaliste, mais avant tout profondément humain.

Editions 10-18, 2005

4ème de couv :

rafael_derniers_joursIl est illettré, alcoolique, père de trois enfants, sans travail ni avenir. Il survit près d’une décharge publique, quelque part dans le sud-ouest des États-Unis. Mais l’Amérique ne l’a pas tout à fait oublié. Un inconnu, producteur de snuff films, lui propose un marché : sa vie contre trente mille dollars. Il s’appelle Rafael, et il n’a plus que trois jours à vivre… Avec ce roman, Gregory Mc  Donald n’a pas seulement sondé le cœur de la misère humaine, il lui a aussi donné un visage et une dignité.

L’auteur :

Gregory Mc Donald est un écrivain américain auteur de romans, et en particulier de romans policiers.
Il a étudié à Harvard et fut journaliste au Boston Globe pendant sept ans (1966-1973) avant de se consacrer à la littérature.

Il est connu pour ses séries de romans policiers, l’une avec Fletch et l’autre avec l’inspecteur Flynn.
Les deux premiers romans de la série Fletch ont obtenu le prix Edgar-Allan-Poe en 1975 et 1977.
« Rafael, derniers jours » (1991, traduit en 1996), a obtenu le Trophées 813 du meilleur roman étranger en 1997.

Bruce Holbert – Animaux solitaires

Comté de l’Okanogan, État de Washington, en 1932. L’ Amérique se relève à peine de la Grande Dépression de 1929. Les effets du New deal mis en place par Roosevelt pour donner un coup de fouet à l’économie tardent à se faire sentir. Un serial killer sévit dans la région, laissant derrière lui des cadavres d’indiens, les dépouilles minutieusement sculptées en une savante mise en scène. Devant l’inefficacité du Bureau des Affaires Indiennes, le comté fait appel au shérif Russell Strawl, aujourd’hui à la retraite.
« Ce qui le distinguait de sa proie, c’était sa facilité à enfouir son cœur et son âme dans les fontes de sa selle. Cette aptitude n’avait pas grand-chose d’humain. Et pourtant, Strawl était convaincu que l’esprit de tous les hommes était fait de la même façon et il y voyait la vérité centrale autour de laquelle chaque individu gravitait, sans envisager un instant que l’étoile qui le tenait captif de sa gravitation pouvait ne pas être une étoile du tout, mais une planète noire, et lui un astre insignifiant qui tournait autour d’elle. »

Par le passé, Strawl a acquis une certaine notoriété pour son habileté dans la traque des criminels de tout poil. Connu pour avoir des méthodes d’investigation surprenantes, souvent brutales, mais diablement efficaces, il est à la fois craint et respecté des populations dans tout le comté, et même au delà. C’est une force de la nature, doté de capacités physiques étonnantes, un atout majeur dans l’accomplissement de sa mission.
« L’ouïe de Strawl était aussi infaillible que l’odorat d’un chien de chasse qui suit une piste, et pour lui les sons étaient aussi distincts et identifiables que des odeurs. Il pouvait repérer un bruit de pas à trois kilomètres et dans la plupart des cas deviner qui le produisait, et cela, même sous une averse d’orage ».

En compagnie de son fils adoptif, Elijah, prophète autoproclamé, Strawl chevauche à travers les trois comtés, sur la piste du tueur, au sein de la population des pionniers blancs et des indiens.
Au rythme du pas des chevaux et des bivouacs à la belle étoile, son enquête avance lentement. Parmi les différents témoins qu’il rencontre, certains sont de vieilles connaissances. Ces personnages secondaires, hauts en couleurs, ne sont pas très coopératifs avec lui, ce qui engendre quelques affrontements.
Personnage monolithique, Strawl semble porter cette fureur en lui depuis toujours, comme en témoignent son passé agité, et sa famille disloquée.
Il est responsable de la mort de sa première femme, Emma. Sur un coup de colère (elle ne lui donnait pas le poivre assez vite !), il lui avait asséné un coup de poêlon en pleine tête, entraînant sa mort. Il s’était dénoncé et, curieusement, n’avait même pas été inculpé.
Sa deuxième femme Ida, une indienne Salish qu’il avait recueillie, avant de l’épouser, disparut dans les eaux de la rivière, le laissant avec son fils Elijah.
Ses accès de fureur incontrôlée donnent lieu à des scènes d’une violence baroque, et non dénuées d’une certaine fantaisie, comme celle où il lâche un taureau, rendu furieux par ses soins, dans le bureau des policiers des Affaires Indiennes, coupables à ses yeux d’une bien molle collaboration.
« Il entortilla les orties autour de la matraque, puis les fixa à l’aide d’une bride sortie d’une sacoche de selle et mena le taureau jusqu’à la seule porte dont il n’avait pas condamné l’accès… Il ouvrit la porte, tira le taureau à l’intérieur, souleva la queue de l’animal et lui enfonça dans l’anus la matraque et les orties, puis lui expédia un coup de pied dans les testicules. »
L’écriture est puissante et élégante à la fois,les dialogues souvent teintés d’ironie. L’auteur passe avec aisance de scènes violentes et scabreuses, à de longues descriptions poétiques de la nature, de la faune et de la flore, bien la veine du « nature writing ».
Ces passages de grand calme, presque contemplatifs, sont pour Strawl propices à la réflexion et à l’introspection.

Pour ce roman, Bruce Holbert s’est inspiré de l’histoire vraie de son arrière-grand-père, un éclaireur indien de l’Armée des Etats-Unis, un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, le grand-père de l’auteur.
C’est un roman qui joue avec les codes du western et du roman noir, dans lequel l’intrigue criminelle assez simpliste nous réserve bien peu de surprises et demeure accessoire. La force de ce roman réside surtout dans la peinture de cet Ouest où apparaissent les premiers signes de la civilisation, dans lesderniers soubresauts d’un monde finissant.
On est bien loin de la vision de l’Ouest héroïque et flamboyant. Dans ce monde crépusculaire, Strawl, héros vieillissant et fatigué, s’interroge sur le sens de sa vie, marquée par cette sourde violence, faisant écho à celle des criminels qu’il a pourchassés durant toute sa vie. Il se dégage de ce récit le même pessimisme lyrique et désabusé que dans « No country for old men » de Cormac Mc Carthy.  Je serais curieux de voir ce que donnerait une adaptation cinématographique de ce roman, confiée à un réalisateur inspiré. 

Ce premier roman de Bruce Holbert est une incontestable réussite, un roman qui fait date, et nul doute que le personnage de Russell Strawl restera longtemps présent dans nos mémoires.
Un excellent moment de lecture !

Editions Gallmeister, 2016

4ème de couv :

animaux-solitaires2Comté de l’Okanogan, État de Washington, 1932. Russell Strawl, ancien officier de police, reprend du service pour participer à la traque d’un tueur laissant dans son sillage des cadavres d’Indiens minutieusement mutilés. Ses recherches l’entraînent au cœur des plus sauvages vallées de l’Ouest, là où les hommes qui n’ont pas de sang sur les mains sont rares et où le progrès n’a pas encore eu raison de la barbarie. De vieilles connaissances croisent sa route, sinistres échos d’une vie qu’il avait laissée derrière lui, tandis que se révèlent petit à petit les noirs mystères qui entourent le passé du policier et de sa famille.

