James Lee Burke – L’arc en ciel de verre

Larc-en-ciel_de_verre4ème de couv.

De retour à New Iberia, Dave Robicheaux est entraîné dans une enquête déchirante sur le meurtre de sept jeunes femmes. Alors que tout semble indiquer la piste d’un serial killer, la mort d’une étudiante, bien différente des marginales habituellement prises pour cible par les tueurs de femmes, l’intrigue. Robicheaux et son ami Clete s’en prennent aussitôt à Herman Stanga, maquereau et dealer notoire. La confrontation tourne à la bagarre devant témoins, ce qui place Clete dans une situation d’autant plus délicate que Stanga est à son tour assassiné. Dans le même temps, Alafair, la fille adoptive de Dave Robicheaux, est séduite par un écrivain issu d’un clan bien connu de Louisiane, des gens corrompus et manipulateurs qui font craindre le pire à Dave. Mais Alafair ne veut rien savoir et commence à s’éloigner de son père…

 

Ce que j’en pense :

« Les héros sont fatigués ». Ainsi pourrait être le titre du 18ème roman de la série consacrée à Dave Robicheaux. Dans ce 18ème roman mettant en scène les deux compères, Dave et Clete se trouvent aux prises avec une famille de riches propriétaires, descendants d’une lignée de marchands d’esclaves, impliquée dans la disparition et le meurtre de 7 jeunes femmes.

Lors de son enquête, Dave est amené à interroger Kermit Abelard, dernier rejeton d’une riche famille, par ailleurs petit ami de sa fille Alafair, liaison que Dave ne voit pas d’un très bon œil. Nouveauté dans ce roman, la place importante qu’occupe Alafair, la fille adoptive de Dave, maintenant adulte et apprentie romancière au talent prometteur, au centre du tourbillon que génèrent Kermit Abelard, son petit ami, et Robert Weingart, auteur à succès tout juste sorti de prison et à la personnalité trouble. Alafair, qui  pourrait se trouver sur la route du tueur en série fou et pervers, et Dave devra se salir les mains de manière à sauver ceux qu’il sait innocents, et protéger ceux qu’il aime.

Il s’avère que Dave n’est pas seulement à la poursuite d’un violeur et d’un criminel en série, mais de quelqu’un qui paraît se situer à un niveau supérieur, quelqu’un qui n’a aucun problème pour engager des professionnels du « nettoyage », capables de  s’en prendre à un policier de province et à ses proches. Quelqu’un qui semble savoir exactement comment il fonctionne et assez tordu pour lui tendre un piège, dans lequel il va tomber.

Au cours de ses investigations, alors qu’il est pris pour cible par des inconnus lors d’une fusillade, il en tue un et blesse gravement un autre. Mais une fois signalés les évènements aux autorités, on ne retrouve sur place aucun élément permettant de corroborer sa version, ni cadavres, ni véhicules criblés de balles. Ce qui conduit certains à douter de la santé mentale de Dave.

On a l’impression d’avoir lu cent fois cette histoire, mais James Lee Burke possède un talent de conteur hors-pair, qui réussit à nous captiver tout de même et nous rendre accros à ses personnages, Dave et Clete, héros vieillissants et fatigués, les « Bobbsey Twins des homicides », dinosaures d’une époque révolue, mais toujours animés par leur soif de justice, dussent-ils pour cela se mettre un peu en marge de la loi qu’ils sont chargés de faire respecter. Ce talent de conteur qui lui permet, avec les mêmes ingrédients de proposer à chaque fois un menu différent et toujours aussi savoureux.

Il serait dommage de cantonner Burke seulement dans son rôle d’ auteur de romans policiers, c’est aussi un grand romancier, un des plus grands écrivains américains de notre temps. Il a une connaissance aigüe de l’ âmee humaine, du mal et du bien qu’elle porte en elle. C’est aussi un amoureux de la nature et ses descriptions de sa chère Louisiane, d’une poésie et d’un lyrisme incomparables, nous la montrent sans artifices, de la beauté de ses paysages luxuriants et sauvages jusqu’aux cicatrices qu’elle porte en elle, blessures causées aussi bien par les caprices de la nature que par l’avidité toujours plus grande des hommes et la corruption qui ont conduit à tant de ravages sur toute cette beauté.

