Sandrine Roy – Pas de printemps pour Éli

On retrouve dans ce roman Éli et  Lynwood, personnages du roman précédent (cf. Lynwood Miller). Après un séjour de quelques mois au Centre Recouvrance, en une sorte de retraite destinée à soigner ses blessures morales, Éli s’est retirée dans les Pyrénées, en compagnie de Lynwood. Là, ils peuvent enfin profiter l’un de l’autre.

Un coup de fil en provenance du Texas va troubler leur douce quiétude. Le père de Lynwood est décédé et il doit retourner au Texas pour les obsèques. Éli ne veut pas le laisser seul, et insiste pour faire le voyage avec lui, malgré ses phobies. Arrivé au Texas, Lynwood, présumé mort depuis plus de 20 ans, se présente comme un ami de James, son frère. Éli, de son côté, arrive à tisser un lien privilégié avec Meriwether, le fils de James. Cet enfant autiste qui refusait tout contact physique, s’ouvre complètement en sa présence. Les capacités extraordinaires d’Éli  charment littéralement toute la famille et les employés du ranch.
« Les employés du ranch étaient agglutinés derrière les barrières, applaudissant un stupéfiant spectacle. Éli, en robe d’été, montait l’immense Sparkle qu’elle guidait à l’aide d’une simple bride et de ses jambes nues qui enserraient ses flancs. Meri, planté au beau milieu du champ, très excité, frappait dans ses mains en poussant de grands cris, suivant l’évolution du cheval et de sa cavalière qui enchaînaient les cercles autour de lui. L’enfant arborait un visage radieux, fasciné par les mouvements circulaires de Sparkle qui tournait avec grâce. »

Le lendemain des obsèques, James reçoit une enveloppe contenant des photos de Meriwether, vraisemblablement prises pendant la cérémonie funèbre.
Ces photos sont accompagnées d’une simple phrase lapidaire : « ANGELO COSTA DOIT ÊTRE ACQUITTÉ ». Il s’avère que Meriwether a été enlevé du centre spécialisé où il est placé.
Angelo Costa, parrain local impliqué dans divers trafic d’armes, doit prochainement être jugé au tribunal d’Abilene, dans un procès que doit présider James. A partir de ce moment-là, Lynwood, va redevenir John Callaway, ancien des Forces spéciales. Avec l’aide de Paul Smith, un employé de James, et des dons très particuliers d’Éli, ils vont tout faire pour rendre Meriwether à sa famille.

J’avais déjà beaucoup apprécié « Lynwood Miller », le premier ouvrage de l’auteure, et j’étais impatient de découvrir quelles perspectives elle allait donner à ses personnages. Je n’ai pas été déçu, Sandrine Roy nous offre un thriller différent, d’ailleurs la couverture nous prévient : « roman policier, mais pas que… ». C’est effectivement le cas. Lynwood Miller, alias John Callaway, ancien des Forces spéciales vit avec Éli une histoire d’amour extraordinaire : les dons de la jeune femme font qu’ils sont connectés quasiment en permanence l’un à l’autre. Ces dons spéciaux en matière de télékinésie et de suggestion mentale apportent une petite touche de surnaturel, qui ne déséquilibre pas l’ensemble.
Sandrine Roy a su créer des personnages bien marqués, qui nous accrochent instantanément et on se prend à suivre avec le plus grand intérêt ce cocktail d’un tiers de fantastique, un tiers d’aventure, un tiers d’amour et un gros tiers d’action. Ça fait quatre tiers, me direz vous, (mais comme disait César : « ça dépend de la grosseur des tiers »). Pour ma part, le gros tiers « baroudeur » de Lynwood a ma préférence. Il me fait un peu penser à Jack Reacher, le héros de Lee Child. Comme lui, il arrive à se sortir de situations qui paraîtraient irrémédiablement compromises au commun des mortels.
C’est écrit sans affectation, d’une plume légère et alerte. Entre l’idylle, l’intrigue et les multiples rebondissements de l’action, l’auteure ne nous laisse pas le loisir de nous endormir.
Pour conclure, des personnages attachants, au service d’une histoire très plaisante qui m’a valu de passer un bon moment de lecture. S’ il y a une suite, je suis preneur…

Éditions Lajouanie, Septembre 2017

4ème de couv :

Le beau mais ténébreux ex-GI coule le parfait amour avec la jeune, belle mais très curieuse Éli. Tous deux profitent béatement des douceurs de l’été pyrénéen lorsqu’un coup de téléphone vient rompre cette quiétude : le père de Lynwood est décédé. L’ancien membre des forces spéciales américaines va devoir retourner au Texas pour l’enterrement. Il va lui falloir aussi révéler à ce qui reste de sa famillle qu’il n’est pas mort depuis vingt ans ! Sa fiancée est, bien sûr, du voyage. Tout juste arrivé dans le ranch familial pour les obsèques, le couple découvre que des truands font pression sur James, le frère de Lynwood, qui doit juger – et condamner ? – un redoutable trafiquant…

Drogue, assassinat, enlèvement, poursuites, massacre, rien ne manque à cette nouvelle aventure de Lynwood Miller au pays des cow-boys et… du gaz de schiste. Il faudra toute la détermination et les compétences particulières de l’ancien soldat et les pouvoirs quelque peu stupéfiants d’Éli pour sauver leurs proches des agissements de la pègre.

L’auteure :

Sandrine Roy est née à Bordeaux. Elle vit à Montauban où elle supporte l’équipe de rugby. Elle travaille dans un collège. Elle a commencé à écrire dès qu’elle a su tenir un stylo et est une grande lectrice, elle adore ses collègues de plume dont Sam Millar, Fred Vargas, Pierre Lemaitre…
« Pas de printemps pour Éli » est son deuxième roman après « Lynwood Miller », paru en 2016 aux Éditions Lajouanie.

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James Lee Burke – Lumière du monde

A la suite des événements qui ont failli lui coûter la vie, Dave Robicheaux, Molly, et leur fille Alafair sont venus se reposer dans les montagnes du Montana, loin des bayous de Louisiane. Sont également du voyage son ex-partenaire à la brigade des homicides et ami de toujours, Clete Purcell et sa fille Gretchen, dont nous avons fait la connaissance dans « Créole belle ».

A la recherche de paix et de solitude, d’un endroit pour soigner leurs blessures, ils ne trouveront pas ici le calme et le repos escomptés. Lors d’un jogging dans les bois, Alafair manque de peu d’être atteinte par une flèche tirée dans sa direction, ce qui n’est pas le signe le plus encourageant pour des vacances paisibles. Non loin de là elle recontre Wyatt Dixon, un ancien cow-boy de rodéo, qu’elle croit être l’auteur du tir.
En revanche, Dave ne paraît pas convaincu, car d’autres indices concordants semblent plutôt indiquer le mode opératoire d’Asa Surrette, un serial killer qu’Alafair avait interviewé quelques années plus tôt dans une prison du Kansas. Le hic, c’est que Surrette est supposé mort, carbonisé dans l’accident du fourgon cellulaire qui le transportait.

Dans le même temps, Angel Deer Heart, une jeune fille indienne disparue est retrouvée morte quelques jours plus tard, étouffée avec un sac en plastique. C’est la petite-fille adoptive de Love Younger, un grand ponte du pétrole qui a une résidence d’été dans la région. Dans les jours suivants, on déplore d’autres disparitions et d’autres meurtres, comme autant d’indices de la présence maléfique de Surette.

« On essaie de protéger les innocents et de punir les méchants, et on ne réussit bien ni l’un ni l’autre. Pour finir, on adopte les méthodes de nos adversaires, on les balaie de la surface de la terre, et on ne change rien. C’étaient ces mêmes pensées qui m’habitaient quand je suivais une piste nocturne truffée de mines chinoises, près de cinquante ans plus tôt. Si mon vieil ami le sergent était encore de ce monde, je me demandais ce qu’il aurait à dire. Sans doute me dirait-il que la plus grande illusion de l’existence, c’est d’être persuadés que nous pouvons tout contrôler. »

Dave et Clete vont mener leur propre enquête, et bien sûr se heurter aux autorités du coin : un shériff incompétent, des inspecteurs de police ripoux ou tout simplement laxistes qui n’aiment pas que l’on vienne piétiner leurs plates-bandes. Ils paraissent même bien accommodants avec le riche Love Younger. Clete, quant à lui, entame une relation amoureuse compliquée avec Felicity Louvière, la bru du même Younger, qui se trouve au cœur de l’affaire.