L’auteur :

Bruce Holbert a grandi au pied des Okanogan Mountains, dans l’État de Washington. Son arrière-grand-père, éclaireur indien de l’armée des États-Unis, était un homme respecté jusqu’à ce qu’il assassine son gendre, grand-père de l’auteur, qui s’est inspiré de cette tragédie pour ce premier roman.
Plusieurs de ses nouvelles ont été publiées dans des revues littéraires et ont remporté divers prix littéraires. 

Son second roman, L’Heure de plomb, paru en France en septembre 2016, prend place dans les régions rocheuses et désertiques où il a passé son enfance.

 

Tony Parsons – Des garçons bien élevés

« Prologue:
Dans ses derniers instants, elle pensa à sa famille qui ne la reverrait plus jamais et – au-delà, comme un chemin aperçu brièvement mais jamais emprunté – elle vit très clairement l’époux quelle ne rencontrerait jamais, ses enfants qui ne naîtraient pas, la vie heureuse et remplie damour qui lui avait été arrachée.
Alors, tandis que son âme s
’éteignait, son dernier soupir fut un cri silencieux de colère et de chagrin pour tout ce quils lui avaient volé, la nuit de sa mort. « 

20 ans après…
Max Wolfe, héros de la brigade antiterroriste, a été décoré pour son action où, ignorant les directives de sa supérieure, il avait neutralisé un terroriste avant que celui-ci n’actionne sa charge explosive.

Père célibataire, il élève seul sa fille Scout âgée de 5 ans, et jongle avec les nécessités du service pour donner à sa fille le cadre d’une vraie famille. Sa femme les a abandonnés, partie un jour pour un autre homme, une autre vie.
Il a une personnalité plutôt individualiste, du genre « loup solitaire » (quand on s’appelle Wolfe !), et a tendance à se fier plus à son propre raisonnement et à ses  intuitions plutôt que de se conformer strictement à la procédure, ce qui lui vaut l’inimitié de sa supérieure, la Superintendante Elizabeth Swire.

Ayant demandé son transfert à la Brigade criminelle, sous les ordres du DCI Mallory, la première affaire qui lui échoit est l’assassinat d’Hugo Buck, un banquier, égorgé et quasiment décapité.
« La gorge du banquier avait été plus que tranchée. Elle était béante. La partie antérieure de son cou avait été découpée proprement, avec une grande précision. Il était allongé sur le dos et on aurait dit que seul un fragment de cartilage grisâtre reliait encore sa tête à son corps. Le sang avait jailli de son cou en larges giclées. Sa chemise et sa cravate se confondaient en une sorte de monstrueux bavoir rougi. »
Les premiers soupçons se portent sur son épouse Natasha, avec qui il avait eu une violente dispute.

Quelques jours après, un SDF est retrouvé mort, égorgé de la même façon.
Les deux victimes ne sont apparemment pas du même monde, mais on retrouve au domicile de chacun d’eux, la même photo de 7 jeunes gens en uniforme : 7 représentants de la bonne société britannique issus de familles riches et privilégiées.

Cette photo date de leur adolescence, lors de leur scolarité à  « Potter’s Field », sorte de pensionnat paramilitaire privé.

Vengeance de classe, ou vengeance de femme battue ? Wolfe n’a pas la moindre piste, contrairement à nous lecteurs qui, après avoir lu le prologue, avons une idée très précise, sinon de l’auteur, au moins de son mobile.
Et lorsque un après l’autre, les membres de ce groupe sont victimes du tueur, apparaît sur Facebook un certain « Bob le boucher » qui revendique ces meurtres.
Wolfe ne croit pas à ces déclarations, et demeure persuadé que la réponse à toutes ses interrogations se trouve entre les murs de Potter’s Field, qui paraissent abriter de bien sombres secrets.
C’est donc dans cette direction qu’il va orienter son enquête, assisté de la jeune inspectrice Edie Wren.

« Pas un mot à la presse, compris ? Jamais. On a des gens pour ça. Nos spécialistes du service médias. Il faut les laisser sen occuper, OK ? Parce que, dès qu’on commence à parler aux journalistes, dès qu’on commence à leur exposer nos petites théories, tous les gentils garçons frustrés par la société dégainent leur iMac, sortent du bois et déversent sur les réseaux sociaux leurs prétendus exploits antisociaux. Et une fois qu’ils ont commencé… une fois qu’ils ont proclamé que Bob le Boucher, c’est eux… alors on doit leur emboîter le pas, traquer leur adresse IP, se pointer chez eux et leur dire qu’ils ont été méchants, très méchants. Bref : on ne parle pas à la presse, nos experts s’en chargent. OK ? ».
Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête dans les milieux huppés de la bourgeoisie britannique, jusque dans l’antichambre du pouvoir, émerge une critique à l’égard de cette classe sociale de « nantis », de leur morgue et leur dédain par rapport aux classes « inférieures ». C’est également l’occasion de quelques coups de griffes aux média, au travers de la journaliste de tabloïd Scarlet Bush, et autres réseaux sociaux qui s’invitent dans l’actualité et la parasitent.

« Des garçons bien élevés » est le premier volet d’une trilogie policière mettant en scène le Détective Constable Max Wolfe. Pour cette première incursion dans le monde du polar, j’ai l’impression que Tony Parsons s’est  surtout attaché à respecter les « fondamentaux » du genre. Et, ma foi, force m’est de reconnaître qu’il s’en tire plutôt bien. Les différents personnages sont bien dessinés, le récit est rapide, rythmé et bien équilibré, entre les scènes d’action, les scènes d’enquête, et celles où nous voyons Wolfe sous un jour plus attendrissant dans son rôle de père. L’intrigue est intelligemment construite, les indices nous sont dévoilés en temps voulu, avec les nécessaires rebondissements pour maintenir le suspense, jusqu’au dénouement que pour ma part, j’ai trouvé un peu escamoté.

Si les visites au Black Museum, le musée du crime de Scotland Yard ajoutent une vision documentaire sur le travail de la police, elles n’apportent pas grand-chose à l’intrigue.

Il demeure, en fin de lecture, cette impression de trop bien léché. L’auteur aurait sans doute pu lâcher la bride et se laisser aller.
Il n’empêche que ce roman est d’une très agréable lecture, et que cet essai appelle une transformation, que j’attends avec le second volet de sa trilogie « Les anges sans visage ».
Read you soon, Mr Parsons !

Editions La Martinière, octobre 2015

4ème de couv :
garcons-bien-elevesIls sont sept. Ils se connaissent depuis vingt ans, tous anciens élèves de la très prestigieuse école de Potter’s Field. Des hommes venus des meilleures familles, riches et privilégiés. Mais quelqu’un a décidé de les égorger, un à un. Quel secret effroyable les lie ? Sur quel mensonge ont-ils construit leur vie ? L’inspecteur Max Wolfe va mener l’enquête, depuis les bas-fonds de Londres jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. Au péril de sa vie.


L’auteur :

Né dans le Comté d’Essex, en Angleterre, Tony Parsons abandonne ses études à l’âge de 16 ans ; les jobs mal payés qu’il enchaîne lui laissent le temps de se consacrer à son seul vrai but : la littérature.
Devenu journaliste, spécialisé dans le punk rock, il traîne avec les Sex Pistols, enchaîne femmes, drogues et nuits sans sommeil.

