Pascal Martin – La Reine Noire

Il était une fois, dans le village de Chanterelle, avant la crise, une raffinerie de sucre, qui employait la quasi-totalité du bourg. On l’appelait la Reine Noire, sa haute cheminée de l’usine était comme un phare pour toute la région. Le conte de fées s’arrête là. Un jour, mondialisation oblige, l’usine est délocalisée en Indonésie. Depuis lors, les jeunes s’en vont chercher du travail ailleurs, et l’usine et le village se meurent lentement.
Seul le bistrot de la mère Paillet conserve un semblant d’activité, ainsi que l’auberge du vieux Joe, qui a du voir passer tous les couples illégitimes du village.

«  Il remonta dans sa voiture, longea de nouveau la voie ferrée, tourna à droite sous le pont et déboucha au pied de la grande cheminée. Autour d’elle les bâtiments étaient éventrés, fenêtres éclatées, charpentes crevées, fûts et citernes rongés par la rouille. Les façades des silos étaient lézardées, couvertes d’humus. De longues traînées jaunâtres s’écoulaient des toits comme des pleurs séchés.
L’usine qu’on appelait autrefois la Reine Noire n’était plus qu’une carcasse de ferraille, un vieux cadavre décharné. »

Un jour arrivent au village deux hommes au look diamétralement opposé. L’un a le style gothique, tout habillé de noir, les yeux cachés par d’épaisses lunettes noires, comme un masque de soudeur. Il conduit une luxueuse décapotable BMW dont s’échappent des accents de musique médiévale à plein volume. C’est Toto Wotjiek,qui traînait derrière lui une réputation de sale gosse, et a quitté le village il y a longtemps. Son père, un ouvrier polonais descendait un litre de pastis par jour, et sa mère contre une passe gagnait de quoi remplir la marmite. Il a fait fortune ailleurs, on ne sait où ni comment.
L’autre porte un costume de bon faiseur, le bouc bien taillé, les cheveux enduits de Pétrole Hahn, et il s’asperge abondamment d’Habit Rouge. Il s’appelle Michel Durand, il est flic et lui aussi a vécu son enfance à Chanterelle, où son père fut le dernier directeur de l’usine.

Peu après leur arrivée, des évènements étranges se produisent dans le village : poules égorgées, cimetières profanés… Jusqu’à la mère Lacroix, qui assassine sa fille débile avant de se donner la mort.

Il n’en faut pas plus pour que le village s’alarme et réclame un coupable.  Toto Wojtiek est le bouc émissaire tout désigné. Son père, cet ivrogne de polack, ne tuait-il pas les chats ?

Toto Wojtiek et Michel Durand sont revenus au village dans un but bien précis. Tous deux ont des comptes à régler avec leur passé et la Reine Noire. En habiles manipulateurs, ils placent leurs pions  en de subtils gambits sur l’échiquier de Chanterelle où trône la Reine noire, promise à une prochaine démolition.

Dans le bistrot de la mère Paillet, autour du comptoir, les commérages vont bon train entre les pochetrons du coin, prompts à passer de l’invective à la flatterie et la servilité.

« – L’ancienne bonne du curé. Elle vient me faire un peu de ménage et la bouffe.
– Elle ne travaille plus au presbytère ?
– A force de lui bourrer le cul, l’abbé a fini par lui coller un polichinelle dans le tiroir. L’évêque n’a pas apprécié, d’autant plus que la môme a des courants d’air dans le caberlot. Il a envoyé le curé faire le guignol dans un monastère en Bretagne. »

Et au fur et à mesure de l’avancée du récit, se font jour toutes les lâchetés, les compromissions, les secrets gênants que l’on étale maintenant au grand jour.
L’intérêt de ce roman réside surtout dans son duo de héros qui sortent vraiment de l’ordinaire, un flic et un tueur vraiment à contre-emploi, où le méchant n’est pas toujours celui que l’on attend. Les personnages secondaires, comme Marjolaine, la mère Lacroix, Joe, ou Milos, le fils du maire Spätz, sont d’une réelle épaisseur, et contribuent à donner du corps au récit.
La narration est fluide et le récit habilement structuré. Malgré la noirceur et la violence  qui habitent ce roman, l’auteur se laisse aller par moments à un style plus gouailleur qui contribue à alléger l’ambiance délétère de suspicion qui plombe toutes les pages.
Dans un environnement social glauque, en pleine décomposition, un univers aux limites étriquées, Pascal Martin orchestre à merveille ce duel entre deux hommes que tout sépare, jusqu’au dénouement, pas très moral, mais tellement légitime.
Il signe là un roman social d’un réalisme brut. Noir, machiavélique et violent, c’est une belle lecture, que je vous recommande.

Éditions Jigal, 2017

4ème de couv :

En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort.

Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic.

 L’un est tueur professionnel, l’autre flic.

Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre… Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé…

La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire…


L’auteur :
Pascal Martin est né en 1952 dans la banlieue sud de Paris. Après une formation en œnologie, il devient journaliste, fonde sa boîte de production et parcourt le monde comme grand reporter. Ses reportages, très remarqués, sont alors diffusés sur toutes les chaînes de TV. En 1995 il crée les « Pisteurs », des personnages de fiction qui reposent sur son expérience de journaliste d’investigation, pour une série de films diffusés sur France 2. Après avoir enseigné quelques années au Centre de formation des journalistes, il développe avec Jacques Cotta une série de documentaires « Dans le secret de… » qui compte aujourd’hui plus de 40 numéros. Il réalise à cette occasion « Dans le secret de la prison de Fleury-Mérogis » et « Dans le secret de la spéculation financière ».
Pascal Martin s’est toujours inspiré de ses enquêtes journalistiques pour nourrir ses personnages de fiction en les inscrivant dans une dimension sociale et environnementale. Et ce n’est sûrement pas LA REINE NOIRE qui dira le contraire.

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