Dans ce 20ème épisode, on retrouve, tel qu’en lui-même, le Robicheaux que nous connaissons, avec son passé d’ancien alcoolique et de violence. A lui seul, il a affronté dans sa vie plus de démons que toute une convention d’exorcistes. A ses côtés, Clete Purcell traîne un fardeau tout aussi pesant. Tous deux portent les stigmates, visibles et invisibles, de tant d’années à côtoyer la mort, des rizières du Vietnam aux services de police de la Nouvelle Orléans. Ce sont des hommes courageux, pleins de compassion, qui ont toujours le souci du bien d’autrui et de la justice. Ils sont accompagnés par des seconds rôles de qualité : Molly son épouse, Alafair sa fille et Gretchen, ainsi que des acteurs « locaux » très bien dessinés, comme Felicity Louvière, Asa Surrette ou Wyatt Dixon.

James Lee Burke excelle dans la description psychologique de ses personnages, tant pour mettre en valeur leur humanité, que pour les décrire sous leurs côtés les plus sombres, comme Surrette, le mal à l’état pur, identifié par ceux qui le côtoient par l’odeur qu’il dégage, « la puanteur fécale qui émanait de ses glandes ».

On retrouve chez Burke une certaine dichotomie. Il peut nous asséner des passages d’une noirceur et d’une violence extrême et, l’instant d’après nous offrir des descriptions de la nature très poétiques et d’une grande sensibilité, qui nous feraient rêver de vivre les petits matins dans les Bitteroot Mountains.

« Après les crues de printemps, l’eau est d’un bleu-vert, vive et froide, courant en longs rapides parmi des rochers à moitié submergés tout au long de l’année. Les canyons sont à pic, couronnés de sapins, de ponderosas et de mélèzes qui, à l’automne, deviennent dorés. Si l’on écoute attentivement, on entend s’entrechoquer au fond du torrent les cailloux qui produisent un murmure, comme s’ils se parlaient entre eux, ou nous parlaient à nous. »

On a le sentiment que Dave et Clete arrivent au bout de leur longue route, après bien des blessures, autant physiques que morales. Plus encore que le précédent « Créole belle », ce roman, teinté d’un peu de mysticisme, ressemble à leur chant du cygne. Peut-être est-ce aussi une façon de passer le flambeau à la génération suivante, incarnée par Alafair et Gretchen, dont le sourire, comparé à la lumière du monde, donne son titre au roman.
Je finis ce roman, triste à l’idée de ne peut-être pas retrouver ces deux personnages qui ont accompagné ma vie de lecteur depuis plus de vingt ans, et m’ont procuré autant de plaisir.
Et ce fut le cas cette fois encore, une très belle lecture.

Éditions Rivages/Thrillers,  Janvier 2016

En complément, James Lee Burke nous livre ici quelques secrets d’écriture :

http://www.lepoint.fr/livres/sur-la-piste-americaine-2-3-james-lee-burke-sort-de-la-brume-02-04-2016-2029481_37.php

4ème de couv :

En vacances avec sa famille dans le sauvage Montana, Dave Robicheaux est troublé par une succession d’événements étranges qui laissent penser qu’une présence vénéneuse hante ces paysages sublimes. Dans cette vingtième aventure, Dave Robicheaux affrontera son adversaire le plus diabolique.

 

 

L’auteur :

James Lee Burke est né à Houston (Texas) le 5 décembre 1936. Deux fois récompensé par l’Edgar, couronné Grand Master par les Mystery Writers of America, lauréat en France du Grand Prix de littérature policière (1992) et deux fois du Prix Mystère de la Critique (1992 et 2009), James Lee Burke est le père du célèbre policier louisianais Dave Robicheaux.
Sa bibliographie complète ici:
http://www.payot-rivages.net/index.php?id=7&infosauteur=Burke%2C+James+Lee

Franck Bouysse – Glaise

Samedi 1er août 1914, à 4 heures de l’après-midi, les clochers de toutes les églises de France sonnent un sinistre tocsin. C’est la mobilisation générale et le début de la guerre contre l’Allemagne, guerre que chacun espère courte et victorieuse.
Dans les villes et les campagnes, les hommes en âge de combattre, forces vives de la Nation, quittent leur famille et leur travail, espérant être de retour avant l’hiver.

Dans un petit hameau du Cantal, près de Salers, Victor Landry est parti à la guerre. Il laisse la ferme à la garde de son épouse Mathilde, de Joseph, leur fils âgé de 15 ans, et de la grand-mère.
Leur voisin, le vieux Léonard, est toujours d’accord pour venir leur donner un coup de main pour les gros travaux saisonniers, d’autant que cela lui permet de s’éloigner de son foyer et de sa femme acariâtre. Entre eux depuis des années, se dresse un fantôme, qui jour après jour alimente leur mutuel ressentiment.

« Au loin, un gros nuage manchonnait le Puy Violent, et on aurait pu croire que cette ruine de volcan rejetait encore des fumées vieilles de trois millions d’années, à la manière de ces lumières d’étoiles mortes qui parviennent encore aux yeux des vivants. Un vestige de la fureur de la terre qui avait façonné ce monde en lui offrant la vie, depuis les algues souterraines, pour parvenir à ces deux femmes et à ce gamin en train de contempler des coulées de basalte fossilisé. Puis, le soleil disparut lentement, disque parfait ingurgité par la montagne, qu’une autre recracherait au matin dans toute sa splendeur. »

A la ferme voisine vit la famille Valette, dont le fils Eugène a été mobilisé. Le père Valette, handicapé d’une main suite à un accident, vit très mal le fait de n’avoir pu être mobilisé comme les autres. Il nourrit envers les Landry et le vieux Léonard une rancœur tenace, liée à l’achat d’un terrain qu’il convoitait.

L’arrivée d’Hélène, sa belle sœur, dont le mari a aussi été mobilisé, et de sa fille adolescente Anna, va semer le trouble dans le voisinage.
La jeune Anna va bien entendu se rapprocher de Joseph, ce qui ne va pas manquer de provoquer la colère de Mathilde, la mère du jeune homme, et la jalousie de son oncle Valette, repoussé par son épouse, et qui éprouve à l’égard de la jeune fille des sentiments bien peu familiaux.

 « Vers la fin du mois d’Août, un colporteur venu du nord s’arrêta sur la place se Saint-Paul en faisant tinter une clochette fixée à une ridelle de sa charrette pour rameuter les villageois. »… « Des gens s’approchèrent, curieux. L’homme se mit à parler, et son visage se fissura en tous sens, comme s’il menaçait de tomber en mille morceaux, débitant ses paroles à une allure folle, avec un accent qui mangeait le début des mots… Les morts ne se comptaient plus, et encore moins les blessés, affirmait-il. Il parlait avec plus d’empressement, en une logorrhée gourmande, comme si relater tant de malheurs invérifiables lui donnait quelque importance supérieure. »

Passées les premières semaines, l’espoir d’une victoire rapide est bien vite oublié, quand arrivent les premières lettres annonçant la mort d’un mari, d’un père, d’un frère ou d’un fils.

Les personnages, à peine moins d’une dizaine, qui habitent ce roman, ont tous une personnalité très marquée. Coincé avec la mère et la grand-mère, le jeune Joseph a bien du mal à supporter l’ambiance mortifère de la ferme. Après les travaux des champs, il trouve refuge au bord de la rivière où il pêche la truite, ou bien dans sa cave, où il modèle des figurines en terre rouge, cette glaise qui donne son nom au roman. Avec Anna, la jeune nièce des Valette, il va faire ses premiers pas dans le domaine de l’amour et de la sexualité. Anna, Joseph et Léonard, sont les seuls personnages qui apportent à ce roman un peu de lumière et de chaleur humaine. Mathilde et Irène semblent elles, un peu en retrait, réduites à leur rôle d’épouse et de mère. Quant au voisin Valette,  lui se révèle être un être détestable, envieux, plein de haine, un salaud de la pire espèce.