Dix ans plus tard, changement de vie : il connaît un immense succès mondial avec Man and Boy (Un homme et son fils), Presses de la cité, 2001), publié dans 39 langues, vendu à plus de deux millions d’exemplaires, lauréat du British Book Award.

En 2014, il publie son premier roman policier, « Des garçons bien élevés ».
« Les anges sans visage »
, deuxième volet de la trilogie Max Wolfe, vient de paraître aux Editions La Martinière, en septembre 2016.

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Don Winslow – La griffe du chien

En 1975  au Mexique, en pleine opération Condor, des hélicos aspergent de désherbant toutes les cultures d’opium, dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue.
« Ici, on ne récolte pas le riz, on récolte l’opium. Il entend le barattage sourd des rotors d’hélicoptères et lève la tête. Comme pour des tas de mecs qui ont fait le Vietnam, le “whop-whop-whop” des pales est évocateur. Ouais, mais de quoi ? se demande-t-il, avant de décider qu’il existe certains souvenirs qu’il vaut mieux ne pas déterrer. »

Art Keller, agent de la DEA américaine, se trouve sur place pour coordonner l’opération. L’élimination physique de Don Pedro Aviles, seigneur de la drogue du Sinaloa, est aussi au programme.
« La DEA est une organisation encore vagissante, à l’époque, elle avait à peine deux ans. En déclarant la Guerre à la Drogue, Richard Nixon avait dû trouver les soldats pour la livrer. La plupart des nouvelles recrues venaient de l’ancien Bureau des narcotiques et des drogues dangereuses ; beaucoup appartenaient à différents services de police du pays. Pourtant, au moment de la mise en place de la DEA, les hommes, pour un grand nombre, venaient de la Compagnie. »

Tout au long de trente ans d’histoire, de 1975 à 2004, l’auteur brosse  un portrait saisissant de la situation géopolitique en Amérique centrale. Il  nous raconte l’histoire du « Tremplin Mexicain », autrement dit le trafic de cocaïne « de Medellin aux États-Unis via le Honduras et le  Mexique », à travers ces pays où les régimes et les fortunes se font et se défont au gré des alliances passées ou non avec les gros producteurs et trafiquants de drogue.

Je ne me hasarderai pas à essayer de vous raconter l’intrigue, particulièrement touffue et rendue d’autant plus complexe et prenante, par les différentes connexions entre la Mafia, les barons de la drogue Mexicains ou Colombiens  et un gouvernement américain qui ferme les yeux sur les cargaisons de coke, la « boue mexicaine ».

Le fil conducteur du roman est le combat entre Art Keller, et Adan Barrera, l’héritier aux dents longues d’une toute puissante famille des cartels mexicains. Tout d’abord amis, les deux hommes en viendront à s’opposer de plus en plus violemment, car l’obsession de Keller est de faire tomber l’organisation de Barrera, le nouveau patron du cartel, quitte à  y sacrifier sa vie de mari et de père.

Cette volonté farouche est le moteur de ce roman, par ailleurs tentaculaire, avec une galerie de personnages aussi variés tels que Adán et Raúl Barrera, les héritiers désignés; Sean Callan, un tueur à gages irlandais ; Nora Hayden, une prostituée de luxe ; un truand surnommé Peaches, amateur de pêches au sirop ; le Père Juan Parada, évêque peu orthodoxe ; et Ramos, un incorruptible flic Mexicain.
Tous ces personnages ne sont ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais. Les pires salauds peuvent se révéler des parents aimants, des gens soucieux de faire le bien de leur communauté, fut-ce aux dépens des autres. Ils sont le reflet de  l’image que nous renvoient ces pays, en proie à leurs propres contradictions.

Une fois commencée la lecture, vous êtes pris dans l’engrenage. D’un personnage à l’autre,  et de chapitre en chapitre, l’auteur vous entraîne dans un véritable maelstrom d’émotions.  En passant de scènes très intimes à des scènes d’une violence extrême, voire très “gore” (certaines scènes nécessitent d’avoir le cœur bien accroché), il fait de cette histoire un roman prenant et difficile à lâcher. Pour arriver plus vite au bout, vous pourriez avoir  la tentation (je n’y ai pas cédé !) de sauter un, voire plusieurs  repas.

Pour l’écriture de ce roman, l’auteur a fait un énorme travail de documentation, tant sur le plan historique que stratégique et socio-économique quant aux enjeux relatifs à la lutte contre la drogue.
Il évoque dans le récit le tremblement de terre meurtrier de Mexico, en 1985, où se révèle la grande humanité du père Juan Parada, et qui transformera la vie de Nora Hayden.

Il rappelle aussi, dans ces pages, la nébuleuse affaire de l’Irangate, qui impliquait une sorte de cabinet secret au sein du gouvernement Reagan, dont l’objectif visait à financer les rebelles sandinistes au Nicaragua, et par extension entraîner la chute du régime pro-soviétique. Il dénonce également l’influence grandissante de l’Opus Dei, qui profite de la précarité des populations locales pour asseoir son influence.

La collaboration la plus étroite et la plus sinistre entre les Contras Nicaraguayens, les barons de la drogue Mexicains, les FARC Colombiennes et la Mafia, décrite par Winslow, est tout à fait plausible et terrifiante. D’un côté, le Mexique subit la pression du gouvernement américain pour réprimer le trafic de drogue; et dans le même temps ce sont les toxicomanes américains qui financent ce trafic. Le Mexique comme les Etats-Unis engloutissent dans cette lutte des milliards de dollars, dépense insignifiante en regard de ce que rapporte la consommation de drogue.

“Il est incapable de décider si la guerre contre la drogue est une absurdité obscène ou une obscénité absurde. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est qu’une farce, tragique et sanglante. »

C’est un constat bien amer que fait l’auteur sur l’état de la politique anti-drogue dans la région. Ce roman, ce “narco-thriller” a parfois des accents de documentaire. Mais il s’agit bien d’un roman, même s’il ne fait aucun doute que cette fiction prend sa source dans le monde bien réel.
On ressort de cette histoire forcément  secoué, et notre vision d’une société américaine idyllique s’en trouve passablement ternie.
C’est un excellent roman que cette « Griffe du chien », peut-être le meilleur roman jamais écrit sur ce sujet.

Je recommande sans réserve.

Editions Le cercle Points, 2008

4ème de couv :
griffe-du-chienArt Keller, le « seigneur de la frontière », est en guerre contre les narcotrafiquants qui gangrènent le Mexique. Adán et Raúl Barrera, les « seigneurs des cieux », règnent sans partage sur les sicarios, des tueurs armés recrutés dans les quartiers les plus démunis. Contre une poignée de dollars et un shoot d’héroïne, ils assassinent policiers, députés et archevêques. La guerre est sans pitié.

 

 

L’auteur :
Né en 1953 à New York, Don Winslow a été comédien, metteur en scène, détective privé et guide de safari. Il est l’auteur de nombreux romans traduits en seize langues, dont plusieurs ont été adaptés par Hollywood. Après avoir vécu dans le Nebraska et à Londres, Don Winslow s’est établi à San Diego, paradis du surf et théâtre de ses derniers romans.

