Maurice Attia – La blanche Caraïbe

On retrouve dans ce roman les deux héros de la précédente trilogie de Maurice Attia : Paco Martinez et Tigran Khoupiguian, dit Khoupi. Au cours de leur dernière affaire ensemble, pour sauver la vie de Paco, Khoupi a été obligé de tuer un homme. Lui et sa compagne Eva ont pris la fuite, avant de disparaître.
Huit ans après, Paco a quitté la police et il est maintenant journaliste et critique de cinéma au Provençal. Il aspire maintenant à une vie tranquille avec Irène sa compagne et leur petite Bérénice.

Jusqu’au jour où il reçoit un coup de fil, un appel au secours de son ancien équipier Khoupi, maintenant installé aux Antilles. Sans hésiter, Paco s’envole pour la Guadeloupe, au secours de son ami.
En arrivant aux Antilles, Khoupi a été engagé comme garde du corps par un architecte, Célestin Farapati. Celui-ci se sentait menacé et recevait des lettres anonymes. Eva, quant à elle, a trouvé du boulot comme professeur d’Histoire-Géographie dans un collège voisin.
Khoupi et Eva ont vécu ces huit années d’exil  de façon bien différente. Si Eva, toute en séduction, n’a eu aucune peine à s’intégrer dans le cercle social des « békés » et des « métros » de l’île, Khoupi a eu lui bien du mal à faire le deuil de son ancienne vie de flic. Abonné aux « petits boulots », le fossé va continuer à se creuser entre eux, jusqu’au point de rupture.

« L’écart entre nous s’était creusé de jour en jour. Entre son bien-être et mon mal-être. Entre son dynamisme et mon impuissance. Entre sa beauté extérieure et ma laideur intérieure. »

Après qu’Eva l’ait quitté, il a sombré dans l’alcoolisme. Jusqu’au jour où, sur le chantier qu’il surveillait, il assiste à l’ensevelissement d’un cadavre dans le béton des fondations d’un hôpital en construction. Ce cadavre n’est autre que celui de Farapati, son ancien employeur, et amant actuel d’Eva.

 « J’ai décampé mais aussitôt une certitude s’est imposée : je serais le suspect numéro 1. Pourtant, je n’étais pour rien dans sa mort et je n’étais plus son garde du corps depuis des années. Mais tous savaient que je lui en voulais à mort : à lui et à sa jeune compagne. Eva.
Tous savaient que j’étais devenu une loque alcoolique depuis noytre séparation et que je travaillais comme vigile là où avait été enseveli le cadavre. »

Alors que Paco vient d’arriver sur l’île et rencontre les connaissances de Khoupi pour se faire une idée plus précise de la situation et saisir des mobiles éventuels, le directeur du port disparaît.
D’autres morts suspectes surviennent dans l’entourage de Khoupi, comme si quelqu’un avait décidé de faire le ménage.

Khoupi ayant renoncé à sa dose quotidienne de rhum, les deux amis retrouvent bien vite les automatismes et intuitions qui faisaient d’eux un binôme efficace dans la police française.

Magouilles immobilières, clientélisme, corruption, trafic de drogue, petites ou grosses malversations sur les trafics portuaires, Maurice Attia nous dresse un tableau peu reluisant des Antilles françaises, plus proches d’une République bananière que d’un département français. Je ne suis pas persuadé que la situation ait évolué favorablement depuis, connaissant la propension de l’humain à chercher toujours plus de profit et de pouvoir.

« les Antilles françaises sont des danseuses entretenues par l’État, et qu’ici, tout est affaire de fric et de combines pour en faire, de l’import-export à l’immobilier, du tourisme à l’agriculture, du petit commerce à la multinationale… Tout est trouble, et tous sont corrompus. C’est comme la pub de Canada-Dry, ça ressemble à la république, ça fait mine de respecter les lois, mais ça pue le néo-colonialisme. Si tu y regardes de plus près, tu vas y retrouver des jeux de pouvoir façon Algérie française et OAS de la part des Békés et du GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe), des extrémistes qui militent pour l’indépendance, façon FLN… »

Ce roman à plusieurs voix est mené tambour battant. A tour de rôle chacun des protagonistes prend la parole pour nous raconter l’histoire de son point de vue. Le style de l’auteur est simple et direct, et ses descriptions de l’île, la moiteur du bord de mer, les soubresauts du volcan, ont un accent de vérité.