Fidèle à son style, l’auteur situe son histoire dans un milieu qu’il affectionne, une province rurale et austère. Il revient à un style d’écriture plus dépouillé, mais qui garde toujours la même poésie. Il décrit avec justesse les gestes et petites choses du quotidien, au rythme des saisons, de ces hommes  et femmes taiseux, durs à la tâche et au mal. Dans ces fermes où l’existence est déjà difficile en temps normal, la guerre la rend plus difficile encore, de par les restrictions qu’elle impose.
Au travers de l’histoire de ces trois familles, Franck Bouysse explore toute la palette des sentiments humains, les plus nobles comme les plus abjects. C’est une histoire d’amour, d’amitié, également remplie de haine, de colère et de fureur. 

Dans la lignée des grands auteurs du « nature writing », Franck Bouysse nous livre un témoignage sur un monde en voie de disparition, une fresque poétique pleine d’humanité, avec des personnages forts qui vous marqueront longtemps. 
Avec ce roman très abouti, Franck Bouysse s’impose comme un auteur incontournable dans le paysage du roman noir, et de la littérature française en général.

Une excellente lecture que je vous recommande chaudement.

Éditions La Manufacture de livres, septembre 2017

4ème de couv :

Au pied du Puy-Violent dans le cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants: même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.
Chez les Landry, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancœurs et à sa rage: une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes.

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965. Il vit à Limoges où il est enseignant en biologie.
Il a publié à ce jour:
2013 – Vagabond (Écorce « No collection », juin 2013)
2013 – Noire porcelaine (Geste Editions, collection Geste noir, 2013)
2014 – Pur sang (Écorce « Territori », juin 2014)
2014 – Grossir le ciel (La Manufacture de livres), prix Michel Lebrun 2015 et prix des lecteurs au Festival du Polar de Villeneuve-lès-Avignon.
2015 – Plateau (La manufacture de livres), prix de la Foire du livre de Brive.

Cloé Mehdi – Rien ne se perd

A l’ombre des tours, dans une banlieue populaire d’une grande ville, de nouveaux tags fleurissent les murs. Le visage de Saïd s’affiche partout, souligné des mots « Justice pour tous ». Saïd était un jeune garçon d’une quinzaine d’années, tué par un policier lors d’un contrôle d’identité « musclé », il y a plus de 10 ans. Le policier coupable, protégé par ses pairs et par sa hiérarchie, a été jugé, innocenté et muté dans une autre ville.
L’apparition de ces tags, bien après les évènements, et sans raison apparente, suscite une certaine nervosité parmi les forces de police.

Dans cette cité vit Mattia Lorozzi, 11 ans. Fils d’un éducateur de quartier qui s’est suicidé, sa mère l’a confié à la garde de Zé, qui est devenu son tuteur légal. Il vit maintenant avec lui et sa compagne Gabrielle, une jeune femme suicidaire.

« Papa était mort et le vide continuait de grandir dans les yeux de maman.
J’avais sept ans. J’étais à l’hôpital. Une étudiante infirmière s’était chargée de panser mes plaies. Je n’avais pas eu besoin de points de suture. Les blessures étaient superficielles. Celles sur ma peau, en tout cas. Mais le couteau s’était aussi planté dans son cœur à elle – maman – et n’avait fait qu’élargir le vide.
Elle a attendu que l’infirmière s’en aille, elle m’a dit :
– Je ne peux plus vivre avec toi, Mattia. »

Vous conviendrez avec moi que ce n’est pas l’environnement idéal  pour l’épanouissement harmonieux d’un enfant. D’autant que Gina, sa sœur ainée, a elle aussi quitté le foyer familial et ne réapparaît qu’épisodiquement, pour quelques heures ou quelques jours, pour repartir aussitôt, on ne sait où.

A travers le portrait de Mattia, gamin intelligent, mais que la vie a conduit à se bâtir une carapace, l’auteure traite de l’enfermement, tant intérieur qu’extérieur, des barrières imposées par la société et surtout par soi-même. Il y a aussi les ravages causés par les non-dits, ce gamin intelligent comprend bien qu’on lui cache des choses, et interprète ces silences d’une façon très personnelle.
C’est aussi l’occasion d’une dénonciation contre les dérives d’une certaine police, dont les exactions sont trop souvent passées sous silence.
On ne pourra pas s’empêcher de faire le parallèle avec des victimes de bavures policières plus ou moins récentes, dont les noms ont fait la une des journaux, et provoqué la colère des banlieues Si elle n’est pas le sujet essentiel du livre, la mort de Saïd en demeure le fil rouge, auquel se rattachent de façon plus ou moins directe, tous les évènements.

« Antidépresseurs. Anxiolytiques. Antipsychotiques. Thymorégulateurs. Somnifères. Un paradis pour toxico. Un cartel de la drogue, mais légal.
Et chaque jour, le gobelet et les pilules. Une ou deux fois au début vous vous êtes révoltés, lassés des effets secondaires, du tremblement de vos mains, de vos difficultés à vous exprimer ou même à penser, ou à ressentir. Lassés de leur langage, toujours les mêmes mots : « réajuster ». On n’arrêtait jamais un traitement sinon pour passer à un autre. Alors vous refusiez de les prendre. Et ils vous mettaient en chambre d’isolement pendant des jours et des jours et des jours, le traitement en injection, parfois sanglés au lit mais toujours pour votre bien, ils vous attachaient avec une grande humanité. »

Elle dresse aussi un tableau peu reluisant des institutions de santé et de leur attitude vis-à-vis des malades.
Mattia, le narrateur de ce roman est âgé de onze ans. La vision que nous avons de l’histoire passe donc par le filtre de sa perception. Il cherche son chemin dans ce monde d’adultes où il ne trouve pas sa place. Il craint d’avoir hérité de la folie de son père et de se retrouver lui aussi en hôpital psychiatrique. C’est le regard d’un enfant qui bien qu’étant d’une grande maturité, ne comprend pas l’injustice.

Ce roman est habité de personnages vrais, cabossés par la vie et victimes de la société. Des cas sociaux comme vous pourriez en croiser dans la tour à deux pas de chez vous, qui essayent tant bien que mal de s’accommoder de la vie qui est la leur.
L’écriture absolument maîtrisée est toute de précision et de sobriété. Il n’y a pas un mot de trop et les choses sont dites de façon abrupte certes, mais nécessaire.
Cloé Mehdi nous livre ici une œuvre d’une grande intelligence et d’une rare profondeur. Malgré sa noirceur, c’est un beau roman, âpre, écrit avec le cœur, plein de sincérité. Et, dans toute cette désespérance brille tout de même une petite étincelle d’espoir.
Un roman qui fera date et que je vous invite à découvrir.

Éditions Jigal, 2016

4ème de couv :

Une petite ville semblable à tant d’autres… Et puis un jour, la bavure… Un contrôle d’identité qui dégénère… Il s’appelait Saïd. Il avait quinze ans. Et il est mort… Moi, Mattia, onze ans, je ne l’ai pas connu, mais après, j’ai vu la haine, la tristesse et la folie ronger ma famille jusqu’à la dislocation… Plus tard, alors que d’étranges individus qui ressemblent à des flics rôdent autour de moi, j’ai reconnu son visage tagué sur les murs du quartier. Des tags à la peinture rouge, accompagnés de mots réclamant justice ! C’est à ce moment-là que pour faire exploser le silence, les gens du quartier vont s’en mêler, les mères, les soeurs, les amis… Alors moi, Mattia, onze ans, je ramasse les pièces du puzzle, j’essaie de comprendre et je vois que même mort, le passé n’est jamais vraiment enterré ! Et personne n’a dit que c’était juste… 

L’auteure :
Cloé Mehdi est née au printemps 1992. Elle commence à écrire au collège pour faire passer le temps plus vite. S’en suit Monstres en cavale, son premier roman, qui reçoit le prix de Beaune 2014. Puis, avec Rien ne se perd, elle reçoit le prix Étudiant du polar 2016, le prix Dora Suarez 2017 et le prix Mystère de la critique 2017.