Lee Child – Jack Reacher, Retour interdit

 Jack Reacher, héros récurrent de Lee Child, est un ex-officier de la police militaire dont le quotidien consiste en une suite quasiment ininterrompue d’affrontements physiques avec des malfaisants de tout acabit. Il n’a pas d’adresse fixe, ni de bagages, sauf sa brosse à dents pliante. Il parcourt le pays en auto-stop (à l’occasion en bus Greyhound) et mange dans des « diners » bon marché. « C’était pas cher, et ça ne m’a pas tué ».
Il a un don certain pour se mettre dans les ennuis, et s’en sortir à son avantage, moyennant la distribution gracieuse de quelques horions.

Reacher est en Virginie du Nord pour enfin rencontrer le Major Susan Turner, maintenant commandant de son ancienne unité. Il ne connaît que sa voix, n’ayant eu avec elle que des échanges téléphoniques, une sorte de flirt à distance, lors d’aventures précédentes.
Au motel où il réside, deux types se présentent à sa porte et lui enjoignent de quitter la ville, à moins qu’il ne veuille être traduit en cour martiale sous le motif qu’il aurait discrédité son unité ! Mais Reacher n’est pas homme à se laisser intimider. Au terme d’une séance de baston dont il a le secret, rapide et efficace, il se débarrasse des deux fâcheux.

« Le type sur la gauche tanguait comme sur un bateau. Celui sur la droite chancelait en arrière. Tout déséquilibré, le type de gauche se tenait sur les talons, le torse exposé. Reacher lui décocha une droite genre coup de gourdin au plexus solaire, assez forte pour lui couper le souffle, assez douce pour ne pas causer de lésions neurologiques durables. Le type se replia sur lui-même, s’accroupit, et agrippa ses genoux. Reacher passa à côté de lui et s’attaqua au type de droite, qui le voyait venir et lui décocha une faible droite de son cru. Reacher la contra avec l’avant-bras gauche et en remit une couche dans le matraquage en plein plexus.
Le type se plia en deux, tout pareil.
Ensuite, il fut assez facile de les faire pivoter pour qu’ils regardent dans la bonne direction puis, d’un coup de semelle de grosse chaussure, de les pousser vers leur voiture, d’abord l’un, puis l’autre. Ils la heurtèrent tête la première, plutôt violemment, jusqu’à cabosser les portières, s’étalèrent et restèrent allongés par terre, haletants mais encore conscients.
Une voiture cabossée à justifier et des maux de tête le matin. Rien de plus. Plutôt clément vu les circonstances. Charitable. Attentionné. Délicat, presque. »

Au Q.G de son unité, les ennuis commencent : Susan Turner n’est pas à son bureau. A sa place, le colonel Morgan, qui explique à Reacher qu’elle est suspectée de fraude, possédant un compte aux Iles Caïman crédité de 100.000 dollars. Elle est emprisonnée et mise au secret. Pour Jack, cette explication est insuffisante.  Il  insiste pour la voir, ce qu’on lui refuse.
Comme par hasard, il se trouve bientôt accusé d’un homicide qu’il aurait commis  16 ans auparavant, et d’une recherche en paternité pour une jeune fille de 14 ans, née d’une femme qu’il ne se rappelle même pas avoir connue.

De plus, à cause de renvois en tout petit caractères, au bas d’un formulaire qu’il avait signé lors de son engagement, et qui stipulent qu’il peut être rappelé dans un certain délai, Reacher se retrouve réintégré dans l’Armée, et donc contraint d’obéir aux ordres.

Ça commence à faire beaucoup pour Jack qui y voit là une volonté délibérée de le mettre à l’écart. Pour libérer Susan Turner, il va lui-même se laisser incarcérer et manœuvrer pour être placé dans une cellule contiguë. Au moyen de  quelques ruses et subterfuges, agrémentés de plusieurs plaies et bosses, les « enfermants » se retrouvent enfermés, et les ex-enfermés prennent la clef des champs.

Les deux majors de la police militaire, l’ancien et la nouvelle, vont se retrouver embarqués dans un sacré imbroglio, sur fond de trafic d’armes et de drogue dans lequel sont impliqués la D.E.A (Agence Anti-Drogues), et des militaires de très haut rang. Une fois leurs forces mises en commun, Turner et Reacher font faire la preuve de leur efficacité.
Tout au long de leur périple à travers les Etats Unis, leurs déplacements font l’objet de plusieurs échanges téléphoniques entre deux mystérieux individus.  Juliette et Roméo, probablement  des noms de code, ont l’air particulièrement bien renseignés sur le parcours des fugitifs, ce qui laisse supposer des fuites dans la chaîne de commandement.

Au contact de Turner, Reacher va s’ouvrir un peu et dévoiler au lecteur un peu de son passé, des choses qui font de lui l’homme qu’il est devenu. On le découvre dans ce roman sous un jour un peu différent, mais toujours aussi déterminé et ne reculant pas devant la violence gratuite en plusieurs occasions.

En revanche, il se trouve curieusement attendri devant Samantha, cette jeune adolescente qui pourrait être sa fille et en qui il veut se reconnaitre un peu. Leur rencontre, complètement inattendue est l’occasion de belles pages, qui nous font voir un Reacher un peu moins monolithique et enfin plus humain.

L’auteur nous capte dans les filets de son histoire, entre Virginie et Californie, avec moult rebondissements et retournements de situation. Et dans ce panier de crabes militaro-politique, Reacher et Turner naviguent avec une aisance confondante, l’intuition de l’une s’ajoutant à la force de l’autre.

Lee Child est un véritable « storyteller », qui pimente son récit de pas mal de touches d’humour. A ce propos, la description physique de Reacher vaut son pesant de cacahuètes.
« La puberté lui avait apporté des améliorations sans qu’il ait rien demandé, dont sa stature, son poids et un corps extrêmement mésomorphe, avec des abdos découpés comme une rue pavée, des pectoraux dignes d’épaulières de football américain, des biceps comme des ballons de basket et de la graisse sous-cutanée de l’épaisseur d’un Kleenex. Il n’avait jamais rien trafiqué. Ni régimes. Ni haltères. Ni club de gym. « Si ce n’est pas abîmé, on ne répare pas », tel était son point de vue. »

Reacher prend parfois quelques libertés avec la légalité, comme le montre l’emprunt d’un cabriolet Chevrolet Corvette, et de la modique somme de 80.000 $ à un dealer de drogue. Il n’en avait plus l’utilité, vu qu’il était  mort dans l’incendie de son labo.
« – Il n’en a plus besoin. Et nous n’avons plus que quatre-vingt-huit cents. »
A noter le petit clin d’œil à destination d’un confrère : l’usurpation d’identité et l’utilisation frauduleuse d’une carte de crédit au nom de David Baldacci, auteur de thrillers bien connu, qui serviront à couvrir et financer la fuite de Reacher et de sa compagne.

Aux grincheux qui me diront « Oui, on a lu cent fois cette histoire », je répondrai : c’est vrai, mais que voulez-vous, j’aime Jack Reacher! Comme j’aime Dave Robicheaux, Walt Longmire, Harry Bosch ou Jack Taylor. Je suis attaché à ces personnages, et qu’importe si la qualité des romans est inégale, c’est un vrai plaisir, chaque fois renouvelé, de les retrouver, comme on retrouve de vieux amis.

Ce roman, 18ème de la série, n’a pas dérogé à la règle. Je ne vais pas crier « Géniaaaal!!! », ni au coup de cœur, mais il m’a permis de passer un très bon moment d’évasion et de détente sans prise de tête, en compagnie de Jack.
Et c’est bien là le principal!