A ce propos, l’évocation du père de Dave, « Big Aldous Robicheaux », disparu dans l’explosion d’une plateforme de forage, n’est pas sans rappeler celle de Deepwater Horizon, survenue en 2010, année même de la parution du livre, tristement prémonitoire dans ce cas.

« Certains dommages dus à l’ouragan Rita étaient encore visibles : des fondations de béton dans un camp vide, une automobile coincée la tête en bas dans un ravin, les vestiges de maisons que des bulldozers avaient poussé en tas aussi hauts que de petites pyramides ; les ossements de bestiaux noyés par dizaines de milliers, parfois au deuxième étage des maisons ou sur le toit des fermes. Mais je fus surtout frappé par l’élasticité des terres en bord de l’eau, par l’herbe-scie qui s’étendait aussi loin que portait le regard, par les tertres couverts d’eucalyptus, de plaqueminiers, de micocouliers, de chênes, par les mouettes et les pélicans bruns voguant au-dessus de l’estuaire d’une rivière d’eau douce qui se jetait dans le golfe. En des instants pareils, je savais que la Louisiane était toujours un lieu magique, pas très différente de ce qu’elle était quand Jim Bowie et son associé, le pirate Jean Lafitte, faisaient entrer illégalement des esclaves aux Etats-Unis et les gardaient dans des baraquements spéciaux, parfois très près de l’endroit où je me tenais. Quiconque doute de ce que je viens de dire peut visiter une île à l’extrémité sud de cette paroisse-là, et il trouvera peut-être certains des ossements pour lesquels elle est réputée. Les crânes, les vertèbres, les cages thoraciques et les fémurs blanchis dans le sable appartenaient à une cargaison d’esclaves abandonnés par un capitaine kidnappeur qui les a livrés à la faim quand il a craint d’être pris. La Louisiane est un poème, mais, comme dans l’épopée homérique, il ne faut pas en examiner les héros de trop près. »

Sur le plan de l’écriture, on peut dire que Burke est au sommet de son art, même s’il persiste une impression de déjà vu au sujet de l’intrigue. Il ne lésine pas sur les éléments surnaturels, sa marque de fabrique. On retrouve l’atmosphère de son roman « Dans la brume électrique avec les morts confédérés ». Dave a des visions d’un bateau à aubes fantôme sur le bayou, qu’il interprète comme annonciateur de sa mort prochaine.

«  J’avais d’eux des visions que je n’essaie jamais d’expliquer aux autres. Il m’arrivait d’entendre parfois des gémissements, des cris, le bruit d’une mousquetade dans la brume, car les soldats de l’Union qui avaient traversé l’Acadiane étaient lâchés sur la population civile pour donner une leçon de terreur… » «La solennité bucolique des tombes de la guerre civile est loin de suggérer la réalité de la guerre, ni les épreuves et la souffrance dans lesquelles vit et meurt un soldat. » 

L’ambiance de ce roman, crépusculaire et désenchantée, les visions de Dave, les fréquentes références à leur mort qui émaillent le roman sonnent un peu comme le chant du cygne de nos deux héros et donnent à penser que nous suivons là une des dernières aventures de Dave Robicheaux et de son alter ego Clete Purcell.

Les dernières pages, apocalyptiques, de l’Arc en ciel de verre, empreintes d’une grande émotion, sont révélatrices de la force de l’amitié qui lie ces deux hommes, un lien quasiment fraternel.
« J’entendis la roue à aubes s’animer à la proue, aspergeant l’air de ses éclaboussures. Puis je vis Clete émerger de la brume sur le rivage, le visage exsangue, les vêtements tachés de boue, zébrés d’eau. Il tituba sur la passerelle, comme un ivrogne irascible en train de gâcher une fête, me prenant dans ses bras, bloquant ses mains derrière mon dos, me ramenant vers la rive. Sa bouche était pressée contre un côté de ma tête, et j’entendais sa voix rauque à quelques centimètres de mon oreille. « Tu ne peux pas partir, Belle Mèche. Les Bobbsey Twins de l’homicide sont éternels. »
Et pour nous faire patienter jusqu’au prochain roman, Burke ajoute à son tableau une dernière touche, mystérieuse, et …  fondu au noir.

Éditions Payot & Rivages/ Thriller, 2013

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