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Emily Fridlund – Une histoire des loups

Madeline est une adolescente de 14 ans. A l’école, personne ne l’appelle par son prénom, mais Linda, ou la Soviet ou la Cinglée. Ces surnoms méchants viennent du fait qu’elle a passé son enfance dans une communauté hippie du nord du Minnesota, maintenant abandonnée par tous ses résidents idéalistes, à l’exception de ses parents. Linda est une énigme pour son entourage, extrêmement sérieuse, dépourvue de l’insouciance joyeuse des autres enfants.
« Mes parents ne possédant pas de voiture, voici comment je rentrais chez moi lorsque je loupais le bus. Je marchais six kilomètres sur l’accotement déneigé de la Route 10, puis je tournais à droite sur Still Lake Road . Un kilomètre et demi plus loin, il y avait un embranchement. A gauche, la route longeait le lac, à droite, elle s’enfonçait dans une colline non déneigée. C’est là que je m’arrêtais pour rentrer mon jean dans mes chaussettes et réajuster les poignets de mes moufles en laine. En hiver, les arbres se détachaient contre le ciel orangé, pareils à des veines. Le ciel entre les branches ressemblait à un coup de soleil. Il me fallait marcher vingt minutes dans la neige et les sumacs avant que les chiens m’entendent et aboient, tirant sur leurs chaînes. »

Cette étrangeté, elle la doit à l’éducation reçue de ses parents, derniers survivants d’une secte oubliée, passés de la mouvance hippie à une profonde dévotion chrétienne, comme pour expier leurs fautes passées. Ce n’est pas facile pour elle de s’intégrer dans le monde qui l’entoure.

« Sans prononcer le moindre mot, Lily donnait aux gens l’impression d’être encouragés, bénis. Elle avait des fossettes aux joues, ses tétons pointaient comme deux signes de Dieu sous son pull. J’avais la poitrine plate, j’étais aussi quelconque qu’une planche. Je donnais aux gens l’impression d’être jugés. »

Ces quelques phrases résument tout le mal-être adolescent dans lequel se trouve Madeline. Elle a l’impression d’être transparente, et elle a bien peu d’estime pour sa propre personne.

Deux évènements vont chambouler sa morne existence : L’arrivée au collège de M. Grierson, professeur d’Histoire-Géographie va la sortir de sa coquille en l’incitant à participer à l’Odyssée de l’Histoire, et présenter son exposé sur « L’histoire des loups ».
Elle effectuera une bien timide tentative de séduction envers ce professeur qui, à la rentrée suivante sera renvoyé pour avoir eu une présumée relation avec une camarade de classe de Mattie.

L’autre fait marquant de cet été se passe de l’autre côté du lac : un jeune couple accompagné d’un petit garçon vient de s’installer. Pour Mattie, qui passe beaucoup de temps à les observer au travers de ses jumelles, ils sont l’image de la famille idéale. Peu à peu, elle va oser se rapprocher et passer un peu de temps avec eux, pour ensuite être engagée comme baby-sitter.
Patra, la très jeune maman de Paul, un garçonnet de 4 ans, travaille à la maison pour relire et corriger les travaux de son mari, professeur d’université.
Tous deux sont profondément impliqués dans la Science Chrétienne.
Patra est une jeune femme pleine de fantaisie, qui s’éteint complètement en présence de son mari, professeur d’université et astronome, qui cite les Écritures à tout bout de champ, citations que répète le petit Paul, comme un perroquet.
La famille de Mattie est aussi un peu étrange : sa mère, qui va à l’église deux à trois fois par semaine, lui impose régulièrement des simulacres de baptême.
Entre présent et passé, dans un savant désordre, les chapitres alternent, décrivant la vie de Mattie à différentes époques et en différents lieux.

Il n’y a pas à proprement parler de suspense dans ce roman. Dès les premières pages, nous apprenons que le petit Paul va, et qu’il y aura un procès. La seule interrogation qui vaille est de savoir ce qui va conduire à cette issue. Là réside tout le talent de l’auteure, de nous conduire pas à pas vers ce dénouement.

Le style de l’auteure est généreux et précis, son histoire marquée par la morosité est d’une grande force émotionnelle. Elle sait comment créer une atmosphère maussade, dans un paysage gris et la froideur de l’environnement s’infiltre jusque dans ses mots. Elle se glisse aisément dans la peau d’une adolescente malheureuse et nous révèle comment la négligence et l’isolement peuvent marquer un enfant pour la vie.

Pour ce roman sur la difficulté du passage à l’âge adulte, Emily Fridlund a construit un personnage marquant, émouvant et dérangeant, qui accompagnera longtemps le lecteur.
Ce premier roman, puissant et profond, nous révèle une écrivaine de talent, à suivre assurément.
Editions Gallmeister, 2017

En partenariat avec :
https://www.facebook.com/groups/806652162778979/

 

4ème de couv :

Madeline, adolescente un peu sauvage, observe à travers ses jumelles cette famille qui emménage sur la rive opposée du lac. Un couple et leur enfant dont la vie aisée semble si différente de la sienne. Bientôt, alors que le père travaille au loin, la jeune mère propose à Madeline de s’occuper du garçon, de partager ses après-midi, puis de partager leurs repas. L’adolescente entre petit à petit dans ce foyer qui la fascine, ne saisissant qu’à moitié ce qui se cache derrière la fragile gaîté de cette mère et la sourde autorité du père. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Troublant et poétique, best seller dès sa parution aux Etats-Unis, le premier roman d’Emily Fridlund a été acclamé par la critique.

L’auteure :

Emily Fridlund, écrivaine américaine, a grandi dans le Minnesota, où se déroule l’action de son roman. Elle vit actuellement dans la région des Finger Lakes dans l’État de NewYork. Titulaire d’un doctorat en littérature et creative writing de l’université de Californie, professeur à Cornell, elle a remporté plusieurs prix pour ses écrits publiés dans diverses revues et journaux.
Une histoire des loups est son premier roman.

Steve Cavanagh – La défense

Imaginez un mélange de l’un des avocats les plus habiles de John Grisham, et d’un vrai dur, dans le genre d’un Jack Reacher, vous obtenez Eddie Flynn.
Eddie Flynn est un avocat au passé d’escroc de haut vol. A la suite d’une affaire qui a mal tourné, il a sombré dans l’alcool et la dépression, avant de suivre une cure de désintoxication et de retrouver le chemin des prétoires…

« – Faites exactement ce que je vous dis, ou je vous loge une balle dans la colonne vertébrale, dit une voix masculine avec un accent d’Europe de l’Est. »
Dès le début, le ton est donné. Eddie est enlevé dans le tribunal et conduit dans une voiture ou l’attend un dénommé Volchek, le caïd de la « bratva » (mafia russe) de New York. Cet individu ne désire rien d’autre que d’être défendu par Eddie dans un procès pour meurtre. Pour s’assurer sa collaboration pleine et entière, il a fait enlever Amy, la fille de l’avocat, que ses sbires retiennent prisonnière. De plus, il demande à Eddie  d’introduire dans l’enceinte du tribunal une veste piégée à l’explosif, qui doit servir à tuer Little Benny, le témoin clé de l’accusation. S’il se dérobe à cette tâche, sa fille sera exécutée.

Pour se sortir de ce pétrin et de la menace que font peser les Russes sur lui et sa famille, Eddie va devoir employer toutes les ruses de son métier d’avocat, et toute son expérience d’arnaqueur.

« Le palais de justice de Chambers Street m’avait fait et m’avait brisé. Les vétérans des instances inférieures l’avaient surnommé « l’hôtel Dracula » sans que personne sache vraiment pourquoi. Certains pensaient que cela venait de la ressemblance avec Bela Lugosi d’un juge longtemps resté en poste. Pour moi, ce bâtiment avait réellement fait office d’hôtel pendant les six derniers mois d’existence de mon cabinet. … Nous défendions nos affaires pendant la journée, puis restions traîner autour du tribunal de nuit pour faire notre marché parmi les nouvelles arrestations. La plupart des accusés n’avaient pas d’avocat quand ils comparaissaient, parce que la majorité des cabinets était fermée à cette heure-là ; seuls un petit nombre de pénalistes compétents maintenaient une permanence. »
Au risque de « spoiler », je n’en dirai pas davantage sur l’intrigue, sinon que les choses ne vont jamais dans le sens qu’Eddie a prévu.