Editions Calmann-Lévy, 2016

 

4ème de couv :
retour-interditDes déserts glacés du Dakota du Sud à son ancien bureau de la 110e unité de police de WashingtonDC, la route est longue et semée d’embûches, mais après bien des péripéties et avoir expédié au tapis deux individus qui lui conseillaient de filer s’il ne voulait pas être traduit en cour martiale, Reacher, intrigué et séduit, pousse enfin la porte du bureau de celle dont il ne connaît pourtant que la voix, le major Susan Turner. Et là, surprise: il tombe sur un commandant Morgan qui l’informe que «le major Susan Turner n’est plus là». Et qu’il est, lui, accusé d’avoir tué un dénommé Rodriguez il y a seize ans de ça.
Pendant ce temps, un certain «Romeo» appelle un certain «Juliet» pour suivre pas à pas les faits et gestes de Reacher. Ils savent qu’il va tout faire pour retrouver Susan Turner.
Reacher n’a certes peur de rien et arrive toujours à ses fins, mais quand les mauvaises nouvelles se multiplient.

 

L’auteur:

Lee Child
, de son vrai nom Jim Grant, né le 29 octobre 1954 à Coventry, est un écrivain britannique. Il a fait des études de droit à Sheffield puis il rejoint la chaîne de télévision Granada Television à Manchester. Il y resta dix-huit ans puis se lança dans l’écriture. Il vit actuellement à New York.

Il écrit des thrillers dont le héros récurrent, Jack Reacher, ancien officier de police militaire, pérégrine au travers des États-Unis. Comme tout dur à cuire du polar, Reacher est solitaire, froid, efficace et hanté par son passé. Ses ouvrages sont des best-sellers.

Sandrine Collette – Il reste la poussière

La steppe de la Patagonie argentine.
« Sur ces prairies d’herbe rongée, des clôtures de barbelés parcellaient les milliers d’hectares où les troupeaux vaquaient inlassablement, cherchant de quoi manger et parcourant des kilomètres pour survivre. La lande à perte de vue, aride et plate, si sèche que les arbres l’avaient désertée, remplacés vaille que vaille par quelques bosquets chétifs dont personne ne savait comment ils pouvaient subsister avec aussi peu de terre. »

Une estancia, dans laquelle vit une famille, la mère, et ses 4 enfants : les jumeaux Mauro et Joaquín, Steban le « débile », et le petit dernier Rafael. Point d’amour dans cette famille. Leur vie toute entière est vouée au travail de la ferme : la culture de la terre, l’élevage et la tonte des moutons, le seul élevage à pouvoir prospérer sur cette plaine austère. Les relations familiales sont marquées par la violence et la haine.
Il n’y a pas de père dans le tableau. C’était un bon à rien, paresseux et ivrogne, qui est parti peu avant la naissance de Rafael.

« — Tu vois le chemin ? Il est parti là-bas. Au bout, tout au bout. On ne le voit plus. Il ne reviendra pas. » – leur avait dit la mère. En réalité, comme le lecteur l’apprendra assez vite, un soir, après une dispute de trop, elle a laissé libre cours à des années de colère et de rancœur accumulées et l’a tué. Elle a ensuite chargé le corps sur un criollo et a été l’enterrer dans la plaine.
Cette nuit-là, Steban, âgé de 4 ans, a vu sa mère emporter le corps inanimé de son père, sur son cheval aux flancs tachés de sang. Il s’est depuis muré dans le silence. Ses aînés l’appellent « le muet » ou « le débile ».

« Peut-être que cela couvait depuis des années, cette rage qui sortait toute seule, sans qu’elle y pense, cette furie qui la prenait soudain, à se demander si elle n’attendait pas que ça, et les couinements du père là-dessous, qu’il n’avait rien à dire celui-là, qu’à se taire, et elle frappait encore et encore. Et peut-être était-ce à la fin le coup qu’elle lui avait mis dans la gorge avec la pointe de sa botte, la fureur de voir sa vie détruite, ses moutons et ses bœufs vendus en bouteilles de gnôle depuis des années : elle ne s’était arrêtée que quand il n’avait plus bougé.
Et il n’avait plus jamais bougé. »

Rafael, le petit dernier, est le souffre-douleur de ses frères aînés, qui passent leur temps à le maltraiter et à le brutaliser. Depuis sa naissance, la place qu’il occupe paraît grappillée aux autres, une surcharge de plus pour la mère déjà seule.
Dès qu’ils sont en âge de monter à cheval, le jeu favori des grands est de se saisir de leur frère et de l’emporter, au galop de leurs chevaux. En grandissant, ils corsent un peu le jeu, dans une variante argentine du « bouzkachi » afghan.
« Bien sûr, tout le printemps, Mauro, Joaquin et même Steban attrapèrent le petit, le soulevèrent, se le passèrent de main en main au galop de leurs chevaux. Le jetèrent au milieu du buisson griffu en s’exclamant, tordus de rire sur leurs selles. Il ne disait rien. Attendait sa revanche, et pas qu’un peu, quand il s’envolerait sur son incroyable criollo. »
Et quelle tendresse peut-il attendre de la mère, femme sévère, inflexible et mutique, arrivée jeune fille dans cette estancia et obligée de la tenir à bout de bras, avec l’aide de ses fils ?

« Elle les déteste tout le temps, tous. Mais ça aussi, c’est la vie, elle n’a pas eu le choix. Maintenant qu’ils sont là. Parfois elle se dit qu’elle aurait dû les noyer à la naissance, comme on le réserve aux chatons dont on ne veut pas ; mais voilà, il faut le faire tout de suite. Après, c’est trop tard. Ce n’est pas qu’on s’attache : il n’est plus temps, c’est tout. Après, ils vous regardent. Ils ont les yeux ouverts. »

A intervalles réguliers, la mère se rend à San León, la ville voisine, pour faire des achats, payer les fournisseurs, et passer à la banque voir l’état de ses finances. Ensuite, elle va au bar et passe la soirée entière à boire jusqu’à l’ivresse et jouer au poker. Un jour, dans une spirale autodestructrice, elle va jouer, jusqu’à miser et perdre Joaquín, l’un des jumeaux. Mauro, le jumeau restant va vivre cette séparation comme un déchirement. A partir de là, l’histoire déjà glauque, va s’accélérer et prendre un tour un peu plus tragique.
Dans l’immensité des plaines argentines se joue un drame, aux accents de tragédie antique. Un huis clos, au milieu de la pampa, dont les acteurs sont  les membres de cette famille qui se jalousent et se détestent.
La psychologie des personnages et d’une force peu commune: La mère, dont le nom n’est jamais prononcé, reste murée dans sa carapace de froide indifférence. Mauro, l’aîné des jumeaux, un condensé de force et de violence incontrôlables, efface complètement son double Joaquín. Steban, le « débile », est un peu plus fin qu’il n’y paraît. Rafael, le petit dernier, maltraité à l’excès, est le fil conducteur, le personnage central, de l’histoire.
Comment passer sous silence les chevaux criollos, rustiques et endurants compagnons des gauchos des plaines d’Argentine. Omniprésents dans le roman, ils sont le lien entre les personnages et la terre qu’ils parcourent, de l’aube au crépuscule. L’auteure, qui en connaît un rayon en matière de chevaux, les dépeint avec infiniment de réalisme, de poésie et d’amour.