J’ai bien aimé aussi les nombreuses références à des titres de films, illustrant les titres des dossiers établis par Eva et, autre moment réjouissant, le volcanologue Haroun Tazieff en dragueur !

Les personnages sont bien dessinés, Paco, Espagnol, puis pied-noir et enfin Marseillais ; Khoupi l’Arménien, et la flamboyante Irène en qui Paco puise sa force. Et quel est donc le secret de cette mystérieuse Apolline, psychologue pour enfants, qui passe ses nuits à s’enivrer jusqu’à l’inconscience ?

« Pour avoir vécu en Algérie française, j’avais appris combien peut être dangereux le repli sur soi, et combien la haine de l’autre finissait par s’imposer à tous… Comment descendants d’esclavagistes et d’esclaves pouvaient-ils cohabiter ? Comment des fonctionnaires venus pour la majoration significative de leurs salaires pouvaient-ils supporter de vivre à proximité d’une partie de la population locale exploitée ou misérable ? Comment le christianisme avait-l pu prospérer alors qu’il s’était imposé par la force et la violence ? »

Dans ce roman, il est question de trahison, d’amour déçu, mais c’est aussi une belle histoire d’amitié, dans une île aux allures trompeuses de paradis. Bien souvent le glauque affleure sous le clinquant, et les fantômes des siècles passés, comme l’esclavagisme et le racisme ne sont jamais bien loin.
Les nombreuses explications, tant historiques sur l’histoire de l’esclavage, que géographiques sur les différentes éruptions volcaniques et les déplacements de populations qu’elles ont occasionnés sont très utiles pour appréhender le contexte dans sa globalité.

Maurice Attia signe là un très bon roman, sombre et noir, un très bon moment de lecture.
Éditions Jigal, 2017

 

4ème de couv :

En 76, Paco a renoncé à sa carrière de flic, il est devenu chroniqueur judiciaire et critique cinéma au journal Le Provençal. Irène, elle, poursuit avec succès son activité de modiste. C’est un coup de fil de son ex-coéquipier qui va bousculer cette vie tranquille. Un véritable appel au secours que Paco ne peut ignorer. En effet, huit ans auparavant, après leur avoir sauvé la vie, Khoupi avait dû fuir précipitamment aux Antilles avec sa compagne Eva… Aujourd’hui, il a sombré dans l’alcool et semble au coeur d’une sale affaire mêlant univers néocolonial, corruption, magouilles immobilières et trafics en tous genres. Tous les ingrédients sont là : notables assassinés, meurtres inexpliqués, hommes de l’ombre, réseaux, femmes ambitieuses… Le tout à grand renfort de rhum, de drogue, de sexe et de quelques sorcelleries… Alors qu’une éruption volcanique gronde et menace de purifier l’île aux abois, Paco et Irène réussiront-ils à tirer Khoupi de cet enfer ?

L’auteur :

Maurice Attia, né à Alger en 1949, est un écrivain français.
Psychanalyste, psychiatre, scénariste et cinéaste, il est l’auteur de plusieurs romans noirs. Sa nouvelle Ça va bien remporte le prix de la Nouvelle noire du festival Le Noir dans le blanc en 2005.

Son roman Alger la Noire (Actes Sud, coll. Babel noir no 5) est récompensé par le prix Michel-Lebrun et le prix Jean Amila-Mecker.

 

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9 réflexions sur “Maurice Attia – La blanche Caraïbe

  1. Mon ami,
    Hasard de nos calendriers, je viens de terminer également ce roman. J’ai apprécié énormément de choses, dont l’atmosphère insulaire si particulière, cette espèce de claustrophobie. J’ai appris beaucoup de choses sur les Antilles et la Guadeloupe en particulier. Que vais-je en retenir ? N’entamons pas un débat sur le sénilité précoce. Seule la fin, un tantinet ou carrément hollywoodienne a entamé mon enthousiasme. Je lirai ton billet après avoir rédigé le mien. Amitiés.

    Aimé par 2 people

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