Ainsi, les retournements de situation sont nombreux, et à chaque fois, il faut à Eddie toute son intelligence pour rebondir, et l’aide de ses amis, pour certains pas très recommandables, liés à son passé.
Obligé d’improviser sans cesse, son instinct, sa solide connaissance du droit, alliés à un sang froid à toute épreuve, lui seront bien utiles pour se sortir de ce mauvais pas.
« Non – en fait, je n’avais pas vraiment changé.
Les compétences et les techniques que j’avais développées et qui avaient fait de moi un arnaqueur de talent – distraction, manipulation, persuasion, suggestion, diversion, observation, etc. – m’avaient été aussi utiles dans la rue il y a bien longtemps qu’en salle d’audience ces neuf dernières années. J’étais resté le même. J’avais juste changé de terrain de chasse. »

Le roman se déroule à un rythme endiablé, entre les scènes d’action où Eddie est aux prises avec les mafieux, et les joutes oratoires de salle d’audience, qui feraient d’Eddie Flynn un fils naturel du Perry Mason d’Erle Stanley Gardner.

Même si certaines scènes ne sont pas trop crédibles dans leur exagération, on s’en fiche un peu. Au diable la vraisemblance ! L’important reste le plaisir que prend le lecteur à suivre cette histoire menée à un train d’enfer. L’auteur, lui-même avocat, semble avoir pris un grand plaisir à l’écrire.
Le style est agréable, enlevé et la narration ne souffre d’aucun temps mort. Les scènes de prétoire sont admirablement bien rendues, et les ping-pongs verbaux tout à fait réjouissants de spontanéité.

Les personnages sont bien campés : Eddie Flynn, en avocat qui utilise les mêmes qualités qui faisaient de lui un bon escroc, mais de ce côté-ci de la barrière, il arnaque les gens en toute légalité. Volchek est un caïd sans pitié, plus vrai que nature, et Arturas, son homme de main retors et cruel, son digne pendant.

C’est un roman d’agréable facture, facile à lire, dans la lignée des grands auteurs du thriller judiciaire tels John Grisham, Erle Stanley Gardner, Phillip Margolin, ou Steve Martini, pour ne citer qu’eux, mais avec un héros un peu plus porté sur l’action, fut-elle violente.

A souligner qu’en 2016 est paru un deuxième roman, mettant en scène Eddie Flynn, que je suis impatient de lire.

Un très agréable moment de lecture que je ne saurais que recommander aux amateurs de thriller judiciaire… et aux autres !!!

Éditions Bragelonne, 2015

4ème de couv :

Autrefois, Eddie Flynn était un escroc doué. Ensuite, il est devenu un avocat retors, craint par ses pairs. Deux carrières aux étranges similitudes… Eddie n’a pas mis les pieds dans un prétoire depuis un an. Aujourd’hui, il n’a plus le choix. Volchek, le tristement célèbre chef de la mafia russe, lui a arrimé une bombe dans le dos et menace la vie de sa fille. S’il veut la sauver, il ne lui reste plus qu’à défendre Volchek dans un procès pour meurtre perdu d’avance… et il n’a que quarante-huit heures pour cela.

L’auteur :

Né à Belfast, en Irlande du Nord, Steve Cavanagh s’installe à Dublin pour faire son droit mais enchaîne surtout les petits boulots (plongeur, videur, agent de sécurité, opérateur de téléphonie) avant de décrocher un poste d’enquêteur dans un gros cabinet de Belfast, où il gérera les dossiers d’arnaque à l’assurance. Aujourd’hui avocat, il exerce dans le domaine des droits civils et a été impliqué dans plusieurs affaires très médiatisées. En 2010, il a notamment défendu un ouvrier victime d’injures racistes sur son lieu de travail et obtenu la plus forte somme en dommages et intérêts jamais accordée pour discrimination raciale en Irlande du Nord. 
Est paru en 2016 un autre roman mettant en scène Eddie Flynn, « Un coupable Idéal ».

Source : Éditions Bragelonne

Roddy Doyle – La légende d’Henry Smart

Premier et seul de cette trilogie traduit en Français, ce roman de Roddy Doyle, plus connu pour sa précédente trilogie où il mettait en scène les petites gens du Dublin d’aujourd’hui, La légende d’Henry Smart nous donne à voir de l’intérieur le soulèvement Irlandais, de 1916 à 1921. Henry Smart, le héros, avatar d’Oliver Twist et de Gavroche, est un gamin des bidonvilles de Dublin, né en 1902 d’une mère adolescente perdue dans les grossesses à répétition et les fantômes de ses enfants morts, d’un père unijambiste videur de bordel et à l’occasion tueur à gages. Seul personnage positif de cette famille, la jeune grand-mère, personnage fantasque et grande consommatrice de littérature féminine. Pour s’évader du taudis où vit la famille, il devient naturel pour Henry de passer son temps dans les rues, où il survit plus qu’il ne vit. Mais il est doté d’une confiance en soi et d’un culot à toute épreuve, qui lui donnent toutes les audaces.

 « Là-haut, c’est mon petit Henry. Regarde. »
   Alors, moi, son autre petit Henry, assis à côté d’elle sur la marche d’escalier, j’ai regardé. J’ai regardé en l’air, et l’autre, je l’ai détesté. C’était moi qu’elle tenait, mais celui qu’elle regardait, c’était son petit garçon, un scintillement. Pauvre de moi, à côté d’elle, pâle et les yeux rougis, que seuls retenaient les coups de tête et les chagrins. Un ventre qui pleure d’être vide, des pieds nus et douloureux comme ceux d’un vieil homme, d’un très vieil homme. Moi, misérable substitut du petit Henry, le Henry que Dieu avait voulu garder pour lui tout seul, qui était trop bon pour ce monde. Pauvre de moi. »

Pauvre Henry, à qui ses parents ont donné le même prénom que son frère ainé décédé. On imagine sans peine la difficulté de construire une identité, pour lui qui dès son jeune âge se trouve rejeté par sa mère.
Dans les bidonvilles de Dublin, il s’élève tout seul, assumant la responsabilité de son jeune frère Victor, jusqu’à la mort de celui-ci, atteint de tuberculose.
« Mais moi, dès la seconde où j’y avais atterri, j’avais aimé la rue. L’action, le bruit et les odeurs – j’engloutissais le tout, j’étais affamé, il m’en fallait plus. Je recherchais une misère qui s’accorde à la mienne. J’étais chez moi dans les loques et la pénurie, dans la saleté et la faiblesse. Je faisais aussi connaissance avec d’autres nouveautés : la couleur, le rire, la pagaille et l’évasion. C’était fantastique. » 

A l’âge de neuf ans, Henry fait une rencontre qui changera le cours de sa vie : désireux d’apprendre, Victor et lui se présentent dans une école et font la connaissance de Mademoiselle O’Shea. Cette institutrice, séduite par la vive intelligence du jeune garçon, l’accepte dans sa classe pour quelques jours, le temps que la Mère supérieure s’aperçoive de leur présence et les jette dehors.
Quelques années plus tard, Henry retrouvera Mademoiselle O’Shea, qui joindra sa cause comme combattante de la liberté.

Quand débute la guerre d’indépendance, Henry est déjà bâti comme un homme, immense, précoce, il déborde d’une vitalité brute et d’une sexualité qui ne demande qu’à s’exprimer. Il devient docker, s’engage dans l’Armée Socialiste des Citoyens, et ensuite le mouvement Fénian (nationalistes irlandais). A peine âgé de 14 ans, il prend part à la prise de la Grande Poste Centrale, pendant les Pâques sanglantes, point de départ du soulèvement de 1916. Lors de la guerre d’indépendance qui s’ensuit, il devient un redoutable instructeur des combattants de la liberté, tueur de flics, et une légende républicaine.
Adulé des femmes et élevé au statut de héros populaire, on compose même des chansons à sa gloire.