Sandrine Collette signe là un hymne à la nature sauvage, à cette pampa argentine si exigeante avec ses occupants et si belle dans sa désolation. Elle vous happe dès le début et ne vous lâche plus, jusqu’au dénouement. C’est un magnifique roman où se mêle toute la palette des sentiments humains, une fresque familiale sans concession où le sordide côtoie le sublime…

Comment ne pas aimer Rafael? Ce jeune garçon qui, au milieu de cette noirceur et cette violence, éclaire le récit d’une lumière d’espoir.
Un excellent moment de lecture, un vrai coup de cœur.

Editions Denoël, 2015

4ème de couv:

il-reste-la-poussierePatagonie. Dans la steppe balayée de vents glacés, un tout petit garçon est poursuivi par trois cavaliers. Rattrapé, lancé de l’un à l’autre dans une course folle, il est jeté dans un buisson d’épineux.
Cet enfant, c’est Rafael, et les bourreaux sont ses frères aînés. Leur mère ne dit rien, murée dans un silence hostile depuis cette terrible nuit où leur ivrogne de père l’a frappée une fois de trop. Elle mène ses fils et son élevage d’une main inflexible, écrasant ses garçons de son indifférence. Alors, incroyablement seul, Rafael se réfugie auprès de son cheval et de son chien.
Dans ce monde qui meurt, où les petits élevages sont remplacés par d’immenses domaines, l’espoir semble hors de portée. Et pourtant, un jour, quelque chose va changer. Rafael parviendra-t-il à desserrer l’étau de terreur et de violence qui l’enchaîne à cette famille?

L’auteure:
Sandrine Collette  est Française, née à Paris en 1970 . Docteur en Sciences politiques, Elle partage sa vie entre l’université de Nanterre et son élevage de chevaux dans le Morvan.
Ses romans parus à ce jour sont:
Des nœuds d’acier – Grand prix de littérature policière 2013,
Un vent de cendres (2014)
Six fourmis blanches (2015)
Il reste la poussière
– Prix Landerneau du polar 2016

 

 

Franck Bouysse – Oxymort

Après « Grossir le ciel » et «Plateau », qui m’avaient enthousiasmé, j’étais curieux de découvrir les écrits précédents de Franck Bouysse. J’ai donc commencé par « Oxymort », qui se trouvait disponible à la Bibliothèque de mon village.
Ce roman, au sous-titre évocateur, « Limoges: requiem en sous-sol » est un véritable huis-clos, au sens premier du terme.
Enfermé dans une cave, Louis Forell ne sait ni pourquoi ni comment il est arrivé jusqu’ici. De l’autre côté de la porte, une présence qu’il devine plus qu’il ne la voit, qui joue avec lui, qui se borne à le nourrir et lui faire parvenir des énigmes sous forme de dessins.

« Ma joue gauche collée au sol, écrasée contre la terre battue. Mes yeux exorbités. La chaîne tendue du mur à mon poignet blesse mon flanc. Ma peau se déchire, comme de l’écorce dépecée par un outil de charron. Je sens ma chair se fendre. Mon sang s’accumule en anneaux de xylème. Reste bloqué. Pas mal. Je veux voir et je ne vois rien. Je vrille mon corps. J’essaie de gagner quelques centimètres. Petit lombric enfermé dans une boîte. Couvercle ajouré d’écailles de lumière. »

Les conditions de détention sont dégradantes, et pour ne pas sombrer dans la folie et arriver à comprendre le pourquoi de cette séquestration, il remonte le fil de ses souvenirs. Jour après jour, depuis les dernières semaines qu’il vient de vivre, jusqu‘à son réveil dans cette cave. Son travail au lycée, sa rencontre avec Lilly dont il est tombé amoureux, autant d’épisodes heureux de sa vie passée.

Et nous lecteurs, nous retrouvons à subir son enfermement, à nous interroger sur l’identité de ce mystérieux garde-chiourme : serait-ce Hubert, amoureux de Suzanne sa voisine de palier, qui lui dédicace des chansons à la radio. Suzanne, cinquantenaire fanée, qui n’a d’yeux que pour son collègue Louis Forell ? Ou bien ce jeune disquaire, précédent compagnon de Lilly, exclusif et jaloux ?

 « Elle aurait tant aimé que ce soit son collègue Louis Forell qui lui fasse une déclaration. Aucune chance. L’homme idéal. Trop vieille. Pas assez appétissante. Et puis il y a cette jeune fille qui a séduit Forell, la petite salope. Elle la déteste. Avec ses jambes fines et son visage d’ange. Toute cette beauté qui attriste le cœur de Suzanne. Toute cette beauté que vomit son ventre en circuit fermé. »

La narration se déroule en courts chapitres consacrés aux divers personnages : Louis, son geôlier, Lilly, le commandant Farque ainsi que d’autres personnages secondaires comme Hubert ou Suzanne.
L’enfermement, la mort et la folie sont omniprésents dans cet ouvrage. On y retrouve aussi d’autres thèmes relatifs à la difficulté de communiquer, d’aimer ou d’être aimé, de l’amour exclusif qui tourne à l’obsession.
L’écriture est agréable : phrases courtes et rythmées, qui impriment au roman son tempo et sa cadence. Parfois le phrasé d’un slam donne au lecteur un sentiment d’urgence, l’envie d’aller plus loin dans la lecture.

Sans atteindre la puissance d’évocation de ses deux dernières parutions, c’est un bon roman sous lequel on sent déjà poindre les prémices des romans à venir. C’est dans le terreau de cette cave humide et sombre que prennent racine « Grossir le ciel » et « Plateau », pour apparaître en pleine lumière.

Geste Editions, 2014

4ème de couv :

oxymort« Nuit horizontale. Nuit verticale. Pas vu la lumière depuis deux jours. Deux jours que je me réveille avec un terrible mal de crâne, que je ne sais pas pourquoi je suis enfermé ici, dans une pièce froide et humide, que je n’ai aucune idée de ce que j’ai mangé, que l’odeur de ma sueur ne parvient plus jusqu’à mes narines, que mes doigts n’ont rencontré que des murs. Deux jours que je pisse et chie dans un seau rempli d’eau de javel. Deux jours que je suis réduit à un animal piégé au fond d’un trou.»
Un homme s’éveille, enchaîné sur la terre battue d’une cave. Engourdissement, incompréhension. Qui ? Pourquoi ? La seule façon de repousser son désespoir, de lutter : remonter le temps, errer dans les corridors de sa mémoire et chercher à comprendre pour tenir en laisse la folie. Guetter l’apparition d’une femme, au moment où les ombres s’étirent dans le crépuscule. Jouer la musique de sa survie.