Après des années de combats, exécutions sommaires, tueries et morceaux de bravoure, Henry finira par se rendre compte qu’il a été utilisé, lui qui croyait à la liberté, il se sera battu, aura assassiné au nom de son idéal. Ses supérieurs et ses compagnons de lutte, ceux-là même qu’il a formés, seront devenus de respectables MP (Membres du Parlement).

 « Toutes ces années, j’ai cru que j’étais un soldat, un guerrier même. Un nom de Dieu de bâtisseur de nation. Combattant pour l’Irlande. Et je l’ai été. Mais voilà la vérité maintenant. Les meilleurs soldats sont tous des hommes d’affaires. Il fallait fournir un motif à cette tuerie et à ces soirées prolongées, et ce motif, ce n’était pas l’Irlande. L’Irlande est une île, capitaine, une bonne dose de gadoue. »

Henry Smart n’a rien d’un garçon sympathique, même si l’on peut avoir à son égard un peu de sympathie, vu l’enfance misérable qu’il a vécue. Comme son père, il tue pour vivre, mais pas pour les mêmes motifs. Au cours du conflit et de son ascension dans le mouvement Fénian, il se rendra compte que le courage des hommes et la fumée des canons gomment les différences de classe, mais pour un temps seulement.

L’histoire est contée sur un rythme soutenu, scindée en chapitres aux allures de plans-séquences. Elle est en elle-même assez prenante, bien qu’il y ait quelques longueurs au milieu du roman, entre les descriptions des raids et les nombreuses allées et venues à vélo sur le « Sans croupe », pour ce commis voyageur de la révolution.
Du point de vue historique, l’auteur évite le piège du « politiquement correct », en ne prenant parti, ni pour, ni contre les nationalistes irlandais. On y croise des personnages réels, comme Michael Collins, mentor d’Henry, James Connolly, James Larkin, Patrick Pearse et sûrement bien d’autres, sous des noms d’emprunt.

Ce roman pose toutes les questions qu’Henry, et peut être même le lecteur se sont posées au long du roman : nous voyons Henry et les rebelles comme des combattants de la liberté, tuant pour une cause, plutôt que comme des tueurs de sang froid. Jusqu’à un certain point on pourrait affirmer que ce livre glorifie les actions des rebelles, justifie le meurtre de policiers, soldats et civils innocents, mais dans les dernières pages on assiste à un total revirement et nous voyons le roman pour ce qu’il est réellement.
C’est un livre qui aborde la moralité du meurtre politique, qui conteste et remet en question les actes ayant conduit à la création de l’état Irlandais. Nous réalisons, comme Henry, que les bâtisseurs du nouvel état ne se souciaient ni des pauvres et des affamés, ni des enfants des bidonvilles, ni d’Henry, mais simplement de se faire une place dans le monde.
Dans un style simple et direct, cet auteur résolument populaire qu’est Roddy Doyle, nous émeut, nous amuse aussi et parfois nous bouleverse, à travers ses descriptions de l’extrême pauvreté du peuple irlandais, de ces gamins tuberculeux qui meurent de trop de misère et de dénuement.
En même temps fresque historique et roman d’aventures moderne, il abat les mythes de la résistance irlandaise et renvoie dos à dos les saints et les martyrs.
Un très bon roman pour qui veut comprendre le processus d’un peuple qui se bat pour son indépendance.
Éditions Denoël, 2000.

4ème de couv:

Héros d’une truculente fresque irlandaise, Henry Smart naît avec le siècle et traverse l’Histoire, tel un météore.
Acte premier, Bas-fonds et Ventre creux : Fils d’un videur de bordel, pourfendeur de crânes (sa jambe de bois est l’arme la plus redoutée de tout Dublin), et d’une petite grisette de la fabrique de rosaires, Henry, gavroche de la tourbe, doit se débrouiller seul dès l’âge de cinq ans.
Actes deux, Idéal et Révolution : À quatorze ans, Henry s’enrôle dans l’armée de libération et devient héros républicain. Les femmes l’idolâtrent et la foule chante ses prouesses. Après la répression de Pâques 1916, il passe dans la clandestinité.
Acte trois, Terrorisme, Politique et Amour : Henry, chéri de ces dames, mène le combat pour la liberté avec sa compagne de lutte, Miss O’Shea. À vingt ans, par son héroïsme et sa vitalité, il entre dans la légende.
La Légende d’Henry Smart, premier volume d’une trilogie à venir, s’ouvre comme du Dickens pour s’achever comme du Tarantino.

L’auteur :
Roddy Doyle, est un auteur irlandais, né à Dublin en 1958. Il grandit à Kilbarrack, quartier populaire dans le nord de Dublin.
Après des études à l’University College de Dublin, il enseigne la géographie et l’anglais dans une école du nord de Dublin à partir de 1979.
Il écrit des romans, des pièces

Ses trois premiers romans formant la trilogie de Barrytown, The Commitments, The snapper et The van, seront salués par la critique et adaptés au cinéma où ils connaîtront le même succès.

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Craig Johnson – Molosses

« J’avais du mal à obtenir une réponse claire de la part du petit-fils et de son épouse : pour quelle raison leur grand-père s’était-il retrouvé attaché au bout d’une corde de nylon de 35 mètres de long au pare-chocs arrière de l’Oldsmobile Toronado de 1968 ?
– — Alors, lorsque vous avez freiné au stop, il s’est écrasé contre l’arrière de la voiture ?»

Sixième roman de la série mettant en scène le shérif Walt Longmire, cet opus  démarre d’une façon plutôt inattendue, sur le ton de la comédie. Le grand-père au bout de la corde de nylon est Geo Stewart, propriétaire de la casse automobile et de la déchetterie ou, comme il aime à le rappeler, du Site municipal de dépôt, tri et récupération des déchets. Geo Stewart est en conflit de voisinage avec Ozzie Dobbs Jr, qui voudrait bien obtenir le déplacement de la casse et de la déchetterie pour étendre son complexe immobilier.

« On ne l’appelait pas un projet immobilier, mais c’en était un effectivement – si on acceptait cette appellation s’agissant de petits ranches de deux hectares avec des demeures à quatre millions de dollars disposées le long d’un golf. »

Dans le même temps, le shérif Longmire est appelé à la déchetterie, pardon, au Site Municipal de dépôt, tri et récupération des déchets, car on vient de retrouver là bas, dans une glacière, un pouce humain.

Walt confie à son adjoint Sancho Saizarbitoria, dit « Le Basque », la mission de retrouver le propriétaire de ce pouce. C’est une manière pour Walt de l’occuper car Sancho traverse une passe difficile depuis qu’il a été blessé lors de l’épisode précédent. Walt soupçonne qu’il est atteint de SSPT (Syndrome de stress post-traumatique). De plus la venue d’un nouveau né à son foyer le perturbe quelque peu.
Côté sentimental, son adjointe et compagne, la piquante Vic Moretti est obsédée par l’achat d’une maison, pour y abriter leur couple. Sa fille Cady prépare son mariage avec Michael Moretti le jeune frère de Vic, sous la houlette d’Henry Standing Bear, l’ami indien de Walt, comme maître de cérémonie (je suis impatient de voir ça !).
Ajoutez à tout ça la découverte dans un tunnel, sous la maison de Dobbs, de « ce qui était, semble-t-il, la plus grande plantation souterraine de marijuana de l’histoire », vous conviendrez avec moi que Walt ne manque pas de sujets de préoccupation.

A chaque fois que je retrouve Walt Longmire, je suis toujours partagé entre deux sentiments : le plaisir de retrouver un ami, et l’inquiétude de savoir comment les années ont passé sur lui. Car, ne nous y trompons pas, Walt n’est plus un jeune homme, et on le retrouve dans ce roman, encore plus cabossé que dans les précédents. Il doit passer des examens médicaux qui doivent confirmer son aptitude à poursuivre son travail, et qu’il essaye d’éviter en usant de tous les prétextes possibles.

Comme toujours chez Craig Johnson, l’écriture est précise et imagée, le ton est chaleureux. On sent de la part de l’auteur une réelle empathie envers ses personnages, même s’il les place parfois dans des situations bien délicates. Outre les personnages habituels de la série, parmi lesquels « le Basque » tient un rôle de premier plan sur cette enquête, on fait la connaissance de « figures » locales de Durant, hautes en couleur et sûrement inspirées par des personnes connues de l’auteur, comme Geo Stewart ou Madame Dobbs, la vieille institutrice de Walt.

Roman policier ou roman western, je me pose à chaque fois la même question. Et s’il est vrai que l’enquête policière a toujours son importance dans le roman, ce qui retient finalement l’attention, c’est sa manière de décrire les grands espaces des hautes plaines de l’Ouest américain, la poésie avec laquelle il nous dépeint son univers, qu’on arrive à trouver beau même lorsqu’il est franchement hostile.

«Nous étions sur le point d’entamer notre seconde semaine de résistance à des températures inférieures à -20 °C, pour la troisième fois de l’hiver ; pendant la journée, elles ne dépassaient jamais un clément -15 °C, soit une température assez douce, et la nuit, elles descendaient à des profondeurs abyssales, en deçà de -40 °C…
On était lundi, la deuxième semaine de février, et les gens parlaient moins, parce que le vent leur arrachait les paroles de la bouche et les expédiait directement jusqu’au Nebraska. J’avais une image de toutes les déclarations et conversations inachevées du Wyoming, empilées le long des talus jusqu’à ce que la neige les étouffe et qu’elles s’enfoncent dans la terre noire. Peut-être renaissaient-elles au printemps comme les fleurs des champs, mais j’en doutais. »

Au fil de ses aventures, Walt m’émeut chaque fois un peu plus. C’est un homme vieillissant, qui malgré les aléas de la vie, continue à aller de l’avant. Et même si ce n’est pas toujours facile, il se lève tous les jours pour accomplir sa mission.

Craig Johnson est un maître conteur qui, dès les premières phrases, vous captive et vous entraîne à la suite de ses héros jusqu’à la toute fin du récit. J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman, souvent teinté d’humour, qui m’a encore donné l’occasion d’un très bon moment de détente.
Éditions Gallmeister, 2014

4ème de couv :

Alors que l’hiver s’installe dans le comté le moins peuplé de l’État le moins peuplé des États-Unis, Walt Longmire, son shérif, se voit confier une curieuse mission : celle de mettre la main sur le propriétaire d’un pouce abandonné à la décharge. L’enquête devient rapidement haute en couleur, car Walt se trouve face à deux molosses qui gardent le terrain, à son vieux propriétaire loufoque et à un promoteur immobilier multimillionnaire qui cherche à prendre possession des lieux pour étendre son vaste ensemble de ranchs luxueux. Sans parler d’un jeune couple fleurant bon la marijuana, de la vieille institutrice au charme incontesté, du perroquet dépressif et déplumé et de quelques cadavres qui bientôt viennent compliquer cette affaire.

L’auteur :

Craig Johnson, né le 1er février 1961, est un écrivain américain, auteur de romans policiers, connu pour sa série de romans et de nouvelles consacrés au shérif Walt Longmire.
Avant d’être écrivain, il exerce différents métiers tels que policier à New York, professeur d’université, cow-boy, charpentier, pêcheur professionnel, ainsi que conducteur de camion et il a aussi ramassé des fraises. Tous ces métiers lui ont permis de financer ses déplacements à travers les États Unis, notamment dans les États de l’Ouest jusqu’à s’installer dans le Wyoming où il vit actuellement. Toutes ces expériences professionnelles lui ont servi d’inspiration pour écrire ses livres et donner ensuite une certaine crédibilité à ses personnages.

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Maurice Attia – La blanche Caraïbe

On retrouve dans ce roman les deux héros de la précédente trilogie de Maurice Attia : Paco Martinez et Tigran Khoupiguian, dit Khoupi. Au cours de leur dernière affaire ensemble, pour sauver la vie de Paco, Khoupi a été obligé de tuer un homme. Lui et sa compagne Eva ont pris la fuite, avant de disparaître.
Huit ans après, Paco a quitté la police et il est maintenant journaliste et critique de cinéma au Provençal. Il aspire maintenant à une vie tranquille avec Irène sa compagne et leur petite Bérénice.

Jusqu’au jour où il reçoit un coup de fil, un appel au secours de son ancien équipier Khoupi, maintenant installé aux Antilles. Sans hésiter, Paco s’envole pour la Guadeloupe, au secours de son ami.
En arrivant aux Antilles, Khoupi a été engagé comme garde du corps par un architecte, Célestin Farapati. Celui-ci se sentait menacé et recevait des lettres anonymes. Eva, quant à elle, a trouvé du boulot comme professeur d’Histoire-Géographie dans un collège voisin.
Khoupi et Eva ont vécu ces huit années d’exil  de façon bien différente. Si Eva, toute en séduction, n’a eu aucune peine à s’intégrer dans le cercle social des « békés » et des « métros » de l’île, Khoupi a eu lui bien du mal à faire le deuil de son ancienne vie de flic. Abonné aux « petits boulots », le fossé va continuer à se creuser entre eux, jusqu’au point de rupture.

« L’écart entre nous s’était creusé de jour en jour. Entre son bien-être et mon mal-être. Entre son dynamisme et mon impuissance. Entre sa beauté extérieure et ma laideur intérieure. »

Après qu’Eva l’ait quitté, il a sombré dans l’alcoolisme. Jusqu’au jour où, sur le chantier qu’il surveillait, il assiste à l’ensevelissement d’un cadavre dans le béton des fondations d’un hôpital en construction. Ce cadavre n’est autre que celui de Farapati, son ancien employeur, et amant actuel d’Eva.

 « J’ai décampé mais aussitôt une certitude s’est imposée : je serais le suspect numéro 1. Pourtant, je n’étais pour rien dans sa mort et je n’étais plus son garde du corps depuis des années. Mais tous savaient que je lui en voulais à mort : à lui et à sa jeune compagne. Eva.
Tous savaient que j’étais devenu une loque alcoolique depuis noytre séparation et que je travaillais comme vigile là où avait été enseveli le cadavre. »

Alors que Paco vient d’arriver sur l’île et rencontre les connaissances de Khoupi pour se faire une idée plus précise de la situation et saisir des mobiles éventuels, le directeur du port disparaît.
D’autres morts suspectes surviennent dans l’entourage de Khoupi, comme si quelqu’un avait décidé de faire le ménage.

Khoupi ayant renoncé à sa dose quotidienne de rhum, les deux amis retrouvent bien vite les automatismes et intuitions qui faisaient d’eux un binôme efficace dans la police française.

Magouilles immobilières, clientélisme, corruption, trafic de drogue, petites ou grosses malversations sur les trafics portuaires, Maurice Attia nous dresse un tableau peu reluisant des Antilles françaises, plus proches d’une République bananière que d’un département français. Je ne suis pas persuadé que la situation ait évolué favorablement depuis, connaissant la propension de l’humain à chercher toujours plus de profit et de pouvoir.

« les Antilles françaises sont des danseuses entretenues par l’État, et qu’ici, tout est affaire de fric et de combines pour en faire, de l’import-export à l’immobilier, du tourisme à l’agriculture, du petit commerce à la multinationale… Tout est trouble, et tous sont corrompus. C’est comme la pub de Canada-Dry, ça ressemble à la république, ça fait mine de respecter les lois, mais ça pue le néo-colonialisme. Si tu y regardes de plus près, tu vas y retrouver des jeux de pouvoir façon Algérie française et OAS de la part des Békés et du GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe), des extrémistes qui militent pour l’indépendance, façon FLN… »

Ce roman à plusieurs voix est mené tambour battant. A tour de rôle chacun des protagonistes prend la parole pour nous raconter l’histoire de son point de vue. Le style de l’auteur est simple et direct, et ses descriptions de l’île, la moiteur du bord de mer, les soubresauts du volcan, ont un accent de vérité.