 

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965. Il vit à Limoges où il est enseignant en biologie dans un Lycée.
Il a publié à ce jour:
– La Paix du désespoir, Éditions Le Manuscrit, 2004
– L’Entomologiste, Éditions Lucien Souny, 2007
– Noire porcelaine, « Le Geste noir »  2013
– Vagabond, Éditions Écorce, 2013
– Oxymort. Limoges : requiem en sous-sol, « Le Geste noir » , 2014
– Pur Sang, Éditions Écorce, 2014
– Grossir le ciel, Éditions La Manufacture de livres, 2014
     – Prix Polar Michel-Lebrun 2015
     – Prix Polars Pourpres 2015
     – Prix des lecteurs Festival du Polar Villeneuve lèz Avignon 2015
– Plateau, Éditions La Manufacture de livres, coll. « Territori » , 2015

 

Mimmo Gangemi – La revanche du petit juge

Giorgio Maremmi, juge d’une petite ville de la province Calabraise est menacé de mort par le prévenu, en pleine audience. Ultime bravade d’un criminel, pense le juge, qui ne prend pas la menace très au sérieux. La suite lui donnera tort. Quelques jours après, il est abattu  dans le hall de son immeuble. Le juge Alberto Lenzi, son collègue et meilleur ami, est choqué par cette mort brutale et injuste.
 « Même s’ils étaient radicalement différents. Alberto pétillait, faisait la ribouldingue, les quatre cents coups, toujours en quête de sensations fortes, de nouveautés, de moments qui mettent de l’effervescence dans la vie de tous les jours. Presque tous les matins il arrivait au tribunal les yeux gonflés pire qu’un crapaud des marécages, sa tête manquant de s’écrouler brusquement de sommeil. Et des bâillements à n’en plus finir. »
Alberto est divorcé de Marta, qui a la garde de leur fils Enrico. Sa relation avec son fils est lointaine, voire inexistante. De plus Marta ne manque pas une occasion de dénigrer Alberto devant le petit garçon, ce qui rend encore plus difficile le contact entre les deux, lors des rares moments qu’ils passent ensemble.

« Enrico leva le nez de sa glace. « Toi, t’es un juge, hein ? demanda-t-il à son père.
– Ben oui, répondit Alberto.
– Mais t’es un juge comme ci comme ça…
– Qu’est-ce que ça veut dire, que je suis un juge comme ci comme ça ?
– C’est maman qui dit que t’es un juge comme ci comme ça. » Et il fit pivoter la paume de sa main ouverte, imitant certainement un geste de sa mère. »

En un sens, il y avait un fond de vérité dans ce que disait le garçon. Alberto Lenzi était davantage connu comme un macho, jouisseur, plus intéressé par la fréquentation du sexe opposé que celle des dossiers criminels. Mais la révélation de la piètre opinion que son fils a de lui, ajoutée au réel chagrin d’avoir perdu un ami très cher, va transformer son indolence en une sainte colère. Il va tout mettre en œuvre pour trouver le coupable, et se découvrir de réelles qualités d’enquêteur. De plus, étant originaire de la région, il y est comme un poisson dans l’eau, et décrypte aisément les codes en vigueur dans cette petite ville.
 
Don Mico Rota, « chef de bâton » (entendez par là parrain) de la branche locale de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, est emprisonné depuis 14 ans. Agé et malade (selon ses dires), il demande à bénéficier d’un allègement de sa détention, pour finir ses jours chez lui. Son avocat lui obtient une entrevue avec le juge Lenzi. Bien qu’emprisonné, le vieux chef mafieux garde toujours la main mise sur sa région, et il tient à faire savoir que son organisation n’est en rien impliquée dans cet assassinat. Après une entrevue toute en faux-semblants (genre je vous dis, mais je n’ai rien dit),  il va aiguiller Lenzi sur la voie de la vérité, distillant avec parcimonie des  paraboles énigmatiques.

Au sein d’institutions gangrenées par la corruption, le juge Lenzi va petit à petit,
dévider l’écheveau, découvrant des mobiles qui vont bien plus loin que les menaces adressées à l’encontre de Giorgio, son collègue assassiné, et mettre à son tour sa vie en danger.
Avec une écriture vivante et imagée, parsemée d’expressions empruntées au dialecte local, Mimmo Gangemi nous décrit le spectacle d’une société calabraise gangrenée, mise en coupe réglée par la ‘Ndrangheta, et dans laquelle à tous les niveaux, par habitude ou par lâcheté, on s’accommode de cet état de faits.
Cette démission collective est bien illustrée par les réunions au cercle culturel Vincenzo Spatò, où les notables du village passent leur temps à ragoter sur les uns et les autres, pour combler la vacuité de leurs existences.
« …mieux aussi que le soir où était tombée la nouvelle comme quoi la fille du docteur Scuto, encore demoiselle – mais seulement des oreilles, selon le qu’en dira-t-on – avait dans le four une miche mitonnée par le fils d’un cordonnier qui était plus souvent à la cave que dans son échoppe, nouvelle ensuite démentie par les actes officiels, le fruit du péché n’ayant jamais paru, mais dont tout le monde savait qu’elle était vraie, le four ayant été nettoyé nuitamment. »

C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous gratifier d’une galerie de personnages secondaires hauts en couleurs, au premier rang desquels Don Mico Rota, un mafieux « à l’ancienne », du temps où les bandits avaient encore un certain code d’honneur.
« Don Mico n’avait pas eu le cœur à ça. Les autres, les nouveaux, qu’ils fassent ce qu’ils voulaient, lui, sur les femmes, les vieux et les enfants, il ne levait pas le petit doigt, quand bien même on lui prouverait par a plus b que ces enfants, une fois adultes, n’auraient pas ce genre de scrupules envers lui.
Maintenant, c’est d’ici qu’il était obligé de diriger ses troupes. Ce n’était pas la même chose. D’ailleurs, il était souvent obligé d’intervenir pour réparer les conneries que faisaient ses enfants et petits-enfants, trop désinvoltes et trop violents. Il avait mis un vrai gâchis, Roijo, en se repentant. »
A côté de certaines descriptions particulièrement « gore », telle la découverte d’un cadavre écrasé sous la meule du moulin à huile de Don Peppino Salemi, on trouve certains passages plus drolatiques, comme la croustillante relation des  amours caprines de Rocco Scorda, dont je vous ferai grâce ici.

« Don Mico en prison, ça n’avait été utile à personne, pas même à la Loi. À lui en tout cas, qui ne savait même plus à quoi ressemblait une femme, sûr que non. Et ça, c’était la poisse. Insupportable. Il en avait vu passer sous son nombril à n’en plus finir. Avant. Ça, c’était la belle vie. S’il obtenait la détention à domicile, ses petits-enfants penseraient à lui faire un gentil petit cadeau, histoire de vérifier au passage si le vieux maîtrisait encore sa canne – avec sa vieille, même pas la peine d’y songer, elle était trop dure à cuire et son chapelet s’était incrusté dans sa main. »

En conclusion, un roman policier très agréable, conté dans une langue vivante, imagée  et peuplé de personnages attachants. Même le juge Lenzi, s’il ne nous est pas très sympathique au début, prend de l’épaisseur et se révèle plus humain au fur et à mesure de l’avancée du roman.
C’est également une peinture sociale de l’Italie du sud, particulièrement pauvre, soumise à l’influence de la ‘Ndrangheta, qui profite largement de la déréliction de l’État, et de la corruption et des compromissions érigées en système à tous les niveaux de la société italienne.
Un très bon moment de lecture, en compagnie du juge Lenzi, que je compte bien retrouver dans d’autres enquêtes.