J’ai bien aimé aussi les nombreuses références à des titres de films, illustrant les titres des dossiers établis par Eva et, autre moment réjouissant, le volcanologue Haroun Tazieff en dragueur !

Les personnages sont bien dessinés, Paco, Espagnol, puis pied-noir et enfin Marseillais ; Khoupi l’Arménien, et la flamboyante Irène en qui Paco puise sa force. Et quel est donc le secret de cette mystérieuse Apolline, psychologue pour enfants, qui passe ses nuits à s’enivrer jusqu’à l’inconscience ?

« Pour avoir vécu en Algérie française, j’avais appris combien peut être dangereux le repli sur soi, et combien la haine de l’autre finissait par s’imposer à tous… Comment descendants d’esclavagistes et d’esclaves pouvaient-ils cohabiter ? Comment des fonctionnaires venus pour la majoration significative de leurs salaires pouvaient-ils supporter de vivre à proximité d’une partie de la population locale exploitée ou misérable ? Comment le christianisme avait-l pu prospérer alors qu’il s’était imposé par la force et la violence ? »

Dans ce roman, il est question de trahison, d’amour déçu, mais c’est aussi une belle histoire d’amitié, dans une île aux allures trompeuses de paradis. Bien souvent le glauque affleure sous le clinquant, et les fantômes des siècles passés, comme l’esclavagisme et le racisme ne sont jamais bien loin.
Les nombreuses explications, tant historiques sur l’histoire de l’esclavage, que géographiques sur les différentes éruptions volcaniques et les déplacements de populations qu’elles ont occasionnés sont très utiles pour appréhender le contexte dans sa globalité.

Maurice Attia signe là un très bon roman, sombre et noir, un très bon moment de lecture.
Éditions Jigal, 2017

 

4ème de couv :

En 76, Paco a renoncé à sa carrière de flic, il est devenu chroniqueur judiciaire et critique cinéma au journal Le Provençal. Irène, elle, poursuit avec succès son activité de modiste. C’est un coup de fil de son ex-coéquipier qui va bousculer cette vie tranquille. Un véritable appel au secours que Paco ne peut ignorer. En effet, huit ans auparavant, après leur avoir sauvé la vie, Khoupi avait dû fuir précipitamment aux Antilles avec sa compagne Eva… Aujourd’hui, il a sombré dans l’alcool et semble au coeur d’une sale affaire mêlant univers néocolonial, corruption, magouilles immobilières et trafics en tous genres. Tous les ingrédients sont là : notables assassinés, meurtres inexpliqués, hommes de l’ombre, réseaux, femmes ambitieuses… Le tout à grand renfort de rhum, de drogue, de sexe et de quelques sorcelleries… Alors qu’une éruption volcanique gronde et menace de purifier l’île aux abois, Paco et Irène réussiront-ils à tirer Khoupi de cet enfer ?

L’auteur :

Maurice Attia, né à Alger en 1949, est un écrivain français.
Psychanalyste, psychiatre, scénariste et cinéaste, il est l’auteur de plusieurs romans noirs. Sa nouvelle Ça va bien remporte le prix de la Nouvelle noire du festival Le Noir dans le blanc en 2005.

Son roman Alger la Noire (Actes Sud, coll. Babel noir no 5) est récompensé par le prix Michel-Lebrun et le prix Jean Amila-Mecker.

 

Laurence Biberfeld – Écoute les cloches

La masse critique de Babelio me donne l’opportunité de découvrir l’écriture de Laurence Biberfeld. « Écoute les cloches » n’a rien à voir avec le dimanche de Pâques ou un quelconque appel à la messe. Les cloches, c’est le vocable sous lequel on désigne les clochards et les SDF, que l’on trouve de plus en plus nombreux dans les rues de nos grandes villes.

Gillian Von Stich, ancien mercenaire, à la tête d’un des services les plus discrets de l’Etat, organise, par l’entremise de clochards, de petits loubards et de petites frappes, organisés en groupes dénommés les ZUS, le désordre et les émeutes dans les rues de la capitale.
Son but est de réprimer durement ces émeutes et rétablir ainsi l’ordre républicain, pour influer sur le vote des citoyens aux prochaines élections.

«  – Ca ne marchera jamais, dit celui qu’il surnommait en son for intérieur le Gros-bouffi.
GVS sourit. Ce tas de gélatine faisait preuve d’un certain courage, motivé par une loyauté envers lui qui semblait indéfectible. Un bon élément, qui aurait été parfait s’il avait mieux surveillé son alimentation.
– Nous faisons ça tous les jours en Afrique, badine-t-il.
– En Afrique peut-être, mais pas ici, contredit le gros d’une voix mal assurée.
– En êtes-vous si sûr ? Souvenez-vous-en. Les Français sont des veaux disait le Général. La France est un pays de veaux. »

Pour financer les différentes cellules de cette organisation, Von Stich a prévu une enveloppe de neuf millions d’Euros, venant de fonds secrets. L’homme qui devait réceptionner les fonds, pris d’une soudaine envie d’indépendance, va subtiliser la valise de billets, et s’évanouir dans la nature. Suite à diverses péripéties, cet argent va bientôt se trouver entre les mains des cloches.
Nous suivons à travers ce roman les aventures de ces clochards et marginaux, dont l’application à semer le désordre avec une sorte de plaisir enfantin va bientôt dépasser les attentes des instigateurs du projet, et semer une indescriptible pagaille dans la capitale, une véritable révolte des miséreux dans des scènes qui nous évoquent la Commune de Paris.
Pour interpréter ce roman, Laurence Biberfeld nous gratifie d’une galerie pléthorique de personnages hauts en couleurs aux noms évocateurs, tels Bois-pourri, La Salpêtrière, Léon-la-science, La Marquise ou Cucu-paillettes.
Des histoires d’amour, de fric, de pouvoir, de haine et de vengeance sur fond d’une insurrection populaire.

Ça part dans tous les sens, c’est débridé dans l’action, le style et le langage, mais en gardant toujours en toile de fond du roman, la vulnérabilité des peuples à la manipulation politique.
Certains passages du roman comportent des descriptions béruréennes que n’aurait point désavouées le Frédéric Dard de la période San Antoniesque.

« Il y avait la queue de Léon, un monument de style nouille qui ne pouvait aller qu’au corps de Léon. Qui avait les nuances alcooliques de la trogne de Léon, une palette de mauves épidermiques. Le débit capricieux de la parole de Léon. Qui était hirsute jusqu’au col roulé, une particularité d’autant plus piquante que son propriétaire en concevait des complexes et la rasait méticuleusement. »
Tous ces personnages avec leur histoire, leurs qualités et leurs défauts, ont en commun une certaine humanité. Ils sont solidaires les uns des autres et ont le sens de l’entraide au sein de leur collectivité.

Située quelque part entre le thriller, le polar et le pamphlet social, c’est à une lecture un peu inhabituelle que m’a convié la Masse critique de Babelio, l’occasion d’un bon moment de lecture, hors des sentiers battus du polar traditionnel.

Éditions Au-delà du raisonnable, 2017


4ème de couv :

Les services très secrets de l’Etat fomentent des émeutes dans le but d’organiser l’occasion en or de les réprimer et de faire régner l’ordre, le vrai. Celui qui permettra au peuple d’aller voter calmement aux présidentielles toutes proches. Deux clodos qui s’aiment, cachés à l’arrière d’une Rolls vont gripper la machine répressive jusqu’au soulèvement populaire. Et on sentira l’esprit de Frédéric Dard planer sur cette fable de politique fiction débridée.


L’auteure :

Laurence Biberfeld est née en 1960 à Toulouse. Elle exerce pendant quelques années divers sous-métiers avant de passer son baccalauréat en candidate libre, puis le concours d’instit en 1980. Elle fait ce métier dix-huit ans, puis décide d’arrêter de gagner sa vie pour écrire (et dessiner) à plein temps.
Écoute les cloches est son douzième roman, le quatrième chez Au-delà du raisonnable. Laurence Biberfeld a été publiée à partir de 2002, notamment dans La Série Noire de Gallimard et chez Autrement.

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