Merci à la Bibliothèque de Saint-Jean de Buèges pour la découverte de cet auteur, à suivre…

Editions Seuil Policiers, 2015

4ème de couv:
gangemiLa Calabre, de nos jours. Giorgio Maremmi, substitut du procureur, est assassiné peu après qu’un prévenu l’a menacé de mort en plein prétoire. Son ami et collègue Alberto Lenzi, dit « le petit juge », décide de le venger. Mieux connu pour ses conquêtes féminines et sa gourmandise que pour son ardeur au travail, Lenzi se révèle un enquêteur tenace et audacieux. Son principal indicateur, don Mico Rota, boss local de la ‘Ndrangheta, est emprisonné à vie mais rien ne lui échappe. De sa cellule, il continue à défendre l’honneur de la « famille ». Il s’exprime curieusement, par le truchement de symboles obscurs et de paraboles colorées, mais pour qui sait entendre entre les lignes… Lenzi le peut, apparemment, et, mettant sa carrière en péril, il s’acharne à faire la lumière sur un scandale qui dépasse de loin la criminalité mafieuse habituelle.

L’auteur:

Né en Calabre en 1950, Mimmo (Domenico) Gangemi est ingénieur civil à la retraite. Ayant toujours vécu en Calabre, aujourd’hui à il a publié, depuis 1995, neuf romans policiers à succès qui lui ont valu de nombreux prix et récompenses. Il a été surnommé Le Sciascia de l’Aspromonte

La revanche du petit juge (2009) a été publié par les Editions du Seuil en avril 2015. Un second roman, Le pacte du petit juge (2013), est paru au Seuil en mars 2016.

En 2014, La revanche du petit juge a fait l’objet d’une mini-série fiction de la part de la télévision italienne RAI.

Catharina Ingelman-Sundberg – Comment braquer une banque sans perdre son dentier

Dans l’éventail des productions du polar nordique, à l’atmosphère  plutôt sombre, voilà une vraie parenthèse de douceur et d’humour que ce petit polar, qui m’a beaucoup fait penser au film de Gilles Grangier «Les vieux de la vieille » et à leur Hospice de Gouyette.

« L’élégant, dit le Râteau, toujours saisi d’une fringale au milieu de la nuit, prit la tête du cortège, suivi du Génie, l’inventeur, et des deux amies de Märtha : Stina qui raffolait des chocolats belges, et Anna-Greta, dont la beauté faisait pâlir d’envie toutes les autres femmes. Personne n’était dupe : Märtha leur offrait de la liqueur seulement quand elle mijotait quelque chose. Cela ne lui était pas arrivé depuis un bon moment, d’ailleurs, mais visiblement, elle avait une idée derrière la tête. »

Ces personnages sont pensionnaires d’une maison de retraite. Depuis quelques temps, leurs conditions de vie se dégradent car l’administration de l’établissement rogne sur tous les postes. De plus, on les bourre de médicaments pour les abrutir et « avoir la paix ». 
« La veille, elle s’était assoupie devant la télé et, en rouvrant les yeux, avait vu qu’on diffusait un documentaire sur la prison. Elle s’était réveillée d’un coup, avait cherché la télécommande et appuyé sur « enregistrement ». Avec un intérêt grandissant, elle avait regardé le journaliste pénétrer dans l’atelier et dans la laverie, et les prisonniers montrer leur cellule. Dans la salle à manger, les détenus choisissaient entre du poisson, de la viande ou un plat végétarien, et ils avaient même droit à des frites. Le tout accompagné de différentes salades et de fruits. C’est là que Märtha s’était précipitée chez le Génie. Ensemble, ils avaient regardé le DVD et, malgré l’heure tardive, en avaient discuté jusqu’à minuit. »
Après avoir vu ce reportage sur les prisons Märtha, persuadée que la vie en prison est plus agréable que dans leur maison de retraite, forme le projet de commettre un délit pour se faire emprisonner et bénéficier ainsi d’un hébergement plus agréable. Elle se met donc en devoir de convaincre ses compagnons de participer à un casse.

Pour leur premier méfait, ils s’enfuient de la maison de retraite et vont prendre pension au Grand Hotel, aux frais d’Anna-Greta, la comptable du groupe. Ils ont l’intention de cambrioler cet établissement de luxe. Hélas, ces débutants manquant cruellement d’expérience dans le domaine, leur butin sera plutôt maigre : quelques bijoux et bracelets…

Mais Märtha n’est pas femme à se laisser abattre. De son passé d’enseignante,  elle garde un sens certain de l’organisation. Leur prochaine cible sera le Musée National. Leur but ? « Kidnapper » deux tableaux de grands maîtres et les restituer contre une rançon substantielle.
La préparation de ce forfait, à l’aide de divers accessoires comme leurs déambulateurs et leurs cannes, en application des idées lumineuses du Génie est propice à des scènes tout à fait cocasses.

Je vous ferai grâce des différentes péripéties et des détails de ce kidnapping.
Il n’y a pas vraiment d’intrigue policière, car les cinq coupables nous sont connus dès le début de l’histoire. C’est, sous le couvert de l’humour et de la fantaisie, un constat de société sur le vieillissement de notre population, de l’inaction à laquelle ils sont condamnés et le sentiment d’inutilité qui en découle. Placer nos aînés dans des maisons de retraite, ou résidences pour personnes âgées, quel que soit le nom qu’on leur donne, cela reste une forme d’abandon.

Ce roman, pas très moral, est écrit dans un style plutôt alerte et agréable. Les personnages sont dépeints avec beaucoup d’humour et de tendresse. Les vicissitudes de ces petits vieux bien sympathiques sont agréables à suivre. Il ne faudra pas se montrer trop regardant sur certaines invraisemblances. Et accepter de se laisser mener en bateau, pardon, en déambulateur, dans le but de passer un agréable moment de détente.

En ce qui me concerne, le but a été atteint. J’ai passé un agréable moment, sans prise de tête, à la lecture de ce roman. C’est l’idéal pour les chaudes après-midi d’été.

Fleuve Éditions, mars 2014

Gang dentiers4ème de couv :
Wanted : Ils sont cinq, trois femmes, deux hommes. Cheveux blancs, déambulateurs, ils s’apprêtent à commettre le casse du siècle. Si vous les croisez, restez prudents, et surtout ne tentez pas de vous interposer.

Ils s’appellent Märtha, Stina, Anna-Greta, le Génie, le Râteau, ils chantent dans la même chorale et vivent dans la même maison de retraite. Nourriture insipide, traitement lamentable, restrictions constantes, pas étonnant que les résidents passent l’arme à gauche. Franchement, la vie ne serait pas pire en prison ! D’ailleurs, à Stockholm, elles ont plutôt bonne presse… Voilà l’idée ! Les cinq amis vont commettre un délit et faire en sorte d’être condamnés : en plus d’avoir la vie douce, ils pourraient redistribuer les bénéfices aux pauvres et aux vieux du pays.

Un brin rebelles et idéalistes, un peu fous aussi, les cinq comparses se lancent dans le grand banditisme. Mais évidemment rien ne va se passer comme prévu…

 

L’auteure :
Catharina Ingelman-Sundberg est une auteure suédoise très populaire. Elle a commencé sa carrière en tant qu’archéologue sous-marin et a participé à plusieurs explorations, à la recherche, notamment, de drakkars ensevelis. Elle a écrit de nombreux romans historiques pour lesquels elle a été primée et partage son temps entre la rédaction de romans et d’articles pour un grand quotidien suédois, le Svenska Dagbladet.
Elle est également l’auteure de :
« Le gang des dentiers fait sauter la banque » (2015) et
« Comment prendre le large sans perdre son dentier » (2016).